Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !
Le Monte-Cristo juif (3)
— C’est en ouvrant les yeux que j’ai pris conscience que j’étais encore vivant. Je m’étais évanoui, mais j’étais vivant. J’ai senti mon corps se traîner tout seul sur le sol comme un paillasson que l’on pousse et j’ai compris que les Allemands étaient en train d’ouvrir la porte à laquelle j’étais collé. Ils durent s’y mettre à plusieurs, car les cadavres des prisonniers s’étaient amoncelés derrière elle, dans un dernier essai de sortie. Les soldats ont dû être surpris en voyant cette horreur, alors qu’ils voulaient juste que l’on prenne une bonne douche bien méritée après ce long voyage. J’ai entendu les nazis gueuler derrière et pousser. Des corps glissaient sur moi et tombaient sur le sol, lourds, sans vie.
— Quand ils ont vu que tu étais vivant, ils ont dû être contents.
— J’ai fait le mort, Noah.
— Pourquoi ?
— Eh bien, parce que sinon ils m’auraient renvoyé à la douche, pardi ! Et là, je n’en avais vraiment plus envie. Enfin, du moins avant qu’ils ne la réparent. Je me suis laissé traîner sans aider à la manœuvre. Sans résister non plus. Et j’ai senti l’air non vicié de l’extérieur envahir la pièce. J’ai dû me contrôler pour ne pas tout avaler d’un coup ni tousser, continuer d’aspirer d’infimes larmes d’air pur. Tout en faisant le mort. Comme dans un jeu. Quelle surprise je leur ferais plus tard. Bouh !
Noah recula, surpris par l’exclamation de Jacob.
— On m’a pris par les bras et les jambes et on m’a sorti de là comme un sac de pommes de terre. À travers mes cils, j’ai deviné la lumière du jour qui se couchait. J’ai vu des chiens méchants tenus en laisse. Ils avaient l’air affamés eux aussi. Ils avaient l’air d’attendre le bon repas que nous réservaient les Allemands. Et tu vois, même si je savais que tous mes camarades étaient morts et que j’allais pouvoir manger les desserts de tout le monde, eh bien, j’étais très triste. J’aurais préféré avoir moins à manger mais pouvoir bavarder avec un juif. J’avais plus à partager qu’avec un Allemand. Les deux soldats qui me portaient se sont arrêtés et ils m’ont balancé. Eins, zwei, drei. Je me suis senti voler. Puis j’ai atterri avec fracas sur un matelas d’hommes. Une puanteur indicible a envahi mes narines, mais aussi la joie d’être toujours en vie. Tu te rends compte, ils étaient tous morts sauf moi. Les nazis étaient tristes, j’en suis sûr, parce qu’aucun de nous ne pourrait se joindre à leur bon repas. Un moteur a démarré et j’ai compris que j’étais sur la remorque d’un camion. Le voyage a duré quelques minutes. Couché, comme ça, c’était plus agréable que le voyage en train debout. Ensuite, je me suis senti levé de terre et on m’a jeté de nouveau. J’ai volé comme un oiseau. Ce n’est que lorsque les militaires sont repartis que j’ai vu l’ampleur de l’horreur. Autour de moi, il y avait des hommes, mais aussi des femmes, des enfants, des vieillards. J’ai compris qu’ils avaient tous voulu prendre une bonne douche, tout comme moi, et que ces maudites canalisations leur avaient balancé du gaz à eux aussi. J’étais au milieu d’une fosse commune remplie de cadavres nus et décharnés, et je me suis senti tellement seul…
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