Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !

Camille Andrea · Chapitre 5 sur 53

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Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !

Un donut au chocolat

 

Le garçon était assis en face du vieux. Il tenait à présent lui aussi un donut au chocolat dans la main, l’observait comme s’il n’en avait jamais vu de sa vie.

— C’est un donut kasher, dit Jacob. Tu sais ce que ça veut dire ?

— Non.

— Cela signifie qu’il est conforme aux prescriptions rituelles du judaïsme.

— Je ne comprends pas.

— C’est un donut sain et pur.

Et tout en disant cela, le vieux pensa qu’il était ridicule de dire d’un donut qu’il était sain et pur. Un donut, c’était la plus grosse cochonnerie qu’il pouvait y avoir sur la Terre.

— Je suis juif, je te l’ai déjà dit ?

L’enfant haussa les sourcils.

Le vieux sourit. Ses yeux rétrécirent, menaçant à tout moment de disparaître derrière les sillons de ses rides.

— Ce n’est pas une maladie. Et n’aie pas peur, ce n’est pas contagieux !

Le vieux repensa à la célèbre tirade de Shylock dans Le Marchand de Venise qu’il n’avait jamais oubliée. Étrange pour quelqu’un qui commençait à tout oublier. Un juif n’a-t-il pas des yeux ? Un juif n’a-t-il pas des mains, des organes, des dimensions, des sens, de l’affection, de la passion ; nourri avec la même nourriture, blessé par les mêmes armes, exposé aux mêmes maladies, soigné de la même façon, dans la chaleur et le froid du même hiver et du même été que les chrétiens ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ?

— Tu es catholique, toi ?

— Oui. Parce que mon père est catholique. Il est d’origine italienne.

— C’est vrai, il fait des pizzas.

— Et les meilleures du monde !

— Eh bien, c’est un peu la même chose. Catholique, juif. On croit en quelque chose. Et ça nous rend meilleur, enfin, je pense. Si tu veux être président de tous les Américains, tu devrais t’intéresser à toutes les communautés qui forment notre pays. Les musulmans, les bouddhistes, et tout ça.

— Je m’informerai auprès de mon conseiller.

— Tu as un conseiller ?

— Oui, un conseiller en douze volumes, cela s’appelle une encyclopédie.

Ils éclatèrent de rire et Noah mordit dans le donut avec vigueur. Si son père l’avait vu, assis là, dans cette salle à manger, à bavarder avec un vieux, un juif, il lui aurait passé un sacré savon. Dans sa famille, il y avait quelques règles auxquelles personne (c’est-à-dire lui) ne pouvait déroger sous peine d’être privé de Nintendo pour une semaine. Depuis longtemps, Noah faisait croire à son père qu’il adorait les jeux vidéo afin que celui-ci continue de le menacer de l’en priver. Tant qu’il le privait de Nintendo en croyant que cela l’affectait, il ne le privait pas d’autres choses plus vitales pour lui, à savoir les livres, les journaux, les sorties, et la glace au chocolat et aux noisettes. Et être assis là, dans cette salle à manger, à bavarder avec un vieux, bafouait au moins deux des règles les plus importantes que son père avait toujours pris soin de lui inculquer : ne jamais parler aux inconnus et ne rien accepter d’eux.

De son côté, le vieux pensait que cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas partagé un repas avec quelqu’un, ne serait-ce qu’un simple goûter. Cela remettait pour quelques instants un peu de joie de vivre dans cette maison vide. Même s’il ne se dégageait pas de ce garçon l’énergie vitale que l’on attendait d’un enfant, à savoir qu’il coure de partout dans un salon, qu’il piétine le tapis de ses semelles sales et casse, sur son passage, le joli vase hérité de l’arrière-grand-mère. Non, ce garçon-là était un garçon sérieux.

— Bien, alors ces signatures, combien t’en faut-il ?

— En ce qui vous concerne, une seule suffira.

Le vieux sourit. Le garçon avait le sens de la repartie. Le vieux aimait cela. Les garçons qui avaient de la repartie.

— Je veux dire, combien t’en faut-il en tout ?

— Le plus grand nombre. Ce n’est pas officiel. Aux États-Unis, on n’a pas besoin de signatures pour se présenter. Les trois seuls critères à remplir sont avoir au moins trente-cinq ans, avoir résidé au moins quatorze ans sur le territoire américain et être né citoyen américain. Je remplis seulement cette dernière condition, mais je tente de recueillir des signatures pour une pétition afin que l’âge légal de candidature passe à dix ans. Vous savez que les candidats souhaitant représenter le Parti républicain ou démocrate doivent se soumettre au long processus des primaires et remporter l’investiture ? Néanmoins, il est possible de se présenter en indépendant. C’est ce que vient de faire le milliardaire Ross Perot. Pour les signatures, je me suis quand même fixé un objectif. Parce qu’il faut toujours se fixer des objectifs dans la vie pour avancer. Mille signatures. Ma candidature n’est en rien fantaisiste.

L’enfant sortit une feuille de papier A4 de sa veste, qu’il déplia avec soin puis fit glisser sur la nappe cirée.

— On est loin du compte…, ajouta le vieux avant d’enfourner son dernier morceau de donut. Mille, tu m’as dit ?

— Mille. Ou plus.

— Tu es bien ambitieux.

— Il faut toujours être ambitieux, et viser haut pour avoir un peu moins. C’est une règle de vendeur.

— Et il te les faut pour quand, ces mille signatures ou plus ? Parce que là, sur ta feuille, je n’en vois qu’une seule… Et les élections sont dans quelques mois !

L’enfant leva la tête et regarda le plafond, plongé dans un calcul complexe.

— Oui, il est vrai que je vise les élections de cette année, mais quand bien même cela me prendrait dix ans pour y arriver, j’aurais réussi à faire baisser l’âge minimal de trente-cinq à vingt ans. Dans l’idéal, je compte les avoir dans trois mois.

Il sourit.

Jacob Stern hocha la tête comme pour dire que l’enfant était loin d’y arriver. L’enfant ne réalisait pas. Ce n’était pas de l’ambition. C’était de l’inconscience. Le vieux repensa au jour où il avait organisé une pétition pour que les membres de la communauté cessent de faire des barbecues de sardines le samedi. Jamais il n’aurait pensé que les gens puissent ne pas le soutenir. C’était une question de bon sens. Qui supportait une telle odeur ? Il était donc allé frapper, confiant, aux portes de ses voisins et n’avait en tout et pour tout réuni que trois signatures. Trois misérables signatures en deux semaines. Trois signatures, y compris la sienne et celle de sa femme. Mille signatures. Oui, l’enfant était bien loin du compte. Le vieux continua de dodeliner de la tête, et les deux petits tuyaux en plastique qui disparaissaient dans ses narines frémirent.

— Vous êtes plongeur ? demanda l’enfant en désignant la bouteille en métal qui reposait sur le parquet aux côtés des pantoufles du vieux, dans un chariot. Je vous demande ça parce que l’océan est à plus de sept cent soixante-six kilomètres de Nashville. Bon, le Tennessee est l’État avec le plus de débordements d’égouts, mais j’imagine que vous ne faites pas de la plongée dans les égouts…

La question ainsi que l’argumentation amusèrent le vieux.

— Plus que ces sept cent soixante-six kilomètres qui nous séparent du golfe du Mexique, c’est le fait que j’utilise des bouteilles de plongée hors de l’eau qui devrait te surprendre, mon garçon…

— Vous pourriez être un homme-poisson. Cela existe dans les livres de Lovecraft.

— Je n’en doute pas, mais ce n’est malheureusement pas le cas. C’est bien une bouteille d’oxygène, mais celle-là ne sert pas à faire de la plongée sous-marine. Je ne peux plus respirer tout seul. Tu sais, nous, les vieux, il y a beaucoup de choses que nous ne pouvons plus faire tout seul. Il faut qu’on nous aide pour tout. Pour manger, pour pi… aller aux toilettes. Et même pour respirer.

L’homme accompagna ses paroles d’un sourire complice qui fit s’entrechoquer les deux tuyaux en plastique qui lui sortaient du nez dans un doux bruit de plastique. Un instant, ses yeux s’étaient illuminés d’une malice depuis longtemps oubliée.

— C’est ton père qui a signé ? demanda le vieux pour changer de sujet en posant ses doigts aux ongles couverts de chocolat sur l’unique nom et l’unique signature qui figuraient sur la feuille de papier. Il est médecin ? plaisanta-t-il.

— Pourquoi médecin ? demanda l’enfant, sérieux.

— Parce que les docteurs ont tendance à écrire comme des cochons sur les ordonnances. Il n’y a que les pharmaciens qui les comprennent, d’ailleurs. Je pense qu’on leur apprend à écrire comme ça dans les facultés de médecine. J’étais imprimeur. Je m’y connais en calligraphie et typographie, et je peux t’affirmer que l’écriture des médecins est la plus biscornue que j’ai jamais été amené à voir. Il m’est plus facile de comprendre certaines gravures du XIIIe siècle… À moins que ce ne soit un code entre eux. Au lieu d’inscrire des noms de médicaments et des posologies, ils échangent des petits mots personnels, dont nous sommes les messagers sans le savoir. Du style « Ne te prends pas la tête avec ce patient, il sera mort dans trois semaines », ou alors « Qu’est-ce que tu fais ce soir après le boulot ? Il y a une soirée infirmière à l’hôpital universitaire ». Ah Ah !

Noah regarda le nom de son unique pétitionnaire. Le vieux avait raison. C’était sacrément mal écrit. Comme si l’on avait trempé les pattes d’un cafard dans de l’encre bleue avant de le lâcher sur la feuille. Pourtant, l’homme qui avait signé n’avait rien d’un médecin. Un docteur ne s’asseyait pas au coin d’une rue afin de réclamer quelques pièces de monnaie. Un docteur, ça ne sentait pas mauvais comme ça. Enfin, Noah ne connaissait pas personnellement de docteur, mais il s’imaginait les médecins autrement.

— Non, ce n’est pas mon père qui a signé, répondit Noah. C’est l’homme du coin de la rue, Caleb.

Le vieux fronça les sourcils, suspicieux, comme à son habitude, chaque fois qu’un étranger faisait irruption dans sa rue, ou au détour d’une conversation.

— Caleb ? Le voisin du coin de la rue s’appelle Peabody. Mike Peabody, et sa femme Linda. Et cela fait quarante-cinq ans qu’ils vivent dans le quartier, dans la même maison, au coin de la rue. Jamais entendu parler de ce Caleb.

— Ne me faites pas dire ce que je n’ai jamais dit, se défendit l’enfant. Je n’ai pas dit qu’il habitait au coin de la rue, j’ai dit que c’était « l’homme du coin de la rue ». Nuance. La politique est une question de nuance. Vous auriez dû me demander le coin de quelle rue !

— Tu as raison, mon garçon, tu n’es pas encore au pouvoir que je te fais déjà dire ce que tu n’as pas dit. Ce Caleb, ou cet « homme du coin de la rue », comme tu dis, bref, l’homme qui a signé ta liste de candidature, à savoir la seule personne qui l’a signée à ce jour, ne serait pas, par hasard, ce jeune vagabond qui fait la manche sur le trottoir ?

— C’est bien lui, répondit Noah en enfournant le dernier morceau de donut et en s’essuyant les doigts sur une serviette en papier que l’homme avait mise à sa disposition.

— Si je comprends bien, ta seule signature est celle d’un clochard, résuma le vieux, spécialiste en l’art de la synthèse.

— Caleb est peut-être un clochard, il n’en demeure pas moins un homme, et donc un citoyen américain.

— Tu as raison, mon garçon. On a tous le droit de vote. Et maintenant qu’on en parle, qu’as-tu promis à Caleb pour qu’il signe ta pétition ?

— Je lui ai promis du travail, un salaire de douze mille dollars à l’année, une vie merveilleuse, une femme et des enfants.

— Rien que ça ! s’exclama le vieux. Et comment tu vas t’y prendre pour honorer ta parole ?

— Ce n’est pas à moi de m’y prendre, monsieur, c’est à lui de se donner toutes les chances. Un humain, c’est comme un moteur, cela possède une mécanique et une force prodigieuses, et il suffit juste d’une étincelle pour le faire démarrer. J’ai décidé d’être cette étincelle. Je lui ai prêté cinquante dollars, avec la promesse qu’il me les rendra lorsqu’il touchera son premier salaire.

— Tu as acheté ton premier vote ? Je vois que tu as déjà compris les rouages de la politique !

— Ne vous méprenez pas, ce sont là toutes mes économies, l’argent que j’ai gagné de mes propres mains à vendre des pizzas avec mon père. Et cela fait partie d’un plan. Un plan honnête. Je lui ai dit : « Je vous donne toutes mes économies parce que je crois en vous. » Je lui ai dit : « Regardez bien ce billet, car vous allez le transformer. Vous allez vous acheter des habits propres, vous allez vous doucher, vous raser, vous allez vous rendre chez le coiffeur. Et vous allez chercher du travail, vous allez devenir un nouvel homme. » Les gens qui ne veulent rien faire se cachent souvent derrière de grotesques prétextes. « Je ne peux pas trouver de boulot parce que personne ne veut d’un clochard. Je ne peux pas trouver de boulot parce que je suis né dans un quartier défavorisé, parce que je suis noir, parce que je suis latino, parce que je suis handicapé, parce que je suis malade, parce que je suis trop petit, parce que je suis trop grand, parce que je suis blond, parce que j’ai le nez de travers. » Ce sont des bêtises. Moi, je suis noir, pire, métis, c’est-à-dire que ni les Blancs ni les Noirs ne me reconnaissent comme étant l’un des leurs. Pour les Noirs, je suis un Italien, pour les Italiens, je suis un Africain. Je suis noir et je suis petit, et pourtant, je ne me cache derrière aucun prétexte pour prendre ma vie en main. Même si nous ne naissons pas avec les mêmes chances, on peut toujours changer. Il suffit juste de faire plus d’efforts que les autres. Saviez-vous que lorsqu’il était enfant, Mike Tyson se faisait maltraiter par les caïds de son quartier qui se moquaient de lui parce qu’il avait un cheveu sur la langue ? On peut dire qu’il s’est bien rattrapé depuis ! Il aurait pu rester le petit garçon pauvre et molesté de Brooklyn toute sa vie s’il s’était réfugié, comme des millions de gens le font au quotidien, derrière ce qu’il pensait être des faiblesses : sa couleur de peau, son origine modeste, son problème de diction. Il aurait pu passer sa vie derrière les barreaux, aussi (à treize ans, il s’était déjà fait arrêter trente-huit fois par la police), en se disant : « Je suis né dans cette jungle et je n’en sortirai jamais. » Et pourtant, il s’en est sorti. Il est devenu connu, reconnu, millionnaire, même si sa vie est quelquefois encore entachée par de mauvaises actions. Mais il a décidé de se prendre en main. Car rien n’est écrit. Et il suffit de le comprendre assez tôt, pour ne pas subir sa vie, mais au contraire la construire. Notre futur est un livre dont on écrit les pages chaque jour, par nos actes. Des jeunes issus de milieux riches tournent mal aussi. Et c’est ce que j’aime de la vie, que l’on soit maître de notre destin. Même si nous naissons avec de mauvaises cartes. Quelquefois, la pioche est bonne, et alors tout bascule. On gagne la partie. En outre, je crois que nous devenons ce que nous nous efforçons de devenir. Certains doivent juste s’efforcer un peu plus que d’autres. Il faut se battre. Toujours. Pleurer et se plaindre n’a jamais fait avancer les hommes. Voilà ce que j’attends de Caleb. Il est clochard, d’accord, mais il n’est pas mort. Et tant qu’on n’est pas mort, eh bien, on peut se battre. On doit se battre. Si Caleb veut un métier, fût-il modeste, une femme et des enfants, cela ne tient qu’à lui. Il a le choix. On a toujours le choix. Il ne tient qu’à Caleb de se lever un matin avec cette envie de défier le monde, de devenir quelqu’un d’autre, un battant. Ce serait déjà extraordinaire. Car la vie ne récompense que les battants. Ça, il faut bien le savoir. Et puis regardez quand vous êtes malade, et puis qu’un jour vous vous levez enfin de nouveau, que vous avez retrouvé l’appétit, que la maladie a disparu. Quand vous avez passé des journées entières en pyjama, mal rasé, sans vous laver, eh bien, de quoi avez-vous envie ? De vous doucher, de vous raser, de faire peau neuve, peut-être d’aller chez le coiffeur et de recommencer une nouvelle vie. Sortir et vous montrer au monde, vous montrer aux autres, différent, fort. Renaître. Je lui ai dit : « Rasez-vous, lavez-vous, levez-vous et marchez ! Il y a des boulots où l’on ne demande aucune qualification. Au lieu de quémander une pièce, allez donc demander un travail. Au lieu d’attirer la pitié des gens, suscitez l’envie. Au lieu de passer vos journées à genoux devant les autres, levez-vous et avancez la tête haute. Vous auriez eu cent ans, j’aurais dit d’accord, mais vous avez combien ? Vingt ans ? Vous avez vingt ans et vous faites la manche ? Mais qu’attendez-vous donc de la vie ? Quand on a vingt ans, on a toute la force de la jeunesse, on veut renverser les dictatures. Telle est, du moins, ma volonté à dix ans ! À vingt ans, on se relève vite. Donnez-moi vos vingt ans, vous qui ne les voulez pas et moi qui en ai besoin, et prenez mes dix ans. C’est un crime que de passer ses vingt ans assis sur un trottoir à attendre que l’on veuille bien vous glisser une pièce d’un demi-dollar dans votre gobelet, alors qu’il y a des jeunes de vingt ans malades qui ne peuvent pas bouger de leur lit et qui n’ont rien demandé, qui rêvent chaque jour et chaque nuit d’avoir deux bras et deux jambes valides pour courir, pour travailler et avoir une femme qu’ils pourront aimer, des enfants qu’ils pourront chérir. Pour eux, par respect pour eux, vous n’avez pas le droit, Caleb. Voilà pourquoi je vous donne ces cinquante dollars. » La politique, n’est-ce pas des paroles et des actes ? Des actes en adéquation avec des paroles ? C’est ce que j’ai fait pour Caleb aujourd’hui. Car s’il y a bien une chose en laquelle je crois, c’est que personne n’est irrécupérable. Clochard, délinquant. Personne n’est irrécupérable, car nous naissons tous purs et innocents et c’est la vie qui nous change.

Bam, prends-toi ça dans la figure, vieux schnock ! pensa Jacob. Un discours de prix Nobel, un discours à vous en décrocher la mâchoire, à vous donner envie d’aller chercher du travail dans la minute. S’il n’était pas si vieux, il aurait enfilé un costume, de jolies chaussures et aurait arrosé tous les bureaux du coin de CV. Ses yeux s’étaient illuminés de mille feux. Non, personne n’était irrécupérable. Il en savait quelque chose, lui que la société américaine avait récupéré, lui qui avait dû se cacher, dissimuler ce qu’il avait été avant. Récupéré de ce crime qu’il avait commis à vingt-huit ans et qui l’avait hanté depuis.

— Ai-je bien fait ? demanda Noah.

— Oh, oui, mon garçon ! Si j’étais Caleb, je peux te dire que j’aurais déjà balancé mes fringues et que je serais dans la douche en train de me récurer les ongles des doigts de pied en chantant La Traviata !

Lui avait connu cette boule qui vous tenaille le ventre quand on passe la porte d’un employeur, il l’avait eue plusieurs fois dans sa vie, même. À vingt ans, il aurait déjà pu mourir, car il avait vécu plus que les garçons de son âge. Et à soixante-quinze ans, il n’était toujours pas mort. Mais c’était tout comme. Car Hannah l’avait laissé. Il était à la retraite et aucune activité ne viendrait dissiper la tristesse qui le rongeait. Ne plus tenir Hannah dans ses bras, ne plus pouvoir lui dire bonjour le matin, ne plus pouvoir la sentir dans le fauteuil d’à côté, ou dans le jardin à arroser ses roses, ne plus pouvoir vieillir avec elle, veiller sur elle et mourir avec elle. Ne plus pouvoir lui tenir la main. Alors, quelquefois, il caressait sa main gauche avec sa main droite, imaginant qu’il s’agissait de celle d’Hannah. Les yeux rivés sur la télé éteinte. Car maintenant, il n’avait rien de mieux à faire que de regarder sa télé éteinte et d’attendre que le temps passe.

Sans Hannah, sans travail, sans amis, sans famille, bientôt sans mémoire, il n’avait plus de raison de se lever le matin. Si Caleb le clochard le lui avait demandé, il aurait échangé les rôles sans hésiter. Il serait allé s’asseoir au coin de la rue. Il y aurait passé ses journées à attendre, comme il passait ses journées à attendre dans son salon, devant la télé éteinte. Il aurait même gagné quelques dollars pour le coup, histoire de se payer une bonne bière fraîche. Oui, à soixante-quinze ans, il n’attendait plus rien de la vie. Et aujourd’hui, voilà qu’un jeune garçon venait remplir son existence d’un coup, avec ses rêves, ses espoirs et sa jeunesse, ses ambitions bien trop grandes pour lui, comme un costume d’adulte, et il eut soudain envie de l’aider, de remuer ciel et terre pour obtenir ces mille signatures. D’un coup, il y crut et ne trouva pas qu’on était loin du compte. Il eut l’impression qu’après plusieurs années de léthargie une étincelle frappait de nouveau à sa porte sous la forme d’un petit garçon noir habillé en ministre.

— Donc, si je comprends bien, tes parents n’ont même pas signé ta pétition, dit le vieux, arraché de ses pensées par le bruit d’une voiture qui klaxonnait dans la rue.

Il se leva et alla regarder à la fenêtre. Il déplaça d’un doigt le rideau et se tint immobile. Il savait parfaitement pourquoi la voiture klaxonnait. Elle klaxonnait tous les jeudis à la même heure. Il vit le fils des voisins dans sa Ford, garé devant la maison de ses parents, à attendre derrière son volant que sa mère sorte. Rosa, sa vieille mère, qui ne tenait presque plus debout et qu’il n’allait même pas chercher jusqu’à la porte, qu’il n’allait même pas aider à entrer dans la voiture. Sa vieille mère qu’il emmènerait voir son mari, et donc son père, qui reposait au cimetière de Nashville. Le vieux se remémora un instant le rire si singulier de ce voisin, de cet ami. Clint. Un rire de mouette. Quand il riait, on avait l’impression que l’on habitait sur la côte, près de la mer. Il y avait quatre ans que l’on n’entendait plus le rire des mouettes dans le quartier. Quatre ans qu’un impatient klaxon de Ford l’avait remplacé. Tous les jeudis. Un rire contre un klaxon. La plus mauvaise affaire de tous les temps.

— Mon père ne veut pas entendre parler de cette « nouvelle lubie », comme il dit. Il ne veut pas que je devienne président. Il dit que j’ai d’autres choses à faire. Plus utiles. Des choses de mon âge, ou de ma condition. Comme l’aider avec le restaurant, servir les clients, vider les poubelles.

— Je vois, dit le vieux en lâchant le rideau avant de revenir s’asseoir. Et ta mère, qu’est-ce qu’elle dit du fait que ton père préfère te voir vendre des pizzas plutôt que devenir président des États-Unis ?

Noah baissa la tête. Un voile de tristesse venait de passer sur son visage comme un nuage, ou une éclipse, recouvrant quelques secondes le soleil. Durant un instant, il retrouva sa fragilité d’enfant. D’un coup, son costume paraissait trop grand, comme à la fin du film sorti quelques années auparavant, Big, lorsque ce garçon qui est devenu un homme pendant quatre-vingt-dix minutes redevient l’enfant qu’il a toujours été et nage dans un pantalon et une veste deux fois trop grands pour lui.

— Il y a deux ans, maman a perdu ses cheveux. Et puis elle est partie. Partie au ciel.

Le regard de l’homme fondit sur une petite irrégularité du bois de la table, sur un des côtés que la toile cirée ne recouvrait pas.

— Cela arrive, dit-il en la caressant.

Et une écharde s’enfonça dans la pulpe de son index, lui arrachant une grimace. Il s’empressa de porter son doigt à la bouche pour le sucer goulûment, retirer le mal de son corps.

— Et vous, vous allez bientôt partir au ciel ? demanda Noah en relevant la tête et en indiquant le crâne chauve de l’homme.

Celui-ci sourit. Il ne dit pas à l’enfant que sa femme avait elle aussi perdu ses cheveux quelques années plus tôt, avant de partir au ciel et de le laisser seul à tout jamais. Il se contenta de suçoter son index en hochant la tête comme le bébé insoucieux qu’il aurait aimé redevenir.

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