Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !
Deuxième partie - Jacob Stern
DEUXIÈME PARTIE
JACOB STERN
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L’enquête
Machinalement, la détective Emily Harris alluma une cigarette. Elle l’avait vu faire dans les films et avait pris le pli. Les flics se donnaient une contenance ainsi. Elle aussi. Car elle ne pensait pas à l’affaire qui l’avait amenée ici, dans ce quartier à l’autre bout de la ville. Elle pensait à cet homme avec qui elle avait passé la nuit, Dick. Cet homme qu’elle avait rencontré dans un bar où elle ne mettait jamais les pieds et qu’elle avait ramené chez elle. Elle trembla. Elle ne sut dire si cela était dû au froid ou si elle était juste nerveuse. Ce ne fut que lorsqu’elle vit les regards lourds de reproches des pompiers sur elle qu’elle comprit que son geste était déplacé. Elle laissa tomber la cigarette par terre et l’écrasa de la pointe du pied. Puis elle riva ses yeux sur la façade brûlée de la maison et sortit un calepin. Elle nota l’heure précise, 23 heures, l’adresse, et deux, trois éléments qui embelliraient son procès-verbal. Écrivaine frustrée, Emily parsemait ses rapports de descriptions littéraires abondantes et bavardes. Son supérieur le lui avait fait remarquer à plusieurs reprises : « C’est un rapport de police, Emily, pas Autant en emporte le vent ! ». Mais il était impossible pour la policière d’aller à l’essentiel. Elle était de ces personnes qui, pour raconter ce qui leur est arrivé dans la journée, remontent jusqu’à la Genèse. Le scientifique Carl Sagan ne disait-il pas « Si vous voulez cuisiner une tarte aux pommes à partir de rien, il vous faudra d’abord créer l’Univers » ? Alors voilà, Emily recréait l’Univers chaque fois qu’elle commençait une nouvelle enquête. Qui, en réalité, ne se terminait jamais comme une tarte aux pommes.
Pas la peine d’être sorti de Harvard pour deviner que l’incendie était criminel. Il n’y avait qu’à voir les inscriptions à la bombe rouge sur les pans de façade encore intacts pour comprendre que quelqu’un avait délibérément mis le feu à la maison. Ce qui fut confirmé lorsque l’on retrouva les débris de bouteille sur le sol. Un cocktail Molotov.
Emily regarda un instant les lumières rouges et bleues des gyrophares danser sur les murs des maisons et les feuilles des arbres, et elle pensa à la soirée de la veille. Les mêmes lumières. Il ne lui manquait plus que le verre de bière dans la main. Et Dick face à elle. Un projecteur illuminait la scène et on avait dressé un cordon de sécurité afin d’éloigner les quelques voisins et badauds curieux qui s’étaient groupés devant pour regarder le spectacle. Cela arrivait rarement que la rue soit à ce point animée.
Emily sortit un appareil photo et prit quelques clichés des différentes croix gammées.
— Saloperie de fachos, hein ? dit une voix derrière elle.
— Oui, on dirait que l’auteur a laissé sa signature, dit-elle en reconnaissant Mike, le chef de la brigade du feu de Nashville.
Sa femme ne lui avait-elle jamais dit que la moustache n’était plus à la mode ? pensa-t-elle.
— Bonne nouvelle. Il n’y avait personne.
— Personne dans la maison ?
— Non. De toute façon l’incendie n’est pas monté jusqu’à l’étage. Il a été pris à temps. On a fini le boulot, on s’en va.
— Merci, Mike.
L’homme interpella ses hommes, qui commencèrent à enrouler les manches à eau.
Les fonctionnaires de la police scientifique arrivèrent lorsque le camion de pompiers sortit de la rue. Ils déballèrent leur matériel de haute technologie et se mirent à l’œuvre pour découvrir de nouveaux indices pouvant les mener sur la piste du coupable. Possibles empreintes de chaussure sur l’herbe, empreintes digitales sur les bris de verre de la bouteille, cheveux, tout était bon à prendre. Celui-ci avait eu chaud. Le propriétaire n’étant pas chez lui, il n’y avait pas, légalement parlant, de tentative d’homicide volontaire, simplement un incendie criminel, ce qui réduisait considérablement la peine encourue.
Pendant que les scientifiques officiaient, Emily fit le tour des maisons voisines à la recherche d’un éventuel témoin. Tout le monde était maintenant sur le seuil de leur maison, mais personne n’avait rien vu. Elle était habituée à cela. Personne ne voyait jamais rien. Même au milieu de la foule, on peinait toujours à trouver un témoin. À défaut, elle prit des informations sur le propriétaire de la maison qui avait subi l’incendie, un certain Jacob Stern. Soixante-quinze ans. Juif. On disait cela comme si cela eût suffi à le décrire. Trois coups de pinceau. Un nom, un âge, une religion. Voilà de quoi chacun de nous était fait, songea-t-elle. Et elle se demanda comment ses voisins la décriraient si un jour ils se trouvaient à la place de ces gens. Emily Harris, trente-six ans, athée.
Juif, nota-t-elle sur son calepin. Elle comprit alors l’histoire des croix gammées. « Cela fait quelques jours qu’on ne le voit plus. – Qui ça ? – Le voisin. – Vous pensez qu’il peut être dans sa famille ? – Une famille ? Jacob était seul. Du moins depuis la mort de sa femme, Hannah, il y a une quinzaine d’années. »
Tiens, tiens, se dit Emily, il se pourrait bien que cet incendie criminel se change en une affaire de disparition. Voilà qui était bien plus passionnant. Et elle eut de nouveau l’envie de s’allumer une cigarette.
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