Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !

Camille Andrea · Chapitre 36 sur 53

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Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !

Le berceau de la haine

 

Au service, c’était Peter Fawl qui s’occupait des groupuscules nazis. Nashville n’était pas un terreau d’antisémites, mais il y en avait assez pour que l’on ait ouvert dans le département de police du comté une brigade pleinement dédiée à cela, avec les suprémacistes blancs. Néonazis, Klu Klux Klan, bandes antimusulmans, le même fléau qui sévissait sous des noms différents. Les attaques terroristes provenant de l’extrême droite américaine dépassaient celles revendiquées par des djihadistes.

Le policier avait dressé une liste susceptible de leur servir et avait proposé à la jeune femme de l’accompagner dans ses recherches de la journée. D’abord, ils étaient allés rendre une visite de courtoisie à Joe Delauney, un skinhead repenti qui était devenu, moyennant des aides du service des logements, un indicateur de première. Joe était un homme trapu, brun, les cheveux longs. Il portait un pull à capuche et un pantalon large. On aurait pu le prendre pour un rappeur. L’homme s’était évertué à ôter de son apparence physique toute trace de son appartenance passée au mouvement raciste. Il s’était laissé pousser les cheveux, avait fait effacer ou redessiner les tatouages les plus visibles et provocateurs, sur son cou et ses mains. Ainsi, la croix gammée qu’il arborait jadis fièrement était devenue une fleur, sa haine était devenue un message d’amour. Joe n’était pas au courant d’une quelconque action contre le domicile d’un juif. Les skinheads préféraient se mesurer aux Noirs, car il y avait du répondant. Les juifs étaient bien trop pacifiques à leur goût, ils peuplaient les beaux quartiers de Nashville et évitaient le plus souvent la bagarre.

— Ils ne font plus ça depuis longtemps, madame, dit Joe. Saccager les cimetières juifs, faut vivre avec son temps. Quelquefois, c’est un magasin kasher qui prend, mais c’est tout.

Emily pensa qu’il essayait de minimiser quelque chose qui, en soi, était déjà assez grave, et lorsqu’elle confia plus tard dans la voiture son sentiment à son collègue, celui-ci lui répondit qu’ils étaient tous ainsi. Qu’ils ne pensaient pas faire de mal en insultant les gens, en leur infligeant une raclée, que pour eux c’est le monde qui était violent, pas eux. Une génération de jeunes perdus, sans repères. Et Emily se demanda si le policier était en train de leur chercher une excuse. Alors que la violence n’en avait jamais à ses yeux.

Ils passèrent leur journée à rencontrer des chefs de bande, des « jeunes perdus et sans repères » qui vivaient dans la haine de ce qui était différent d’eux. Emily avait essayé de les raisonner, ou de les amener dans leurs propres contradictions. « Mais les juifs sont blancs, comme vous ! », avait-elle répondu à l’un d’eux, le plus agressif du groupe. Offusqué, le jeune skinhead avait eu cette phrase horrible, préoccupante, à laquelle Emily penserait toute la soirée. « Ils ne sont pas assez blancs. » Comme si on lui eût parlé de linge qu’il faudrait un peu plus nettoyer.

Elle était rentrée chez elle écœurée par ce qu’elle avait vu, entendu toute la journée durant. Mais certaine d’une chose : celui qui avait mis le feu à la maison de Jacob Stern ne faisait partie d’aucun groupuscule connu. Ou il s’agissait d’un loup solitaire, ou il ne s’agissait pas d’un skinhead, ni d’un nazi, ni d’un antisémite.

Elle repensa aux cahiers qu’il lui fallait lire, mais les palpitations de son cœur la rappelèrent à l’ordre. Elle aurait le temps demain. En attendant, elle alla prendre une douche avant de se préparer. Ce soir, elle avait rendez-vous avec Dick.

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