Le sorcier de Linn

Alfred E Van Vogt · Chapitre 10 sur 26

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Le sorcier de Linn

Chapitre 10

 

 

— Mais qu’est-ce que vous avez donc signé ? écuma Lilidel. Que contenait le document ?

Elle arpentait son appartement avec une frénésie angoissée. Calaj l’observait d’un air maussade, vexé par ses critiques. Elle était la seule personne au monde à pouvoir lui donner l’impression de n’être qu’un petit garçon, et il la maudissait de lui rappeler une fois de plus qu’il aurait dû lire avant de signer.

Il ne tenait pas à évoquer l’apparition de Clane au Palais cinq semaines auparavant, déplorant que l’incident fût demeuré dans l’esprit de sa mère aussi vivant qu’au premier jour.

— Pourquoi aurais-je dû lire ce document ? protes-ta-t-il. Un papier de plus ou de moins... Vous m’en apportez sans cesse à signer. Après tout, c’est mon oncle et il n’a fait aucune difficulté lorsque je suis devenu Seigneur Conseiller.

— Nous ne pouvons pas lui permettre de s’en tirer à si bon compte, dit Lilidel. Il doit bien rire en pensant que nous avons peur de l’attaquer ouvertement.

Cette phrase, elle l’avait aussi répétée mille et mille fois. Le pauvre névrosé de Calaj ne pouvait s’empêcher de penser que sa mère était un peu folle.

— Nous avons envoyé des consignes à tous les gouverneurs, poursuivit Lilidel avec rage, en leur recommandant d’examiner tous les documents officiels et de nous signaler sans faute toute allusion à des manoeuvres militaires. Bien sûr, autant vaudrait courir après les étoiles que de demander à certains de ces messieurs de coopérer à nos efforts. Ils ne nous accorderaient pas plus d’attention si nous n’étions que de vagues comparses et eux les membres du gouvernement.

Calaj s’agita. Le mot « nous » employé par sa mère passait difficilement. Elle n’occupait aucune position officielle, et pourtant elle prenait les décisions comme si elle était le Seigneur Conseiller en personne, tandis que lui-même était relégué au rang de simple fils et d’héritier. Il se souvenait, et pas seulement pour la première fois, que Clane lui avait recommandé de s’affirmer. Malheureusement, comment oserait-il résister à sa mère et à tous ces gens autoritaires ?

Il est grand temps de faire quelque chose, pensa-t-il.

— Mais à quoi bon tout cela ? demanda-t-il à haute voix. Selon les rapports de nos espions, il ne se trouve dans aucune de ses propriétés. (Il ajouta avec le regard de biais qui était l’une de ses manoeuvres de défense contre sa mère :) Il vous faudra le trouver avant que vous entrepreniez publiquement une action contre lui. A ce moment, si j’étais vous, je mettrais Traggen au premier plan. En sa qualité de chef des légions en campagne, Traggen devrait se charger du travail dangereux.

Calaj se leva.

— Maintenant, je retourne aux jeux.

Lilidel le regarda disparaître avec inquiétude. Elle n’imaginait pas que, selon l’estimation de Clane, en faisant périr Jerrin par le poison elle avait suscité en elle-même des conflits insolubles. Car, en dépit de ce meurtre, au fond d’elle-même elle appliquait à la haute charge actuellement occupée par Calaj les grands principes de dignité qui étaient ceux de Jerrin.

C’est avec une immense consternation qu’elle avait accueilli la décision de Calaj de prolonger les trois jours de fêtes destinés à célébrer sa nomination, à la plus grande joie de la population, mais aussi au grand détriment des finances gouvernementales.

Les jeux se poursuivaient toujours, sans que son intérêt eût faibli un seul instant.

Déjà s’étaient produits des incidents encore plus troublants. Un groupe de jeunes gens, qui revenaient des jeux en compagnie de Calaj, avaient eu la surprise de l’entendre s’écrier :

— Je pourrais vous tuer tous ! Gardes, tuez-les !

La troisième fois qu’il avait proféré cet ordre, le garde le plus proche, une énorme brute, remarqua que l’un des compagnons de Calaj avait mis la main à son épée, à demi sortie du fourreau. D’un seul mouvement il abattit son sabre, le coupant presque en deux tronçons. Dans la confusion qui suivit, neuf des onze jeunes nobles furent massacrés. Les deux derniers ne durent leur salut qu’à la fuite.

Lilidel n’eut d’autre recours que de travestir ce sanglant incident en attentat manqué. Sur ces instances, les deux rescapés de cette échauffourée meurtrière furent traînés dans les rues sur des crocs de boucher, pour finir empalés sur des pilotis, sur la berge du fleuve.

Debout dans l’appartement du jeune Seigneur Conseiller – où il lui fallait se rendre à présent si elle tenait à le voir – Lilidel sentait avec consternation que ce n’était là qu’un commencement.

Durant les semaines qui suivirent, elle découvrit que Traggen avait recruté plusieurs compagnies de jeunes fier-à-bras pour lui servir de gardes du corps et que ces hommes avaient reçu l’ordre d’obéir à la lettre aux moindres ordres de Calaj. Elle ne pouvait faire autrement que de soupçonner les mobiles secrets de Traggen, mais il lui était impossible de mettre ouvertement en cause leur validité. Il était naturel que le Seigneur Conseiller obtienne de son entourage une obéissance totale et immédiate. Ce qui était moins normal, c’étaient les ordres donnés par Calaj, et il n’était que trop évident que ce comploteur de Traggen ne pouvait rien contre eux.

Mois après mois, de nouvelles histoires filtraient jusqu’à ses oreilles. Des centaines de gens disparaissaient, dont on n’entendait jamais plus parler. Ils étaient rapidement remplacés par des nouveaux venus qui ignoraient tout de ce qui s’était passé avant leur venue ou écartaient les vagues histoires qui circulaient sous le manteau, comme autant de racontars sans fondement.

Partout dans Linn, des gens de toutes les classes de la société intriguaient pour obtenir accès auprès du Seigneur Conseiller. La pression des milliers d’arrivistes qui s’efforçaient de pénétrer dans les cercles du Palais ne cessait jamais. Depuis des générations, telle avait été la voie qui menait au pouvoir et aux prébendes. Mais à présent, le succès d’une telle manoeuvre précipitait l’individu dans un véritable cauchemar.

Toutes les séductions, tout le luxe débridé que le coeur le plus ambitieux peut désirer se trouvaient réunis... Le visiteur assistait à des banquets dont le menu était presque entièrement composé de raffinements hors de saison, des nourritures les plus rares et les plus coûteuses de la planète. Chaque soir, la salle de danse du Palais grouillait de danseurs aux gais atours. En surface, tout allait pour le mieux.

En général, les premiers incidents ne parvenaient pas à éveiller l’inquiétude du nouveau venu. Il arrivait que dans la foule quelqu’un pousse un cri de terreur et de souffrance, et il était souvent difficile de découvrir ce qui s’était passé.

En outre, un autre était victime de la mésaventure. Elle semblait lointaine et sans signification personnelle, et la chose était vraie même lorsque l’incident avait lieu à proximité. Les gardes – c’est du moins ce que l’on avait rapporté à Lilidel – avaient mis au point une technique efficace pour enlever le corps, discrètement, en se pressant étroitement autour de lui et en l’escamotant par la porte la plus proche.

Au début, il était difficile d’imaginer qu’une pareille aventure puisse vous arriver personnellement. Mais, petit à petit, la tension devenait perceptible. Nul de ceux qui étaient admis dans les hautes sphères gouvernementales ne se risquait à se retirer de la vie mondaine active. Mais Lilidel commença de remarquer que ses auditeurs demeuraient de moins en moins indifférents à ses allusions voilées à un assassinat toujours possible. Trop de familles linniennes portaient le deuil d’un fils ou d’une fille qui avaient été supprimés discrètement par les bouchers de Calaj.

Un an et trois semaines s’écoulèrent.

*

Un jour Lilidel, qui n’avait cessé de chercher un indice sur la nature du document que Clane avait fait signer à Calaj, vit ses efforts récompensés. Certain paragraphe d’une lettre, provenant d’un gouverneur de province, fut mis sous ses yeux ; voici quel en était le libellé :

Auriez-vous la bonté de transmettre à son Excellence, le Seigneur Conseiller, mes compliments pour les précautions que le gouvernement a prises pour assurer la sécurité des populations, dans le cas d’un bombardement éventuel de nos cités par un nouvel envahisseur. Nous autres de Reean, qui avons toujours sous les yeux le terrible exemple de ce qui est advenu à la cité voisine de Mura, nous sommes peut-être plus à même d’apprécier l’excellence des mesures pratiques que l’on est en train de prendre. A mon humble avis, plus que toute autre initiative, ces mesures ont contribué à établir la réputation du Seigneur Conseiller parmi des populations qui, autrement, auraient été tentées de penser qu’il est trop jeune pour la haute charge qu’il occupe. La largeur de vues, la ferme détermination, la rupture décisive avec les habitudes précédentes qu’elles révèlent – et vous savez que les agriculteurs sont généralement les moins patriotes et les plus attachés à leurs intérêts personnels en temps de crise – constituent la preuve que le nouveau Seigneur Conseiller est un homme d’un caractère et d’une profondeur de vues remarquables.

La lettre ne contenait pas autre chose, mais c’était bien suffisant pour Lilidel. Une enquête minutieuse, menée pendant une semaine, révéla ce qui se tramait.

Partout, sauf dans la région de Linn, les citadins avaient été organisés et avaient reçu l’ordre de s’inscrire dans les fermes les plus proches. Jusqu’à nouvel ordre, et sous peine de lourdes amendes, ils devaient consacrer dix pour cent de leurs revenus à la construction de bâtiments d’habitation – y compris une chambre froide pour servir d’entrepôt à vivres – dans ces fermes où ils devaient se réfugier, si l’alerte venait à être donnée.

Les bâtiments devaient être construits de façon à pouvoir être convertis en silos à grains, mais ils devraient demeurer vides pendant trois années. Les citadins devraient assurer l’édification des bâtiments et se rendre mensuellement, et en groupe, à ladite ferme afin de se familiariser avec les lieux.

Au bout de trois ans, le fermier pourrait acheter les bâtiments, à raison de cinquante pour cent du coût des matériaux – mais sans rétribuer la main-d’oeuvre. Cependant il n’aurait pas le droit de les abattre avant dix ans. Les vivres contenus dans les chambres froides demeureraient la propriété des citadins, mais ils devraient avoir été consommés au bout de la cinquième année.

Lilidel s’assura que c’est bien là l’effet du document que Clane avait fait signer à Calaj, puis elle convoqua des experts en matière agricole. Ils étaient stupéfaits.

— On ne traite pas de cette façon les fermiers, dit l’un d’eux. Ils ne le supporteront pas. Ils feront la sourde oreille. Et le moins que nous puissions faire à présent, c’est de leur remettre les bâtiments en toute propriété, au bout de trois ans.

Lilidel s’apprêtait à donner son accord à cette interprétation du plan, lorsqu’elle se souvint que Calaj était l’initiateur supposé de cette mesure.

— Vous plaisantez, dit-elle en balayant les objections d’un geste de la main. Nous continuerons à agir exactement comme il est prescrit. Et naturellement, nous étendrons maintenant cette mesure à la cité de Linn.

— Le plus beau de l’histoire, dit-elle triomphalement à Calaj, un peu plus tard, c’est que le Seigneur Clane a vraiment renforcé votre position.

Pourtant elle hésitait. Il lui semblait qu’un ver s’était glissé dans le fruit de la victoire. Plus d’une année s’était écoulée, et l’on n’avait toujours pas de nouvelles du mutant. Il s’était évanoui aussi complètement que s’il était mort et enterré. La victoire – lorsque le vaincu ignorait sa défaite – perdait de sa saveur.

— Mais pourquoi tout ce remue-ménage ? demandait Calaj. Contre quoi ces précautions sont-elles dirigées ?

— Un certain vaisseau étranger, en provenance d’une planète éloignée, avait fait son apparition dans le ciel. Votre père en fut extrêmement préoccupé. Mais la flotte l’a attaqué et n’a pas eu grand-peine à le chasser. Sans doute aurions-nous dû le poursuivre et déclarer la guerre aux agresseurs, mais on ne peut passer tout son temps à guerroyer contre les barbares. Ce ne sont pas les précautions qui importent en elles-mêmes, mais plutôt la faveur avec laquelle les populations semblent les accueillir. Et elles vous en attribuent la paternité.

— Mais je n’ai fait que signer un papier, dit Calaj.

Ce détail n’avait cessé depuis quelque temps de le tourmenter de façon irritante.

Sa mère le dévisagea avec surprise. Elle avait parfois de la peine à comprendre les réactions de son fils.

— Que voulez-vous dire ?

Calaj haussa les épaules.

— Suivant les rapports qui me sont parvenus, les édits affichés dans chaque district portaient ma signature et mon sceau. Or, je n’ai signé qu’un seul et unique document.

Lilidel était livide.

— Ce sont des faux, murmura-t-elle. Mais s’ils peuvent se livrer à de telles... (Elle s’interrompit). Réflexion faite, l’exemplaire que nous avons reçu m’a semblé quelque peu suspect.

Tremblant d’émotion, elle fit chercher le document, et bientôt la mère et le fils se penchaient sur l’objet du délit :

— C’est bien ma signature, dit Calaj... Et voici le sceau.

— Et il y en a des centaines comme cela, murmura Lilidel bouleversée.

Elle n’avait jamais vu une photocopie.

*

Une semaine plus tard, elle ne savait pas encore si elle devait se réjouir de cette situation ou la déplorer, lorsque lui parvint une terrible nouvelle. Des centaines d’astronefs gigantesques avaient fait leur apparition au-dessus des régions montagneuses de la Terre et chacun d’eux débarquait des milliers de monstres.

Les Riss étaient arrivés.