Le sorcier de Linn

Alfred E Van Vogt · Chapitre 13 sur 26

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Le sorcier de Linn

Chapitre 13

 

Un an et dix-huit jours s’écoulèrent. Le vaisseau géant approchait maintenant du terme de son voyage.

Deux planètes jumelles, semblables à deux vastes lunes, apparaissaient maintenant à la proue. Il semblait évident, à en juger par leur diamètre apparent sensiblement égal et à la distance qui les séparait, qu’elles tournaient l’une autour de l’autre, et qu’elles accomplissaient de concert une large orbite autour de la chaude étoile bleue qui était leur soleil.

L’Etoile Solaire effectua son approche sur une ligne sensiblement équidistante des deux planètes. Des officiers techniciens de haut rang – linniens et barbares – se rassemblèrent dans la pièce panoramique. Clane, qui se tenait aux côtés de Czinczar, écoutait leurs commentaires.

— Sans aucun doute possible, elles sont toutes deux pourvues d’atmosphère.

— J’aperçois des continents et des océans sur l’une comme sur l’autre.

— Voyez, ce doit être une montagne. Remarquez l’ombre portée.

Clane écoutait en silence. La plupart de ces remarques confirmaient ses propres impressions. Quelques autres idées lui étaient venues, que nul n’avait encore mentionnées, mais cela ne saurait tarder.

Comme il s’y attendait, de nouvelles réflexions furent bientôt émises.

— Nous aurions déjà dû apercevoir le reflet d’un vaisseau, dit quelqu’un. Il devrait normalement exister un trafic intense entre les deux planètes.

— J’observe depuis un moment la partie sombre de chacune des planètes qui se trouvent actuellement dans la nuit. Mais je n’ai pas encore aperçu les lumières d’une ville.

Le murmure des conversations s’éteignit brusquement. Plus d’une douzaine de paires d’yeux se tournèrent vers Clane. Le mutant eut un pâle sourire et, s’adressant à Czinczar :

— Sans doute attendent-ils de moi que je leur garantisse la présence d’êtres humains sur ces mondes inconnus, murmura-t-il à voix basse, d’un air amusé.

Le barbare haussa les épaules froidement. Clane se tourna vers son état-major mixte et en partie hostile.

— Messieurs, dit-il, il nous faut envisager l’éventualité suivante. Les cités sont vulnérables aux Riss ; c’est pourquoi elles sont absentes. Mais il est beaucoup trop tôt pour affirmer qu’il n’existe pas de trafic entre les deux planètes.

Il s’approcha des gouvernes auxiliaires et procéda à quelques réglages. Le vaisseau modifia lentement sa trajectoire. Sans erreur possible, il se dirigeait vers la planète qui se trouvait sur leur droite quelques instants auparavant.

Nul n’émit aucune opinion sur ce choix. L’une valait bien l’autre, d’autant plus qu’il suffirait de quelques jours pour les visiter tous les deux, grâce à l’extraordinaire vitesse du vaisseau.

*

Le géant pénétra à vitesse réduite dans l’atmosphère de Jumelle Une, comme quelqu’un avait suggéré de l’appeler. Sur la carte dont disposait Clane, les deux planètes possédaient un nom distinct : Outland et Inland, mais le mutant ne jugea pas à propos de les divulguer.

Le vaisseau se rapprochait du sol et redressait progressivement sa trajectoire, pour venir plafonner à cinq mille mètres d’altitude, au-dessus d’un paysage vallonné sillonné de nombreux cours d’eau. Aussi loin que s’étendait la vue, on n’apercevait que forêts et vertes prairies.

Les hommes échangeaient des regards. Clane s’approcha de Czinczar et, debout à ses côtés, considéra d’un air sombre la terre vierge qui s’étendait sous leurs pieds. Czinczar parla le premier.

— Dommage que les étrangers n’aient pas découvert cette planète. Ils auraient pu s’en emparer sans coup férir.

Clane laissa échapper un rire bref, dont la curieuse résonance le surprit lui-même.

— Czinczar, dit-il au bout d’un moment, il n’y aura pas de bataille sur Terre, à moins que les habitants de Jumelle Un ou Jumelle Deux ne puissent nous fournir un armement supérieur.

Le barbare ne répondit pas. Mais il avait dû sentir la déception intense du mutant.

— J’aperçois un village ! cria quelqu’un.

Clane compta dix-neuf maisons assez largement espacées, puis un éparpillement d’habitations encore plus distantes les unes des autres.

Des arbres régulièrement espacés sur une surface d’environ cent arpents suggéraient un verger, et l’on apercevait des champs verts.

Il ne vit aucun point mobile, ce qui à une distance de cinq kilomètres n’était pas autrement surprenant. Les êtres humains ne se distinguaient pas facilement d’une certaine hauteur.

Déjà ils étaient passés. Les villages s’évanouirent derrière eux dans la brume, mais leur existence avait déjà provoqué une grande animation parmi les personnes qui se trouvaient dans la pièce panoramique. Les conversations allaient grand train.

— Supposons que cette planète soit habitée par une société agricole, dit Clane à Czinczar. Il suffirait d’une armée comme la nôtre pour s’en emparer. Et même dans le cas où nous ne trouverions pas les armes nécessaires pour arrêter les envahisseurs, nous pourrions fonder ici un noyau de civilisation.

Czinczar garda le silence, et les deux hommes demeurèrent longtemps sans parler.

— Il faut aller voir ce que nous trouverons là-dessous. Il ne faut pas trop se fier aux apparences. A votre avis, demanda-t-il, changeant de sujet, quelle serait la meilleure manière d’entrer en contact avec les autochtones ?

Ils décidèrent de se présenter en force dans plusieurs villages. Un certain nombre avaient déjà défilé sous leur coque, mais le plus grand était composé de vingt-huit maisons, avec d’autres habitations disséminées dans le voisinage. On tomba d’accord que l’espion individuel ne pouvait guère s’infiltrer dans des agglomérations aussi réduites. L’espion convenait parfaitement pour des cités comme Linn, où des étrangers débarquaient quotidiennement de tous les points du système solaire. Ici, tout nouveau venu serait considéré en ennemi. Les barrières du langage interdiraient sans doute toute communication immédiate.

Seule une force suffisante pour mater toute opposition ou décourager l’hostilité serait en mesure d’obtenir des renseignements importants.

La décision une fois prise, Clane ordonna :

— Six patrouilleurs, trois européens, trois linniens, vont prendre le départ immédiatement. Bonne chance, ajouta-t-il.

Depuis des mois, des groupes d’hommes s’entraînaient en vue de telles expéditions.

— Je suggère que nous revenions tous ici, dans quatre heures, dit Clane qui surveillait les préparatifs de départ. A ce moment nous pourrons comparer les différents rapports.

*

Clane était de retour dans la pièce panoramique quelques minutes avant l’heure prescrite. Il pénétra dans une chambre bourdonnante d’excitation, et il lui fallut quelques minutes pour se rendre compte de ce qui était arrivé.

A l’exception d’un seul, tous les chefs de patrouille étaient présents. Un incident s’était produit.

Rapidement il fit jaillir l’ordre du chaos.

— Que chacun de vous fasse son rapport à tour de rôle, s’écria-t-il.

Il se tourna vers Czinczar.

— L’un de vos hommes d’abord.

Le barbare fit un signe à l’un de ses chefs de patrouille.

— Nous nous sommes trouvés, comme nous nous y attendions, commença l’officier d’un air consterné, dans une petite communauté rurale. Les habitants étaient bien des êtres humains, simples et rustiques comme nos propres paysans. Suivant les ordres du Seigneur Clane, nous ne nous sommes livrés à aucun acte d’hostilité, nous nous sommes simplement posés et nous avons visité les lieux. Tous les gens se sont montrés amicaux. Aucun problème de langage. Au début c’est nous qui avons fait les frais de la conversation. Sitôt qu’ils ont compris ce que nous voulions, un homme et une femme se présentèrent pour nous servir de guides. Les maisons sont de construction très simple, un peu mieux meublées que nous ne l’aurions supposé, mais aucune machinerie n’était visible.

« Voici ce que nous avons appris. Cette planète s’appelle Outland et sa compagne Inland. L’une des femmes m’a déclaré que sa soeur habitait Inland et qu’elle lui rendait parfois visite, mais je n’ai pas pu découvrir où les astronefs prenaient le départ.

« Les planètes jumelles sont pratiquement identiques et se livrent exclusivement aux travaux agricoles. Les mots de Terre, de Linn ou de système solaire ne leur disent absolument rien.

« Bien entendu nous commencions à respirer un peu. Vous savez comme sont nos hommes, ardents et amateurs de jolies femmes.

L’homme s’interrompit et Clane jeta un rapide coup d’oeil à Czinczar pour voir comment il réagirait. L’emprise que le chef barbare exerçait sur ses hommes l’avait toujours fasciné. Czinczar répondit délibérément, lentement, par un clin d’oeil complice. C’était là un acquiescement déconcertant de la part d’un homme dont le comportement normal était toujours exempt de trivialité. Mais le résultat fut aussitôt évident. L’officier se rasséréna. Sa voix prit un accent enthousiaste.

— Roodge, dit-il, est un chaud lapin. Il fit son choix parmi les femmes les plus jeunes et emmena sa conquête dans les fourrés. Comme elle riait, sans opposer la moindre résistance, je décidai de ne pas intervenir.

— Que s’est-il passé ensuite ?

— J’observais les réactions des autres personnes. Elles paraissaient absolument indifférentes. Remarquez, j’aurais dû m’apercevoir qu’il y avait quelque chose d’anormal lorsque Roodge est revenu moins d’une minute plus tard en faisant une drôle de tête. J’ai pensé que la fille avait dû lui échapper, mais je n’en dis rien, parce que je voulais empêcher ses camarades de se moquer de lui. Cet imbécile n’a pas arrangé les choses en gardant bouche cousue.

— Continuez, dit patiemment Czinczar.

L’officier poursuivit d’une voix dolente :

— J’ai posé d’autres questions. Je me demandais s’ils connaissaient les étrangers. Lorsque je leur en ai donné la description, l’un des hommes m’a dit : « Oh ! vous voulez dire les Riss ? » Aussi simplement que cela. Il a d’ailleurs ajouté qu’ils commerçaient à l’occasion avec les Riss.

— Ils commercent avec les Riss ? interrompit Clane.

L’officier se tourna vers lui, jeta un coup d’oeil à Czinczar comme pour lui demander l’autorisation de répondre, puis s’adresser de nouveau au mutant :

— C’est ce qu’il a dit, Excellence. Et je suis certain qu’il les a reconnus à la description que j’en ai faite.

Clane était stupéfait. Il se mit à arpenter le plancher de long en large devant l’officier. Il s’arrêta enfin et, s’adressant à l’assistance tout entière :

— Cela signifierait, dit-il d’une voix stupéfaite, qu’ils ont découvert une méthode pour neutraliser les Riss. Pour quelle raison les Riss les laisseraient-ils en paix, alors qu’ils poussent jusqu’au système solaire et n’essaient même pas de communiquer avec les Terriens ? Je me refuse à croire qu’ils ont résolu le problème de l’agressivité Riss. Ce problème ne sera jamais résolu par les hommes d’une seule planète.

Nul ne répliqua. Et Clane, se tournant de nouveau vers le chef de patrouille, lui dit brièvement :

— Continuez !

— Je savais que vous aimeriez interroger personnellement ces gens, dit l’officier, c’est pourquoi j’ai invité un homme et une femme à venir visiter le vaisseau. J’ai pensé qu’il valait mieux employer la persuasion que la force. Mais si la première méthode avait échoué, j’aurais naturellement employé la seconde.

— Naturellement.

— Eh bien, nos guides bénévoles ont accepté notre invitation, sans formuler la moindre objection, et manifestent même une curiosité enfantine, comme feraient nos paysans.

— Continuez, continuez !

— Nous avons pris place à bord du patrouilleur, qui s’éleva bientôt dans les airs. En cours de route, Roodge s’est dirigé vers la femme et, avant que j’aie eu le temps de me rendre compte de ce qui se passait, il s’est précipité sur elle. C’est du moins ce qu’il m’a semblé. Je n’ai pas vu l’incident. J’ai simplement entendu le tumulte. Le temps de me retourner et l’homme et la femme avaient disparu.

Clane le dévisagea un instant, l’air interdit.

— A quelle altitude vous trouviez-vous ? demanda-t-il enfin.

— Environ trois mille mètres.

— Vous avez regardé par-dessus le bord du patrouilleur ?

— Au bout de quelques secondes. J’ai pensé qu’ils auraient pu... sauter.

— A moins qu’on ne les ait précipités dans le vide ? suggéra Czinczar.

L’officier inclina la tête.

— Connaissant les réactions impulsives de certaines gens, oui, j’y ai pensé.

Il parut à Clane que cette remarque était un élégant euphémisme. Les « réactions impulsives » des gens qui habitaient les quartiers réservés à Czinczar avaient eu pour résultats, au cours du voyage, le meurtre de douze cent quatre-vingt-dix hommes et trois cent soixante-douze femmes. Dans chaque cas, les juges de Czinczar avaient condamné le coupable à cent coups de fouet, à raison de dix coups quotidiens, durant dix jours. Au début, Clane pensait que quelques pendaisons auraient servi d’élément de dissuasion, mais les statistiques avaient prouvé que seuls trois des hommes ainsi fouettés avaient récidivé. Les coups de fouet faisaient apparemment une profonde impression, mais seulement sur la peau de ceux qui les avaient reçus.

L’officier terminait son rapport :

— Eh bien, je crois que c’est à peu près tout, si ce n’est que Roodge m’a avoué que sa première fille avait disparu de la même façon que la seconde.

Chacun des chefs des quatre patrouilles suivantes racontèrent des incidents identiques, avec quelques variantes dans les détails. Tous avaient tenté de ramener des visiteurs. Dans deux des cas, l’invitation avait été déclinée, et ils avaient tenté d’emprisonner l’homme et la femme. Un couple s’était laissé entraîner jusqu’à une altitude de quinze cents mètres et puis, apparemment lassé de ce petit « jeu », il avait disparu. Le troisième officier raconta comment un homme du même type que Roodge avait tenté de violenter la femme qu’il ramenait au vaisseau. Le quatrième avait effectivement réussi à faire monter ses « prisonniers » à bord du vaisseau. Il semblait atterré.

— J’ai pensé qu’ils s’étaient perdus dans la foule, et mes hommes sont toujours à leur recherche. Mais je suppose qu’après avoir vu la cohue qui circulait dans les couloirs, ils ont préféré rentrer chez eux.

Ses paroles complétaient les rapports. Une dernière patrouille ne s’était pas encore présentée, mais cependant le tableau de la situation était complet.

Les sourcils froncés, Clane réfléchissait encore à ce mystère, lorsqu’une bousculade se produisit à la porte d’entrée. Le sixième commandant de patrouille fit irruption dans la pièce. Même à cette distance, on s’apercevait de sa pâleur et de son agitation.

— Place ! s’écria-t-il en fendant la foule des officiers qui encombrait le seuil. Vite ! J’apporte d’importantes nouvelles !

Une voie s’ouvrit devant lui, qu’il parcourut au pas de course pour venir s’arrêter devant Clane.

— Excellence, hoqueta-t-il, j’interrogeais les villageois, lorsque l’un d’eux m’a signalé qu’un vaisseau exactement semblable au nôtre – ce sont ses paroles textuelles – se trouvait à la limite de l’atmosphère de l’autre planète, qu’il appelait Inland.

Clane inclina la tête sans s’émouvoir. C’est à de tels instants qu’il se sentait à son avantage. Il s’approcha de Czinczar :

— Je crois que nous devrions débarquer tout le monde, à l’exception de nos équipages de combat, les mises à terre devant s’effectuer au cours de la nuit sur des terrains largement espacés, et loin de toute habitation. Après une année de séjour dans des locaux confinés, on ne sera pas fâché de prendre de nouveau contact avec le « plancher des vaches ».

— Que faites-vous du vaisseau Riss ? demanda Czinczar.

— Rien. Nous demeurons sur le qui-vive, mais nous évitons tout engagement. Ses yeux brillaient d’enthousiasme. Il dit d’une voix tendue :

— Czinczar, il y a quelque chose ici pour nous. Je prévois des difficultés. Nous allons devoir accomplir l’effort le plus soutenu et le plus ardu de toute notre existence. Je vais personnellement me livrer à une enquête sur la vie du village que nous survolons en ce moment.

Czinczar, le front barré d’un pli, acquiesça.

— Je propose qu’un certain nombre de mes officiers demeurent de quart sur le vaisseau, en concurrence avec les vôtres. Il en résultera une certaine émulation, qui aura les plus heureuses répercussions sur la vigilance générale.

Cette proposition refroidit l’enthousiasme de Clane. Il scruta pensivement le chef barbare, puis inclina la tête.

— A condition de prendre certaines mesures pour éviter que le vaisseau ne tombe entre vos mains, j’estime cette proposition raisonnable.

Les deux hommes échangèrent un sourire sans gaieté. Ils s’étaient parfaitement compris.