Le sorcier de Linn
Chapitre 12
Une semaine de vol s’écoula sans incident. Tout d’abord Clane dédaigna quelques-unes des précautions qu’il aurait prises dans le passé à l’encontre d’un homme comme Czinczar.
— Si l’on veut un jour mettre fin aux intrigues, se disait-il, il faudra bien que quelqu’un fasse le premier pas. Il faut montrer aux gens que l’on a confiance en eux.
Cependant, un point noir lui donnait de l’inquiétude et celle-ci ne fit que s’accroître tout au long, de la semaine : le refus sans équivoque que Czinczar avait opposé à son offre de collaboration.
Le sixième jour, son inquiétude prit brusquement le pas sur sa réserve. Il surveilla Czinczar. A son immense déception – mais il n’en fut pas tellement surpris – il découvrit que de massifs préparatifs militaires étaient en cours dans la partie inférieure du vaisseau.
Cette découverte déprima d’autant plus le mutant que le chef barbare avait établi un système de protection pour déjouer les efforts des espions de Clane.
Il démontrait, ce faisant, sa profonde ignorance de la science.
Ses préparatifs étaient aussi avisés qu’audacieux. Il avait préparé des explosifs d’origine Riss, que ses hommes avaient découverts dans l’une des soutes. Des équipes avaient été entraînées à manier le bélier pour enfoncer les portes qui auraient résisté aux explosifs. L’armée barbare tout entière – magnifique phalange de combattants – avait été subdivisée en petits groupes mieux adaptés au combat « en chambre ».
Czinczar avait décidé de faire coïncider l’attaque avec la période de sommeil de la huitième « nuit ».
Douze heures avant le moment fixé, Clane invita le chef barbare à venir inspecter les armes Riss. L’homme était retourné à ses habituelles manoeuvres : ce n’est que petit à petit que le mutant le ferait entrer dans le rôle qu’il comptait bien lui assigner. En attendant, il devait se résigner à vivre dans cette atmosphère d’intrigues qui lui était si familière. Un délai de plusieurs heures était intervenu, pendant que Czinczar discutait avec ses officiers sur le choix du moment le plus favorable pour le rendez-vous. Finalement, il avait dépêché un messager auprès de Clane pour lui notifier son acceptation. Cependant l’attaque n’avait pas été remise.
Czinczar se présenta au moment fixé, en compagnie de deux officiers mécaniciens. Il ignora la main tendue de Clane :
— Vous comprendrez que je ne puisse montrer des dispositions amicales envers mon tortionnaire, dit-il sèchement.
— Je vous ai laissé la vie, répliqua Clane avec un faible sourire.
— C’est, répondit Czinczar, parce que vous espérez bien utiliser les forces que je commande. Puisque cela implique que vous fassiez appel à mes propres capacités, je dois posséder une claire vue d’ensemble sur les moyens dont nous disposons, afin que je puisse commencer l’entraînement de mes hommes. Par conséquent, ne perdons pas de temps.
Clane éprouvait une certaine pitié pour ce valeureux guerrier. De toute évidence, il n’avait pas la moindre idée de la puissance qu’il allait affronter.
Ce fait soulignait – s’il en était besoin – à quel point il était peu qualifié pour juger des dures réalités de la guerre contre les Riss.
Il apparut bientôt que le barbare avait une idée très précise du genre d’armes qu’il désirait examiner.
— Avant de monter a bord, dit-il, j’ai été « photographié » par une machine, comme tout le monde d’ailleurs. Quelle est la raison de cette formalité ?
Clane le conduisit à la salle des armes spéciales, avec ses immenses sièges et ses appareils de dimensions insolites. Il demeura en retrait tandis que les mécaniciens barbares s’extasiaient sur les instruments et les machines luisantes. Czinczar partageait leur stupéfaction, car il se retourna, le visage grave :
— Je m’aperçois que, sur le plan scientifique, les Riss nous sont supérieurs dans tous les domaines.
Clane ne répondit pas. Au début, sa réaction avait été la même. Actuellement, il avait quelque peu changé d’avis. Involontairement il jeta un coup d’oeil vers le sol. Il était couvert d’un tapis de fibres finement tressées. En soulevant machinalement ce tapis, il avait découvert que le parquet était autrefois recouvert d’un enduit plastique dont il ne restait plus que quelques rares fragments.
Ses ouvriers, malgré tous leurs efforts, n’avaient pu les décoller. Cette matière ne se laissait pas entamer par les ciseaux.
Clane en avait conclu que le vaisseau était très ancien. Le plastique s’était détérioré irrégulièrement au cours des siècles et les Riss avaient été dans l’incapacité de le remplacer.
Il existait d’autres indices. Certains boutons de commande étaient factices. En remontant le long des connexions, il avait abouti à des salles vides qui semblaient avoir contenu autrefois des machines.
Les conséquences de ce fait étaient incalculables. La civilisation des Riss, comme celle des hommes, comportait donc des lacunes paradoxales. Plus heureux que les humains, ils avaient pu poursuivre la construction de vaisseaux interstellaires. Peut-être même utilisaient-ils des navires qui avaient participé, cinquante siècles plus tôt, à la mortelle bataille, incapables qu’ils étaient de reconstruire certains des appareillages endommagés ou détruits.
Pour Clane, la situation était désormais la suivante : deux races luttant dans la nuit abyssale dont l’une, celle des Riss, possédait une considérable avance scientifique.
Dans l’état actuel, ils disposaient d’un avantage écrasant. L’homme succomberait immanquablement dès la première rencontre sérieuse.
A ce moment Czinczar s’adressa à lui :
— Arrêtez-moi, si je fais une fausse manoeuvre.
Il semblait avoir oublié la machine « photographique » protectrice.
Il s’installa successivement dans chacun des immenses fauteuils de commande, et se mit à toucher les cadrans. Chacun de ses gestes était précédé de questions, cependant que ses officiers mécaniciens prenaient des notes.
— A quoi sert ceci ? et ceci ? et ceci ?
Il écoutait attentivement, et jamais la réponse ne lui semblait trop détaillée. A plusieurs reprises, en dépit des nombreux renseignements fournis, il secoua la tête en avouant franchement :
— Je ne comprends pas comment cela fonctionne.
Clane se retint de lui donner des éclaircissements complémentaires : il avait démonté la plupart de ces machines et les avait ensuite remontées. Mais quant à comprendre le secret de leur fonctionnement... il fallait pour cela posséder des connaissances d’un niveau plus élevé. Il avait tenté de reproduire des montages et des circuits d’une simplicité apparente, mais n’avait obtenu que des résultats complètement négatifs.
Fort heureusement, les magasins du grand vaisseau étaient remplis de circuits de rechange, si bien qu’il demeurait toujours possible de se livrer à des expériences sur une grande échelle. Czinczar commençait déjà à y voir plus clair. Son regard parcourait rapidement l’extraordinaire panneau de commande ; il ne fut donc pas surprenant qu’il se dirigeât vers la machine « protectrice » sur laquelle il braqua des regards scrutateurs. Dans son cadre actuel, elle ne ressemblait guère à la machine à « photographier » téléscopique qui avait pris son « portrait ». Il considérait la série de dispositifs de blocage qui immobilisaient chacun des cadrans.
Clane s’avança.
— Je vais vous expliquer, dit-il.
Le mutant commença par lui donner quelques idées générales sur les phénomènes complexes mis en oeuvre dans l’appareil, et les dispositifs mécaniques perfectionnés qui permettaient d’en tirer parti.
— Comme vous le savez, ou vous ne le savez pas, dit-il, les neuf dizaines d’éléments chimiques fondamentaux du système périodique sont composés d’atomes, qui à leur tour constituent des structures complexes, comportant des noyaux et des particules orbitales. L’orbite externe de chaque atome particulier est de première importance dans toute réaction chimique. Lorsque l’orbite externe de deux éléments offre une grande similitude, il est difficile de les séparer chimiquement.
» Naturellement les particules qui composent de tels atomes sont en perpétuelle agitation. Elles lancent un constant barrage de radiations sur différents niveaux d’énergie. On pourrait croire, à première vue, qu’à l’échelon de chaque particule les radiations émises par un objet seraient rigoureusement identiques à celles provenant d’un second objet. Si l’on en croit les diagrammes Riss qui me sont tombés sous les yeux – il existe à bord quelques films très intéressants illustrant le texte – ces radiations diffèrent tant au point de vue de l’espace que de la fréquence. Si vous préférez, ils existent dans un espace-temps différent. Je confesse qu’il m’a été difficile d’assimiler cette conception.
Il s’interrompit. C’était la première fois qu’il parlait de ces questions devant un tiers et il ne pouvait dominer complètement son exaltation. Parfois, lorsqu’il pensait à l’immense trésor scientifique que la capture du vaisseau Riss avait mis à sa disposition, il se sentait pris d’un vertige. C’était justement là l’impression qu’il lui fallait combattre à présent.
— Cette machine, poursuivit-il d’une voix légèrement altérée en désignant le « protecteur », lance un flot de radiation qui sature l’espace-temps à l’intérieur et à l’extérieur du navire. Ces radiations parcourent alternativement l’échelle des fréquences énergétiques, plusieurs centaines de milliers de fois par seconde. A chaque fois qu’elles entrent en résonance, c’est-à-dire qu’elles pénètrent dans l’espace-temps d’une autre radiation, la température de l’objet affecté croît immédiatement. Seuls les atomes « protégés » échappent à cette action.
» La nature de cette « protection » part d’un principe assez simple. Lorsque vous avez été « photographié », une image s’est gravée dans une série de tubes disposés dans cette pièce, laquelle permet désormais de situer votre position dans l’espace. Ce dispositif permettrait de vous sélectionner et de vous détruire parmi un million d’autres objets, mais il pourrait également servir à vous « protéger ». C’est ainsi qu’en ce moment ces radiations explorent tous les êtres qui se trouvent présents dans le vaisseau : vous, moi et les autres. Elles explorent tous les objets qui se trouvent dans l’astronef, le reconnaissent et l’éliminent plusieurs centaines de milliers de fois par seconde.
» C’est, termina Clane, l’arme la plus efficace jamais inventée contre les créatures de chair et de sang. Si j’avais pu savoir qu’il existait à bord quelque chose de ce genre, jamais il ne me serait venu à l’idée de les attaquer. Tous les hommes de la flotte des astronefs qui ont donné l’assaut au géant Riss ont été tués jusqu’au dernier. Nous nous en sommes tirés, mes hommes et moi, parce que le patrouilleur ennemi, à bord duquel nous avions pris place, était équipé d’une caméra « protectrice » qui nous avait automatiquement « photographiés ». Apparemment, ce dispositif était utilisé afin de ramener des spécimens sur le vaisseau.
Son exposé terminé, il attendit. Le silence prolongé qui suivit ne le surprit pas.
— Opère-t-il uniquement contre la matière vivante ? demanda enfin Czinczar.
— Il est réglé pour cela.
— Mais on pourrait s’en servir contre des objets inanimés ? C’est ce que vous avez admis implicitement, de manière délibérée ou inconsciente, en employant le mot « objets ».
Clane hésita. Ce n’était pas la première fois qu’il était frappé par l’étonnant discernement du chef barbare. Il haussa enfin les épaules :
— A parler franchement, je ne vois pas très bien comment on pourrait utiliser ce dispositif contre la matière inerte. Il fait monter de soixante degrés environ la température de la région intéressée. Ce phénomène est fatal pour le règne animal mais un arbre y survivrait.
— On peut donc en conclure que cet instrument est incapable de détruire notre planète ?
— Je ne vois pas comment il pourrait y parvenir.
— C’est ce que je voulais savoir, dit Czinczar, d’un ton qui signifiait qu’il avait compris le but de cette longue explication.
Ses yeux, lorsqu’ils croisèrent ceux de Clane, avaient une lueur sardonique.
— Il vous faudra essayer autre chose, dit-il. On ne me terrorise pas aussi facilement.
Pourtant la gratuité de sa réplique l’avait laissé apparemment insatisfait. Car il ouvrit la bouche comme pour parler à ses officiers mécaniciens, puis se ravisa. Silencieusement, il s’installa sur le siège suivant et commença de manipuler les cadrans de la nouvelle arme.
Clane domina sa déception. Il entendait revenir sur le sujet, et il avait l’impression que Czinczar se trouvait dans la même disposition d’esprit. Dans l’intervalle, il donnait des explications au barbare sur la nouvelle arme.
Elle opérait au niveau de la molécule et ne faisait pas intervenir la radioactivité. Elle paraissait susciter une effroyable agitation parmi les molécules de l’objet soumis à son action : résultat, celui-ci brûlait en produisant une flamme d’un blanc bleuâtre et se sublimait rapidement en les différents gaz qui entraient dans sa composition. On pouvait indifféremment l’employer contre les matières organiques et inorganiques, mais son efficacité était limitée par le fait qu’il fallait la pointer et la maintenir brièvement sur la cible. Il lui restait encore à découvrir si elle pouvait fonctionner automatiquement.
— Je me suis contenté de l’essayer, n’ayant pas eu le temps de l’examiner, continua Clane. (Il termina délibérément, après une pause imperceptible.) J’ai concentré mon attention sur le « protecteur ». Son existence réduit à néant toutes les défenses dont nous disposons.
— Oui, mais la sphère la réduit à son tour à néant, dit vivement Czinczar.
Il se retourna et affronta le regard déterminé de Clane.
— Pensez-y, Excellence, s’ils tentent de débarquer, la sphère ne se contentera pas de les décimer, elle tuera jusqu’au dernier tous les Riss du voisinage.
— Il leur suffira, dit Clane, de se promener à basse altitude, au-dessus de nos cités, avec leur « protecteur », et il n’y restera plus âme qui vive. Une centaine de vaisseaux pourraient se charger de détruire la population entière de la Terre en peu de temps.
Czinczar lui faisait face à présent.
— Dans ce cas, pourquoi ont-ils utilisé la bombe atomique pour détruire les villes ?
Du regard, il défiait Clane de lui fournir une réponse logique.
— Je crois, dit lentement Clane, qu’ils ont mis au point cette arme depuis la guerre qui a originellement anéanti la civilisation humaine. Sans doute ne tenaient-ils pas à divulguer son existence à l’occasion d’une simple reconnaissance. On peut partiellement en neutraliser les effets en évacuant les cités et en disséminant les populations.
Czinczar secoua la tête.
— Votre réponse n’est pas complète. Une arme irrésistible n’a pas besoin d’être dissimulée. Vous l’avez essayée, dites-vous. Connaissant votre esprit méthodique, je suis persuadé que vous avez mesuré sa portée.
— Environ trois kilomètres, dit Clane sans hésitation.
— Du moment que sa portée est limitée, elle doit évidemment se montrer plus efficace à un kilomètre qu’à deux.
Clane inclina la tête.
— Plus l’objectif est proche du vaisseau et plus la température produite est élevée. Elle demeure fatale à trois kilomètres, mais la victime peut agoniser pendant plusieurs heures avant que n’intervienne l’issue fatale.
— Que se passe-t-il lorsqu’un écran est interposé entre elle et la victime présumée ?
— Les hommes de la flotte linnienne, dit Clane, étaient protégés par une épaisseur de métal de plusieurs centimètres, et pourtant aucun d’eux n’a survécu.
— Normalement, répliqua Czinczar, ils auraient dû périr alors qu’ils se trouvaient encore à plus de trois kilomètres du vaisseau. En réalité, tous purent s’approcher suffisamment pour éperonner le géant. Si leurs appareils avaient été livrés à eux-mêmes pendant trois bons kilomètres, bien peu auraient atteint leur objectif.
— Soit, dit Clane avec irritation, supposons qu’une petite partie de la population s’enterre suffisamment pour échapper aux effets de cette arme. Un millier, dix milliers d’hommes survivent et seront à même de poursuivre le combat. Ce ne peut être une solution satisfaisante. Les Riss pourraient s’offrir le luxe de les ignorer complètement.
Czinczar se leva.
— Excellence, dit-il avec colère, il est clair que nous ne nous comprenons pas.
Quelque chose d’autre était clair pour Clane. La discussion avait atteint un point critique.
— Excellence, commença le chef barbare, je suis avant tout un militaire, et vous un savant. A mon point de vue, la crainte que vous éprouvez de voir massacrer les gens n’a aucun sens. Les gens n’arrêtent pas de se faire tuer, que ce soit à l’occasion des guerres ou par toutes autres méthodes. Mais comme les guerres sont toujours présentes, nous n’avons pas besoin de regarder plus loin.
« Pour un militaire, il est essentiel de penser en termes de pourcentage de pertes, poursuivit-il. Seuls les chefs habiles doivent être protégés. La mort d’un grand stratège, au cours d’une guerre, peut provoquer un désastre national ; la défaite consécutive peut signifier l’esclavage, sous une forme ou sous une autre, pour la population tout entière. Mais s’il s’agit d’une guerre entre races, comme c’est le cas pour les Riss, la défaite peut signifier l’extermination de l’espèce humaine.
Clane ouvrit la bouche pour interrompre, se ravisa, puis, changeant de nouveau d’avis, déclara sèchement :
— Et qui décidera de l’importance de l’homme ? Lui-même ?... Poursuivez, dit-il après une légère pause.
Czinczar haussa les épaules avec colère.
— Dans certains régimes autoritaires, un homme peut perdre toutes les batailles et cependant demeurer au pouvoir. Mais un général brave et décidé, possédant suffisamment de partisans, peut jeter bas cet appareil autocratique et s’emparer des forces de défense. Une telle situation existait dans Linn, dont une seule personne – vous-même – pouvait tirer parti. Mais vous n’avez pas eu le cran nécessaire, termina-t-il d’un ton de mépris.
— Poursuivez, dit Clane, sans se départir de son calme.
— L’importance du chef, dit Czinczar, constitue, l’un des principes fondamentaux de la guerre. Le second, qui est peut-être plus important encore, suppose que l’on n’abandonne pas le territoire à l’envahisseur sans raisons militaires précises, et dans le but de renforcer votre propre position. Il est d’usage de lui faire payer cet avantage le plus chèrement possible.
— Si nous échangions chaque homme contre deux Riss, dit Clane, cela équivaudrait à signer notre propre extermination, et le développement ethnique des Riss sur une ou deux planètes suffirait à compenser leurs pertes en une seule année. En fait, suivant une estimation modérée, nous perdrions dix hommes pour chaque Riss que nous tuerions.
— C’est ce qui reste encore à prouver, coupa Czinczar. (Il fit un geste de contrariété.) Mais peu importe, continua-t-il. Vous vous trompez si vous vous imaginez que je suis hostile à ce voyage. J’estime seulement qu’il est prématuré. Il faut défendre le système solaire en priorité. Il faut démontrer à ces étrangers qu’ils ne peuvent débarquer avec succès sur aucune de nos planètes. Plus tard, lorsque nous aurons établi nos lignes de défense, lorsque nous saurons où et dans quelles conditions nous combattrons, lorsque la population sera endurcie aux conditions que la guerre impose, alors, et seulement alors, pourra-t-on permettre à d’autres individus d’aller plus avant.
Ses yeux brillaient, ses traits étaient durs, sa bouche serrée.
— Voilà, dit-il, je vous ai dit ma façon de penser.
Il s’assit et jeta sur Clane un regard attentif. Celui-ci hésitait. De son point de vue, rien de bien nouveau ni d’important n’était sorti de la discussion. Il avait, depuis longtemps, examiné les arguments de Czinczar et il pensait qu’ils ne s’adaptaient guère à la situation.
— Tout d’abord, dit-il enfin avec lenteur, je rejette formellement la notion selon laquelle un ou deux hommes seraient indispensables à la race humaine même si, par leur astuce politique, ils ont réussi à convaincre une large audience que le groupe peut accéder au pouvoir par leur entremise. Personnellement j’ai expliqué à bien des personnes comment il fallait mener la guerre contre les Riss. En cas de crise, elles feront sentir leur influence.
— Trop tard, dit Czinczar.
— Cette guerre, poursuivit Clane, ne peut être gagnée en prenant position sur une planète unique, voire même dans un système stellaire. Je doute même qu’il faille essayer d’obtenir la victoire. Tel est mon second point.
— Je suis en tout point partisan d’un objectif limité, dit Czinczar, à condition que l’ennemi s’y prête.
— Troisième point, dit Clane, nous ne nous résoudrons jamais à faire la part du feu en sacrifiant la moitié ou les trois quarts de la population. Les chefs qui se flattent de telles conceptions sont des criminels irresponsables.
Czinczar laissa échapper un rire sardonique :
— Un militaire digne de ce nom doit envisager la réalité jusque dans ses ultimes conséquences. Il doit consentir les sacrifices indispensables. Puisque nous n’avons d’autres alternatives que de vaincre ou périr, le sacrifice des trois quarts de la population ou davantage ne doit pas faire reculer un chef conscient de ses responsabilités.
— Je suis certain, répondit Clane, que Lilidel saura se maintenir à l’intérieur de ces limites élastiques. Et maintenant, dit-il en changeant de ton, avant de vous exposer mon quatrième point, je vous demanderai d’examiner cette partie du panneau de commande des armes.
Il lui indiquait un secteur qui avait jusqu’à présent échappé à leur inspection.
Czinczar lui lança un regard pénétrant et prit place sur l’un des sièges. Dès qu’il eut posé la main sur un cadran, une image apparut sur un vaste écran, contre la muraille qui leur faisait face. Le barbare avait devant les yeux un panorama de l’espace.
— Une fenêtre ? s’enquit-il.
— Continuez, dit Clane.
Le barbare appuya successivement sur plusieurs manettes. Subitement il devint attentif en voyant que l’image représentait l’intérieur du vaisseau. Silencieusement, il régla de nouveaux cadrans et contempla les scènes qui se révélaient sur l’écran, cependant que des haut-parleurs invisibles lui parvenait un bruit de conversations.
Des gens parlaient... dans leurs chambres, le long des couloirs, dans les cuisines de la grande communauté. L’oeil impitoyable révélait les rendez-vous clandestins d’amoureux, le quartier général de Czinczar, dans la partie du vaisseau réservée aux barbares, leurs préparatifs pour s’emparer du vaisseau. Aucun détail ne resta dans l’ombre.
A la fin, il en eut assez. Il coupa l’instrument et demeura assis près d’une minute, le dos tourné à Clane. Il finit par se lever et, se retournant vers le mutant, le regarda droit dans les yeux :
— Quel est votre quatrième point ? demanda-t-il.
Le visage de Clane avait soudain pris une expression mélancolique. De nouveau, il lui fallait avoir recours aux méthodes primitives. Il aurait voulu maintenir son entreprise au-dessus de la politique, éviter d’avoir recours à la contrainte, mais il devait, par la force des choses, revenir au niveau des contingences quotidiennes.
— C’est très simple, dit-il. Nous voguons vers une autre étoile. Selon une méthode que vous jugerez peut-être égocentrique, je me suis assuré la suprématie de ce vaisseau. Le voyage se poursuivra tant que je ne serai pas délogé de mon poste. Si je m’apercevais que ma position est sérieusement menacée, je me verrais, à regret, amené à régler la machine « protectrice » de telle sorte que tout conspirateur se trouverait immédiatement neutralisé. Me suis-je fait clairement entendre ?
Le barbare le considéra avec une hostilité glaciale.
— Parfaitement, dit-il, et se retournant avec un haussement d’épaules : continuons notre examen.
La discussion ne se poursuivit pas plus avant. Dans l’esprit de Clane, ils avaient tous deux subi une défaite.