Le sorcier de Linn

Alfred E Van Vogt · Chapitre 1 sur 26

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Le sorcier de Linn

Chapitre 1

 

Dans l’obscurité trompeuse de l’espace, le vaisseau étranger se déplaçait sans autre indice de sa présence que le reflet d’un rayon de soleil venant de temps en temps se réfléchir sur sa coque. Il stationna de longs mois pour étudier les satellites de Jupiter, et si les Riss qui se trouvaient à bord ne faisaient aucun effort pour dissimuler leur présence, ils ne faisaient rien d’autre part qui pût attirer l’attention.

A de nombreuses reprises, des groupes de Riss en mission de reconnaissance s’étaient trouvés face à face avec des hommes. Leur règle de conduite dans ce cas était toujours invariable : ils tuaient tous ceux qui avaient pu jeter les yeux sur eux. Un jour, sur la planète Titan, la nature vallonnée du terrain et ses innombrables cavernes avaient permis à un homme de se glisser entre les mailles du filet qu’ils avaient tendu. La nuit suivante, comme il avait eu amplement le temps de rejoindre le village le plus proche, une bombe atomique rasa la région tout entière.

La rigueur de cette méthode portait ses fruits. Leurs vaisseaux avaient beau survoler avec insouciance villes et villages, la présence d’un vaste astronef n’était signalée que par des rumeurs extrêmement vagues. Et, pendant fort longtemps, nul ne soupçonna que le vaisseau n’était pas occupé par des êtres humains.

Cependant, leurs précautions ne pouvaient modifier l’ordre naturel des choses, tels que la vie et la mort, par exemple. A quelques heures de Titan, un ouvrier Riss, qui réparait une défectuosité mineure sur un appareil à l’extérieur de la coque, fut frappé par un météore. Par une coïncidence singulière, cet objet céleste se déplaçait sur la même trajectoire que le navire, mais à une vitesse légèrement supérieure. L’ouvrier fut tué sur le coup et entraîné dans l’espace. Au large d’Europe, le plus grand des satellites de Jupiter, un engin Riss monoplace d’exploration regagna le vaisseau-mère sans son pilote. Son tachymètre enregistrait un vol de plus de mille six cents kilomètres et ceux qui s’efforcèrent de prendre à rebours sa trajectoire incurvée aboutirent à des montagnes à tel point escarpées que les recherches furent aussitôt abandonnées.

Chose surprenante, les deux corps furent retrouvés, le premier par des mineurs travaillant sur un météore, le dernier par des troupes manoeuvrant en prévision de l’invasion méditée par Czinczar contre la Terre. Les deux monstres furent apportés en présence du chef ; celui-ci, rassemblant les diverses informations qu’il avait déjà reçues, formula une hypothèse remarquablement précise sur l’origine de ces êtres étranges.

Son attaque de la Terre eut lieu quelques mois plus tard, tandis que l’astronef étranger se trouvait toujours à proximité d’Europe. Czinczar fut vaincu peu de temps après par le Seigneur Clane Linn. La machine venue du fin fond des étoiles continuait sans se presser son voyage de reconnaissance. Elle arriva aux abords de Mars moins d’un mois après que le Seigneur Jerrin et son armée se furent embarqués pour la Terre, et un autre mois s’écoula avant que sa présence ne fût signalée au gouverneur militaire linnien de Mars.

Ce fier jeune homme, descendant du grand Raheinl, repoussa ce premier rapport comme la manifestation d’une imagination délirante, phénomène qui n’était que trop commun dans une région où d’interminables guerres avaient fait régresser le niveau culturel de la population. Mais lorsqu’un second rapport identique lui parvint d’un autre secteur, il pensa qu’il se trouvait peut-être en présence de la version martienne de l’invasion barbare. Aussi prit-il aussitôt des mesures rapides et décisives.

Des vaisseaux de police et des patrouilles fouillèrent l’atmosphère. Et puisque les étrangers ne faisaient aucun effort pour les éviter, le contact fut établi presque immédiatement. Deux des vaisseaux de police furent détruits par de puissants rayons énergétiques. Les autres, qui avaient assisté de loin à la catastrophe, se retirèrent précipitamment.

Si les Riss remarquèrent qu’ils se trouvaient à présent dans un secteur du système solaire plus évolué du point de vue mécanique, ils n’en laissèrent rien paraître. S’ils devinèrent que leur réaction équivalait à une déclaration de guerre, leur attitude ne s’en trouva pas modifiée pour autant.

Le Gouverneur donna l’alarme à la Terre, puis se mit en devoir d’organiser ses forces. Deux semaines durant, ses patrouilleurs se contentèrent d’observer les mouvements de l’ennemi, et les renseignements qu’il recueillit causèrent une grande satisfaction au farouche jeune homme. L’ennemi lançait apparemment des patrouilles de reconnaissance composées de petits appareils. Ce furent ces derniers que, le quinzième jour, les vaisseaux manoeuvrés par les hommes attaquèrent en masse.

La technique de l’assaut avait été soigneusement mise au point. A chaque rencontre, on s’efforçait d’éperonner l’appareil des Riss. Quatre de ces attaques furent couronnées de succès. Les appareils éventrés tombaient vers la planète, leurs coques brillant faiblement dans la lumière atténuée de l’après-midi. Avec rapidité, des astronefs plongèrent, hissèrent à leur bord les machines abattues et reprirent leur vol en toute hâte pour aller se poser sur d’autres aires d’atterrissage largement disséminées.

Ce fut une grande victoire, plus grande même qu’on aurait pu le supposer sur le moment. L’ennemi réagit dès le lendemain. La cité de Gadre fut réduite en cendres par une explosion colossale qui fit monter à deux cents kilomètres d’altitude un immense champignon de fumée.

La férocité de la contre-attaque mit fin à la guerre sur Mars. L’étranger fut désormais laissé tranquille. Le jeune Raheinl, déconcerté par la violence de la riposte, ordonna l’évacuation des cités les plus importantes et lança une série de nouveaux rapports alarmants vers la Terre. Il y joignit aux fins d’examen les deux plus grands et les moins endommagés des patrouilleurs ennemis capturés.

C’est environ un mois plus tard qu’il cessa de recevoir des rapports signalant la présence de l’astronef étranger dans l’atmosphère de Mars. Il en conclut qu’il se dirigeait vers la Terre et rédigea son rapport final en conséquence. Il se sentait soulagé.

Le problème se trouvait maintenant entre les mains de ceux qui étaient les mieux placés pour savoir s’il était possible d’y faire face.

Jerrin, maintenant Seigneur Conseiller, posa sur sa table le premier rapport en provenance de Mars au moment où sa femme Lilidel pénétrait dans la pièce. Il se leva et la conduisit gravement avec le poupon qu’elle portait dans ses bras – leur septième enfant – jusqu’à un siège.

Lilidel commença aussitôt. Et comme Jerrin s’y était attendu, il s’agissait de son frère Clane. Il écouta poliment mais avec ce sentiment d’exaspération qui l’envahissait toujours à chaque fois que sa femme tentait d’influencer son jugement par des arguments passionnels. Lorsqu’elle eut discouru pendant quelques minutes, il l’interrompit doucement :

— Ma chère, si Clane avait voulu prendre le pouvoir, il l’aurait fait plutôt dix fois qu’une dans l’intervalle de deux mois qui s’est écoulé entre la fin de la guerre des barbares et mon retour.

Elle l’écoutait avec respect. Lilidel, il devait l’avouer, était une épouse remarquable. Consciencieuse, bonne, gracieuse, discrète, elle avait un passé irréprochable et, comme elle l’avait maintes fois fait remarquer, elle pouvait servir de modèle à toutes les femmes de noble naissance.

Parfois, Jerrin ne pouvait s’empêcher de se demander ce qui, chez elle, lui causait un certain malaise. Cette pensée le rendait malheureux. En effet, prises séparément, les diverses composantes de son caractère étaient parfaites. Et pourtant, dans son ensemble, sa femme l’irritait parfois au point de lui faire perdre le contrôle de soi.

— Il faut reconnaître que Clane a conduit la campagne contre les barbares avec une habileté remarquable, reprit Jerrin. Je ne comprends toujours pas comment il s’y est pris.

Il s’aperçut immédiatement qu’il venait de prononcer les mots qu’il ne fallait pas dire. Selon Lilidel, c’était une faute que de se montrer trop généreux dans l’appréciation des mérites d’autrui. Somme toute, Clane n’avait fait que son devoir. Il n’y avait maintenant aucune raison pour qu’il ne retourne pas à la vie privée et restreigne ses ambitions, pour le plus grand bien de la famille et de l’Etat.

Jerrin écoutait ce discours avec impatience. Il éprouvait un certain remords de la façon dont il avait accueilli la victoire de son frère. Il aurait pu, à tout le moins, lui offrir les honneurs du triomphe. Et pourtant ses conseillers du Patronat l’avaient persuadé qu’une telle reconnaissance des mérites du mutant serait éminemment dangereuse.

Lorsqu’il reprit de nouveau la parole, ce fut apparemment pour répondre à Lilidel, alors qu’en réalité il s’insurgeait contre la pression de ceux qui l’avaient empêché de traiter son frère selon ses mérites.

— Ma chère, dit-il, si seulement la moitié de ce que j’ai entendu dire de Clane était exact, il pourrait prendre les rênes du gouvernement à tout moment. Je voudrais encore préciser un autre point : c’est une illusion de croire que la charge de Seigneur Conseiller soit légitimement la propriété de notre branche de la famille. J’occupe le siège suprême, il est vrai, mais le pouvoir nous échappe au moment même où nous croyons le mieux tenir. J’ai ici – il prit le rapport venu de Mars – un message extrêmement inquiétant du général Raheinl...

Mais s’il croyait détourner la conversation aussi facilement, il se trompait.

— S’il n’éprouvait pas d’ambition pour lui-même, reprit sa femme, du moins se devait-il de penser à sa descendance. Il lui appartenait de s’assurer que son fils aîné fût désigné pour lui succéder. Le jeune Calaj avait à présent dix-sept ans et il était important d’assurer son avenir sans retard.

Jerrin l’interrompit enfin :

— Je dois entreprendre une tournée d’inspection dans les provinces et mon départ est fixé pour cet après-midi. Nous reprendrons cette discussion à mon retour.

Pour clore le débat, Lilidel lui fit remarquer combien était grande sa chance de posséder une épouse qui envisageait ses absences toujours plus fréquentes d’un coeur lourd mais compréhensif.