Le sorcier de Linn
Chapitre 20
Du coin de l’oeil, Clane surprit un point brillant, à grande hauteur dans le ciel. Il promena un regard rapide autour de lui pour voir si quelqu’un l’avait remarqué. L’un des officiers barbares avait la tête renversée, mais son visage reflétait une expression d’incertitude. Il avait le visage d’un homme qui se demandait si ce qu’il venait de voir avait une importance quelconque.
Clane, qui s’était assis afin de pouvoir, entre autres choses, regarder du côté du ciel sans trop attirer l’attention, s’installa lentement dans sa chaise. Il attendit anxieusement l’éclair suivant. Il parut brusquement. Cette fois, il se trouvait à l’aplomb de sa tête. Cependant il ne laissa rien paraître de son inquiétude.
Nul n’avait paru remarquer le second éclair.
Clane hésita, puis répondit à la question de Czinczar par une autre question.
— A quoi exactement vous attendez-vous ? demanda-t-il.
Le chef barbare avait dû percevoir l’imperceptible émotion que trahissait la voix du mutant. Il dévisagea Clane et dit lentement :
— Un Riss s’est laissé prendre. Il doit avoir une raison pour cela. Peut-être est-ce pour s’assurer que les forces qui se trouvent derrière lui déclencheront leur attaque à point nommé et au moment propice. Pourquoi pas au moment et à l’endroit précis où les deux chefs de l’expédition interrogent leur prisonnier ?
— Vous pensez donc qu’il est capable d’évaluer votre rang et le mien ?
Il avait parlé délibérément. Un troisième éclair venait de se produire dans le ciel.
— Il ne lui est pas difficile de comprendre que deux et deux font quatre, dit Czinczar.
Le barbare était furieux à présent. Il semblait conscient de ne comprendre qu’à demi ce qui se tramait.
— Souvenez-vous de ce que Marden nous a dit à propos des communications avec les Riss. On peut en déduire qu’ils sont capables de lire nos pensées. En outre, reprit-il d’une voix soudain sarcastique, vous vous êtes présenté à la manière d’un potentat. Vous êtes le seul personnage assis. C’est une attitude assez inhabituelle chez vous, surtout en public. Et c’est la première fois que je vous vois arborer la robe d’apparat d’un prêtre du temple. Vous essayez donc de vous faire identifier par ce monstre ?
— Exactement, dit Clane.
Il avait parlé à mi-voix, puis soudain il éclata d’un rire exubérant.
— Czinczar, dit-il enfin, lorsqu’il eut retrouvé quelque peu son calme, il s’agit de mettre à l’épreuve une observation que j’ai faite au cours de la bataille contre le croiseur au-dessus d’Outland.
— Qu’avez-vous remarqué ? demanda Czinczar.
— Notre arme moléculaire s’est montrée infiniment plus puissante que je ne m’y attendais. En réalité, je n’espérais pas détruire le vaisseau ennemi, mais seulement détourner son attention. Mais elle a brûlé la coque cuirassée à plus de trente centimètres de profondeur, en tous les points d’impact. J’ai découvert par la suite que sa portée atteignait une trentaine de kilomètres et qu’elle était synchronisée avec les instruments de pointage du vaisseau.
Son sourire dévoila une rangée de dents blanches et parfaitement rangées.
— Czinczar, cette région toute entière est protégée par les armes moléculaires, qui brûleront avec une précision absolue toute bombe atomique qui s’approchera à moins de trente kilomètres du sol.
Le rude visage du chef barbare montrait une perplexité sans nom.
— Vous prétendez qu’elles les feront exploser à cette distance ?
— Non, elles les brûleront. Aucune explosion nucléaire ne peut se produire, simplement une sublimation, c’est-à-dire une transformation des solides en gaz. La bombe, étant de petite taille, se trouve complètement réduite en fumée, que les courants atmosphériques dispersent sur une étendue de plusieurs centaines de kilomètres carrés.
Il s’attendait à une réaction violente. Il ne se trompait pas.
— Seigneur Clane, dit Czinczar avec une émotion contenue, c’est absolument formidable ! Nous avons possédé cette machine extraordinaire depuis tout ce temps, et je ne le soupçonnais même pas !
Il s’interrompit pour reprendre avec plus de calme :
— Je ne prétendrais pas, comme je l’ai fait pour la chlorodelle, que cette arme est la solution de tous nos ennuis. Un grand navire comme le nôtre pourrait braver impunément une batterie d’armes de ce genre. Il pourrait subir de sérieux dommages, mais sans être pour autant désemparé, et il pourrait se permettre de voler à une altitude suffisamment basse pour exterminer tous ceux qui se trouvent à la surface du sol. Quelle défense pouvons-nous opposer à un pareil danger ? Un abri souterrain ?
— Aussi vite que possible, dit Clane, nous nous précipiterons individuellement dans les cavernes que vos hommes ont creusées et nous laisserons passer l’orage, sous plusieurs mètres de rochers.
Czinczar fronçait de nouveau les sourcils.
— Tout ceci n’explique pas le jeu que vous jouez avec ce prisonnier. Essayez-vous de les contraindre à l’attaque ?
Clane prit quelques instants pour savourer la situation, puis il répondit :
— L’attaque a commencé depuis près de cinq minutes.
Après quoi il souleva le dessin du Riss et affecta de l’étudier avec le plus grand soin.
Autour de lui la vague d’émotion atteignait son point culminant. Les hommes s’interpellaient mutuellement d’une voix stridente.
Leurs cris se répercutaient maintenant dans le lointain, à mesure que les mots passaient de bouche en bouche.
Pendant tout ce bruyant intermède, Clane semblait absorbé par le dessin. En réalité, il ne quittait pas des yeux le captif.
Les gardes avaient oublié le gigantesque monstre. La tête renversée en arrière, ils observaient le ciel où les éclairs étaient devenus plus nombreux. D’un mot, Clane aurait pu les rappeler à leur devoir. Mais il préféra s’abstenir.
La question qui se posait à présent était la suivante : comment réagirait la créature lorsqu’elle constaterait que l’attaque s’était soldée par un échec total ?
Pendant quelques secondes, le monstre conserva son attitude calme et fière. Puis il redressa la tête et considéra le ciel gravement. Cette mimique ne se prolongea guère plus d’une demi-minute. Soudain il abaissa les yeux et jeta un regard rapide autour de lui. Une fraction de seconde ses yeux se posèrent sur Clane, qui eut un bref battement de paupières, mais sans pour cela détourner les prunelles. Cette tactique s’avéra efficace. L’inclinaison de sa tête suggérait qu’il était absorbé par l’examen du dessin. Le battement de paupières dissimulait ses prunelles qui étaient, au contraire, ramenées vers le haut de l’orbite. Le regard du Riss passa par-dessus sa tête et le monstre fit son premier geste décisif.
Il tendit la main vers un repli de sa peau et se mit en devoir d’en retirer quelque chose... puis il parut se raviser. Clane dit à mi-voix :
— Ne faites pas cela, vous aurez la vie sauve ! Je sais que vous vous êtes sacrifié en venant ici. Mais votre abnégation est devenue inutile. Demeurez vivant et écoutez bien ce que je vais vous dire.
Il n’attendait pas grand-chose de cette tentative. Des communications télépathiques entre un être étranger capable de lire les pensées et un homme ne pouvaient être qu’extrêmement précaires. Néanmoins, bien qu’il s’abstînt toujours de regarder le Riss en face, il s’aperçut que le monstre continuait à hésiter.
Avec plus de fermeté et toujours à voix basse, Clane reprit :
— Souvenez-vous du dessin. Je ne sais toujours pas quelle fut votre réaction – le temps m’a manqué pour m’en rendre compte – mais je soupçonne qu’elle fut négative. Réfléchissez-y. Le premier jugement n’est pas nécessairement le meilleur. Il y a cinq mille ans, l’homme et le Riss ont été à deux doigts de s’anéantir mutuellement. Aujourd’hui, les Riss ont intenté une action qui risque de faire renaître le conflit. Jusqu’à présent, nous n’avons pas encore lancé une seule bombe, ni fait usage du résonateur. Nous avions nos raisons pour cela : nous voulions vous faire comprendre que les êtres humains désirent un règlement du conflit par d’autres méthodes. Allez dire à votre peuple que nous venons en amis.
Cependant les réactions du monstre demeuraient toujours indéchiffrables. Il avait conservé la même pose, une « main » passée dans un pli de sa peau. Clane n’avait garde de sous-estimer le danger. En disséquant le corps du Riss défunt, il avait découvert des poches naturelles dissimulées dans les replis de la peau et suffisamment vastes pour contenir des tiges d’énergie.
Il avait averti Czinczar de se tenir sur ses gardes, mais sans lui demander de fouiller le captif. Ce qui importait, c’était de laisser lé Riss libre de ses actes.
Czinczar, qui se trouvait à ses côtés, dit d’une voix monocorde :
— Excellence, je crois que notre prisonnier rassemble son courage pour exécuter une manoeuvre violente. Voilà un moment que je le surveille.
Un individu, au moins, n’avait donc pas oublié le danger. Avant que Clane ait eu le temps de répondre, Czinczar reprit d’un voix incisive :
— Excellence, je vous conjure de ne pas prendre davantage de risques ! Tuez-le avant qu’il n’ait accompli un geste irréparable !
— Non, dit Clane. (Sa voix n’avait pas quitté le ton de la conversation.) J’ai l’intention de mettre un patrouilleur à sa disposition et s’il accepte, de lui permettre de s’échapper. C’est à lui de choisir.
Tout en parlant, il avait levé la tête pour la première fois et il regardait le Riss dans les yeux. Les immenses prunelles brillantes du monstre le fixèrent à leur tour. Aucun doute n’était permis : il avait compris ce qu’on attendait de lui.
Le conflit entre son désir de vivre et la notion du devoir, qui l’avait amené à faire le sacrifice de son existence, était terriblement impressionnant à contempler. La contraction de ses muscles lui donnait la rigidité d’un bloc de pierre.
Aucune modification n’intervint immédiatement dans ce tableau d’une intensité dramatique. Le Riss se tenait sur une plate-forme rocheuse, fixant Clane et Czinczar qui le dominaient d’une position plus élevée, sur le flanc de coteau aride et cahoteux. Au-delà du monstre, les tentes des soldats barbares apparaissaient çà et là parmi les rochers, s’étendant à perte de vue. Une minute s’écoula. « Chaque seconde qui passe augmente nos chances de succès », pensa Clane. Sa tension nerveuse s’était imperceptiblement relâchée.
— J’aimerais connaître la figure qu’il a tracée en réponse à notre dessin, dit-il en se penchant vers Czinczar. Voudriez-vous examiner cela pendant que je ne le quitte pas des yeux ? Je pense qu’il vous faudra étudier d’abord mon esquisse, avant de pouvoir comprendre sa réponse.
Bien qu’il n’en eût soufflé mot, la réaction du barbare l’intéressait également.
Sans cesser de surveiller le Riss, il tendit la planche à dessin à son compagnon. Czinczar s’en saisit et dit bientôt :
— J’étudie votre dessin. J’y vois trois planètes.
L’une est complètement ombrée. Une seconde est toute blanche, et sur la troisième, les régions montagneuses sont ombrées, tandis que le bas des collines et les plaines sont indiqués en blanc. Dois-je conclure que ces croquis représentent des planètes ?
— Oui, dit Clane.
Czinczar reprit au bout d’un instant :
— La « légende », en bas de page, représente la silhouette d’un homme en face d’un rectangle blanc, et au-dessous celle d’un Riss devant un rectangle ombré.
— C’est la légende explicative, dit Clane.
Suivit une longue pause, plus longue que Clane ne s’y serait attendu de la part d’un homme aussi perspicace. Pourtant, à la réflexion, il ne fut pas surpris. Tout était basé sur une question de croyances et de traditions. C’était le processus mental d’un homme placé devant un concept entièrement nouveau pour lui. Lorsqu’elle se produisit enfin, la réaction du barbare ne le surprit pas le moins du monde.
— C’est ridicule, dit Czinczar avec irritation. Suggérez-vous sérieusement que les Riss et les humains se partagent une planète sur trois ?
— Ce n’est qu’un simple projet, dit Clane.
Il ne fit aucune autre tentative pour justifier son idée. Cinquante siècles plus tôt, Riss et humains n’étaient pas préparés à opérer le partage d’une galaxie. Ce nouvel état d’esprit était l’une des seules choses qui eussent survécu à cette guerre d’extermination.
Il attendit. Lorsqu’il reprit de nouveau la parole, sa voix avait une intonation satisfaite.
— J’examine sa réponse, Excellence. Il a tracé trois planètes ombrées. J’en conclus qu’il rejette votre suggestion de partager le gâteau.
— Il a eu le temps de transmettre mon plan par télépathie. L’idée pourrait se répandre rapidement. C’est tout ce que je puis espérer pour le moment.
Actuellement la situation était fondamentalement différente de ce qu’elle avait été dans un passé lointain. Cette fois Riss et humains pouvaient jeter un regard en arrière sur les désastres qui s’étaient abattus sur leurs ancêtres.
Cette fois un homme croyait en la coopération.
Un homme, assis, en ce lieu, sur une lointaine planète ennemie, acceptait l’éventualité de difficultés futures, tenait compte de l’intolérance intransigeante des êtres comme les Riss. Il savait qu’il serait pris pour un sot, un ennemi de sa propre race. Et cependant, il n’avait nulle intention d’abandonner son idée.
Il s’imagina placé pendant une minute d’éternité, au sommet du pouvoir. Dans toute l’histoire de l’homme, ce moment, cette combinaison d’événements ne s’était jamais produite et ne se reproduirait peut-être jamais. Dans quelques années, ce qu’il connaissait de la science deviendrait le bagage commun de milliers de techniciens. C’était une inéluctable nécessité, si la race humaine voulait survivre, soit en compétition, soit en collaboration avec les Riss. Déjà, il avait formé des vingtaines d’officiers. Le malheur, c’est qu’à cause de sa culture plus vaste il apprenait une douzaine de choses dans le temps où ils en assimilaient une seule.
Ce fait créait toute la différence. Il était la source d’extraordinaires possibilités. Sur le plan culturel, industriel, c’était une faiblesse pour la race humaine : sur le plan politique, c’était ce qui faisait sa force.
Nul ne pourrait lui barrer la route. Nul ne pourrait mettre en doute ses capacités. Il était le Seigneur Clane Linn, Empereur en puissance, commandant en chef de l’Etoile Solaire, le seul homme à comprendre le fonctionnement de ses innombrables et complexes machines. Jamais il ne s’était senti plus alerte, plus agile d’esprit et, depuis des années, il n’avait pas connu la maladie.
Czinczar vint le tirer de ses rêveries.
— Excellence, dit-il, avec dans la voix une nuance d’exaspération, si vos plans avaient connu moins de succès, j’inclinerais à croire que vous êtes fou. L’attaque que les Riss ont déclenchée contre nous est une erreur tactique autant que stratégique. Leurs plans ont été à la fois mal établis et mal exécutés. Il y a plusieurs minutes qu’aucune explosion ne s’est plus produite. Si j’étais commandant du camp adverse, ce qui vient de se passer ne serait que le prélude d’une offensive générale. Logiquement, il n’y a pas de limite aux sacrifices qu’une race doit consentir pour défendre sa planète.
Il poursuivit d’un ton perplexe :
— Il y a quelque chose dans cette attaque qui nous échappe, un certain facteur de dissuasion dont je n’aperçois pas l’équivalent chez nous. C’est sans doute ce qui les retient.
Il prit un temps et d’une voix ironique :
— Revenons à ce gaillard. Comment espérez-vous résoudre le problème que posent les Riss sur le plan galactique si vous ne parvenez même pas à persuader un individu isolé ?
— S’il veut obtenir un patrouilleur, dit Clane sans s’émouvoir, il n’a qu’à sortir lentement la main de sa « poche » pour bien montrer ses intentions pacifiques...
Il s’interrompit : la « main » sortait effectivement de la « poche ». Puis il se dirigea vers le patrouilleur que Clane lui avait mentalement indiqué. Silencieusement, ils le regardèrent s’embarquer et prendre son vol.
— Eh bien, qu’allons-nous faire maintenant ? demanda Czinczar, lorsqu’il eut disparu.
Décidément, ce chef barbare avait le don de poser des questions déconcertantes.