Le sorcier de Linn
Chapitre 7
Sa chute ne dura qu’une fraction de seconde : il avait parcouru une trentaine de centimètres à peine. Mais il atterrit avec une telle brutalité que la commotion retentit douloureusement dans son corps. Les larmes lui montèrent aux yeux, qu’il dissipa par quelques battements de paupières. Lorsque sa vue se fut éclaircie, il s’aperçut qu’il était debout sur une seconde plate-forme qui avait été aménagée sous la première.
Il entendit un bruit de pieds à proximité. Il jeta un regard autour de lui. Ses officiers luttaient avec les gardes linniens, s’efforçant de se porter à son secours. Czinczar hésita, se demandant s’il ne vaudrait pas mieux se joindre à eux et lutter jusqu’à la mort.
II secoua imperceptiblement la tête. Le fait qu’il était encore vivant ne faisait que confirmer sa conviction profonde. Il fit entendre sa voix d’or et bientôt les officiers barbares interrompirent la lutte pour le considérer d’un air maussade.
Czinczar s’adressa directement à eux, mais ses paroles visaient Clane.
— Si ma vie se trouve réellement en danger, dit-il fermement, c’est parce que le Seigneur Clane a perdu tout bon sens. Mon avis ne serait pas différent si la sphère se trouvait en ma possession...
Il se rendit compte que Clane interpréterait ses paroles comme un aveu, et il fixa froidement le mutant, attendant sa réponse. Celui-ci fronça les sourcils, mais releva le défi au bout d’un moment.
— Supposons que vous déteniez la sphère, dit-il doucement, en quoi cela pourrait-il vous protéger ?
— Parce que, dit Czinczar, et sa voix d’or n’avait jamais été plus ferme, si elle se trouve en ma possession, vous auriez une chance de la récupérer tant que je serai en vie. Par contre, si je meurs, vous pourriez en faire votre deuil.
— Pourquoi voudriez-vous la garder, puisque vous savez parfaitement que vous ne pouvez en tirer aucun parti ?
— Je pourrais apprendre à m’en servir, répliqua le barbare. Après tout, vous avez bien trouvé le moyen de la faire fonctionner et pourtant nul ne vous a jamais indiqué le mode d’emploi.
— Je disposais d’un livre, riposta Clane, et en outre je possède quelques clartés sur la nature et la structure de la matière et de l’énergie.
— Le livre pourrait également me tomber entre les mains, dit Czinczar froidement, ce sont des choses qui arrivent.
— J’ai appris par coeur le livre en question, dit Clane, et ensuite je l’ai détruit.
Czinczar manifesta une incrédulité polie.
— Mes agents pourraient peut-être trouver l’endroit où vous l’avez brûlé, dit-il. Si je les envoyais à la demeure des dieux, peut-être en découvriraient-ils un autre.
Il sentit que l’atmosphère devenait de nouveau tendue, et que nulle joute verbale ne mettrait fin à la discussion. Clane s’impatientait.
— Czinczar, dit-il d’un ton acerbe, si vous possédiez cette sphère et la certitude de ne pouvoir jamais l’utiliser, la garderiez-vous néanmoins, connaissant le danger qui menace la race humaine ?
Le barbare prit une longue aspiration. Il s’attendait à une réaction violente.
— Oui, dit-il.
— Et pourquoi cela ?
Clane faisait de visibles efforts pour se dominer.
— Parce que, dit Czinczar, je n’accorde aucune confiance à un homme qui refuse à plusieurs reprises de prendre le pouvoir, et qui ainsi se prive du seul moyen de diriger la défense contre un envahisseur possible. En outre, la sphère n’a aucune action contre les Riss.
Clane fit mine de n’avoir pas entendu cette dernière remarque.
— Et si je vous disais que j’ai refusé de prendre le pouvoir parce que j’ai conçu un plan infiniment plus vaste ?
— Je m’incline devant la puissance, dit sèchement Czinczar, mais non devant les projets grandioses d’un homme qui est pratiquement impuissant à l’heure actuelle.
— Mon plan, dit Clane, a une telle envergure que je n’oserais jamais le confier à un homme dont les principes sont aussi rigides que les vôtres, dans la crainte que vous ne le jugiez impraticable. Pour une fois, je pense que votre imagination ne serait pas capable d’en mesurer les conséquences.
— Essayez toujours.
— Lorsque j’aurai récupéré la sphère, dit Clane, pas avant. Pour ce qui est de mon impuissance, veuillez considérer que le vaisseau géant se trouve entre mes mains.
— Qu’en ferez-vous ? demanda Czinczar avec dédain, attaquer le gouvernement légal et obliger le peuple à vous aimer ? Ce n’est pas ainsi qu’un mutant peut opérer. Vous avez laissé passer le moment de saisir les rênes du gouvernement. L’occasion ne se représentera sans doute plus avant l’invasion des Riss et à ce moment il sera trop tard.
Il poursuivit, sur un ton encore plus violent :
— Seigneur Clane, vous m’avez profondément déçu. Votre échec a mis mes troupes et moi-même gravement en danger, car à bref délai le gouvernement légal de Linn exigera que vous nous mettiez à sa disposition, de même que le vaisseau géant. Si vous refusez, pour la première fois de votre vie, vous serez ouvertement considéré comme un rebelle. Dès ce moment, vos jours seront comptés.
— Je vois, dit Clane en arborant sur son visage un sourire sans gaieté, que vous avez repris vos vieilles habitudes d’intrigue politique, et je supporte avec une impatience extrême ces sottises puériles. La race humaine court un danger mortel et je refuse de discuter avec quiconque complote et ruse pour s’assurer des avantages en de telles circonstances. Les hommes doivent acquérir la maturité ou mourir.
Il se détourna et prononça quelques paroles à l’adresse de l’un des officiers qui se trouvaient à ses côtés. L’homme inclina la tête, et Clane revint à Czinczar.
Le barbare se raidit pour affronter le second échelon de la torture.
— Veuillez retirer le noeud coulant qui entoure votre cou, dit Clane sèchement, et vous approcher du réservoir qui se trouve dans le coin sur votre gauche.
Tout en obéissant, Czinczar étudiait le réservoir. C’était un gros bloc de ciment qu’il avait déjà remarqué en entrant. Il lui trouvait une apparence mystérieuse et ne parvenait pas à imaginer sa destination.
Son esprit fonctionnait avec une furieuse ardeur, tandis qu’il descendait les degrés de la potence.
— Je ne suis pas difficile à convaincre ; pourquoi ne pas me faire part de votre plan ? Je ne peux pas vous remettre la sphère comme preuve de ma bonne foi, pour la bonne raison qu’elle ne se trouve pas en ma possession.
Clane secoua la tête avec impatience. Czinczar encaissa le refus et dit d’un ton détaché :
— Il faut que je rentre dans le réservoir ?
— Jetez d’abord un coup d’oeil à l’intérieur, dit Clane, et vous comprendrez de quoi il s’agit.
Czinczar se hissa sur l’une des parois, et jeta un regard curieux par-dessus le bord. Le réservoir était très profond et vide. Au fond, on apercevait une simple pompe à main et deux chaînes se terminant par un anneau scellé dans le ciment.
Il se laissa glisser en vacillant dans le fond du réservoir et attendit les instructions.
Il leva les yeux et aperçut Clane qui l’observait depuis le bord du réservoir.
— Fixez les chaînes autour de vos chevilles, lui dit le mutant.
Czinczar obéit. Les mâchoires métalliques se refermèrent avec un déclic sinistre. Le métal appuyait lourdement sur sa chair et lui donnait une sensation de gêne.
— Les chaînes, expliqua le mutant, vous retiendront au fond du réservoir, et lorsque l’eau entrera il vous faudra pomper si vous ne tenez pas à périr noyé. Vous voyez que le processus est très simple, ajouta-t-il. La pompe se manoeuvre aisément. C’est à vous qu’il appartiendra de choisir. Si vous préférez vivre, c’est à vos efforts que vous le devrez et, à tout instant, il vous sera loisible de mettre fin à l’épreuve en acceptant de me rendre la sphère. Maintenant nous allons faire entrer l’eau.
Le liquide tourbillonna autour de ses jambes en bouillonnant bruyamment. Elle était tiède, si bien que la sensation était plutôt agréable. Czinczar s’assit sur le sol et leva les yeux vers Clane.
— Me permettez-vous de formuler une requête ?
— Comporte-t-elle la restitution de la sphère ?
— Non.
— Dans ce cas, elle ne m’intéresse pas.
— Il s’agit de la pompe, dit Czinczar. Sa présence m’incommode. Auriez-vous la bonté de la faire enlever ?
Clane secoua la tête.
— Dans quelques minutes, vous ne serez peut-être que trop content de la trouver.
Cependant ses yeux avaient pris une expression anxieuse en prononçant ces mots. Ce n’était pas la réaction qu’il attendait.
— Si vous changez d’avis, termina-t-il, vous vous apercevrez que la pompe est capable de réduire rapidement le niveau de l’eau.
Czinczar ne répondit pas. L’eau tourbillonnait autour de son cou. Une minute plus tard elle atteignit sa bouche. Involontairement, il se souleva pour permettre à son corps de flotter quelque peu. Ses muscles se contractèrent dans l’expectative de l’agonie qu’il allait endurer dans quelques minutes.
Bientôt il dut se lever et il sentit le poids des chaînes sur ses chevilles. Cette fois il avait atteint l’extrême limite et l’eau montait toujours.
Elle atteignit de nouveau sa bouche, puis son nez. Il retint sa respiration et l’eau lui recouvrit les yeux puis la tête tout entière. Soudain n’en pouvant plus, ses poumons expulsèrent explosivement l’air qu’il avait emmagasiné et l’eau pénétra dans sa bouche.
Il sentit une douleur aiguë dans la poitrine, mais qui ne dura pas. L’eau avait un goût plat et désagréable qui ne rappelait en rien la sensation de boire. Enfin, il perdit conscience et sombra dans un trou noir.
*
Lorsqu’il revint à lui, il était allongé sur un tonneau. Jamais il ne s’était senti plus misérable. Des gens se penchaient sur lui, s’efforçant de lui faire dégorger la masse d’eau qu’il avait absorbée.
Une toux violente lui secouait le corps. Chaque effort lui causait une douleur intolérable dans la poitrine. La souffrance qu’il endurait pour retourner à la vie était plus grande que les affres de l’agonie. Il se rendit compte, néanmoins qu’il ne mourrait pas.
On le transporta sur un divan et, au bout d’une heure environ, il retrouva son état normal. Clane entra seul dans la pièce, attira une chaise et s’assit silencieusement en face de lui.
— Czinczar, dit-il enfin, c’est à mon corps défendant que j’admire votre courage. Mais je méprise la ruse sordide qui est à la base de votre héroïque obstination.
Czinczar attendait la suite. Il se refusait à croire qu’il était au bout de ses peines.
— Vous venez de prouver une fois de plus, dit le mutant avec amertume, qu’un homme courageux, résolu à courir des risques calculés pour faire aboutir de basses intrigues politiques, est capable d’affronter victorieusement la mort. Je hais la logique stupide qui vous a persuadé de garder la sphère. Si vous persistez dans cette folie, nous sommes tous morts.
— Si j’étais en possession de cette sphère, dit Czinczar, la logique vous imposerait d’oublier vos intérêts personnels dans un moment de crise grave et de m’apprendre la façon de l’utiliser.
Czinczar parlait en choisissant ses mots, conscient du danger que présentait une telle déclaration. C’était la première fois qu’il avouait, de manière implicite, l’étendue de ses propres ambitions. Car il était évident que, s’il apprenait un jour à se servir de la sphère, il serait en mesure de s’emparer du pouvoir et d’assurer sa domination sur tous les Etats. D’autre part, s’il avait correctement analysé le caractère de Clane, celui-ci pourrait fort bien lui confier la manoeuvre de la sphère, dans une éventualité qui mettrait en jeu le destin de l’humanité, toutes questions de nationalité mises à part.
Mais Clane secouait la tête.
— N’y comptez pas, mon ami. Je ne pense pas que la sphère en tant que telle, puisse désormais nous servir contre les Riss. Mais je ne vous dirai pas pourquoi.
Czinczar demeurait silencieux. Il avait espéré, sans excès d’optimisme d’ailleurs, que tout au long de la discussion il pourrait recueillir un indice qui lui permettrait d’entrevoir la manière de diriger la sphère. Mais loin d’aplanir les difficultés, les réponses du mutant rendaient le problème encore plus ardu.
— Vous avez pu penser, continua Clane, que je me suis montré négligent pour ce qui regarde la surveillance de la sphère. Mais il y a longtemps que je me suis aperçu que l’on ne peut pas être partout à la fois. Et d’autre part, je vous répète qu’elle ne peut être utilisée par nul autre que moi. Elle fonctionne sur la base d’une formule mathématique qui rend compte de la libération de l’énergie nucléaire et je doute qu’il existe, dans le système solaire, un seul individu qui soit averti de l’existence de cette formule.
Czinczar était enfin édifié, mais la pilule était amère.
— Quel était donc le rôle que vous me réserviez ? demanda-t-il enfin.
Clane hésita, mais lorsqu’il se décida à parler, il y avait une certaine animosité dans sa voix.
— Au cours des derniers mois, dit-il, j’ai toléré vos sanglantes incursions parce que je doutais de pouvoir rassembler une telle quantité de vivres et autres fournitures par les moyens légaux mis à ma disposition. Je me demande également, reprit-il après une courte pause, s’il eût été possible de réunir un si grand nombre de femmes, sans user des mêmes méthodes que vous. Pour ce que je médite, les femmes ont autant d’importance que les vivres.
Une fois de plus le mutant s’interrompit et Czinczar eut le temps de ruminer sa déception. Il avait cru deviner le cheminement complexe de la pensée de cet homme. Mais le mutant atteignait à présent à des profondeurs inaccessibles, et il avait le sentiment décevant d’avoir été joué à son propre jeu.
Rien n’était plus déconcertant que d’apprendre que ses incursions clandestines servaient les desseins de Clane.
— Voici ce que vous devrez faire, continua le mutant. Demain, l’Etoile Solaire se mettra en route pour votre camp. Vous commencerez d’abord le chargement de vos équipements dans les ponts inférieurs – ils sont au nombre de vingt et capables de contenir chacun dix mille personnes avec toutes les provisions dont elles ont besoin ; il y aura donc une place largement suffisante pour y loger toute votre armée, en même temps que les femmes.
— Lorsque toutes ces forces se trouveront à bord, intervint Czinczar, qu’est-ce qui m’empêchera de m’emparer du vaisseau ?
Clane sourit.
— Les vingt ponts supérieurs sont déjà occupés par un groupe d’armée linnien, puissamment armé. Tous les jeunes gens, nouvellement mariés, sont accompagnés de leur femme. Aucune liaison n’existera entre les deux groupes, sauf à l’échelon des officiers. En fait, si l’on excepte l’accès à votre quartier général, toutes les portes de communication seront condamnées.
Czinczar hocha la tête. Ces dispositions semblaient efficaces. Cependant toute défense de ce genre pouvait être déjouée par une ruse habile. Mais ce n’est pas ce détail qui l’intéressait pour l’instant.
Ces préparatifs laissaient entrevoir un immense voyage à bref délai et cette pensée dominait toutes ses préoccupations.
— Quel est le but de notre voyage ? demanda-t-il vivement. L’une des planètes extérieures ?
— Attendez, vous verrez bien, répliqua froidement Clane.
Il se leva, le front barré d’un pli soucieux.
— Terminons-en. Je vous ai donné vos instructions. Je dois accomplir un voyage d’importance vitale jusqu’à la capitale. Je veux que vous et vos forces ayez embarqué dans le vaisseau dans une semaine et que vous soyez prêts à prendre le départ. Et si vous êtes capables de surmonter, pour une fois, la stupidité congénitale qui guide votre raisonnement, tâchez d’apporter la sphère.
Il avait prononcé cette dernière phrase avec une irritation contenue.
Czinczar le dévisagea pensivement.
— Mon ami, dit-il, vous faites du sentiment. On ne peut pas s’abstraire des intrigues politiques. Ce que vous méprisez, si soudainement, n’est autre que la réalité humaine, la passion humaine, l’ambition humaine. Il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais d’autre climat pour vos activités. Un homme réussit ou échoue dans la mesure où il peut comprendre et dominer les interactions perpétuelles des autres individus de la collectivité. Qu’il abandonne l’intrigue et aussitôt il sera emporté par un raz de marée et ses plans avec lui. Méfiez-vous... Je n’ai pas la sphère, dit-il enfin.