Le sorcier de Linn
Chapitre 18
Le premier cri de l’enfant parvint faiblement aux oreilles de Clane à travers les panneaux épais de la porte de la chambre à coucher. Ce bruit l’électrisa littéralement. Il avait déjà ramené l’accélération à un g. Il se dirigea vers le laboratoire attenant à la cabine de pilotage, avec l’intention de travailler. Mais une grande lassitude pesait sur ses épaules. Pour la première fois il se rendait compte à quel niveau était montée sa tension d’esprit. Il s’allongea sur le divan et s’endormit immédiatement.
Il ne se réveilla qu’au matin. Il se rendit successivement à l’appartement de Madelina et dans le sien propre et demanda à voir le bébé. Il l’examina soigneusement pour voir si ses difformités de mutant ne s’étaient pas transmises à l’enfant, mais celui-ci paraissait tout à fait normal. Cette constatation le troubla. Il éprouvait un sentiment de frustration. Il connaissait si peu de choses dans un monde où il y avait tant à apprendre.
Il se demandait si l’enfant présenterait des similitudes psychiques avec son père. Il l’espérait fermement. Car il ne doutait pas de sa propre valeur. Sa carrière démontrait qu’il disposait de facultés dont peu d’hommes pouvaient se prévaloir. De plus il commençait à soupçonner qu’il était doué d’une stabilité supranormale.
Il se promit d’observer l’enfant pour juger de leurs différences.
Son apparence normale mise à part, le nouveau-né ne lui procurait guère de satisfactions esthétiques. Jamais il n’avait vu un bébé aussi laid et la nourrice le fit sursauter en s’exclamant :
— Mon dieu, le bel enfant !
Sans doute s’améliorerait-il en grandissant, puisque sa mère Madelina était extrêmement jolie. Physiquement, il ressemblerait sans doute à sa famille maternelle, à laquelle il devait probablement sa constitution normale.
Il sentit la tristesse l’envahir en regardant habiller l’enfant à l’issue de son bain. La crainte de le voir affligé de difformités résultant d’une mutation l’avait longtemps tourmenté, et il se réjouissait sincèrement de le trouver normal. Mais il prévoyait déjà qu’un jour l’enfant aurait honte de son père.
Une infirmière sortit de la chambre à coucher pour lui dire que Madelina venait de s’éveiller et demandait à le voir. Il la trouva joyeuse et débordante de projets.
— Je ne m’étais jamais encore aperçu, dit-elle, à quel point les gens qui m’entourent sont attentionnés. Les femmes, en particulier, se sont montrées absolument merveilleuses.
Il l’écoutait parler pensivement. Au cours du long voyage, Madelina avait subi une profonde évolution psychologique. Il y avait eu l’incident du spadassin de Lilidel qui avait réussi à s’infiltrer à bord sous un déguisement de soldat. Le misérable ne se doutait guère à quel point son projet était irréalisable. Il n’eut pas plutôt pénétré dans le voisinage de l’appartement que sa présence déclencha une sonnerie d’alarme ; Clane avait exigé que Madelina assistât à son exécution. L’attachement désespéré que le misérable manifestait pour la vie l’avait profondément impressionnée. Dès ce moment elle cessa de parler de la mort avec sa désinvolture habituelle.
Il l’écoutait vanter les qualités individuelles de telle ou telle servante, heureux de constater le changement survenu en elle. Elle s’interrompit brusquement.
— Oh ! j’allais oublier. Vous savez combien le choix d’un prénom est difficile... eh bien, je l’ai trouvé en rêvant : Braden. Braden Linn... Ça sonne bien, non ?
Clane accepta après un moment d’hésitation. Le prénom d’un enfant devait caractériser sa personnalité, le distinguer des autres. Une kyrielle d’autres prénoms viendraient évidemment s’ajouter au premier, pour honorer les hommes fameux des deux familles. C’était une vieille coutume qu’il approuvait entièrement. Elle rappelait à l’intéressé l’histoire passée de son ascendance. Elle conférait à la vie le sens de la continuité et au porteur l’orgueil d’appartenir à une haute lignée, la volonté de faire aussi bien si ce n’est mieux que son homonyme ; même lui, qui avait tant de raisons physiques de ne pas éprouver la même fierté, il avait senti l’influence des prénoms nombreux qui lui avaient été attribués à sa naissance.
Enfin le nouveau-né fut inscrit sur les registres de l’état-civil sous le nom de Braden, Jerrin, Garlan, Joquin, Dold, Corgay Linn.
Ce fut deux semaines après la naissance que l’Etoile Solaire parvint à sa seconde destination dans l’espace.
*
Clane pénétra dans la salle de conférences d’un pas allègre. Aucune raison de conflit intérieur ne subsistait plus, fort heureusement, dans le vaisseau. A la proue du navire, une planète ennemie commençait à briller dans l’immensité sombre.
Le moment était venu de se préparer à l’action.
Il commença par prononcer l’allocution qu’il avait préparée où il mettait l’accent sur le courage. Il étudiait, en parlant, les visages de son auditoire, guettant les expressions cyniques ou désabusées. Mais il ne craignait pas grand-chose de ce côté. Il avait devant lui des hommes sérieux, conscients de la gravité de leur mission.
Certains d’entre eux parurent surpris par la teneur de son discours. Il fut un temps où il aurait cédé devant cette impatience grandissante. Plus maintenant. Lorsqu’il s’agissait d’un objectif d’importance, le chef devait commencer par le commencement, en évoquant les dispositions d’esprit nécessaires au succès de l’entreprise. Autrefois, il estimait qu’il était inutile d’insister sur la nécessité du courage, vertu naturelle chez le soldat. Mais cette qualité latente avait besoin d’être réveillée. Et même dans ce cas, à l’échelon de l’état-major, on se heurtait à la résistance de certains individus.
Ayant terminé son exorde sur le courage, il se lança dans l’explication de son projet. Il avait à peine entamé son exposé que déjà il observait certaines réactions dans l’auditoire.
Les officiers, aussi bien barbares que linniens, étaient uniformément pâles, à quelques exceptions près. Seul Czinczar fronçait pensivement les sourcils, les yeux absorbés par un intense travail mental.
— Mais Excellence, protesta l’un des Linniens, nous avons devant nous l’une des plus grandes planètes ennemies. Nous nous battrons à un contre cent.
Clane ne perdit pas son calme. Pour la centième fois, peut-être, il s’apercevait qu’il était le seul à envisager la situation dans son ensemble.
— Messieurs, dit-il doucement, ce vaisseau et tous ceux qui l’occupent doivent affronter des risques qui se situent aux limites extrêmes du bon sens. J’espère que nous sommes tous bien d’accord là-dessus ?
— Sans doute, mais ce que vous proposez est de la folie pure. (C’était le général Marik, actuellement secrétaire privé de Clane, qui venait de parler.) Sitôt que nous serons découverts... (Il s’interrompit comme frappé par une idée soudaine.) Peut-être pensez-vous que nous ne serons pas découverts ?
Clane sourit.
— Nous nous assurerons au contraire que notre présence est signalée. Mon plan consiste à débarquer la plus grande partie de... (Il se mordit les lèvres : il avait failli dire l’armée barbare) l’armée européenne et à établir une tête de pont.
Les visages des officiers barbares prirent une expression consternée et l’abattement devint palpable dans tout l’auditoire. Une fois de plus, Czinczar faisait exception à la règle. Clane sentait peser sur lui le regard brillant du chef barbare où une lueur de compréhension commençait à poindre. Clane se leva :
— Messieurs, gronda-t-il, vous vous abstiendrez de démoraliser vos troupes par une attitude trop ouvertement pessimiste. Nous avons abordé la solution de ce problème en partant de bases rigoureusement saines. Les astronefs ne sont pas détruits dans l’espace. Vous pouvez donc être assurés que les Riss n’entreront pas en contact avec nous tant que nous demeurerons en mouvement.
« Pour ce qui est du débarquement, selon les plus anciens préceptes de l’art militaire, il est notoire que l’on peut toujours établir une tête de pont et la maintenir un certain temps. Et nul n’a jamais trouvé le moyen d’empêcher un ennemi de se poser sur une planète.
Il s’interrompit.
— Maintenant, assez discuté. Nos objectifs sont fixés. Le moment est venu de passer à un sujet infiniment plus important, c’est-à-dire l’examen des détails complexes qui nous permettront de les atteindre.
Il exposa ses propres idées et, avant d’ouvrir la discussion générale, il termina :
— Nous devons nous conformer, en tout, à la méthode du risque calculé. Nous devrons être conscients à tout moment que des sacrifices sont inévitables. Mais, à mon avis, aucun plan n’est acceptable qui n’offre une certaine garantie de sauver un notable pourcentage de l’armée engagée dans la tête de pont.
Czinczar fut le premier à se lever.
— Quel est le but exact du débarquement ? de-manda-t-il. De constater les réactions qu’il provoque, la puissance des forces mises en jeu, le genre d’armes employées ? En un mot de voir de quelle façon les Riss entendent défendre leur planète ?
« Ne serait-il pas possible, continua Czinczar, que ces renseignements fussent connus des anciens hommes qui combattirent au cours de la guerre humano-riss ?
— Peut-être.
Clane se demandait si le moment était bien choisi pour donner son point de vue personnel sur cette guerre du passé et la façon dont elle avait été conduite. Il décida de s’abstenir.
— Je n’ai trouvé aucun livre qui traite de la guerre elle-même, dit-il. Je ne puis donc pas vous répondre.
Czinczar le regarda droit dans les yeux pendant plusieurs secondes :
— Bien entendu, je suis partisan du débarquement. Voici quelle est mon opinion sur votre plan...
La discussion se poursuivit sur le terrain pratique. Aucune autre objection ne fut soulevée contre le principe même du débarquement.