Le sorcier de Linn

Alfred E Van Vogt · Chapitre 23 sur 26

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Le sorcier de Linn

Chapitre 23

 

Le directeur commercial de sa propriété, un ex esclave, s’était acquitté en son nom de la formalité d’enregistrement découlant de la nouvelle loi sur les réfugiés. Cet homme, qui avait été autrefois un haut dignitaire du gouvernement martien, lui rapporta qu’à l’époque de l’enregistrement, plus d’un an auparavant, il n’avait rien remarqué d’anormal dans la tenue de ses livres. Il lui fit un tableau de la confusion régnant dans les bureaux chargés d’appliquer la loi, avec un personnel recruté à la hâte, confusion qui s’étendait à toutes les régions où cette loi était entrée en vigueur, ce qui ne laissa pas de lui procurer une certaine satisfaction. Lilidel ignorait tout de cette situation.

Etant donné l’étendue de ses terres, on avait assigné à Clane trois cents familles, comportant au total mille quatre-vingt-quatorze personnes. C’était un village plein de gens étranges. Lorsqu’il vint le voir le lendemain de son arrivée dans sa propriété, il eut le sentiment de n’avoir jamais vu une foule à ce point bigarrée. Après enquête, il découvrit qu’on lui avait assigné les habitants d’une partie d’une rue. A première vue, cette disposition semblait logique et paraissait indiquer que sa ferme n’avait pas été désavantagée par rapport aux autres. Il y avait la proportion habituelle de gens raisonnables et insensés, courts et longs, gros et maigres, intelligents et stupides, bref un échantillon de la faune ordinaire des grandes agglomérations.

Clane résolut de ne pas laisser les choses en l’état. Il suffisait d’un assassin pour tuer une personne, ou davantage. L’occasion – née de la chance ou provoquée – fait le larron. Il était vraiment trop facile de tuer, et jamais, au cours de l’Histoire, homme ou femme ne s’était remis de pareille catastrophe.

Il prescrivit à près de la moitié de ses espions de l’éclairer sur la situation, et à mesure que s’écoulaient les jours et que les rapports s’accumulaient sur sa table, il se rendait de plus en plus compte qu’il leur avait assigné une tâche dont ils ne parviendraient jamais à s’acquitter convenablement.

Il fit établir une fiche pour chaque famille, et sur laquelle un secrétaire compétent inscrivit les renseignements recueillis sur chaque membre de la famille. Il dut bientôt se rendre compte que l’histoire de chaque individu comportait des lacunes impossibles à combler.

Décidé à faire la lumière, il créa un journal mural reflétant les potins qui couraient sur les faits et gestes et le passé des membres de chaque groupe. Petit à petit ses espions, se faisant passer pour des journalistes bienveillants, interviewaient les adultes et les enfants de plus de dix ans. Certains des agents estimaient que cette limite d’âge était trop basse, mais Clane tint bon.

L’histoire de Linn, surtout celle des temps anciens, était pleine de récits des exploits glorieux de très jeunes gens de cette époque troublée.

Il espérait isoler l’assassin en puissance. Il guettait l’hésitation, la répugnance à répondre aux questions. Il cherchait le réfugié dont la discrétion suspecte cachait des mobiles louches.

Ses agents établirent une liste de gens douteux, comprenant dix-sept hommes et neuf femmes. Clane les fit arrêter et déporter dans une région éloignée.

Et cependant il n’était pas satisfait.

— Ce n’est pas, dit-il à Madelina d’un ton chagrin, que je renonce à élever les gens au-dessus d’eux-mêmes à la faveur de cette crise. Mais il suffirait de quelques brebis galeuses pour provoquer une catastrophe.

Elle lui tapota le bras affectueusement.

— Comme tu te tourmentes ! dit-elle.

C’était encore à cette époque une fille droite et élancée, avec un visage fin et sensible. Elle n’avait rien perdu de sa générosité de coeur, mais celle-ci se concentrait à présent sur son époux et sur son fils. Elle l’embrassa d’un brusque mouvement impulsif.

— Mon pauvre chéri, dit-elle, que de soucis dans cette tête !

Cette journée, elle aussi, s’écoula sans incident. Par le truchement de ses espions, Clane surveillait tous les horizons de l’activité humaine. Les rapports qu’il avait reçus de Golumb, où le gouvernement s’était replié, mirent définitivement fin à ses velléités de coopérer avec le groupe de Lilidel, si jamais il avait eu cette intention.

L’incroyable Calaj avait remis les jeux en honneurs. Bêtes et gens périssaient, une fois de plus, dans l’arène pour la plus grande joie de la cour. La nuit venue, les bâtiments du gouvernement se transformaient en théâtres et en salles de bal. Il n’était pas rare que les employés qui venaient reprendre le matin leur travail au bureau trouvent quelques fêtards attardés qui se résignaient mal à quitter leur lieu de plaisir. Le Seigneur Conseiller s’intéressait maintenant à l’armée. Des milliers d’hommes subissaient un entraînement spécial, au cours duquel on leur apprenait à scander des mots d’ordre d’une haute portée politique, tels que : « Le peuple aime Calaj ! »

Cependant une seconde expédition de Riss venait d’arriver dans les montagnes. Des milliers de monstres débarquaient des astronefs. Czinczar, qui avait prévenu Clane de cette nouvelle invasion, lui fit parvenir un message.

Excellence,

Comment espérez-vous chasser ces créatures du système solaire quand vous n’exercez pas le pouvoir suprême sur l’empire de Linn ?

Je vous en prie, agissez sans retard.

Clane répondit qu’il formait des employés de bureau en vue de la première phase, consécutive à la prise du gouvernement. Il souligna que la tâche était complexe. Un chef, écrivait-il, doit travailler dans la pâte humaine. C’est ce qui limite toutes ses actions et détermine sa destinée. Comme vous devez le savoir mieux que quiconque, je me suis efforcé de franchir de tels obstacles. J’ai pensé qu’il fallait inviter les gens à accomplir leur devoir envers la race, sans se soucier de savoir qui devait commander ou qui devait obéir. J’espère toujours pouvoir susciter les bonnes volontés spontanées avec un élan tel qu’on n’en aura pas vu de semblable depuis des générations.

En dépit des risques encourus, je continue d’avancer, mais d’un pas à la fois. Je conviens avec vous qu’il est nécessaire que j’exerce, au moins pour quelques années, la charge suprême de l’empire.

A peine venait-il d’expédier ce message que l’un des gardes se posa dans le jardin à bord de son patrouilleur et lui annonça qu’une formation d’astronefs linniens était en vue.

Il parlait encore, que les sombres silhouettes des grands vaisseaux apparaissaient dans le lointain.