Le sorcier de Linn

Alfred E Van Vogt · Chapitre 5 sur 26

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Le sorcier de Linn

Chapitre 5

 

 

Lorsque le patrouilleur, à bord duquel se trouvait Clane, s’arrêta dans l’intérieur du vaisseau ennemi, il s’aperçut au bout d’un instant que la machine se trouvait emprisonnée dans une sorte de berceau métallique. La proue et la moitié de la coque étaient enveloppées dans cette curieuse coquille. Partout autour de lui d’autres petits engins se trouvaient garés de la même façon. L’appareil avait dû s’introduire automatiquement dans son propre nid. Un seul problème se posait aux occupants. Les officiers qui dirigeaient le géant s’apercevraient-ils que l’engin qui venait de regagner son port d’attache avait été capturé, sur la planète Mars, par des êtres humains ?

Quoi qu’il en soit, ils ne se manifestèrent pas durant les minutes cruciales qui suivirent.

De hautes marches aboutissaient à l’extrémité du berceau. Clane y monta, suivi de ses hommes. Ils parvinrent dans un couloir vide. Clane s’immobilisa, hésita, prit une profonde inspiration et lança la sphère de feu vers sa mission de mort.

Elle disparut, revint sur « ses pas », disparut de nouveau pour revenir une fois de plus. Enfin, elle partit pour une troisième mission et disparut encore avec la rapidité de l’éclair.

Cette fois elle revint – saturée.

Ils ne découvrirent à bord aucun être vivant. Ils errèrent pendant des heures avant de se convaincre que le gigantesque vaisseau avait été capturé, en quelques secondes, par ce simple procédé. La sphère avait absorbé tous les êtres étrangers qui se trouvaient à bord de l’astronef. Dès qu’il en eut acquis la certitude, Clane se dirigea vers l’imposante chambre de pilotage.

Il arriva juste à temps pour assister à un étrange phénomène mécanique. Une vaste plaque vitrifiée, qui était demeurée inerte et silencieuse à son premier passage dans la cabine de pilotage, était parcourue d’éclairs lumineux et faisait entendre des bruits apparemment dénués de sens.

Clane prit position derrière un garde-fou et, gardant la sphère suspendue au-dessus de sa tête, observa avec attention.

Soudain les lueurs qui dansaient sur la plaque se stabilisèrent, et Clane fut surpris de reconnaître une créature de la même espèce que le monstre ramené d’Europe par Czinczar.

Le monstre examina la salle de pilotage et il se passa près d’une minute avant que son regard ne se posât sur Clane. D’une voix aiguë il articula une série de sons qui n’avaient aucune signification pour le mutant. Deux autres personnages identiques sortirent du brouillard, derrière lui, et regardèrent à leur tour à travers le panneau.

L’un d’eux, tout en poussant un rugissement, fit un geste, qui était sans aucun doute possible un ordre. La scène se poursuivit pendant quelques secondes, puis tout disparut.

Plein d’hésitation, Clane s’aventura plus avant dans la cabine de pilotage. Il s’efforçait de comprendre ce qu’il venait de voir. Une image représentant des monstres était venue se fixer sur une plaque brillante. C’était une idée difficile à admettre, mais il était néanmoins convaincu qu’à présent d’autres monstres étaient prévenus du sort qui avait été réservé au premier de leurs vaisseaux qui s’était aventuré jusqu’à la Terre.

Par un effort d’imagination, il lui fallait essayer de comprendre que l’on pouvait établir des communications lointaines, sans avoir recours à des fumées, des signaux optiques et des vaisseaux postaux. Ce qu’il venait de voir indiquait qu’une telle communication était possible, non seulement d’un point à un autre d’une même planète, mais encore à travers l’immense gouffre spatial séparant les étoiles.

Cette circonstance modifiait complètement la situation. La capture d’un vaisseau unique ne signifiait pas grand-chose. D’autres extra-terrestres savaient que les forces défensives du système solaire n’avaient pu protéger les cités. La capture de leur vaisseau ne manquerait pas de les intriguer, mais ils n’en éprouveraient, sûrement, aucune inquiétude sérieuse.

Ce qu’un vaisseau unique avait été bien près de réaliser, une flotte l’accomplirait sans effort. Ce serait probablement la solution que l’ennemi adopterait dans un avenir rapproché ; et Clane, évaluant rapidement les possibilités défensives du système solaire, ne doutait pas qu’une puissante flotte étrangère pourrait les écraser au cours d’une véritable promenade militaire.

Cet incident, qui venait de lui apprendre les possibilités de la vision à distance, était susceptible de répercussions incalculables. La mine sombre, il entreprit d’étudier le système de commande du gigantesque engin. Il s’écoula bien près de quatre heures avant qu’il se sentît suffisamment sûr de lui pour le conduire dans son trajet à travers l’atmosphère.

Certains détails du complexe tableau de commandes échappaient totalement à sa compréhension. Il lui faudrait du temps pour acquérir la pleine maîtrise du vaisseau.

Il dirigea le géant vers le quartier général de Jerrin.

Il se posa à côté d’un patrouilleur portant les couleurs victorieuses de Linn, et fut introduit quelques minutes plus tard dans la pièce où son frère-aîné dormait de son dernier sommeil.

*

Il y avait environ une heure que son corps avait été découvert.

En regardant le défunt, Clane décela presque aussitôt les symptômes d’un empoisonnement. Frappé d’une douloureuse stupeur, il s’écarta de la couche funèbre et jeta sur la scène un regard inquisiteur.

Lilidel, la veuve éplorée, était agenouillée auprès du divan, étreignant le cadavre avec tous les signes extérieurs de la douleur la plus extrême, mais une imperceptible sécheresse dans le regard démentait ces transports. D’ailleurs ses prunelles étaient vides de larmes.

Ce spectacle intéressait profondément Clane. Il avait reçu d’innombrables rapports sur les activités du groupe qui se servait de cette femme pour influencer Jerrin, et il fut un temps où il avait pensé mettre son frère en garde contre ses entreprises.

Il se demanda où pouvait bien se trouver, en ce moment, son fils aîné, l’incroyable Calaj.

Il ne lui fallut guère plus d’un moment pour se représenter les conséquences logiques de la situation. Calaj était probablement en route pour Golomb, cette petite ville à proximité de Linn, sur laquelle le Patronat s’était replié en même temps que les divers services du gouvernement. Prévenu à temps, le groupe qui agissait dans l’ombre de Lilidel – qui comprenait parmi ses membres des Patrons bien connus – pourrait fort bien profiter de l’occasion pour proclamer le jeune homme Seigneur Conseiller.

La situation était particulièrement explosive et susceptible d’engendrer une lutte sanglante pour la conquête du pouvoir. Si l’on ne prenait pas des mesures adéquates, la rumeur s’étendrait comme une traînée de poudre que Jerrin avait été assassiné.

Les uns attribueraient la paternité du meurtre à la veuve, d’autres à Clane lui-même. Certains de ses propres partisans, qui avaient accepté à contrecoeur la promotion de Jerrin, admettraient difficilement qu’un jeune homme de dix-sept ans fût placé à la tête de l’Etat par leurs pires ennemis.

L’éventualité d’une guerre n’était pas improbable.,

Le secrétaire du défunt, le général Marak – partisan secret de Clane – effleura le bras du mutant et lui murmura à l’oreille :

— Excellence, voici des copies de documents importants. Je ne jurerais pas que les originaux existent toujours.

Une minute plus tard, Clane lisait le testament de son frère. Puis il parcourut la lettre qui lui était personnellement adressée, dont la phrase essentielle était la suivante :

— Je vous confie la garde de ma chère femme et de mes enfants.

Clane se retourna et considéra la veuve. Leurs regards se croisèrent. Ceux de la femme étaient pleins de haine ; puis elle baissa les paupières et, par la suite, elle ne manifesta par aucun signe visible qu’elle était consciente de sa présence.

Il devina que son apparition sur la scène était complètement inattendue.

Le moment était venu de prendre des décisions. Et, pourtant, il hésitait encore. Il promenait son regard sur les officiers supérieurs, tous dévoués à Jerrin, qui se trouvaient dans la pièce. Une image hantait son esprit dont l’importance dépassait de loin les événements qui se déroulaient dans cette pièce. L’image d’une puissante flotte étrangère qui, partie d’un système planétaire perdu au fond de l’univers, s’apprêtait à venger la capture de son vaisseau de reconnaissance. Ce ne serait là qu’un mobile supplémentaire, leur dessein véritable étant de tuer jusqu’au dernier les êtres humains habitant le système solaire et faire main basse sur toutes les planètes – tandis que les hommes s’entre-égorgeraient pour acquérir les mesquines vanités du pouvoir.

Avec des doigts qui tremblaient légèrement, Clane plia les deux documents et les glissa dans sa poche. Debout en présence de son frère, si récemment devenu un ami, il haïssait l’expérience politique qui lui inspirait automatiquement cette résolution : « Il faut que je m’efforce de retrouver les originaux, pour le cas où j’aurais à m’en servir. »

Ce sentiment de répugnance grandit en lui. Les paupières serrées et le visage farouche, il voyait non seulement la scène qui se déroulait sous ses yeux, mais encore le monde de Linn, à l’extérieur – association complexe de la vision directe et des souvenirs précis, il comparait la scène qu’il avait sous les yeux et toutes celles dont il avait été le témoin au cours de sa vie. Il se remémorait ses propres intrigues, l’émotion joyeuse que lui procuraient ses manoeuvres politiques, et dans un sursaut de clairvoyance il en reconnut toute la puérile inanité.

Ses lèvres remuèrent. Dans un souffle à peine perceptible il murmura :

— Je rougis de honte, mon frère bien-aimé, car j’en savais assez pour prévoir ce dénouement.

Il lui semblait, à cet instant, que Jerrin avait fait preuve de plus grandes capacités que lui. Toute sa vie durant, son frère avait traité avec dédain la politique et les politiciens, se vouant corps et âme aux dures réalités de la carrière militaire dans une époque où la guerre était inévitable.

Puis-je faire moins ? La question vibra dans sa tête comme un couteau de jet qui vient de s’enfoncer dans la chair.

Puis il comprit qu’il faisait du sentiment en se tourmentant avec ces comparaisons. Car les problèmes qu’il avait à résoudre se situaient à un niveau dont Jerrin n’avait pas eu la moindre idée. Il lui suffirait d’un geste pour mettre la main sur le pouvoir. Toutes les intrigues dé Lilidel et de sa bande ne pourraient l’empêcher de s’emparer des rênes du gouvernement. Sans fausse honte, sans modestie, il reconnut qu’il était le seul homme de science de Linn.

Sa supériorité lui apparaissait en toute clarté, de même que l’inébranlable stabilité de son esprit, l’acuité de son intelligence. Il y avait en lui quelque chose que les autres ne possédaient pas. Il portait sur ses épaules une responsabilité qui lui imposait de décliner actuellement la plus haute charge de l’empire : il avait la responsabilité de la survivance de la race humaine tout entière. Un devoir né de sa connaissance du danger titanesque qui la menaçait.

Nul autre ne pouvait partager avec lui cette conscience aiguë de la catastrophe suspendue au-dessus de leurs têtes et, moins que tous, cette femme vénale et puérile et ceux qui s’agitaient dans son ombre.

D’un geste rapide, décidé et coléreux à la fois, Clane se retourna et fit signe au général Marak. Celui-ci se précipita immédiatement.

— Je vous conseille de quitter cette pièce en même temps que moi, lui murmura-t-il à l’oreille. Autrement, je ne donnerais pas cher de la vie d’un homme qui connaît le contenu de ces documents.

Il posa la main sur la poche où se trouvait la copie du testament de Jerrin.

C’était regrettable, mais telle était la dure réalité : intrigue et mort subite.

Sans un mot, il tourna les talons et quitta la pièce, suivi de Marak. Il lui faudrait maintenant empêcher les plus ardents parmi ses partisans de s’emparer du pouvoir en son nom.

Et sauver un monde qui n’avait plus d’âme, tant il était corrompu.

*

Quelques heures plus tard, il atterrit sur sa propriété. Le capitaine de ses gardes se porta à sa rencontre.

— Excellence, dit-il brièvement, la sphère et son coffre ont été volés.

La sphère a disparu ! s’écria Clane.

Il fléchit comme si une chape de plomb s’était abattue sur sa tête. En quelques minutes, il fut mis au courant des circonstances du coup de main. Les gardes préposés à la surveillance de la sphère étaient tombés dans une embuscade organisée par des forces numériquement supérieures.

— Voyant qu’ils n’étaient pas rentrés à l’heure fixée, termina le capitaine, je suis parti personnellement à leur recherche. J’ai découvert leurs corps au fond d’un canyon. Ils étaient tous morts.

Déjà l’esprit de Clane, délaissant le crime, était parti à la recherche du coupable.

— Czinczar ! s’exclama-t-il avec rage.