Le sorcier de Linn

Alfred E Van Vogt · Chapitre 16 sur 26

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Le sorcier de Linn

Chapitre 16

 

 

Comme il l’avait fait pour le voyage aller, de la maison de Marden aux ruines de l’ancienne cité outlandaise, Clane se contracta inconsciemment en prévision du voyage de retour. Une fois de plus il aperçut un éclair en forme de bulbe, et le trajet lui sembla encore plus rapide qu’à la première épreuve.

Il se retrouva dans la salle de séjour de Marden. Sur le seuil de la porte, Clane, qui était le dernier à sortir, s’immobilisa.

— Marden, excusez ma curiosité. Pourquoi avez-vous prévenu les Riss de notre présence ?

Le villageois parut surpris, et puis son visage prit l’expression que Clane connaissait bien : encore une question idiote.

— Tôt ou tard, ils finissent toujours par nous demander ce qui se passe. Et comme nous ne leur cachons rien.

— Parlent-ils votre langue ou est-ce vous qui parlez la leur ?

L’Outlandais se mit à rire.

— Vous n’arrêtez pas de parler de langage. Nous nous comprenons, voilà tout.

Les autres s’éloignaient déjà dans l’obscurité. Czinczar s’était arrêté et jetait un regard derrière lui. Clane ne bougea pas.

— Montez-vous à bord du vaisseau des Riss, ou viennent-ils vous trouver sur le sol ? demanda-t-il.

Il attendait la réponse, raidi. Cette question apparemment innocente avait un objectif précis. Mais Clane était trop irrité pour rougir de sa ruse. En révélant la présence de l’Etoile Solaire aux Riss, il estimait que les Outlandais avaient agi de façon déloyale. Mais ils lui fournissaient une idée pour réaliser son plan meurtrier.

— Nous montons à bord, répondit Marden. Ils pointent sur nous une sorte d’objet rond, et ensuite nous ne craignons plus rien.

— Combien de vos compagnons ont été ainsi visés ? lui demanda Clane.

— Oh ! quelques centaines. (L’autre fit le geste de fermer la porte.) Il est temps d’aller se coucher, dit-il.

Clane commençait à retrouver son sang-froid. Il s’avisa que le problème exigeait de la réflexion. Peut-être prononçait-il un jugement trop hâtif sur ces populations.

D’autre part, à quoi cela l’avancerait-il d’attaquer le vaisseau ennemi ?

Il accepta le congé de Marden. Quelques minutes plus tard il se trouvait à bord du patrouilleur qui le ramenait à l’Etoile Solaire. Bientôt le vaisseau géant s’éloignait selon une trajectoire perpendiculaire à la planète, en se maintenant dans le cône d’ombre nocturne.

Un messager se présenta de la part du quartier général de Czinczar.

— Le grand Czinczar demande une audience.

— Dites à son Excellence que je lui demande de vouloir bien rédiger un rapport sur les faits que nous avons recueillis de la bouche de Marden.

Il se préparait à se coucher, lorsqu’un second messager lui remit un billet.

Cher Seigneur Clane,

Il est temps de décider quelle sera notre prochaine action.

Czinczar.

Le malheur, pensa Clane, c’est qu’il n’avait pas le moindre plan. Cette planète recélait un grand secret ; mais il ne voyait aucun moyen de s’en emparer. Il était possible que les êtres humains des planètes jumelles fussent en mesure de sauver la race. Et pourtant il était convaincu qu’ils n’en feraient rien.

Ils refusaient d’admettre l’existence d’un problème. Poussés dans leurs derniers retranchements, ils s’irritaient, ce qui était la réaction normale de gens qui voient leurs habitudes d’esprit menacées. D’autre part, il n’était pas question d’exercer sur eux une contrainte quelconque. Leur méthode de transport réduisait à néant toute velléité d’appliquer contre eux les anciennes techniques de la menace et de la violence. Restait la ruse.

Ce qui le ramena à son idée primitive : il n’avait aucun plan. Il écrivit à Czinczar le billet suivant :

Excellence,

La nuit, dit-on, porte conseil, et je voudrais en profiter.

Clane.

Il cacheta la lettre, renvoya le messager et se coucha. Mais il ne put s’endormir immédiatement. Il se tournait et se retournait dans son lit, s’assoupissant parfois pour se réveiller en sursaut, un peu plus tard. A moins qu’il ne trouve une idée, ce voyage finirait en queue de poisson. Sa conscience l’accablait. Il se heurtait à un mur. Ni Marden ni aucun de ses compatriotes ne pouvaient avoir la moindre lueur de ce que l’on attendait d’eux.

Ce qui était d’autant plus déconcertant que, selon toutes les apparences, ils pouvaient lire vos pensées.

Il finit enfin par s’endormir. Le matin venu, il dicta une note pour Czinczar :

Excellence,

J’ai le sentiment que nous devrions procéder à un large échange de vues et d’informations, avant de passer à la discussion de nouveaux plans d’avenir.

Clane.

La réponse lui parvint bientôt :

Cher Seigneur Clane,

J’ai l’impression que vous éludez la discussion parce que vous n’avez aucun plan. Cependant, puisque ce long voyage est maintenant un fait accompli, envisageons toutes les éventualités. Voudriez-vous avoir la bonté d’énumérer, pour mon édification, les renseignements que vous croyez avoir recueillis ?

Czinczar.

Cher Czinczar,

La chlorodelle est la fleur « nationale », car il en émane un gaz qui rend l’air irrespirable pour les Riss.

L’habitude, consistant à frapper quelques coups sur une petite boîte placée au centre de la table lorsqu’on n’a pas d’appétit, remonte probablement aux périodes de radioactivité consécutives à la grande guerre. La petite boîte devait être un détecteur, et bien des fois ils ont dû se passer de manger lorsque l’instrument indiquait que les aliments étaient radioactifs.

La visite annuelle aux cavernes est une survivance de la même époque.

Ils remettent aux Riss leurs surplus alimentaires en oubliant que cette pratique a débuté sous forme de tribut versé à un conquérant. J’en déduis que certains aliments seulement sont consommables par les Riss, en raison de la composition chimique particulière de leur organisme.

Clane.

Excellence,

Prétendez-vous sérieusement que la chlorodelle puisse rendre l’atmosphère irrespirable pour les Riss ? Dans ce cas nous tenons la solution. Inutile de chercher plus loin. Rentrons en toute hâte au système solaire et plantons cette fleur en tous lieux, jusqu’au moment où son parfum se trouvera dilué dans tous les molécules de l’atmosphère de toutes les planètes.

Czinczar.

Cher Seigneur Clane,

L’absence de réponse à ma dernière lettre indique que vous n’acceptez pas les conséquences de la découverte que vous avez faite concernant la chlorodelle. Réunissons-nous immédiatement pour discuter du problème en son entier.

Czinczar.

A quoi Clane répondit :

Cher Czinczar,

Je regrette de vous voir bondir d’emblée sur une solution qui ne peut s’avérer efficace à une grande échelle. La lutte humano-riss ne sera pas résolue par l’emploi d’un gaz défensif. Si les Riss apprenaient qu’une entreprise tendant à empoisonner l’atmosphère des planètes, pour leur en interdire l’accès, est en voie de réalisation, ils prendraient des contre-mesures immédiates. Ils pourraient utiliser les poisons radioactifs sur une échelle planétaire ou tel autre gaz dont la nocivité à l’égard de l’homme ne serait pas moindre que celle de la chlorodelle pour l’organisme des Riss.

Le fait que les planètes jumelles Outland et Inland utilisèrent autrefois ce moyen pour assurer leur défense n’est guère concluant. Les Riss pouvaient admettre une résistance isolée. Particulièrement durant la confusion qui succéda à la guerre humano-riss. Le temps qu’ils découvrent les agissements des Outlandais et des Inlandais, le caractère limité de leur entreprise était devenu évident. Leur agressivité s’en est trouvée amoindrie. Néanmoins, ils ont dû proférer des menaces à ce point terribles que les habitants des deux jumelles ont consenti à payer un tribut.

Je vous répète donc qu’il ne peut s’agir d’une solution décisive, loin de là. Je pense très sérieusement qu’une initiative de ce genre serait, au contraire, le signal d’une tentative pour détruire le système solaire.

Clane.

Cher Seigneur Clane,

Je suis étonné de la façon purement intellectuelle dont vous envisagez ces questions. Nous défendons nos planètes par tous les moyens dont nous disposons. Je propose que nous nous rencontrions immédiatement pour discuter de la seule ressource qui nous est laissée : c’est-à-dire retourner à la Terre avec un chargement de chlorodelles.

Czinczar.

Cher Seigneur Clane,

Je n’ai reçu aucune réponse à la note que je vous ai fait tenir il y a trois heures. Je vous en prie, donnez-moi de vos nouvelles.

Czinczar.

Cher Seigneur Clane,

Je suis stupéfait que vous vous soyez abstenu de répondre à mes deux dernières notes. Je me rends parfaitement compte que vous n’avez aucune solution à proposer. Que pourrions-nous faire si ce n’est revenir à la Terre ? Autrement, nous n’aurions d’autre recours que de poursuivre notre quête aveugle à travers l’espace, dans l’espoir de tomber sur une autre planète habitée par des êtres humains. Ai-je raison de croire que la carte stellaire qui nous a menés à Outland ne comporte aucun autre système pourvu de planètes habitées ?

Czinczar.

Cher Seigneur Clane,

Cette situation devient ridicule. Votre obstination à ne pas répondre à mes notes caractérise bien la nature de nos relations. Si vous ne répondez pas à la présente, je refuserai désormais toute communication avec vous.

Czinczar.

Clane ne vit que plus tard ce billet et ceux qui l’avaient précédé. Pour l’instant, il rendait une nouvelle visite à Marden.

L’entrevue avait mal commencé. L’endroit était mal choisi. Marden était occupé à cueillir des fruits lorsque Clane s’était arrêté sous l’arbre où il travaillait. Il jeta les yeux vers lui et regarda avec une visible impatience le « nigaud » qui l’avait importuné depuis si longtemps.

— Le vaisseau des Riss a attendu environ une heure. Puis il est parti. Je vois que cette nouvelle vous fait plaisir.

C’était le cas en effet.

— Après notre échauffourée avec les Riss, dit Clane d’un ton ferme, nous n’avons aucun désir de les rencontrer. J’estime qu’ils nous attaqueraient à vue.

Marden continuait de cueillir des fruits.

— Les Riss ne nous ont jamais causé le moindre ennui, dit-il.

— Ils n’ont aucune raison d’agir autrement, dit Clane, vous leur donnez tout ce qui vous appartient.

Marden avait évidemment réfléchi sur la conversation précédente.

— Nous ne gardons pas pour nous ce dont nous n’avons pas besoin, dit-il froidement.

— Tant que vous resterez peu nombreux, que vous vous désintéresserez de la science et que vous paierez le tribut, ils vous laisseront tranquilles, dit Clane sévèrement. A condition, bien entendu, que les chlorodelles continuent à prospérer. Si, par malheur, elles venaient à disparaître, les Riss débarqueraient et vous apprendriez à vos dépens la valeur de leur amitié.

C’était là une phrase malheureuse. Il l’avait cependant prononcée, estimant que le moment était venu de répandre de telles idées dans la population. Néanmoins, il changea rapidement de sujet.

— Pourquoi ne nous avez-vous pas dit que vous pouviez lire dans les pensées ? demanda-t-il.

— Vous n’avez pas posé la question. En outre...

— En outre ?...

— Ça ne « marche » pas très bien avec vous. Vos pensées ne sont pas claires.

— Nous pensons différemment, c’est sans doute ce que vous voulez dire ?

Marden ignora la question.

— Il n’y a qu’une seule façon de penser, dit-il avec impatience. J’ai découvert qu’il est plus facile d’user du langage parlé avec vous, et de chercher le mot juste dans votre esprit lorsque je me trouve embarrassé. Tous ceux qui ont eu affaire à vous sont dans le même cas.

Il semblait penser qu’il avait mis un point final à la question.

— Alors, dit Clane, vous ne parleriez pas réellement notre langue ? Vous l’apprenez en analysant nos pensées à mesure que nous parlons ?

— C’est cela.

Clane hocha la tête. Bien des choses commençaient à s’éclairer. Il se trouvait en présence d’une colonie humaine qui avait poursuivi son développement scientifique longtemps après la rupture des relations entre la Terre et Outland. Les raisons de leur décadence subséquente étaient probablement très complexes. Interruption de tout commerce avec les autres planètes habitées par l’homme. Destruction de dizaines de milliers d’usines. Des brèches irréparables creusées dans les rangs des techniciens. La pression impitoyable des Riss. C’est la combinaison de tous ces facteurs qui les avait inexorablement amenés à leur présent état statique.

— La lecture de pensée a-t-elle un rapport avec votre méthode de transport ? demanda Clane.

Marden parut surpris.

— Bien entendu. Nous les apprenons en même temps, mais cela demande plus de temps.

Il descendit de l’arbre son seau à la main.

— Depuis que vous parlez, vous avez une question derrière la tête. C’est la raison principale de votre visite. Je n’arrive pas à la saisir, mais si vous voulez la formuler, j’y répondrai de mon mieux et je pourrai ensuite aller déjeuner.

Clane saisit sa carte stellaire.

— Avez-vous jamais vu quelque chose de semblable ?

Marden sourit.

— Il me suffit de regarder le ciel lorsqu’il fait nuit.

Clane mit la carte sous ses yeux.

— Voici votre soleil, dit-il en désignant l’endroit de son index. (Puis le doigt descendit.) Et voici le nôtre. Pouvez-vous utiliser les connaissances de mon cerveau en la matière pour vous orienter par rapport à cette carte et m’indiquer quel est le plus proche soleil des Riss ?

Un long silence suivit. Marden étudia la carte.

— C’est difficile, soupira-t-il. Mais je crois bien que c’est celui-ci.

Clane y fit une marque avec des doigts tremblants, puis dit d’une voix altérée :

— Marden, faites tous vos efforts. Si vous vous trompiez, et que nous fassions ce voyage en pure perte, nous aurions perdu six mois ou davantage. Il en résulterait peut-être la mort de millions de gens.

— Si ce n’est pas celle-là, c’est la voisine, dit Marden. Il désigna une étoile située à deux centimètres de l’autre.

Clane secoua la tête :

— Cette étoile est à cent années-lumière, et l’autre environ à vingt.

— Alors c’est la plus proche. Je n’ai pas l’impression que la distance soit tellement grande.

— Merci, dit Clane. Pardonnez-moi de vous avoir à ce point importuné.

Marden haussa les épaules.

— Au revoir, dit Clane.

Il tourna le dos et se dirigea vers le patrouilleur.