Le sorcier de Linn
Chapitre 19
Ils se posèrent sur les flancs desséchés et cahoteux d’une colline qui aurait pu être le lit d’une mer ancienne. Des formations rocheuses hérissaient le sol aride et peu accueillant. L’air du matin était ténu et froid, mais vers midi la chaleur devint cuisante.
Les hommes bougonnaient en dressant leurs tentes. Clane apercevait plus d’un regard irrité braqué dans sa direction, tandis qu’il survolait lentement le terrain à quelques mètres du sol. A une douzaine de reprises, tandis qu’il glissait silencieusement au-dessus d’une formation rocheuse, avant de plonger dans la vallée voisine, il perçut des commentaires menaçants, proférés par des hommes de haute stature, dont le courage au combat ne faisait pourtant aucun doute.
Périodiquement, il atterrissait pour inspecter le « protecteur » et les appareils d’énergie moléculaire dont il avait ordonné la mise en batterie. Les protecteurs étaient ces instruments qui avaient tué jusqu’au dernier les équipages squelettiques des astronefs linniens dont le sacrifice lui avait permis de s’emparer de l’Etoile Solaire. L’arme moléculaire avait creusé de larges brèches dans le second vaisseau des Riss. Il s’assura que la puissance destructrice de chacune des armes était réglée à sa portée extrême et il reprit son vol.
Il vint finalement prendre place auprès de Czinczar, qui scrutait l’horizon blafard. Le barbare était silencieux. Clane lui donna ses dernières instructions.
— Lancez une série de patrouilles. Si elles ramènent des prisonniers, prévenez-moi immédiatement.
Czinczar se frotta le menton.
— Supposez qu’ils nous lancent des bombes atomiques ?
Clane ne répondit pas immédiatement. De sa position à flanc de coteau, il apercevait quelques tentes. La plupart étaient dissimulées derrière des formations rocheuses incurvées. Mais de-ci de-là, il apercevait les minces lignes discontinues. Elles se poursuivaient jusqu’à l’horizon et au-delà dans un rayon de cinquante kilomètres.
Une bombe atomique tuerait tous les êtres vivants dans le voisinage immédiat. Le souffle monstrueux volatiliserait toutes les tentes. Les radiations mortelles rebondiraient sur les roches luisantes et ne tueraient que les quelques hommes directement exposés au rayonnement.
Ceci était valable pour une bombe explosant au niveau du sol. Si elle éclatait dans l’atmosphère, si par exemple l’action automatique des armes moléculaires la faisait exploser à une trentaine de kilomètres d’altitude, l’effet de souffle se traduirait par une compression. Mais à trente kilomètres cette pression ne serait pas mortelle, en particulier pour les hommes qui avaient reçu la consigne de s’abriter sous les rochers sur lesquels leurs tentes étaient dressées, et l’ordre que deux des quatre hommes occupant chaque tente fussent enfouis dans leur taupinière, les deux autres demeurant constamment sur le qui-vive. Ils devaient immédiatement se mettre à l’abri, si un vaisseau des Riss apparaissait dans le ciel.
Clane termina son exposé et ajouta :
— S’ils laissent tomber une bombe sur nous, nous en jetterons une ou deux sur leurs cités.
Son impassibilité superficielle céda le pas à son exultation intérieure.
— Non, non, mon ami, dit-il en riant doucement. Il me semble à présent que je commence à percevoir une vue d’ensemble du problème posé par l’affrontement de deux civilisations hostiles, dans ce vaste univers. Rien de tel ne s’est jamais produit avant le choc des Riss contre les humains. Nulle planète ne peut être défendue. Toutes peuvent être attaquées ; tout le monde est vulnérable – et maintenant que nous avons pris pied sur une de leurs propres planètes, c’est nous qui avons le moins à perdre dans l’histoire.
Il tendit la main au barbare.
— Bonne chance, grand Czinczar. Je suis sûr que, comme par le passé, vous saurez mener à bien vôtre tâche.
Czinczar considéra pendant plusieurs secondes la main offerte et finit par la prendre.
— Vous pouvez compter sur moi, Seigneur, dit-il. (Il marqua un temps.) Je regrette de ne pas vous avoir rendu la sphère.
Cet aveu sans détour choqua Clane. La perte de la boule brillante avait été pour lui un désastre de première grandeur, et seule la terrible volonté du chef barbare l’avait empêché de mener à bien sa vengeance. Même à ce moment, il avait compris qu’il aurait besoin d’un homme tel que Czinczar. Il ne put se résoudre à lui répondre que la chose n’avait pas d’importance. Mais puisque l’aveu impliquait que la sphère se trouverait à sa disposition sur la Terre, il demeura silencieux.
De retour à bord de l’Etoile Solaire, il dirigeait le vaisseau à partir de la cabine de commande des armes. Une douzaine d’hommes se trouvaient derrière lui, surveillant les différents écrans, prêts à attirer son attention sur un détail qui aurait pu lui échapper.
Ils survolaient des cités – toutes se trouvaient dans des régions montagneuses – et il ne lui fallut pas longtemps pour s’apercevoir qu’elles étaient en cours d’évacuation. Une file ininterrompue de petits appareils débouchaient de toutes les issues, débarquaient leur chargement de réfugiés et revenaient en prendre de nouveaux.
Le spectacle réjouissait les autres officiers.
— Par tous les dieux de l’atome, s’exclama l’un d’eux, nous avons semé la panique parmi ces putois.
— Lançons-leur quelques bombes et nous les verrons détaler, suggéra quelqu’un.
Clane ne répliqua pas, se contentant de secouer la tête. La violence de la haine qui s’exprimait autour de lui n’avait rien qui pût le surprendre. Deux jours durant, il l’avait vue enfler et déferler autour de lui, et cependant elle ne paraissait pas s’apaiser.
« Il faut que je mette bon ordre à cette haine imbécile, se promit-il. Mais ce sera pour plus tard. »
Durant ces deux jours, il recevait périodiquement des rapports de Czinczar par radio. Les patrouilles avaient été lancées. C’est ce qu’annonçait le premier message. La moitié d’entre elles étaient rentrées lorsque le second rapport lui parvint.
— Il apparaît, dit Czinczar, qu’une armée se rassemble autour de nous. On décèle une grande activité de tous côtés et nos patrouilleurs ont subi le feu de l’artillerie terrestre jusqu’à une altitude de trente kilomètres. Jusqu’à présent, aucune attaque aérienne n’a été lancée contre nos machines. Ils donnent l’impression de vouloir nous contenir. Nos hommes n’ont encore ramené aucun prisonnier.
Le troisième rapport était bref :
— Activité aérienne moyenne. Pas de prisonniers. Tenterons-nous de pénétrer dans l’un de leurs camps ?
Clane répondit :
— Non !
Vu à grande altitude, le problème présenté par la planète des Riss le fascinait. Un affrontement brutal semblait imminent. Considérant le nombre total de Riss habitant cette planète, il était difficile de comprendre pourquoi un seul d’entre eux n’avait pas encore été capturé.
Tandis qu’il survolait une autre cité, le troisième jour, et constatait que les réfugiés en débouchaient toujours par toutes les issues, il eut la tentation de faire descendre un patrouilleur avec mission de brûler la machine et de faire prisonniers ses occupants.
Réflexion faite, il changea d’avis. Tout d’abord, les machines des Riss suivaient des sentiers. Ce qui laissait supposer que des « protecteurs » se trouvaient échelonnés tout au long de la route. Nul être humain ne pouvait espérer franchir cette barrière mortelle. C’est également pour la même raison qu’il refusait d’envoyer des patrouilleurs dans les camps, comme l’avait suggéré Czinczar. Les camps étaient sûrement protégés de la même manière.
Risquer la vie de quelques hommes n’avait guère d’importance, bien entendu. Mais il y avait d’autres raisons de ne pas tenter cette expérience. Il voulait susciter les réactions des Riss. C’étaient eux qui devaient prendre l’initiative contre les envahisseurs et, par la nature même des mesures prises, montrer ce qui causait leurs craintes.
En conséquence, le troisième jour, ses instructions à Czinczar demeurèrent identiques :
— Attendre et modeler son attitude sur celle de l’adversaire.
La nuit s’écoula sans amener d’événements nouveaux. Vers le milieu de la matinée, Clane observa que le flot des réfugiés s’était réduit à quelques appareils largement espacés. Il imaginait l’énorme soulagement de la population. Ils estimaient probablement avoir remporté la première phase de l’engagement ou peut-être jugeaient-ils l’assaillant trop stupide pour avoir su profiter de l’effet de surprise.
« Qu’ils pensent donc ce qu’ils veulent ! » pensa Clane. Ayant effectué les mesures de dispersion propres à assurer leur sécurité, ils devaient être prêts à passer à la phase active de la riposte. Il ne s’était pas trompé dans ses prévisions. Un peu avant le crépuscule, Czinczar lui fit parvenir le message tant attendu :
— Prisonnier capturé. Quand viendrez-vous à terre ?
— Demain, répondit Clane.
Il passa le reste de la journée et une partie de la nuit à envisager les éventualités découlant de la situation nouvelle. Ses plans furent prêts aux environs de minuit. A ce moment il prit la parole devant un centaine de capitaines de groupe. Ce fut une allocution précise et pleine de détermination. Lorsqu’il eut fini, les hommes étaient très pâles, mais ils ne l’en acclamèrent pas moins avec ardeur. Vers la fin de la période réservée aux questions, l’un d’eux demanda :
— Excellence, devons-nous comprendre que vous avez l’intention de prendre position sur le sol, dès demain ?
Clane hésita, puis inclina le front.
L’homme dit gravement :
— Je suis sûr d’exprimer ici le sentiment de mes collègues lorsque je vous dis : reconsidérez votre décision. Nous avons bien des fois discuté de cette question durant de longs mois, et nous professons l’opinion que la vie de chacun de nous, à bord de ce vaisseau, dépend de votre sécurité. Aucune autre expédition importante n’a jamais reposé à ce point sur les épaules d’un seul homme.
Clane s’inclina.
— Je vous remercie. J’essaierai de me rendre digne de la confiance que vous avez mise en moi. (Il secoua la tête.) Quant à votre suggestion, je dois la repousser. J’ai le sentiment qu’il m’est nécessaire d’interroger personnellement le prisonnier capturé. Pourquoi ? Parce que, sur Terre, j’ai disséqué le corps d’un de ces êtres, et que je suis probablement le seul à posséder les renseignements qui rendront cet interrogatoire intelligible.
— Excellence, dit l’homme, et Czinczar ? Sa ruse est bien connue.
— Czinczar devra également assister à l’entrevue, je le crains. Je regrette, Messieurs, dit-il après une courte pause, cette discussion doit prendre fin. Une fois n’est pas coutume, le commandant en chef prendra un grand risque, en même temps que ses soldats. Je pensais que c’est là l’un des rêves de l’homme de troupe, n’est-ce pas ?
Cette dernière saillie provoqua de nouveaux vivats et les assistants se séparèrent quelques minutes plus tard, de la meilleure humeur du monde.
*
— Ça ne me plaît pas, dit Czinczar.
Clane était du même avis. Il était assis sur une chaise et observait le prisonnier.
— Réfléchissons une minute, dit-il lentement.
Le Riss se tenait fièrement – c’est du moins l’impression qu’il donnait – devant ses ravisseurs humains. Clane examinait le Riss sans se presser et son intuition quasi surnaturelle lui permettait d’envisager un certain nombre d’éventualités. Le prisonnier se trouvait à trois mètres de lui. Il dominait de sa stature gigantesque les soldats barbares dont la taille était déjà respectable et, théoriquement, il aurait pu bondir en avant et mettre le premier de ses adversaires en pièces avant de succomber sous le nombre.
Il ne fallait pas attacher trop d’importance à cette éventualité, mais tout était prévu pour y parer. Insidieusement, il assura sa prise sur sa tige d’énergie pour être prêt à la moindre alerte.
— C’était un peu transparent, dit Czinczar. Bien entendu, les hommes étaient ravis de leur capture, mais j’ai posé des questions détaillées et j’ai acquis la conviction qu’il s’est laissé capturer volontairement.
Clane fut d’accord avec cette conclusion. C’était un exemple de cette perspicacité qu’il admirait chez le brillant chef barbare et c’était ce qui l’avait amené à prendre tant de précautions.
En théorie, toutes les mesures qu’il avait prises devaient se montrer inutiles. Par contre, si ses craintes se trouvaient justifiées, les précautions prises constitueraient une première ligne de défense. En temps de guerre, les meilleurs plans sont soumis à d’intolérables frictions.
Clane prit son calepin et commença à dessiner. Il n’avait rien d’un habile dessinateur, mais bientôt il tendit le croquis à l’un des membres de son état-major qui possédait, lui, cette qualification. L’homme examina le dessin, puis il tira une petite planche et se mit à dessiner par touches rapides et sûres. Lorsque le dessin fut terminé, Clane fit signe à l’artiste de le remettre au Riss.
L’énorme monstre saisit la planche en même temps que le dessin. Il l’examina avec tous les signes extérieurs de l’excitation et fit ensuite vibrer les plis de sa peau.
Clane ne put discerner s’il montrait ainsi son approbation ou sa désapprobation.
Le Riss continua d’examiner le papier et, d’un repli de sa peau, finit par tirer un vaste crayon. Il retourna la feuille que le dessinateur lui avait remise et y traça quelques lignes. Lorsqu’il eut terminé, ce fut Czinczar qui s’avança et qui prit le papier.
Son intention n’était apparemment pas de l’examiner car il vint le remettre à Clane, sans même y jeter un coup d’oeil. Tandis qu’il le tendait au mutant, il se pencha en avant, le dos au Riss, et murmura :
— Excellence, vous rendez-vous compte que les deux chefs de cette expédition sont rassemblés en un seul point ?
Clane inclina la tête.