Le sorcier de Linn

Alfred E Van Vogt · Chapitre 11 sur 26

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Le sorcier de Linn

Chapitre 11

 

Le Seigneur Clane était tout ce qu’il y a de vivant. A l’heure fixée, plus d’un an auparavant, il avait lancé un ordre péremptoire à tous les départements du vaisseau géant et avait pris place, en personne, au poste de commande.

L’Etoile Solaire prit de la hauteur. Au début, l’accélération était normale, mais en quelques minutes tout changea. L’obscurité tomba avec une rapidité extrême et, dans la cabine de pilotage, les hommes soumis à des forces écrasantes échangeaient des regards en grimaçant de pénibles sourires.

Clane s’aperçut de leur réaction, mais n’en demeura pas moins allongé sur sa couche, près des touches de commande. Il se sentait un vide au creux de l’estomac, mais il était le seul à connaître la destination du navire.

Au bout de trois heures, il réduisit cette accélération épuisante à la valeur d’un g et s’en fut dîner dans son appartement. Conscient de la difficulté qu’éprouveraient les milliers de passagers occupant les ponts inférieurs à préparer et consommer leur repas, il accorda un second délai d’une heure avant de reprendre l’accélération initiale.

Cinq heures s’écoulèrent avant qu’il ne réduisit une fois de plus cette accélération à la valeur d’un g (équivalente à la pesanteur terrestre). La période d’accélération suivante se poursuivit pendant quatre heures. Puis il réduisit l’énorme pression, le temps de faire circuler ses nouvelles instructions.

— Les occupants de ce navire, ordonna-t-il, vont maintenant dormir pendant sept heures. L’accélération adoptée sera légèrement supérieure à la normale, mais moins importante que précédemment. N’oubliez pas d’en profiter dans toute la mesure du possible.

Pour la première fois, il permit à ses officiers de transmettre à leurs subordonnés l’emploi du temps pour le voyage, qui le firent à leur tour connaître à tous les occupants de l’appareil géant : deux heures pour le petit déjeuner, trois pour l’accélération, une heure et demie pour le déjeuner, cinq heures d’accélération, une heure et demie pour le dîner, quatre heures d’accélération, sept heures de sommeil. Le temps consacré au petit déjeuner comprenait en même temps l’habillage et la toilette.

*

— Votre conduite, dit Madelina, est stupide.

Clane l’observait de l’autre côté de la table du petit déjeuner. C’était le début de leur quatrième journée à bord de l’astronef. Il s’était demandé quel effet aurait sur elle la contrainte de l’accélération et la monotonie de la vie quotidienne. Plusieurs repas successifs commençaient à le renseigner sur ce point. Devenue son épouse, Madelina avait conservé le franc-parler de la prisonnière. Il était temps de lui apprendre la vérité.

Elle plantait maintenant sur lui des yeux sombres qui lançaient des éclairs.

— Je ne vois absolument pas pour quelle raison nous prenons la fuite, dit-elle. Dans ce monde, il n’y a que l’audace qui paie, Clane. Et si vous n’avez abouti à rien, c’est à votre caractère timoré que vous le devez.

Cette négation désinvolte de toute son oeuvre blessa Clane. Mais ses paroles faisaient ressortir une situation plus décevante encore. Après trente ans d’une liberté absolue, il devait à présent s’accommoder de la présence d’un tiers qui s’arrogeait le droit de le critiquer, sans peser la valeur de ses arguments. Mais ce qu’il y avait de plus inquiétant, sur le plan intellectuel, c’était la façon dont il réagissait à sa présence.

S’agissait-il de gratitude ? Une femme de l’aristocratie linnienne l’avait délibérément choisi pour époux. Elle n’était guère plus qu’une enfant, impulsive, impatiente, indisciplinée, dépourvue de l’expérience et de la formation qui, seules, auraient pu donner de l’équilibre à ses jugements. Et pourtant il éprouvait à son égard un sentiment de reconnaissance. D’autre part, il ne laissait pas d’être angoissé. Supposons qu’un jour elle se lasse et se persuade qu’elle avait commis une erreur en l’épousant ? Elle n’hésiterait pas à l’abandonner sans remords, voire même avec dédain et peut-être à chercher un nouveau protecteur dans le navire. Czinczar, par exemple ? Ce n’était pas là une éventualité qu’il se souciait d’envisager.

Il était temps de lui apprendre que ce voyage était autre chose qu’une fuite devant Lilidel.

— Après le petit déjeuner, pourquoi ne m’accompagneriez-vous pas à la cabine de pilotage ? La pièce voisine est entièrement vitrée et vous pourrez contempler le panorama des étoiles.

Madelina haussa les épaules.

— J’ai déjà admiré le Soleil vu de l’espace.

Apparemment c’était un refus et Clane ne savait trop s’il devait s’en plaindre ou s’en réjouir. Puis une heure plus tard, au moment où il se préparait à accroître l’accélération, elle fit son entrée dans la cabine de commande.

— Où est donc cette pièce panoramique ? demanda-t-elle gaiement.

Clane vit plusieurs officiers échanger des regards entendus. Contenant sa colère, il marcha vers elle. Sa démarche était inexcusable puisqu’il lui avait communiqué le programme de vol.

— Par ici, dit-il.

Elle avait dû remarquer l’irritation dans sa voix. Mais elle se contenta d’arborer un sourire suave et de marcher dans la direction indiquée. Elle s’arrêta devant la porte de la pièce panoramique. Il entendit siffler sa respiration, puis elle disparut derrière la porte. Lorsque Clane entra à son tour, il la vit le visage appuyé contre la paroi transparente.

A quelques centimètres se trouvait le grand vide intersidéral. Silencieusement, Clane prit position à son côté. Sa colère n’était pas calmée. Car cette visite de Madelina, délibérément calculée pour le contrarier, correspondait bien à toutes les futilités auxquelles s’adonnaient les êtres humains à la veille du désastre. Chaque jour qui s’écoulait renforçait la conviction que les relations entre humains étaient profondément influencées par le danger Riss. Il ne s’agissait pas là de deux problèmes ou davantage, mais d’un seul dont la complexité était inextricable.

Perdu dans ses sombres pensées, Clane attendait la réaction de Madelina.

La chambre panoramique différait des autres pièces à parois transparentes du navire en ceci que le « verre » faisait saillie à l’extérieur. De leur poste d’observation, il était possible d’apercevoir l’avant et l’arrière. Presque immédiatement à la poupe du vaisseau, on apercevait une étoile très brillante.

— Madelina, vous m’avez déconsidéré devant mes officiers en vous présentant ainsi dans la cabine de pilotage.

Madelina ne se détourna pas, mais ses épaules se soulevèrent imperceptiblement en signe de défi.

— J’estime que ce voyage est ridicule, dit-elle. Vous vous prétendez des hommes. N’avez-vous pas honte de prendre ainsi la fuite ? Personnellement, je ne veux pas être mêlée à cette histoire.

Elle se retourna impulsivement, le visage tendu.

— Ecoutez-moi, Clane, dit-elle, je ne vous mettrai plus dans l’embarras, ne vous inquiétez pas. Voyez-vous, je sais que ma présence à vos côtés vous sera salutaire. Vous êtes trop prudent. Vous ne vous rendez pas compte que la vie est courte. Il faut savoir couper les angles, agir vite et sans crainte. Il n’y a qu’une chose qui me fasse peur : c’est de manquer quelque chose, une expérience essentielle dans la vie. Clane, poursuivit-elle gravement, je vous répète que ce voyage est une erreur. Nous devrions rebrousser chemin et prendre résidence dans votre propriété. Sans doute devrons-nous prendre des précautions contre le danger. Supposons même que nous tombions dans l’un des pièges tendus par Lilidel, je suis prête à courir le risque. J’aime la vie, mais je ne veux pas passer mon existence à genoux.

Une fois de plus elle dévoila brusquement sa pensée :

— Sur quelle planète nous rendons-nous ? Mars ? Vénus ?

— Ni l’une ni l’autre.

— L’une des autres planètes, peut-être ? Si la perspective était intéressante, je pourrais me montrer moins impatiente, Clane. Après tout, pourquoi n’aurais-je pas droit à une belle lune de miel ?

Elle désigna l’étoile brillante qui se trouvait derrière eux.

— Quelle planète est-ce là ?

— C’est le Soleil, dit Clane.

Il la fit asseoir sur l’une des couches et rentra dans la cabine de pilotage.

Quelques minutes plus tard, l’Etoile Solaire plongeait avec un terrible coefficient d’accélération dans un espace qui devenait d’heure en heure plus obscur.

*

C’est à l’heure du dîner, le cinquième jour, que Clane fut informé que Czinczar demandait audience. Il hésita, dominant un mouvement d’impatience. Encore un obstacle humain et d’importance celui-là !

— Faites-le entrer, dit-il enfin.

Le chef barbare parut le front pensif et accepta le siège que lui offrait Clane. Son visage reflétait des émotions contradictoires, mais c’est pourtant d’une voix ferme qu’il prit la parole.

— Vous êtes fou à lier, dit-il.

Clane sourit.

— Je m’attendais à cette réaction de votre part.

Czinczar balaya la remarque d’un geste irrité.

— Quelle est la logique d’une telle mesure ?

— L’espoir.

Le barbare fit la moue.

— Vous avez renoncé au contrôle politique de la planète, vous avez renoncé aux immenses distances géographiques que la Terre offre aux hommes, pour battre en retraite, en cas de danger... en échange d’un rêve.

— La domination politique est une obsession chez vous, Czinczar. Mais c’est une préoccupation dérisoire alors que nous devons faire face à une invasion des Riss. Et le problème ne sera pas résolu dans le cadre du système solaire.

— Il ne sera pas davantage résolu par un homme dont le premier réflexe est de s’enfuir dans l’espace pour échapper au danger, ricana Czinczar.

Clane sourit de nouveau.

— Si vous connaissiez la nature de mes plans, vous ravaleriez ces paroles.

Czinczar haussa les épaules.

— Dites-moi simplement où nous allons, demanda-t-il enfin.

— Il s’agit d’une étoile que j’ai découverte sur une ancienne carte stellaire, représentant cette région de la galaxie.

Ayant prononcé ces mots magiques, il dut faire effort sur lui-même pour conserver son calme. « Galaxie »... « Étoiles », ces termes contenaient pour lui, qui avait pourtant retrouvé une si grande partie de la science antique, une signification, un contenu émotionnel qui dépassaient de loin tout ce qu’il avait connu jusqu’à présent.

— Elle se trouve à environ soixante-cinq années-lumière du Soleil.

Il observait Czinczar pour voir si cette fantastique distance offrait pour lui quelque signification. Mais le barbare semblait plongé dans un conflit mental. Il leva enfin les yeux, les traits contractés.

— Y a-t-il des hommes là-bas ?

Même au bout d’une minute de silence il paraissait toujours stupéfait.

— Je voudrais vous donner une idée de l’âge d’or de la science, Czinczar, dit gravement Clane. Cette idée n’est sûrement pas nouvelle pour vous qui avez amené à Linn le premier corps d’un Riss. A une époque reculée, la civilisation humaine atteignit un niveau qui ne fut jamais égalé par la suite. A cette merveilleuse époque, les vaisseaux se rendaient non seulement dans les autres planètes, mais également dans les autres étoiles.

« Puis vinrent les étrangers. Une guerre implacable s’ensuivit. La civilisation du système solaire fut pratiquement ensevelie sous les ruines de toutes ses cités. Mais dans l’espace, des colonies ont échappé à la destruction et ont poursuivi leur développement scientifique jusqu’à des hauteurs qui dépassent tout ce que nous connaissons sur la Terre.

Le jeune barbare se leva.

— Excellence, dit-il sur un ton poli, à mon avis vous avez consommé la perte du système solaire en cherchant votre salut dans la fuite. En laissant l’empire linnien entre les mains d’un jeune insensé, vous avez d’un seul coup confié le sort de la race humaine aux mains d’un gouvernement qui tombera dans la confusion la plus totale au moment de l’invasion des Riss et n’en sortira plus jusqu’à la fin. Ce voyage, que vous a suggéré votre imagination, est illogique, en premier lieu parce que, si d’autres hommes avaient trouvé le moyen de combattre les Riss, ils seraient déjà entrés en contact avec la population terrestre.

Clane hésita avant de répondre :

— Il y a plusieurs réponses possibles à cet argument. Les colonies ne, construisent pas de vaisseaux interstellaires. Si celles qui m’intéressent l’ont fait, ce n’est qu’après un très long intervalle au bout duquel elles ont oublié l’existence même de la Terre, ou du moins sa position dans l’espace.

Czinczar se domina par un visible effort de volonté.

— Excellence, dit-il, je vous conjure de rebrousser chemin. Je crois moi-même en l’imagination, sinon je ne serais jamais parvenu à la situation que j’occupe. Je n’aurais pas davantage couru le risque énorme d’attaquer Linn. Si j’avais pu deviner que vous accompliriez ce raid au coeur des ténèbres, jamais je ne vous aurais remis ma capitulation, sphère ou pas sphère.

— Czinczar, vous me décevez profondément, dit Clane. J’ai sans doute commis une erreur de logique en comptant sur vous pour faire abstraction de toute ambition personnelle. Je pensais que vous renonceriez au plaisir que vous procure la bataille. Vous êtes d’avis qu’il faut mener contre les Riss une guerre purement défensive. Je pensais que vous auriez passé par-dessus tout cela dans les épreuves que nous traversons. Et qu’ai-je trouvé ?

D’un mouvement de la main il exprima la fureur que suscitaient en lui les mesquineries de Czinczar.

— Depuis le début, vous n’avez cessé d’intriguer pour vous assurer des avantages personnels. Vous avez contraint d’autres personnes à prendre des mesures de défense contre vous...

— Etant bien entendu, ricana Czinczar, que lesdites personnes n’intriguaient pas de leur côté et se seraient abstenues de comploter les unes contre les autres si je n’avais pas paru sur la scène ?

— Chacun doit faire abstraction de ses intrigues, de ses désirs tant que durera la crise. Il ne peut y avoir aucune exception à cette règle.

Czinczar prit une attitude froide et méprisante :

— Vous avez retrouvé votre thème favori, si je ne m’abuse ? Pour ma part je me refuse à adresser la parole à une personne qui a perdu tout bon sens, pour se jeter dans un rêve puéril et naïf. L’homme de valeur, qui abjure ses propres idées, trahit lui-même et l’Etat. Il doit soutenir ses propres convictions contre toutes les opinions irréductibles d’autrui. Je suis convaincu qu’ayant adopté cette attitude éminemment juvénile, tous vos plans deviennent désormais suspects.

Il marcha vers la porte et se retourna :

— Si les Riss attaquent le système solaire, c’est probablement parce qu’un nombre limité de planètes habitables se trouvent à la portée de leurs vaisseaux. Espérons que nous trouverons une planète habitable, lorsque nous aurons atteint notre destination dans... (Il s’interrompit, soudain tendu :) Combien de temps durera le voyage ?

— Un peu plus d’un an, dit Clane.

— C’est de la folie furieuse, gronda Czinczar, de la folie furieuse !

Il sortit, laissant Clane contrarié et troublé. Le chef barbare était, sans aucun doute possible, l’un des meilleurs logiciens de son époque, un homme audacieux et prudent à la fois, qui avait probablement examiné la situation suscitée par l’intervention des Riss avec l’attention la plus minutieuse. Nulle crainte inspirée par dés distances inconnues n’influencerait ses décisions.

Pourtant son raisonnement devait être faux. Il manquait à Czinczar les connaissances scientifiques qui, seules, permettaient de former un jugement circonstancié. Tout son courage, les risques calculés qu’il se proposait de prendre, toute sa valeur militaire pourraient tout au plus ralentir l’ennemi, mais sûrement pas le défaire.

Si la solution du problème ne se trouvait pas dans l’espace, c’est qu’elle n’était nulle part.