Le sorcier de Linn

Alfred E Van Vogt · Chapitre 2 sur 26

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Le sorcier de Linn

Chapitre 2

 

 

Quelqu’un dit :

— Regardez !

Le mot contenait tellement d’étonnement et de stupéfaction que le Seigneur Jerrin se retourna involontairement. Tout autour de lui des hommes tendaient le cou, les yeux fixés vers le ciel.

Il tourna son regard dans la même direction et ressentit comme un choc fulgurant en pleine poitrine. Le vaisseau qui évoluait dans le ciel possédait des dimensions sans commune mesure avec tout ce qu’il avait vu jusqu’à présent. La connaissance précise qu’il possédait des limites imposées dans la construction des engins terrestres l’amena à la conclusion que le nouveau venu n’appartenait pas au système solaire. Il revit en esprit les messages qu’il avait reçus du gouverneur militaire de Mars. Un instant, il demeura anéanti par le sentiment d’un désastre imminent. Cependant le courage reflua en lui avec l’impétuosité d’une vague. Il estima à première vue que l’engin avait, au bas mot, cinq cents mètres de long. Ses yeux perçants distinguèrent et enregistrèrent, pour de futures références, des détails de construction qu’il n’avait jamais encore vus jusqu’à présent. La grande machine évoluait silencieusement sous ses yeux, à une altitude d’environ cinq mille mètres. Sa vitesse ne devait pas être bien considérable car au bout d’une minute elle était encore visible dans le lointain. Elle disparut enfin à l’est, dans les brumes de l’horizon.

Mais Jerrin n’avait pas attendu cela pour lancer des ordres. Il n’avait pas encore reçu le message l’informant de la destruction de la cité de Gadre, mais il était plus prudent que ne l’avait été Raheinl. La flotte d’astronefs et de patrouilleurs qu’il avait lancée sur les traces de l’étranger avait reçu la consigne très stricte de se maintenir à distance.

Les mesures défensives préliminaires étant prises, Jerrin rentra à la cité de Linn et se prépara à recevoir les rapports. Dans la matinée, une demi-douzaine de messages lui étaient parvenus, mais sans rien ajouter d’important à ce qu’il connaissait déjà. Vers midi, il reçut une lettre de Clane, ce qui offrait autrement d’intérêt.

Excellence,

Je vous conjure d’ordonner l’évacuation des grandes cités, de toutes les forces et du matériel nécessaires à la défense de l’empire.

Il est primordial que ce vaisseau venu d’un autre monde soit détruit. Nous avons des raisons de penser que leurs occupants sont les descendants des êtres qui détruisirent la civilisation légendaire de la Terre. On leur donnait le nom de Riss.

Je vous demande de vouloir m’accorder une audience aussitôt que possible. Je me propose de vous exposer un certain nombre de suggestions intéressantes sur la tactique à employer à l’égard de l’ennemi.

Clane.

Jerrin lut et relut la note à plusieurs reprises en essayant de se représenter les détails de l’évacuation recommandée par son frère. Considérée sous l’angle pratique, l’entreprise paraissait si vaste qu’il mit de côté la lettre avec irritation. Il se ravisa un peu plus tard et lui envoya la réponse suivante :

Très excellent frère,

Toutes les précautions nécessaires, pratiquement réalisables, sont en cours de mise en place. Je serai très heureux de recevoir votre visite au moment qui vous conviendra le mieux.

Jerrin,

Seigneur Conseiller de Linn.

Le message expédié, il s’interrogea pour la première fois sur la façon dont Clane avait été aussi rapidement averti de la présence du vaisseau interstellaire. Il était improbable qu’il ait pu le voir personnellement. L’incident ne faisait que confirmer ses soupçons : Clane possédait des partisans dans toutes les branches du service, y compris dans son propre entourage.

Le soir venu, et les rapports concernant l’appareil s’accumulant de plus en plus sur sa table de travail, l’amertume qu’il éprouvait à l’endroit de son frère céda le pas à la nécessité d’étudier, avec le plus grand soin, la masse de renseignements qui s’entassait devant lui.

*

Un moment, le vaisseau étranger franchissait l’océan. Puis il survolait les montagnes. Il s’immobilisa ensuite une heure durant au-dessus de la cité de Goram. Une centaine de patrouilleurs légers sortirent du vaisseau, prirent leur essor au-dessus de la ville et passèrent le reste de la journée à explorer les collines avoisinantes.

En dépit des ordres de Jerrin interdisant toute intervention menée contre les appareils de reconnaissance du visiteur, deux incidents se produisirent en des lieux distants l’un de l’autre, mais suivant un processus à peu près identique. Ils avaient été provoqués par des patrouilleurs linniens qui s’étaient aventurés à moins de deux kilomètres des appareils de reconnaissance ennemis.

Les témoins firent état de flammes fulgurantes de couleur bleue. Les engins terrestres prirent feu et s’écrasèrent sur le sol en tuant leurs occupants.

La nouvelle émut Jerrin. Mais elle le confirma dans sa résolution d’exécuter un plan qui avait pris forme dans son esprit. Il attendait de Mars le résultat des mesures que Raheinl avait prises pour s’opposer à l’intrus. (Il considérait comme un fait acquis que le vaisseau apparu dans le ciel de la Terre était le même que celui qui avait fait son apparition dans l’atmosphère de Mars ; et qu’il avait parcouru l’intervalle entre les deux planètes en moins de temps que l’astronef transportant le rapport du gouverneur militaire de Mars.) Mais il lui semblait à présent que la situation était claire.

L’étranger était venu d’un autre monde. Bientôt il rentrerait chez lui. Par conséquent, puisque ses occupants ne faisaient aucune tentative pour communiquer avec lui, il valait mieux leur permettre de poursuivre leur chemin à leur guise. Pendant ce temps, la flotte linnienne renforcerait son système défensif et se préparerait à toute éventualité. Lorsqu’il communiqua ses instructions à son chef d’état-major, l’officier lissa sa moustache et dit enfin :

— Qu’entendez-vous par « renforcer notre système défensif » ? De quelle manière l’envisagez-vous ? Avez-vous l’intention d’accélérer la production des lances, des arcs et des flèches ?

Jerrin hésita. Présenté de cette façon, son plan perdait de son intérêt.

— Soyez sur le qui-vive et prêts à sacrifier votre vie.

Mais il ne savait pas très bien ce qu’il entendait par là.

Le second jour s’écoula et en même temps croissait en lui le sentiment de son incapacité à faire face à la situation. Le lendemain matin, l’homme qui avait la responsabilité des agents chargés de la surveillance du Seigneur Clane et de ses partisans l’avisa que le mutant avait entrepris de déménager tous les équipements qui se trouvaient dans sa résidence de Linn.

Jerrin accueillit cette nouvelle avec irritation. C’était exactement le genre d’initiative qui pouvait déclencher la panique, si elle venait à être connue. Il bouillait encore d’indignation, lorsqu’une seconde note de son frère lui fut remise.

Cher Jerrin

Je viens d’apprendre la nouvelle du désastre qui s’est produit sur la planète Mars et je vous supplie, encore une fois, d’ordonner l’évacuation de Linn et des autres cités.

Je vous réitère que ce vaisseau doit être détruit avant qu’il ne quitte la Terre.

Clane.

La lettre était sèche « comme un coup de trique ». Elle fit monter le sang aux joues maigres et tannées de Jerrin. Et pendant une minute, ce fut le ton de la missive et non son contenu qui absorba son attention. Puis les mots « désastre... sur la planète Mars » attirèrent son oeil.

Dominant son énervement, il dépêcha un courrier sur le terrain où se posaient toujours les vaisseaux officiels en provenance de Mars. L’autre rentra les mains vides.

— Aucun navire en provenance de Mars ne s’est posé sur le terrain depuis plus d’une semaine, Excellence.

Jerrin arpentait la pièce de réception du Palais. Il était à la fois stupéfait et vexé que Clane eût reçu des renseignements que le gouvernement ne possédait pas encore. Il comprit que le mutant lui avait révélé un secret personnel en lui faisant savoir par cette méthode indirecte qu’il possédait, avec les planètes, des moyens de communication d’une rapidité inconnue. Il semblait disposé à partager son secret, dès à présent.

Pourtant le Seigneur Conseiller ne pouvait se résoudre à envisager, de bonne foi, toutes les implications de cette attitude.

Il en disputait encore intérieurement lorsque Lilidel entra. Comme à l’habitude, elle était accompagnée de l’un de ses enfants.

Jerrin l’écoutait parler en l’observant distraitement. Ce n’était plus l’éclatante beauté qu’il avait épousée, bien que ses traits, remarquablement réguliers, fussent demeurés pratiquement inchangés depuis leur première rencontre.

Son corps, si ce n’est son visage, portait l’empreinte des années écoulées et des enfants qui avaient puisé en lui leur substance. Les critiques que Jerrin élevait à son encontre n’avaient rien de déraisonnable.

Il aurait seulement souhaité que le caractère de sa femme ne se fût pas davantage altéré que son corps.

— Je voudrais qu’une chose soit bien claire, dit-il enfin. Un homme qui n’est pas capable de protéger l’empire n’est pas digne de conserver sa charge. Je vous conseille de ne plus vous pencher avec autant de sollicitude sur l’avenir de notre fils Calaj, mais de vous occuper plutôt de la situation désespérée qui est la nôtre, du fait de la présence de ce vaisseau étranger dans l’atmosphère terrestre.

Il la mit rapidement au courant des messages que Clane lui avait fait tenir. Lorsqu’il eut terminé, le visage de sa femme était blême.

— Voilà bien ce que je craignais, dit-elle, d’une voix tendue. J’aurais juré qu’il manigançait une intrigue !

L’égocentrisme mesquin de la réflexion le fit sursauter. Il lui fit remarquer que l’on pouvait difficilement rendre Clane responsable de l’apparition du vaisseau étranger dans le ciel. Lilidel écarta l’objection.

— Ce ne sont pas les raisons qu’il invoque qui importent, dit-elle avec impatience. Lorsqu’un homme nourrit une ambition, toutes les raisons lui sont bonnes.

Elle continuait sur la même veine, lorsque Jerrin lui coupa la parole :

— Avez-vous perdu l’esprit ? dit-il avec violence. Laissez-moi vous dire, madame, que je ne tolère pas qu’on profère de telles absurdités en ma présence. Si vous tenez absolument à jacasser sur les prétendues intrigues de Clane contre l’Etat, trouvez des oreilles plus complaisantes que les miennes.

Dans la colère suscitée par l’aveuglement obstiné de sa femme, il oubliait les soupçons qu’il nourrissait, l’instant précédent, contre son frère.

Lilidel le regarda avec des yeux flamboyants :

— Vous ne m’avez jamais parlé de cette façon-là, renifla-t-elle.

Elle serra la petite fille étroitement contre elle, comme pour se protéger de nouveaux coups.

Ce mouvement lui servit en même temps à attirer l’attention sur l’enfant. L’allure mélodramatique de ce geste fit soudain resurgir du passé d’autres occasions semblables où elle s’était fait accompagner de l’un de leurs enfants pour lui présenter une requête ou une récrimination. Une requête. Il en ressentit comme un coup de bélier en plein coeur. Il avait toujours conçu beaucoup de fierté du fait que Lilidel, différant en cela des autres épouses de chefs d’Etat, ne s’était jamais prévalue de son titre d’épouse pour lui extorquer des faveurs.

A présent, il se souvenait des milliers d’occasions où elle était venue vers lui pour favoriser la carrière de quelque protégé. Elle avait suggéré des nominations à des charges d’importances diverses, jusqu’au grade de gouverneur. Avec ses manières discrètes, elle était à l’origine d’un nombre fantastique de décrets, d’ordres et de lois, dont seule une fraction minime avait pu naître dans son esprit.

Soudain, il vit en elle le porte-parole d’un groupe qui étendait ses tentacules sur les provinces sous sa juridiction, en tirant avantage de ses préoccupations principalement axées sur la chose militaire. Par son intermédiaire, ils avaient établi une vaste organisation toute dévouée à leurs intérêts. C’était eux qui voulaient le pousser à se retourner contre Clane.

L’étendue même de la trahison lui permit de retrouver son sang-froid. Il était difficile d’admettre que Lilidel fût consciente de la conséquence de ses actes passés et présents. Il était plus facile de croire que son caractère avait été analysé par des gens intelligents qui se servaient d’elle comme d’un instrument. Il était hors de doute cependant qu’elle jouait le jeu consciencieusement, dans la mesure où elle le comprenait. Il ne mettait pas en question l’amour qu’elle éprouvait pour ses enfants.

Le problème était trop vaste pour qu’il pût s’y attaquer immédiatement.

— Laissez-moi, je vous en prie, dit-il d’un ton plus calme. Il n’est pas dans mon intention de vous parler durement. Vous êtes venue me trouver à un mauvais moment.

Lorsqu’elle fut partie, il demeura longtemps indécis, son esprit de nouveau accaparé par le message de Clane. « La vérité, pensa-t-il, c’est que je n’ai aucune solution à proposer au problème du vaisseau inconnu. Le moment est venu de savoir si Clane est plus favorisé que moi. »

Le message qu’il rédigea pour son frère était concis et allait droit au but.

Je vous propose une rencontre. A vous d’en fixer la date, le lieu et les conditions.

Clane répondit :

Ordonnerez-vous l’évacuation immédiate de toutes les grandes cités ? Et ensuite, viendrez-vous, si je vous fais prendre par un astronef ?

Oui, répondit Jerrin par retour du courrier.