Le sorcier de Linn

Alfred E Van Vogt · Chapitre 14 sur 26

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Le sorcier de Linn

Chapitre 14

 

L’atterrissage se produisit sans incident. Clane descendit sur l’herbe et s’arrêta pour aspirer une grande goulée d’air. Il décela une odeur légèrement acide, et devina la présence d’infimes quantités de chlore. Cette circonstance lui parut insolite, car il connaissait la tendance de ce gaz à se combiner avec d’autres substances.

Il pouvait donc en déduire qu’il existait, dans les environs, un processus chimique naturel avec dégagement de chlore.

Cette présence du chlore dans l’atmosphère pouvait expliquer le brouillard ténu et omniprésent. Il lui parut soudain que l’air offrait une légère nuance verdâtre.

Mais il se contenta de rire et écarta cette préoccupation de son esprit.

La première maison du village se trouvait à une centaine de mètres de distance. C’était un bâtiment ne comportant qu’un seul étage, largement étalé en surface et construit en bois.

Son être tout entier bouillait d’impatience. Mais il n’en garda pas moins son calme. Il passa la journée sur une chaise pliante près de l’appareil. Il ne prêta pas la moindre attention aux Outlandais. Lorsqu’il remarquait un individu ou un groupe se livrant à une occupation quelconque, il le notait aussitôt dans son journal. Il observa que le village était orienté suivant les axes nord-sud est-ouest, et il nota les allées et venues des villageois.

L’air fraîchit aux approches de la nuit, mais il se contenta de passer un manteau et poursuivit sa veille. Les lumières s’allumèrent dans les maisons. Elles étaient bien trop brillantes pour être produites par des bougies ou des lampes à huile mais, à cette distance, il ne pouvait distinguer leur nature.

Deux heures environ après la tombée de la nuit, les lumières s’éteignirent l’une après l’autre et bientôt le village fut plongé dans l’obscurité. Clane nota dans son journal :

« Les habitants ne manifestent aucune inquiétude. Ils n’ont pas posté une seule sentinelle. »

Il voulut le vérifier. Accompagné de deux robustes barbares, il passa deux heures à circuler parmi les bâtiments. L’obscurité était totale. Aucun bruit, si ce n’est celui de ses propres pas ou le grognement occasionnel de l’un des soldats. Leurs mouvements, pas plus que le bruit de leurs pas, ne semblaient troubler les villageois. Nul ne sortit pour voir ce qui se passait.

Clane rentra enfin à l’appareil et pénétra dans sa cabine close. Une fois couché, il relut ses notes de la journée, et entendit le bruit confus des soldats qui se glissaient, à l’extérieur, dans leurs sacs de couchage. Puis, comme le silence se prolongeait, il éteignit les lampes électriques de l’appareil.

Il dormit mal : ses préoccupations et son besoin d’action le mettaient à la torture. Il s’éveilla avec l’aube, prit un petit déjeuner hâtif et s’installa de nouveau pour observer les événements. Une femme s’approcha. Elle regarda stupidement les hommes rassemblés autour de l’appareil, et répondit au sifflet de l’un d’eux par un rire niais, puis elle se perdit parmi les arbres.

Quelques villageois, parlant et riant, se dirigèrent au nord vers le verger et cueillirent des fruits. Clane pouvait les voir, juchés sur des échelles, emplissant de petits seaux. Aux environs de midi, frappé par un changement subit dans leur attitude, il déserta l’appareil et se rapprocha d’eux.

Son arrivée devait sans doute être intempestive, car à son apparition les hommes reposèrent leurs seaux avec un ensemble parfait et prirent la direction du village.

— Nous allons déjeuner, répondit l’un d’eux à la question qu’il leur posa.

Tous inclinèrent la tête de façon fort amicale et quittèrent les lieux, laissant Clane seul dans le verger. Il s’approcha du seau le plus proche et, comme il s’y attendait à demi, le trouva vide.

Tous les seaux étaient vides.

Le grand soleil bleu était en plein zénith. L’air était tiède et agréable, mais nullement chaud. Une douce brise lui rafraîchissait le visage et le paysage tranquille lui donnait l’impression d’un été intemporel.

Mais les seaux étaient vides !

Clane passa quarante minutes à explorer le verger. Il ne trouva nulle part le moindre récipient, nul endroit pour entreposer les fruits. Intrigué, il monta sur l’une des échelles et remplit soigneusement un seau.

Il se méfiait, soupçonnant un danger dont il ignorait la nature. Rien ne se produisit. Le seau contenait vingt et un fruits dorés. C’était justement cela qui le troublait : le fait qu’il les contînt. Clane ramena le seau et les fruits jusqu’à l’appareil, les déposa sur le sol et entreprit un examen systématique.

Il ne découvrit rien d’insolite. Aucun système ingénieux, aucun bouton, aucun levier, absolument rien. Le seau ressemblait à tous les récipients métalliques de même nature et, pour le moment, il contenait des fruits parfaitement substantiels et point des fantômes susceptibles de s’évanouir en fumée. Il saisit l’un d’eux et y planta la dent. Le goût en était délicieux, sucré et juteux à souhait, mais la saveur ne lui était pas familière.

Tandis qu’il dégustait pensivement, l’un des hommes s’approcha, apparemment pour récupérer le seau.

— Vous voulez garder les fruits ? demanda le villageois.

De toute évidence il s’attendait à une réponse affirmative. Lentement, Clane entreprit de sortir les fruits du seau, un à un, et ce faisant il étudiait son interlocuteur. Celui-ci était vêtu d’un rude pantalon de travail et d’une chemise à col ouvert. Il paraissait âgé de trente-cinq ans.

Le mutant interrompit ses manipulations.

— Comment vous appelez-vous ? interrogea-t-il.

— Marden, dit l’homme en souriant.

— Joli nom, dit Clane.

L’homme parut flatté. Puis il reprit son sérieux.

— Mais j’ai besoin du seau, dit-il. La cueillette n’est pas terminée.

Clane prit un nouveau fruit dans le seau et demanda :

— Pourquoi cueillez-vous les fruits ?

Marden haussa les épaules :

— Chacun doit accomplir sa tâche.

— Pourquoi cela ?

L’homme regarda le mutant en fronçant les sourcils. Un moment il parut ne pas avoir entendu correctement la phrase.

— Pas très intelligente, votre question, dit-il enfin.

« Bon, pensa Clane mélancoliquement, j’ai gaffé.

L’histoire va se répandre qu’un imbécile descendu du vaisseau se promène à la ronde en posant des questions idiotes. Eh bien, tant pis ! »

— Pourquoi, insista-t-il, vous sentez-vous obligé de travailler ? Vous pourriez laisser ce soin aux autres et vous reposer.

— Et ne pas faire ma part ? (On ne pouvait s’y tromper, Marden était profondément choqué. Ses défenses extérieures étaient enfoncées.) Dans ce cas je n’aurais pas le droit de manger.

— Vous priverait-on de nourriture ?

— N... non.

— Seriez-vous puni ?

— Puni ? (Marden ouvrit des yeux ronds, puis son visage s’éclaira.) Vous voulez dire que l’on serait en colère contre moi ?

Clane laissa passer la question. Il tenait l’homme dans sa foulée. Grâce à lui il commençait à se faire une idée de la philosophie de la vie sur cette planète, à ce point enracinée dans l’esprit des gens qu’ils étaient totalement incapables d’imaginer un comportement différent.

— Regardez-moi, dit-il.

Puis il montra du doigt le vaisseau géant dont on apercevait l’ombre indistincte dans le ciel brumeux.

— Cet objet m’appartient en partie.

— C’est là que vous vivez ? demanda Marden.

Clane ignora la question :

— Voyez, dit-il, je passe toute ma journée sur cette chaise, sans rien faire de mes dix doigts.

— Vous travaillez bien sur cette chose.

Le villageois désignait le journal qui reposait sur le sol.

— Ce n’est pas du travail, c’est de l’amusement.

Clane se sentait lui-même quelque peu perplexe.

— Que fais-je lorsque j’ai faim ? ajouta-t-il en hâte. Rien. Je demande simplement à ces hommes de m’apporter à manger. C’est plus commode que d’être obligé de se servir soi-même, non ?

— Vous êtes entré dans le verger et vous avez cueilli vos propres fruits, dit Marden.

— Erreur, ce sont les vôtres, dit Clane.

— Mais vous les avez cueillis de vos propres mains, dit l’homme triomphalement.

Clane se mordit les lèvres.

— Ce n’était pas une obligation, expliqua-t-il patiemment. J’étais curieux de savoir ce que vous alliez faire des fruits que vous aviez cueillis. Que sont-ils devenus ? demanda-t-il en faisant un effort pour garder un ton naturel.

Un instant Marden parut embarrassé, puis il hocha la tête.

— Vous voulez parler des fruits que nous avons cueillis ? Cette fois, nous les avons expédiés à Inland. (Il indiqua du geste la massive planète qui pointait au-dessus de l’horizon en direction de l’est.) La récolte a été mauvaise à...

Il prononça un nom de localité que le mutant ne saisit pas. Puis il agita le chef, l’air de dire : c’est-tout-ce-que-vous-voulez-savoir ? et ramassa le seau.

Clane secoua la tête.

Marden sourit gaiement et, seau en main, s’en fut d’un pas alerte.

— Faut que je travaille ! dit-il par-dessus son épaule.

Clane le laissa parcourir une dizaine de pas et le héla :

— Attendez une minute !

Il se leva rapidement et, tandis que Marden, étonné, se retournait, il marcha vers lui. L’homme avait une manière de balancer le seau qui...

En parvenant à sa hauteur, il vit qu’il ne s’était pas trompé. Il avait laissé huit fruits au fond du seau. Il n’y en avait plus un seul.

Sans ajouter une parole, Clane retourna à sa chaise.

L’après-midi s’écoula. Clane considéra le moutonnement des collines en direction de l’ouest, avec leurs flancs couverts de verdure, parsemés à perte de vue de fleurs roses. C’était une scène idyllique, mais il n’avait pas l’âme d’un contemplatif. C’était un homme d’action ; et il commençait à entrevoir la solution du problème.

Une réponse s’offrait à lui ; pourtant il avait l’impression que les êtres humains qui vivaient sur Outland et Inland constituaient pour ses projets des obstacles aussi grands sinon plus grands que les habitants de Linn.

L’humeur morose, il se pencha et cueillit une fleur rose parmi celles, innombrables, qui poussaient autour de lui. Distraitement, il froissa les fragiles pétales et les laissa tomber sur le sol.

Une faible odeur de chlore monta à ses narines. Le jeune homme considéra les fragments éparpillés et renifla ses doigts encore humides de sève.

L’odeur de chlore était flagrante.

Stimulé par un regain d’intérêt, il nota le fait dans son journal. Les conséquences en étaient vertigineuses, et pourtant il secoua la tête : ce n’était pas la solution.

La nuit tomba. Sitôt que les lumières se furent allumées dans les maisons, il prit son repas du soir. Puis, accompagné de deux des barbares, il reprit sa tournée. La première fenêtre où il glissa un oeil lui montra neuf personnes assises sur des chaises et des divans et qui s’entretenaient avec une animation considérable.

« C’était beaucoup d’habitants pour une seule maison, pensa Clane. Des visiteurs venus d’Inland ? La chose n’était pas impossible. »

De son poste d’observation, il ne pouvait apercevoir la source de lumière. Il se dirigea alors vers la fenêtre opposée. L’espace d’un instant, il crut comprendre que la lumière venait d’une ampoule pendue au plafond.

Mais bientôt ses yeux prirent conscience de la fantastique réalité. Il n’existait ni fil électrique ni bulbe transparent. Cette source lumineuse ne ressemblait en rien à celles qui éclairaient le vaisseau des Riss.

Elle demeurait suspendue dans l’espace et brillait avec une extraordinaire intensité.

Une lumière engendrée par l’énergie atomique ? Mais les lumières atomiques dont il se servait nécessitaient un récipient.

Rien de semblable ici. La lumière planait non loin du plafond, tel un minuscule globe éblouissant. Il évalua son diamètre à sept centimètres.

Il se déplaça de maison en maison. Ici un homme lisait avec la source lumineuse au-dessus de son épaule. Plus loin elle demeurait suspendue au-dessus d’une femme qui faisait la lessive. Sous ses yeux, elle tira le linge du baquet, secoua celui-ci comme pour le rincer, et un instant plus tard remit le linge dans l’eau fumante.

Clane n’aurait pu l’affirmer, mais il soupçonnait que la ménagère avait vidé l’eau sale du baquet, l’avait de nouveau rempli d’eau bouillante – puisée peut-être à quelque source d’eau chaude – pour reprendre sa tâche en moins d’une minute.

Il se demanda ce qu’elle ferait du linge lorsqu’elle aurait terminé. Se transporterait-elle dans un endroit où le soleil brillait pour y étendre son linge, et le retrouver parfaitement sec le lendemain à son réveil ?

Il était tout prêt à croire que c’est ainsi que les choses se passeraient.

La lavandière ne semblait guère pressée, si bien qu’il poursuivit sa ronde. Il arriva bientôt devant la maison de Marden et s’avança lentement vers la porte en pensant : ces gens sont accueillants et sans malice. Ils ne possèdent aucun gouvernement. Partant, pas d’intrigues. A condition de préparer honnêtement nos travaux d’approche, c’est ici et nulle par ailleurs que nous obtiendrons ce que nous désirons.

Chose curieuse, au moment précis où il frappait à la porte, il sentit qu’il y avait une faille dans son raisonnement.

Et, soudain, sa tension nerveuse le reprit.