Le sorcier de Linn
Chapitre 4
Le vaisseau ennemi ne s’était, fort heureusement, jamais approché à moins de deux cent cinquante kilomètres de la cité de Linn. Il était donc naturel que la capitale ne fût pas sa première victime. Une grande cité provinciale supporta le premier coup.
La bombe fut lancée vingt-quatre heures environ après la tentative de Clane de détruire le vaisseau étranger au moyen de la sphère. Elle tomba sur une ville qui avait été évacuée, sauf par les patrouilles de surveillance qui circulaient dans les rues et les pillards qui rendaient nécessaire la présence des patrouilles.
D’épais nuages de fumée dissimulaient les dommages causés par l’engin.
Moins d’une demi-heure après, une seconde cité fut frappée par une de ces bombes colossales, et les vapeurs empoisonnées s’épanouirent en forme de champignon jusqu’à la stratosphère.
La troisième cité connut le même sort, dans un délai d’une heure, et la quatrième un peu après midi. Une pause eut lieu à ce moment, et l’on vit émerger des flancs du géant un essaim de petits engins de reconnaissance. Ils explorèrent les abords des quatre gigantesques champignons, et s’approchèrent des vaisseaux linniens comme pour s’offrir à leur feu.
Lorsque cette manoeuvre fut rapportée à Clane, il fit immédiatement parvenir un message à Jerrin.
Très excellent Seigneur Conseiller,
Il semble que notre attaque d’hier ait pris l’ennemi entièrement au dépourvu et qu’il s’efforce actuellement d’attirer sur lui le feu de nos armes dans le dessein d’évaluer les forces que nous sommes en mesure de lui opposer.
Après avoir examiné les machines capturées par Raheinl, je suis heureux de vous faire savoir qu’il suffira de quelques réparations mineures pour les remettre en état, si bien qu’il nous sera possible de lancer une nouvelle attaque dès demain soir.
Fidèlement vôtre,
Clane.
Certaines caractéristiques des engins de reconnaissance ennemis intriguaient Clane. Tandis qu’il surveillait le travail des mécaniciens, il se contraignait par un effort de volonté à se concentrer sur les aspects les plus matériels de la tâche.
« Si j’en ai le temps, se dit-il, j’étudierai le dispositif des gouvernes. »
Les deux engins étaient disposés, côte à côte, dans l’un de ses ateliers souterrains. Chacun avait approximativement quinze mètres de long et leur construction était basée sur des principes d’une grande simplicité. Leurs moteurs ne différaient pas beaucoup de ceux des Linniens, ils étaient seulement plus compacts. Le principe en était le même. Un bloc de métal traité se désintégrait selon le processus de la réaction en chaîne dans des chambres de combustion.
Pendant des milliers d’années des machines ainsi propulsées s’étaient déplacées dans l’atmosphère des planètes.
*
Jerrin se présenta au début de l’après-midi prévu pour l’attaque. Il était pâle, grave, et légèrement abattu.
— Dix-sept villes ont été détruites jusqu’à présent, dit-il à Clane. Il n’y a pas de doute qu’ils nous invitent à faire usage de toutes nos forces.
Clane le mena aux commandes de l’engin qui avait été réparé.
— J’ai expérimenté, dit-il, un petit dispositif qu’ils ont adapté aux gouvernes.
Il se pencha.
— Voici une carte, dit-il. Je voudrais que vous y marquiez l’emplacement du vaisseau ennemi, selon les derniers rapports reçus.
Jerrin haussa les épaules.
— Rien de plus facile, dit-il, il se trouve...
— Ne me le dites pas ! dit aussitôt Clane d’une voix coupante qui obtint l’effet désiré.
Jerrin le regarda d’un air interrogateur.
— Il m’est venu une idée qui se rapporte à ce dispositif, dit Clane. Donc placez votre marque et ne me la montrez pas.
L’aîné prit la carte et y posa la pointe d’un crayon sur l’endroit précis où se trouvait actuellement le vaisseau ennemi. Il recula d’un pas et attendit. Clane enfonça un bouton.
Un grondement assourdi de moteurs se fit entendre sous les vastes voûtes de l’atelier souterrain. Sous leurs pieds le patrouilleur tourna lentement sur sa plate-forme pivotante et s’immobilisa. Le bruit des moteurs s’éteignit et Clane se redressa.
— L’axe de l’appareil est pointé sur la direction nord-nord-est. Tracez un trait sur la carte dans cette direction, à partir du souterrain.
Jerrin obéit en silence. Il passait à moins d’un millimètre du point qu’il avait porté sur la carte.
— Je ne comprends pas, dit-il, vous prétendez que cet engin sait à quel endroit se trouve le vaisseau-mère ?
— C’est apparemment la vérité mais, bien entendu, ce résultat est obtenu par des moyens purement mécaniques.
— Dans ce cas, le vaisseau-mère sait également où se trouvent ses satellites ?
— C’est possible, mais j’en doute, dit Clane en fronçant les sourcils. Cela constituerait un problème complexe et superflu de demeurer en contact avec des centaines de petits engins, du moins dans des circonstances normales. Il n’en est pas de même du satellite, qui doit être capable de regagner le vaisseau-mère.
— S’ils avaient connu l’emplacement de ce patrouilleur, ils auraient sans doute tenté de le récupérer.
Jerrin secoua la tête.
— La question n’a qu’une importance secondaire. A présent nous pourrons repérer l’ennemi quand nous voudrons.
Clane ne répondit pas. Il avait étudié des rapports détaillés concernant la façon dont ces engins satellites entraient et sortaient du vaisseau principal. Et depuis quelques heures un projet mûrissait lentement dans son cerveau. Ce n’était pas une idée que l’on pouvait faire comprendre à un homme d’esprit pratique. Le concept même d’une machinerie automatique était aussi nouveau que déconcertant.
*
L’heure H était proche.
Ils avaient pris position à l’abri d’une montagne sur laquelle l’obscurité tombait peu à peu. Un peu plus tôt, ils avaient conversé à bâtons rompus, mais à présent ils étaient silencieux. Des hommes de poupe leur parvenait parfois un bourdonnement de voix.
Le plan avait tout prévu. La flotte avait reçu ses consignes. Il ne restait plus qu’à passer à l’attaque.
— OOOOhhhééé... !
L’appel avait été lancé du haut du pic. Jerrin se redressa, puis, se rapprochant, étreignit son frère. L’obscurité dissimulait ses larmes.
— Bonne chance ! dit-il, et pardonnez-moi tout ce que j’ai fait, dit ou pensé contre vous.
Il descendit dans l’obscurité où l’attendaient ses propres soldats.
Le mécanisme de l’engin Riss fonctionnait à merveille. Comme une ombre, la machine s’éleva, prit de la hauteur et franchit la crête des montagnes. Presque aussitôt, ses occupants se trouvèrent en plein coeur de la bataille.
Les astronefs linniens attaquaient par groupes de cent et se présentaient par vagues successives. Ils étaient dirigés par des équipages réduits au strict minimum, et leurs consignes étaient réduites à deux. Engager si possible toutes les défenses de l’adversaire en piquant tête baissée sur la monstrueuse torpille ennemie. Telle était leur première tâche.
Les assaillants devaient quitter leur vaisseau à bord d’un petit patrouilleur, quelques secondes avant l’impact. Telle était la seconde consigne. Cette manoeuvre était basée sur l’hypothèse que l’atmosphère serait à ce point encombrée de petits vaisseaux que l’ennemi ne s’apercevrait pas de l’approche de sa propre machine, tombée entre les mains de l’adversaire.
La sphère de Clane devrait normalement neutraliser les attaques lancées contre lui.
Le ciel était zébré de flammes. Un peu partout, des astronefs tombaient en brûlant. Clane n’apercevait aucun patrouilleur linnien et il constatait avec désespoir que les équipages ne parvenaient pas à s’échapper de leur cercueil en feu. Pourtant, il n’y avait rien d’autre à faire que de foncer de l’avant.
Le fracas des astronefs linniens venant frapper les flancs métalliques de l’envahisseur était à présent continu ; il était maintenant hors de doute que les défenses de l’ennemi étaient incapables de faire front à un tel assaut.
« Ils vont être contraints de battre en retraite, pensa Clane anxieusement, nous n’aurons pas le temps de nous approcher d’eux. »
C’était là une éventualité qu’il n’avait pas encore envisagée jusqu’à présent.
Il avait considéré comme un fait acquis que le vaisseau géant serait capable de repousser l’attaque linnienne sans difficulté et sans modifier sa position.
— Je crois que j’aperçois une ouverture, murmura à son côté le chef de bord.
Clane suivit du regard la direction indiquée et la vit également. Un frisson le parcourut, car elle se trouvait immédiatement devant lui. Sans aucun doute possible son appareil se dirigeait droit vers elle, à moins qu’il ne fût attiré par une force inconnue. Il était possible que les gouvernes automatiques de sa petite machine eussent déclenché l’ouverture d’une porte dans le vaisseau-mère et qu’ils puissent y entrer sans trouver de résistance. Il avait projeté de se frayer un passage à l’intérieur du géant grâce à l’explosion des métaux du temple et cette méthode lui paraissait toujours préférable. Maintenant, s’agissait-il d’un piège tendu par les étrangers ou, au contraire, le processus était-il à ce point automatique que nul ne se préoccupait de l’arrivée des nouveaux venus ?
C’était un risque à courir. Le danger, c’est que la machine géante se mît en marche au même moment.
La lumière régnant dans le sas était fort médiocre. Il se croyait encore à plus de trente mètres de son objectif lorsque se produisit un déclic. La machine ralentit brutalement et il vit défiler de chaque côté des parois d’un gris terne que la vitesse rendait floues.
Des portes se fermèrent derrière eux et des vantaux glissèrent par-devant. Le petit patrouilleur, avec ses trente-cinq hommes à bord, continua sa course lentement et se trouva à l’intérieur du vaisseau venu du fin fond des étoiles.
*
A son quartier général de campagne, où sa famille s’était réfugiée, Jerrin attendait.
— Ils se trouvent toujours à l’intérieur.
Tel fut le bref rapport de son aide de camp.
Après dix-huit heures écoulées, il n’était guère possible de douter de la mort du Seigneur Clane.
— Je n’aurais jamais dû lui permettre de tenter une pareille entreprise, se reprocha le Seigneur Conseiller. Il est ridicule qu’un membre de notre famille participe directement à la bataille.
Il avait lui-même pris part à des centaines de combats, mais il l’avait momentanément oublié. Sans doute ignorait-il aussi que seul l’homme qui contrôlait la sphère d’énergie – c’est-à-dire Clane – était susceptible de mener à bien l’attaque dont il lui avait exposé les grandes lignes.
Jerrin arpentait son cabinet de travail ; plusieurs minutes se passèrent et, pour une fois, Lilidel ne trouva rien à dire. Jerrin la scrutait d’un oeil attentif et soudain il se rendit compte que ni elle ni ceux qui se dissimulaient dans son ombre n’étaient fâchés de ce qui s’était passé.
— Ma chère, dit-il, l’échec de Clane aura de graves répercussions sur l’empire tout entier. Loin de mettre fin à nos ennuis, il en marquera au contraire le début.
Elle demeurait toujours silencieuse. Il vit qu’en cas de crise grave, elle était incapable de comprendre la portée des événements. Elle avait ses propres desseins, des desseins de mère et d’agent d’un groupe qui se servait d’elle comme d’un instrument. Il se souvient de la grandiose erreur de jugement commise par la vieille dame Lydia, sa grand-mère, en persuadant son époux vieillissant de désigner son beau-fils comme héritier de sa charge.
« Il faut que je m’assure, se dit Jerrin, que la succession ne puisse jamais dépendre de Lilidel. Il est d’ailleurs temps que je m’intéresse davantage aux enfants. Je ne puis plus faire confiance à l’éducation qu’elle leur a donnée. »
Ceci s’appliquait particulièrement à Calaj, son fils aîné.
Se tournant vers sa femme, il ouvrit la bouche pour lui dire que si Clane était vivant, il possédait le pouvoir de s’emparer du gouvernement quand il le voudrait. Mais il s’abstint. A quoi cela servirait-il ? D’abord, elle ne le croirait pas, et en second lieu ce n’était pas tout à fait vrai. Le gouvernement dépendait partiellement de la participation des gouvernés et certains facteurs militaient contre Clane, ce dont il était fort heureusement conscient lui-même.
Leur rencontre avait rendu possible une coopération amicale. Il était persuadé que seul un événement imprévu pouvait modifier le cours de la politique dans l’empire de Linn.
« Il faudra que je rédige un testament, se dit-il. S’il m’arrivait quelque chose, si je venais à mourir – il ne faudrait pas que la confusion s’ensuive. »
Un étau lui serrait la poitrine. Deux fois en moins d’un an le désastre s’était abattu au coeur de l’empire. D’abord l’invasion de Czinczar, le barbare, et maintenant des étrangers. Du haut des airs, il avait vu le flot des réfugiés quitter les villes non encore évacuées, noyées sous les vapeurs délétères et il était conscient de son impuissance devant une catastrophe aussi colossale.
Ce fut ce qui le décida.
— Je refuse, dit-il, de croire que Clane ait échoué. S’il en était ainsi, nous serions perdus. Rien ne peut davantage montrer son importance au cours d’une crise aussi grave. Il est le seul qui puisse faire face au déchaînement des forces atomiques. S’il vit toujours, j’ai l’intention de procéder comme suit.
Elle écouta bouche bée l’exposé des grandes lignes du testament qu’il comptait rédiger. Soudain son visage se contracta de fureur.
— Vous êtes devenu fou ? écuma-t-elle, vous ne parlez pas sérieusement ? Vous allez déshériter votre propre fils ?
Il tourna vers elle un regard impénétrable.
— Ma chère, dit-il, il est une chose que je désire clairement établir, pour votre édification et celle de votre petite armée personnelle. Tant que je serai Seigneur Conseiller, l’empire ne sera pas considéré comme une propriété privée dont mes enfants hériteront automatiquement. Il est trop tard pour savoir si Calaj possède les qualités requises pour exercer le pouvoir. J’ai l’impression qu’il fait preuve d’une émotivité excessive et qu’on lui permet beaucoup trop souvent d’agir au gré de sa fantaisie. Je ne vois guère en lui de signe de cette stabilité que je possède en commun avec Clane et qui existait à un degré moindre chez Tews.
Le visage de la femme s’était radouci. Elle vint à lui.
— Je vois que vous êtes fatigué, mon chéri. Je vous en prie, ne prenez aucune mesure inconsidérée avant la fin de cette crise. Je vais vous apporter une tasse de thé, bien fort, comme vous l’aimez.
Elle apporta le thé avec des doigts tremblants et sortit les larmes aux yeux. Le breuvage lui sembla particulièrement amer en dépit de son goût pour le thé fort, mais il ne l’en but pas moins et commença de dicter, d’abord son testament et ensuite la lettre à Clane. Il reconnaissait qu’il prenait ses désirs pour des réalités, mais n’en poursuivait pas moins sa tâche, l’humeur sombre. C’est seulement après avoir cacheté les deux documents et les avoir placés parmi les documents officiels qu’il s’aperçut que la tension des derniers jours avait affecté son corps. Il se sentait très las et légèrement fiévreux.
Il renvoya son secrétaire et s’étendit sur un divan, près de la fenêtre. Vingt minutes s’écoulèrent et une porte s’ouvrit doucement, si doucement que le dormeur poursuivit son somme sans le moindre tressaillement. Lilidel entra, prit la tasse qui avait contenu le thé, et se retira sur la pointe des pieds.
Une heure plus tard, environ, le profond silence qui régnait dans la pièce fut de nouveau interrompu. La porte extérieure fut ouverte d’une violente poussée. Un officier d’état-major fit irruption sur le seuil.
— Excellence, dit-il, hors d’haleine, l’envahisseur survole le camp.
Mais l’homme mince en uniforme étendu sur la couche ne bougea pas.