Le sorcier de Linn
Chapitre 3
Rien n’indiquait la présence de Clane, lorsque le Seigneur Conseiller et sa suite se présentèrent devant l’astronef. Jerrin accepta la situation avec un sourire contraint, mais un murmure de contrariété courut parmi son état-major. La tension prit fin lorsqu’un officier en uniforme de général descendit en hâte. Il s’arrêta devant Jerrin, salua, se mit au garde-à-vous et attendit la permission de parler.
— Excellence, dit l’homme d’une voix respectueuse, le Seigneur Clane me prie de vous transmettre ses excuses pour son absence. Il a été retenu par certains travaux préliminaires qu’il n’a pas eu le temps de terminer. Nous devons le prendre à sa propriété, et il se mettra à votre disposition sitôt qu’il sera à bord.
Jerrin sentit sa mauvaise humeur s’apaiser. Il n’était pas un défenseur rigoureux de l’étiquette, mais il n’était pas nécessaire de lui faire remarquer que ceux qui en violaient délibérément les règles exprimaient ainsi des desseins et des pensées inavoués, ce qui au niveau du gouvernement pouvait mener à la rébellion ouverte. Il était heureux que Clane eût choisi cette façon de lui faire connaître ses intentions. Il se conformait aux règles minima de l’étiquette.
Jerrin n’eut pas l’indélicatesse de s’informer de la nature des « travaux préliminaires » qui étaient responsables du retard. Il était persuadé qu’ils étaient purement imaginaires.
Du hublot de son appartement, il vit le sol s’éloigner de lui quelques minutes plus tard, et c’est à ce moment qu’il se sentit alarmé pour la première fois à la pensée qu’il s’était risqué à bord de ce vaisseau, sans faire appel à une grande escorte de navires chargés d’assurer sa garde. Il avait du mal à croire que son frère risquerait de déclencher une guerre civile dévastatrice et, pourtant, ce ne serait pas la première fois qu’un tel événement se produirait.
Il ne parvenait pas à se convaincre ouvertement qu’il était tombé dans un piège, et c’est pourquoi il s’abstint de faire part de ses soupçons aux officiers de sa suite.
Il commença à se sentir mieux lorsque le vaisseau amorça sa descente vers la propriété de Clane. Un peu plus tard, lorsqu’il vit son frère s’avancer à sa rencontre, à travers la prairie, son anxiété diminua encore. Il sentit sa curiosité s’éveiller en constatant que les hommes qui suivaient Clane portaient un objet métallique en forme de mangeoire, à l’intérieur duquel un objet brillant se déplaçait avec une curieuse lenteur. Il disparut de son champ de vision avant qu’il ait pu en deviner la nature. Il avait simplement remarqué qu’il ressemblait à une boule de verre.
Quelques instants plus tard, le vaisseau avait de nouveau pris l’air et un officier se présenta qui formula une demande d’audience au nom de Clane. Jerrin l’accorda à l’instant. Il était perplexe. Quelle direction prenait donc l’astronef ?
Il se leva de son fauteuil dès que Clane entra. L’appartement était idéalement disposé pour qu’un homme de haut rang pût y recevoir l’hommage de ses féaux. De l’antichambre, où se trouvait la porte d’entrée, trois marches menaient à la salle de réception. Au sommet de ces trois marches, Jerrin attendait comme sous le dais d’un trône. Les paupières rapprochées et les lèvres gonflées par une moue, il regardait son frère s’avancer vers lui.
Il avait déjà remarqué de son hublot que Clane portait comme de coutume ses vêtements du temple. Maintenant, il avait l’occasion de l’observer plus en détail. Dans le décor qui était habituellement le sien, il paraissait déjà effacé et modeste. Mais dans cette pièce, parmi ces officiers aux uniformes chamarrés d’argent, il semblait à ce point déplacé que brusquement l’aîné des deux frères ne put croire que son cadet constituait une menace pour sa carrière.
Il sentit fondre en lui la sourde hostilité qui raidissait ses muscles. Une vague de pitié et de compréhension le submergea. Il ne savait que trop bien avec quelle habileté la robe de savant dissimulait les difformités du mutant.
« Je me souviens, pensa-t-il, du temps où je faisais partie d’une bande de galopins qui s’amusaient à le dévêtir pour mieux le railler. »
Cela remontait loin, à plus de vingt ans. Mais ce souvenir lui donna un sentiment de culpabilité. Son incertitude prit fin. D’un geste d’affection impulsive, il descendit les marches et entoura de ses grands bras robustes le corps fragile de Clane.
— Cher frère, dit-il, je suis heureux de vous voir.
Il rompit son étreinte après quelques instants et recula, se sentant beaucoup mieux, moins cynique, et plus convaincu que ce petit frère délicat ne lui disputerait jamais le pouvoir.
— Pourrais-je savoir vers quel endroit nous nous dirigeons ? demanda-t-il.
Clane sourit. Son visage était plus plein qu’à leur dernière entrevue. Son apparence angélique et quelque peu efféminée commençait à céder à des traits plus virils et plus fermes. Son sourire était assuré, mais il lui donnait l’apparence d’être plus joli que beau. Il avait trente-trois ans et demeurait cependant imberbe.
— Selon les derniers renseignements que j’ai reçus, dit-il, l’étranger survole actuellement une chaîne de montagnes, à quelque deux cents kilomètres d’ici. Je voulais vous faire assister à l’attaque que je médite contre ce vaisseau.
Il fallut tout le reste de la journée pour faire pénétrer dans l’esprit du Seigneur Conseiller toute la signification de cette nouvelle.
*
A aucun moment Jerrin ne se rendit clairement compte de ce qui était en train de se passer. Il était debout sur le sol, et regardait Clane qui observait le vaisseau ennemi distant de cinq kilomètres environ et dont la forme se distinguait à peine dans le brouillard. Clane s’approcha de son frère et dit d’une voix troublée :
— Ce qui me préoccupe, c’est l’éventualité d’un échec.
Jerrin ne répondit pas.
— Si les métaux du temple ne réussissent pas à détruire l’astronef, continua Clane, il est possible qu’il riposte.
Cette allusion aux métaux divins irritait Jerrin. Ses sentiments à l’égard des temples et de la religion qu’ils enseignaient étaient ceux d’un soldat. Leurs idées étaient tout au plus, fort utiles au maintien de la discipline dans les rangs des soldats. Ce n’était pas là du cynisme de sa part. Il n’avait jamais eu le temps de penser à la religion elle-même. A présent il se sentait soumis à une sorte de pression. Il ne pouvait se libérer de la conviction que Clane et les autres considéraient comme un fait acquis que la religion avait un contenu réel. Il avait entendu de vagues rumeurs concernant les activités passées de Clane, mais dans son austère et active existence vouée à une masse immense de tâches administratives, il n’avait jamais eu le temps de vérifier les contes obscurs de magie qui venaient occasionnellement à ses oreilles. Il éprouvait un vague malaise, car il rangeait tous ces racontars, dans le rayon des superstitions populaires.
Selon toute apparence, il allait assister à une exhibition de ces pouvoirs qui étaient demeurés jusqu’à présent secrets, et il se sentait pris d’inquiétude. « Je n’aurais jamais dû, pensa-t-il, me laisser entraîner dans les rangs de ces métaphysiciens. »
Il attendait, fort embarrassé de sa personne.
Clane le considérait pensivement.
— Je vous ai demandé d’assister à cette opération, dit-il, afin d’obtenir votre appui si une attaque massive venait à se produire.
— Vous vous attendez donc à un échec ? demanda Jerrin vivement.
Clane inclina la tête.
— Je ne dispose d’autres armes que celles qui étaient en honneur aux époques les plus reculées. Et si les armes les plus puissantes issues de cette grande ère scientifique n’ont pas pu conjurer le désastre auquel nos ancêtres ont survécu de justesse, je ne vois pas comment nous pourrions faire mieux avec le bric-à-brac scientifique que nous avons pu récupérer dans leur arsenal. J’ai l’intuition, ajouta-t-il, que le vaisseau ennemi est construit à l’aide d’un matériau réfractaire à tout processus de destruction.
— Dois-je comprendre, demanda Jerrin choqué, que l’on n’entreprend cette attaque que pour mieux me convaincre de donner mon appui à une seconde ? Et que c’est sur cette seconde attaque que vous fondez tous vos espoirs ?
Clane hésita un peu, puis inclina la tête :
— Oui, dit-il.
— En quoi consiste votre second plan ? demanda Jerrin.
Clane brossa un exposé qui fit pâlir le Seigneur Conseiller.
— Vous me demandez de risquer la flotte, simplement pour vous servir de soutien ?
— A quoi d’autre pourrait-elle servir ? demanda simplement Clane.
Jerrin fut pris d’un tremblement, mais sa voix demeura calme.
— Le rôle dangereux que vous vous êtes réservé montre la gravité que vous attribuez au problème. Mais, mon cher frère, vous me demandez de mettre la sécurité de l’empire dans la balance. Si votre projet échoue, l’ennemi détruira des villes tout entières.
— Nous ne pouvons permettre au vaisseau ennemi de rentrer chez lui, dit Clane.
— Pourquoi pas ? Il me semble que ce soit la solution la plus simple. Les étrangers partiront tôt ou tard.
— Il s’est produit un événement imprévu, dit Clane d’un ton pénétré. La guerre qu’ils ont menée il y a des milliers d’années ne fut pas une victoire totale. Ils ont été repoussés et ont dû regagner leurs bases de départ sans connaître, apparemment, les dommages irréparables qu’ils avaient causés au système solaire en détruisant toutes ses cités. Si l’on permet à ce vaisseau de rentrer et de rendre compte que nous sommes pratiquement incapables de nous défendre, ils reviendront en force.
— Mais pourquoi s’attaqueraient-ils à nous ? demanda Jerrin.
— La nécessité de conquérir de nouveaux territoires.
Le visage de Jerrin s’empourpra et devant ses yeux il eut l’image des luttes sans merci qui s’étaient livrées dans la nuit des temps. Le combat implacable entre deux races totalement étrangères l’une à l’autre, dont la première s’efforçait de conquérir et la seconde de conserver un système planétaire. Cela suffit pour emporter sa conviction. Il sentit sa résolution se durcir pour faire face aux nécessités inéluctables.
— Très bien, dit-il d’une voix vibrante. Je désire assister à cette expérience. Veuillez commencer.
Le coffre de métal contenant la boule de feu animée d’un mouvement de va-et-vient fut disposé au centre de la clairière. C’était l’objet que Jerrin avait vu embarquer dans l’astronef, lors de l’escale sur la propriété de Clane. Il s’approcha pour examiner l’objet de plus près.
Sans se presser, la boule parcourait le coffre dans un sens, puis dans l’autre. Ce mouvement semblait dénué de toute signification. Jerrin abaissa la main, regardant son frère du coin de l’oeil pour voir ses réactions ; lorsqu’il vit que Clane demeurait imperturbable, il plaça, non sans hésitation, son doigt sur le trajet de la sphère brillante.
Il s’attendait à le voir repousser par une masse de métal solide.
Mais la boule absorba l’obstacle improvisé et continua son chemin. Comme si elle n’avait été qu’un simple nuage sphérique. Il ne perçut aucune sensation de substance si ténue fût-elle. Eût-il fermé les yeux, qu’il ne se serait aperçu de rien.
Surpris, Jerrin retira sa main, avec un sentiment de répugnance.
— De quoi est-ce fait ? demanda-t-il avec une nuance de dégoût.
Clane eut un sourire imperceptible.
— Ce n’est pas tout à fait la question qu’il fallait poser, dit-il.
Jerrin fut momentanément désarçonné, puis il se souvint de sa formation militaire.
— Quel est l’effet produit ?
— La sphère absorbe l’énergie disponible. Elle convertit toute matière en énergie et absorbe ensuite cette énergie.
— Elle n’a pas transformé mon doigt en énergie.
— Tant qu’elle se trouve à l’intérieur du coffre, on peut l’approcher sans danger. La quantité d’énergie qu’elle peut absorber possède probablement des limites, mais il me reste encore à les déterminer. C’est ce qui me fait espérer que l’expérience que je vais tenter contre le vaisseau ennemi m’apportera des renseignements utiles.
— Vous avez donc l’intention de vous en servir contre lui ?
Chose incroyable, il ne lui était pas venu à l’idée que l’arme en question était justement cette sphère. Déconcerté, il reporta de nouveau son regard sur la boule avec le sentiment obscur qu’il était victime de quelque farce grossière. Jerrin jeta un regard malheureux autour de lui. Un astronef cuirassé, long de plus de cinq cents mètres, flottait dans les brouillards du sud-est. A quelques pas de lui se trouvait le petit engin de sauvetage qui les avait amenés de leur propre vaisseau spatial, demeuré à une quinzaine de kilomètres de distance. L’engin ne possédait aucune arme. Il était gardé par une vingtaine d’archers et de lanciers.
Jerrin surmonta sa mauvaise humeur.
— Quand allez-vous attaquer ?
— Immédiatement !
Jerrin ouvrait la bouche pour parler, lorsqu’il remarqua que la sphère avait quitté son coffre. Il s’aperçut avec un sursaut de surprise que la boule brillante planait au-dessus de la tête de son frère.
Son éclat avait visiblement augmenté, elle dansait, vibrait et s’agitait comme un être vivant. C’était une sorte de plasma, à la fois insubstantiel et palpable. Avec la légèreté d’une plume, la boule semblait suspendue au-dessus de la tête du mutant, épousant fidèlement ses moindres mouvements.
— Observez le vaisseau ! dit Clane en tendant le bras.
Ces paroles et ce geste furent comme un signal. La « boule » s’écarta brusquement du jeune homme. Jerrin l’aperçut un instant dans le ciel, faible lueur tranchant sur la coque noire de l’immense vaisseau.
Il y eut un éclair éblouissant et l’objet fantastique reprit sa place au-dessus de la tête de Clane.
Au loin, le gigantesque vaisseau, apparemment indemne, semblait toujours retenu par des ancres invisibles.
— C’est l’échec ? demanda Jerrin déçu.
Clane lui imposa silence d’un geste spasmodique de la main.
— Attendez, dit-il. Une contre-attaque est toujours possible.
Le silence qui suivit ne se prolongea pas.
Un ruban de feu courut le long du vaisseau, s’étendant de la proue à la poupe. Un grondement de tonnerre retentit dans la forêt lointaine. Le roulement se rapprocha, gagnant en puissance. A cinq cents mètres en deçà, un éclair brillant jaillit, puis à cinq cents mètres au-delà le même phénomène se reproduisit. Jerrin nota qu’au moment précis où la flamme et le tonnerre les menaçaient la sphère lumineuse avait abandonné sa position au-dessus de la tête de son frère. Lorsqu’il leva de nouveau les yeux, elle avait repris sa place, vibrant et dansant de plus belle. Clane avait dû remarquer son regard affolé, car il dit :
— Ils n’ont pas pu nous repérer, c’est pourquoi ils ont calculé une courbe le long de laquelle ils ont frappé en pointillé. La question qui se pose est la suivante : remarqueront-ils qu’il ne s’est produit aucune explosion sur des points de départ possibles de l’attaque dont ils ont été l’objet ?
Jerrin devina que l’ennemi avait calculé une trajectoire d’une précision sans défaut et, grâce à une science tenant de la magie, avait repéré la position de ses assaillants.
Selon toute apparence, la sphère brillante avait absorbé l’énergie de la riposte.
Il attendait, les nerfs tendus à se rompre.
Cinq minutes plus tard, aucune nouvelle attaque ne s’était dessinée. Au bout de vingt minutes, Clane dit avec soulagement :
— Leur contre-attaque semble leur avoir donné satisfaction. Du moins savons-nous à présent qu’ils ne disposent d’aucun pouvoir surhumain. Partons !
Ils prirent place à bord du petit engin, glissèrent pendant quelque temps avec lenteur sous le couvert des feuillages puis, s’engageant dans une passe étroite, débouchèrent dans une vallée d’où l’on n’apercevait plus le grand vaisseau ennemi.
— J’aimerais examiner ces petits navires patrouilleurs que Raheinl vous a fait parvenir de Mars, dit Clane. Plus vite nous agirons, mieux cela vaudra. Il est possible que l’adversaire cherche à se venger.
Jerrin y avait pensé et se sentait profondément engagé. Une attaque avait été lancée et l’ennemi averti par des moyens actifs que sa présence était indésirable. La guerre était déclarée et il n’était plus question de rebrousser chemin.
— Quand comptez-vous lancer votre seconde attaque ? demanda-t-il d’un ton calme.