Le sorcier de Linn

Alfred E Van Vogt · Chapitre 24 sur 26

Pages du PDF

Le sorcier de Linn

Chapitre 24

 

Ils s’avançaient en quatre rangs de cinq unités et se posèrent sur le sol à quelque huit cents mètres de la résidence. Ils avaient atterri de telle manière que leurs sas se trouvaient du côté opposé à la propriété. Pendant un temps, le terrain fut le théâtre d’une activité intense qui échappa au regard de Clane. Il devina qu’il s’agissait d’un débarquement de troupes.

Quant à évaluer l’importance des effectifs, c’était une autre affaire. Au cours des vols dans l’espace, ces vaisseaux n’emportaient qu’un contingent de deux cents officiers et soldats. Mais sur de courtes étapes, ils pouvaient loger entre quinze cents et deux mille hommes.

Il apparut bientôt qu’une troupe nombreuse prenait part à l’expédition, car en moins d’une heure des centaines d’unités avaient pris position sur les collines et se déployaient en tirailleurs pour effectuer un mouvement enveloppant.

Clane les observait avec inquiétude sur l’écran du téléviseur prélevé sur le vaisseau des Riss. Une chose était de posséder un système de défense susceptible de volatiliser tout agresseur, mais c’était un tout autre problème que de passer aux actes.

L’obligation où il pourrait se trouver d’en venir à une telle extrémité suscita en lui une bouffée de son ancienne colère. La race méritait-elle vraiment que l’on se donne tant de peine pour assurer sa survie ? Mais, comme par le passé, sa conclusion fut positive ; il ne lui restait donc d’autre recours que de donner un avertissement à l’armée qui avait entrepris de l’investir.

Les rayons moléculaires et les résonateurs étaient réglés pour accomplir leur terrible effet de mort dans un rayon de trois kilomètres, contre tous les appareils non « protégés ». Il prit place, seul, à bord de son patrouilleur, après avoir pris soin d’emporter un haut-parleur. Il régla l’engin capturé sur les Riss de manière à lui faire suivre, de l’intérieur, le périmètre délimité par la mortelle barrière. A une centaine de mètres de distance, il n’était pas complètement à l’abri d’une flèche lancée par un archer habile, mais les parois métalliques de la machine lui assureraient une ample protection.

Les premiers rangs des assaillants ne se trouvaient guère, à présent, à plus de deux cents mètres de lui. Clane lança son premier avertissement d’une voix claire, en détachant les mots. Il délimita la ligne de mort, en donnant comme points de repère les arbres, les taillis et autres accidents de terrains qui matérialisaient le périmètre dangereux. Il conjura ceux qui se trouvaient à portée de voix de faire passer le mot d’ordre le long de la ligne de tirailleurs. Puis il conclut ce message pressant par ces mots :

— Si vous ne me croyez pas, envoyez des animaux sur la ligne et observez le résultat.

Sans attendre la réaction des hommes, il poursuivit son vol vers d’autres groupes auxquels il réitéra son avertissement. Lorsqu’il se retourna, il constata que les éléments avancés s’étaient arrêtés à une cinquantaine de mètres de la ligne de démarcation.

Satisfait du résultat, Clane atterrit et attendit les événements.

Toute activité semblait maintenant suspendue parmi les soldats ; c’est alors qu’un petit patrouilleur se posa à proximité du groupe le plus proche. Traggen en descendit, un mégaphone à la main. Il se mit en marche, mais il avait dû être prévenu de l’avertissement, car il fit halte au bout de dix mètres. Il porta le mégaphone devant ses lèvres et s’écria- :

— Le Seigneur Conseiller Calaj, qui a pris personnellement le commandement de ces troupes, vous donne l’ordre de vous rendre immédiatement et sans délai.

Détail intéressant à noter, Clane ne put découvrir, aussi loin que sa vue pouvait porter, aucun personnage dont la silhouette rappelât, même de très loin, celle du Seigneur Conseiller Calaj.

— Dites au Seigneur Conseiller Calaj que son oncle aimerait s’entretenir avec lui, répondit Clane.

— Son Excellence ne s’abaisse pas à parler à un hors-la-loi, répondit Traggen d’un ton glacial.

— Ai-je donc été proclamé hors-la-loi ? s’enquit le mutant.

Traggen hésita. Clane n’attendit pas sa réponse.

— Veuillez informer son Excellence le Seigneur Calaj qu’à moins qu’il ne consente à m’accorder une entrevue ici même, je parcourrai le périmètre en apprenant aux soldats la vérité sur sa personne.

« J’oubliais, reprit Clane après une pause, ce n’est pas là le langage diplomatique qui convient. Dites-lui plutôt que je menace de parcourir le front de ses troupes en racontant des mensonges sur sa personne. Je lui donne dix minutes pour se décider, conclut-il. Je vous conseille donc de vous hâter.

Après un moment d’hésitation, Traggen fit demi-tour et marcha vers sa machine. Elle quitta bientôt le sol et se dirigea vers un coteau distant de trois kilomètres. Clane n’attendit pas de la voir atterrir. Il parcourait le front des troupes de Calaj, s’arrêtant devant chaque groupe pour lancer une plaisanterie corsée sur sa propre personne. En analysant les raisons de la popularité de certains de ses officiers, au cours de la guerre contre les barbares, il était parvenu à la conclusion qu’aucun d’eux ne pouvait être aimé pour lui-même – le soldat moyen n’avait pas l’occasion de découvrir le véritable caractère de son supérieur.

Il fallait donc que ce fût autre chose. Il avait observé, il avait tendu l’oreille et fini par choisir une sélection de plaisanteries truculentes. En lançant opportunément l’une ou l’autre de ces bonnes histoires, il parvint à modifier l’attitude des soldats à son égard. Bientôt on lui rapporta qu’il était considéré comme un joyeux drille. Il n’en était rien, mais cela n’avait aucune importance. Cette prétendue « franche gaieté » était la clé magique qui lui ouvrait les portes de la popularité.

Vis-à-vis des civils, il fallait, bien entendu, agir d’une tout autre manière, ce que les vieux soldats finissaient parfois par oublier.

La question qui se posait était la suivante : ces hommes qui avaient guerroyé avec Jerrin sur les planètes, qui connaissaient peu ou prou de ce que le Seigneur Clane Linn avait fait contre Czinczar, et qui avaient à présent reçu mission de le capturer, riraient-ils aussi de ses gaudrioles ?

Ils rirent, comme un seul homme. Des groupes entiers se tordaient, en proie à une crise aiguë de fou rire. Quelques officiers s’efforcèrent, mais en vain, de mettre fin au scandale. Ils succombèrent sous le nombre. Au bout de dix minutes, Clane retourna à son point de départ, conscient d’avoir fait de son mieux pour mettre les hommes de son côté.

Quel avantage en tirerait-il, c’est encore ce qui restait à voir.

Mais il oublia bientôt ses préoccupations : en effet une « cavalcade » étrange et colorée venait de faire son apparition.

Venaient d’abord des escadrilles de patrouilleurs brillamment décorés. Ils effectuaient une démonstration acrobatique en vol de groupe, tel un feu d’artifice parfaitement réglé. Après une figure de ballet finale, digne des meilleurs music-halls, ils se posèrent avec une grâce extrême et prirent position directement devant Clane. L’opération fut menée avec un brio et une habileté étonnants, aussi ce n’est qu’après qu’ils se furent immobilisés que le mutant s’aperçut qu’ils formaient les différentes lettres d’un mot :

CALAJ

Puis apparut la machine la plus stupéfiante de toutes : un vaste patrouilleur à pont découvert. C’était un véritable char fleuri, décoré avec un luxe inouï. Un peu trop baroque peut-être, un peu déplacé, et beaucoup trop somptueux pour l’usage qu’on en attendait, qui était probablement d’exalter la personnalité du Seigneur Conseiller et de la mettre en valeur.

Mais Calaj avait commis une erreur de jugement, de par l’excès même de sa magnificence. Résultat : on le distinguait à peine lui-même au milieu de son prodigieux décor. Il avait fait choix d’un uniforme qui se confondait avec les fleurs. Le dolman rouge aurait fort bien pu passer pour un buisson de roses. Le pantalon rayé de bleu et de jaune rivalisait d’éclat avec une dizaine d’autres fleurs au milieu desquelles il passait à peu près inaperçu.

Il était clair que le nouveau Seigneur Conseiller avait déjà créé autour de lui un décor dangereux au sein duquel nul n’osait plus pénétrer pour lui donner des conseils.

Le monstrueux appareil se posa bientôt sur le sol sous les yeux de Clane. D’autres unités prirent place autour de lui, et bientôt Traggen s’avança, armé de son mégaphone.

— Son Excellence le Seigneur Calaj en personne vous donne l’ordre de vous rendre.

La farce devait donc se poursuivre.

— Dites à l’enfant, dans la corbeille de fleurs, que je veux lui parler, dit Clane d’une voix assez forte pour que Calaj pût l’entendre.

Comme Traggen se retournait indécis vers le char fleuri, Clane vit Calaj saisir le mégaphone. Une seconde plus tard, on entendit sa voix perçante qui donnait l’ordre aux soldats les plus proches de se porter en avant et de se saisir de Clane.

— N’ayez aucune crainte, termina fièrement Calaj. Son pouvoir est purement hypnotique, et vous n’avez pas à vous en inquiéter. J’ai préparé une cage à son intention. Enfermez-le à l’intérieur, et ramenez-le-moi.

Clane eut un bref sourire intérieur. Calaj s’était probablement justifié devant lui-même de la docilité dont il avait fait preuve lors de son entrevue avec son oncle : l’hypnose ! C’était une méthode ingénieuse pour couvrir sa faiblesse.

Clane attendit la réaction des hommes.

Les officiers et soldats du groupe manifestaient une hésitation évidente. Ils manquaient d’enthousiasme, d’élan, d’ardeur combative, pour montrer à leur commandant en chef que leur plus cher désir était de mourir en accomplissant sa volonté. Les officiers jetaient des regards éplorés vers Traggen, mais s’ils attendaient de lui un secours, ils se trompaient lourdement. Celui-ci saisit le mégaphone et s’écria d’une voix de stentor :

— Obéissez à l’ordre de votre Seigneur Conseiller, sinon il vous en cuira.

Cette phrase emporta les dernières résistances. Une douzaine de soldats, avec un officier à leur tête, s’élancèrent vers le char fleuri et en tirèrent la cage. Un patrouilleur avança et la cage fut montée à son bord. Les soldats enjambèrent la rambarde et l’appareil fonça vers Clane.

Lorsqu’il atteignit le périmètre « protégé », on vit jaillir une grande flamme. A l’endroit où se trouvait le patrouilleur, une fraction de seconde auparavant, un brouillard de cendres retombait doucement vers le sol.

— Au suivant, dit Clane implacable.

Suivit une pause puis un hurlement irrité de Calaj.

— C’est de l’hypnose, hurla-t-il à l’adresse d’un autre groupe de soldats. N’y faites pas attention, en avant et capturez-moi cet homme.

Les hommes ne bougeaient pas mais, chose curieuse, leurs officiers semblaient avoir admis l’explication de Calaj. Furieux, ils donnèrent l’ordre aux soldats de monter à bord de leurs patrouilleurs respectifs et, en bons officiers linniens, y prirent place à leur suite. Quel que fût leur aveuglement, on ne pouvait leur reprocher de manquer de courage.

Cette fois deux appareils prirent la tête de l’escadron et furent détruits de la même façon instantanée.

— Traggen, dit Clane dans le haut-parleur, profitant du silence qui avait suivi la catastrophe, les dieux de l’atome continueront à me défendre contre toutes les attaques que vous pourrez lancer. Si vous voulez épargner votre légion, efforcez-vous de convaincre son Excellence que je n’ai aucun pouvoir sur cette tragédie. Je puis simplement vous avertir que les dieux de l’atome me protégeront contre toutes ses entreprises et celles des imbéciles qui l’ont hissé au pouvoir. A bon entendeur salut !

Calaj avait dû entendre ses paroles car il hurla d’une voix perçante :

— L’armée va procéder à une attaque en masse. Nous déjouerons les manoeuvres hypnotiques de ce traître.

Cet ordre consterna Clane. Il avait espéré que ce petit imbécile comprendrait l’inutilité d’un nouvel assaut. Apparemment, c’était encore trop lui demander. A présent, il lui appartenait de faire un choix entre Calaj et l’armée. S’il était acculé à une pareille extrémité, la mort du jeune nigaud pourrait avoir des conséquences imprévisibles. Elle pourrait retarder considérablement l’exécution du programme qu’il s’était tracé pour parvenir au pouvoir.

Il ne lui restait plus qu’une seule ressource.

Il s’installa devant les commandes de l’arme, à bord du patrouilleur des Riss. Il manipula l’appareil de pointage avec une dextérité née d’une longue habitude.

Un trait de flammes bleues fit grésiller les herbes près du char somptueusement fleuri de Calaj. Aussitôt elles prirent feu. De son poste d’observation Clane avait l’impression que le sol avait fondu.

Calaj se leva du siège qu’il occupait dans le char fleuri et s’approcha nonchalamment de la rambarde.

Il regarda les flammes et porta son mégaphone à ses lèvres.

— Il suffit de les regarder pour qu’elles disparaissent, dit-il. (Sa voix s’enfla.) Sus au Traître !

Splendide rodomontade ! Du plus profond de la confusion qui régnait en son sein, le gamin avait puisé cette confiance apparente dont nul chef ne peut se passer qui espère garder son autorité sur une armée en campagne.

Clane visa avec le plus grand soin. Le flanc du patrouilleur placé en face de Calaj fut aussitôt envahi par des flammes dévorantes. La chaleur devait être terrible, car les deux pilotes jaillirent comme des diables de leur boîte et piquèrent, la tête la première, par-dessus la proue de l’appareil. Leurs vêtements fumaient.

Calaj se contracta mais ne bougea pas immédiatement. Clane était déçu. Son espoir de résoudre facilement la crise commençait à s’estomper ; d’autre part la bravoure du Seigneur Conseiller faisait son effet. Si Calaj venait à périr en ce moment, on pourrait considérer qu’il était mort en héros.

Clane hésita. Le pas suivant devait être décisif. S’il faisait une erreur de quelques dizaines de centimètres dans son pointage, Calaj succomberait ou serait mortellement blessé.

Le mutant parla dans le microphone.

— Calaj, croyez-moi, je vous en conjure, il ne s’agit pas ici d’hypnose. Renoncez à toute nouvelle tentative avant d’avoir mûrement réfléchi à la situation.

Cette suggestion tomba à point nommé : le feu s’étendait. La plupart des fleurs qui ornaient la poupe et les flancs étaient en feu et les flammes s’étaient communiquées au pont de bois. Un tourbillon de fumée, qui exhalait sans doute quelque chaleur, enveloppa Calaj car il battit en retraite de quelques dizaines de centimètres et se mit à tousser exactement comme tout mortel qui vient de respirer de la fumée au lieu d’air.

Il commit à ce moment l’erreur de placer un mouchoir devant sa bouche. Et cette manoeuvre le convainquit sans doute qu’il ne pouvait poursuivre davantage son « bluff ».

Avec une dignité surprenante il se laissa glisser du char fleuri et d’un geste arrogant intima l’ordre à Traggen de s’approcher.

Il s’ensuivit une brève palabre, après quoi Calaj prit place à bord de l’un des patrouilleurs brillamment coloriés qui lui avaient servi d’escorte. La machine prit son vol et se dirigea vers la lointaine rangée d’astronefs. Traggen convoqua les commandants des groupes de soldats voisins. De nouvelles palabres s’ensuivirent, après quoi les officiers rejoignirent leurs unités.

L’armée commença de battre en retraite. Au bout d’une heure environ il ne restait plus personne en vue. Un peu avant le crépuscule, le premier astronef s’éleva majestueusement dans les airs. Les autres suivirent un à un. Dans l’obscurité commençante il fut difficile de savoir à quel moment précis le dernier vaisseau avait pris le départ. Mais une seule chose semblait claire. La bataille était terminée.

Clane avait cru pouvoir penser que le problème de Calaj et de Lilidel était également résolu. Mais un désastre l’attendait à son retour dans sa résidence. On venait d’apporter une civière dans le patio.

Il portait le cadavre de Madelina.