Le sorcier de Linn

Alfred E Van Vogt · Chapitre 15 sur 26

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Le sorcier de Linn

Chapitre 15

 

C’est Marden qui ouvrit la porte. Il paraissait parfaitement à son aise et naturel ; sa bienveillance n’était pas douteuse car il n’hésita pas. Il sourit et, sur le ton d’une amicale raillerie :

— Ah ! voici l’homme qui ne travaille pas ! Entrez !

Il avait parlé avec un soupçon de condescendance dont Clane n’eut garde de s’offenser. Il s’immobilisa au milieu de la pièce et jeta un regard autour de lui. Une femme était présente lorsqu’il avait jeté un coup d’oeil à travers la fenêtre. A présent, il n’en restait plus aucune trace.

— Lorsque ma femme vous a entendu frapper, elle est partie en visite, lui dit la voix de Marden derrière lui.

Clane se retourna.

— Elle savait donc que c’était moi ? demanda-t-il.

— Naturellement, dit Marden. Comme de juste, ajouta-t-il, elle vous a vu à la fenêtre.

Les mots étaient prononcés avec simplicité, mais leur franchise avait une résonance dévastatrice. Clane se représenta un instant comme les villageois devaient le voir : un mince et sacerdotal fureteur qui rôdait autour de leurs maisons au coeur de la nuit, et qui posait des questions idiotes.

Ce n’était pas un tableau bien agréable, et il estima qu’il ne pouvait mieux faire que de répondre par une égale franchise.

— Marden, dit-il, votre peuple nous intrigue. Puis-je m’asseoir et vous parler à coeur ouvert ?

Marden lui indiqua silencieusement une chaise. Clane s’y laissa tomber les sourcils froncés, mettant de l’ordre dans ses idées.

— Nous venons de la Terre, dit-il enfin, la planète qui fut le berceau de la race humaine, votre peuple y compris.

Marden le regarda. Son expression était polie. Il semblait dire : Puisque vous le dites, il doit en être ainsi. Mais naturellement, je n’en crois pas un mot.

— Le croyez-vous ? demanda Clane d’un ton égal.

— Nul ne se souvient d’une telle parenté, dit Marden en souriant, mais après tout c’est bien possible.

— Possédez-vous une histoire écrite ?

Le villageois hésita :

— Elle remonte à trois cents ans environ. Au-delà, c’est le noir.

— Nous sommes tous deux des êtres humains, dit Clane, nous parlons le même langage. Cela semble logique, n’est-ce pas ?

— Oh ! le langage... dit en riant Marden.

Clane le contempla intrigué. Il s’aperçut que le villageois n’acceptait aucune idée abstraite si elle ne cadrait pas avec ses propres concepts.

— Cette manière que vous avez de vous transporter, vous et vos marchandises, d’Outland à Inland, et partout ailleurs sur la planète... la possédez-vous depuis toujours ?

— Mais bien entendu. C’est la méthode la plus pratique.

— Comment vous y prenez-vous ?

— Eh bien, nous... (Marden s’interrompit et un curieux embarras se peignit sur son visage. Il termina faiblement)... nous le faisons.

C’était bien ce que Clane avait pensé.

— Marden, dit-il, moi j’en suis incapable, mais j’aimerais bien y parvenir. Pourriez-vous m’expliquer simplement le procédé ?

L’homme secoua la tête.

— Ce n’est pas une chose qu’on puisse expliquer. On le fait et c’est tout.

— Mais quand avez-vous appris ? Quel âge aviez-vous lorsque vous l’avez fait pour la première fois ?

— Aux environs de neuf ans.

— Pourquoi ne pouviez-vous le faire avant ?

— J’étais trop jeune. Je n’avais pas eu le temps d’apprendre.

— Qui vous a enseigné cette méthode ?

— Mes parents.

— Comment vous ont-ils donné cet enseignement ?

— Il est difficile d’appeler cela un enseignement. (Marden avait un air malheureux.) Je me suis contenté de les imiter. En réalité c’est très simple.

Clane ne pouvait en douter, puisqu’ils le faisaient tous, sans y penser. Il observa anxieusement son interlocuteur et s’aperçut qu’il l’avait poussé dans ses derniers retranchements, bien que la chose ne fût guère apparente à la surface. Jamais de pareilles idées n’étaient venues à l’esprit de Marden et elles lui étaient rien moins qu’agréables.

Aussitôt Clane changea de conversation. Il lui restait encore à poser une question autrement essentielle, une question qui était à la base de toute la situation.

— Marden, dit-il, pour quelle raison les Riss ne s’emparent-ils pas des planètes Outland et Inland ?

Il lui décrivit l’attaque que les Riss avaient lancée sur la Terre, les bombes atomiques, le refus de communiquer et le danger qui planait sur leur avenir. Tout en parlant, il observait les réactions du villageois et sa déception était grande de constater que l’homme était incapable de se former une vue d’ensemble sur la situation.

Une pensée soudaine traversa son esprit. Supposons que cette population avait trouvé le moyen de conjurer la menace présentée par les Riss. Supposons que sur cette planète sereine se trouvait tout ce dont les hommes de la Terre avaient besoin pour gagner leur guerre.

Et que ces moyens, ils ne pourraient se les procurer parce que...

— Les Riss ne nous causent aucun ennui, dit Marden. Pourquoi le feraient-ils ?

— Il doit bien y avoir une raison, dit Clane. (Il poursuivit d’un ton pressant.) C’est important, même à votre point de vue. Quelque chose les retient. Mais vous ne serez jamais en sécurité avant de savoir de quoi il s’agit.

Marden haussa les épaules. Il arborait l’expression ennuyée d’un homme qui avait adopté une conclusion qui ne cadrait pas avec ses propres idées.

— Vous n’êtes pas très intelligents, vous autres, gens de la Terre. Jamais je n’ai vu poser des questions aussi stupides.

C’est à ce moment que le colloque prit réellement fin. Clane demeura encore de longues minutes mais Marden avait cessé de le prendre au sérieux. Ses réponses étaient polies mais fort peu compromettantes.

Oui, ils commerçaient avec les Riss. Quoi de plus naturel ? Les planètes jumelles leur vendaient leurs surplus alimentaires, et en échange ils choisissaient ce qui leur plaisait à bord du vaisseau Riss. Ceux-ci ne pouvaient d’ailleurs leur offrir grand-chose que les villageois des deux planètes ne possèdent déjà. Mais il y avait toujours quelque chose. Des babioles de ce genre.

Il se leva et apporta à Clane un ornement en plastique moulé à la machine, représentant un animal. C’était un article de bazar qui valait à peine quelques sesterces. Clane examinait l’objet avec stupéfaction. Comment imaginer deux planètes qui cédaient leurs surplus alimentaires à des monstres, en échange de colifichets dérisoires ! Cela n’expliquait pas pourquoi les Riss n’avaient pas fait main basse sur les richesses des deux planètes, mais, pour la première fois, il comprenait le mépris que les étrangers devaient éprouver pour les humains.

Il prit enfin congé, persuadé qu’il s’était complètement perdu de réputation auprès de Marden et que la prochaine fois il devrait s’adresser à un autre souffre-douleur.

Il appela Czinczar par radio, et lui demanda de venir le rejoindre à terre. En dépit de sa hâte, il conseilla prudemment au barbare d’attendre le crépuscule du lendemain.

Clane dormit mieux au cours de la nuit, mais dès l’aube il était éveillé. Il passa la journée sur la chaise pliante, analysant la situation et les possibilités qu’elle lui offrait. Ce fut l’un des jours les plus longs de sa vie.

Czinczar se posa sur le sol peu de temps avant le crépuscule. Il avait amené deux de ses secrétaires et il écouta en silence le compte rendu de Clane. Le mutant était absorbé, et plusieurs minutes se passèrent avant qu’il ne remarquât l’expression sardonique du barbare.

— Excellence, dit Czinczar, suggérez-vous que nous mystifiions cet Outlandais ?

— Il s’agit de tenir compte de certaines choses qui se sont déjà produites, dit Clane, toujours absorbé par ses projets, et le caractère simple de Mard...

— Exactement, dit Czinczar, j’approuve votre analyse, je crois que l’idée est excellente.

Clane secoua la tête, rejetant l’éloge cyniquement outré du barbare. Mais il était lui-même pris au dépourvu.

Depuis près de vingt-quatre heures, il avait médité les détails de cette entrevue. Et à présent, il venait de s’apercevoir qu’il revenait à ses anciens procédés de dissimulation. Il y avait de la ruse dans le projet qu’il méditait, basé sur la difficulté de communiquer avec ces Outlandais, mais aussi sur la conviction qu’il n’y avait pas de temps à perdre.

— Mettons-nous en route, proposa Czinczar.

Silencieusement, Clane montra la voie. Il avait failli à l’idéal qu’il estimait indispensable pour obtenir le succès final, mais il se refusait à en éprouver de la honte. D’autre part, il avait l’excuse d’évoluer dans un nouvel environnement.

Il veillerait à ce que cela ne se renouvelle pas à l’avenir.

Marden les accueillit fort civilement. Ses yeux s’arrondirent un peu lorsqu’il entendit la merveilleuse voix d’or de Czinczar, et par la suite il ne cessa de boire ses paroles avec un profond respect. Cette circonstance n’avait rien qui pût étonner Clane. Il avait souffert de sa chétive stature sur Terre et de la nécessité où il se trouvait, de par ses difformités, de porter l’ample robe réservée aux prêtres des dieux de l’atome. Toute la force dont il disposait se concentrait dans son intellect et cette particularité n’était pas de nature à impressionner les tiers, du moins au premier abord. C’est seulement à la longue que l’on prenait conscience de sa supériorité intellectuelle.

Marden ne laissa pas entendre une seule fois, tout au long de la matinée, que l’homme qui l’interrogeait lui posait des questions stupides.

Czinczar commença par faire l’éloge des deux planètes et de leurs habitants. Il appela Outland et Inland des séjours paradisiaques. Il prôna leur système économique. La population était merveilleuse, la plus civilisée de toutes celles qu’il avait connues jusqu’à présent. Ici, on faisait les choses comme elles devaient être faites. Ici, la vie était conforme aux rêves les plus ambitieux des hommes. Ici, on trouvait l’intelligence portée au plus haut degré de la sagesse.

Clane écoutait mélancoliquement. Il devait avouer que c’était là du travail bien fait. Czinczar s’adressait au villageois ‘comme s’il était lui-même le plus primitif des sauvages. Apparemment, son interlocuteur ne mettait pas ses paroles en doute, et buvait chacune d’elles avec tous les signes extérieurs du plus complet ravissement.

— Nous nous jetons à vos pieds, dit Czinczar, comme des enfants, respectueux, avides d’apprendre et d’entreprendre la lente ascension qui nous mènera sur les hauteurs où les populations des planètes jumelles vivent en glorieuse harmonie. Peut-être notre vie tout entière ne suffira pas pour atteindre ce but suprême. Mais nous espérons que nos enfants seront admis à partager la perfection que les vôtres ont reçue en partage.

« Peut-être vous plaira-t-il de nous consacrer une partie de votre soirée pour nous donner un aperçu de vos croyances, de vos pensées et de vos espoirs.

C’est ainsi que nous aimerions savoir si vous possédez un emblème national, un écu à vos armes ?

Il s’interrompit pour s’asseoir sur le sol et fit signe à ses deux secrétaires ainsi qu’à Clane d’imiter son exemple. Ce geste n’était pas prémédité, mais Clane obéit promptement.

— Tandis que vous vous reposez sur votre siège, Marden, nous voici à vos pieds, prêts à recueillir vos paroles avec le plus grand respect.

Marden prit place sur son fauteuil. Il s’agita avec un certain embarras comme s’il venait de prendre une décision soudaine et se renversa parmi les coussins. Ce rôle de demi-dieu dont il se voyait affublé à brûle-pourpoint ne laissait pas de lui causer une certaine gêne, mais il était néanmoins évident qu’il l’estimait justifié.

— Je n’y avais jamais pensé auparavant, dit-il, mais c’est la vérité, je le vois maintenant. Par contre, ajouta-t-il, je ne vois pas très bien ce que vous entendez par emblème national. Je crois en deviner vaguement la signification, mais...

— Avez-vous des saisons ? demanda Czinczar.

— Oui.

— Y a-t-il des époques où les arbres et les plantes fleurissent, et d’autres où les feuilles tombent ?

— Cela arrive pour certaines espèces.

— Avez-vous une saison des pluies ?

— Oui.

— Comment l’appelez-vous ?

— L’hiver.

— Célébrez-vous l’avènement des pluies ?

La compréhension illumina le visage de Marden.

— Oh ! non, la fin, pas le commencement. L’apparition de la première chlorodelle sur l’une ou l’autre des planètes. A ce moment ont lieu des danses et des festivités.

Czinczar inclina la tête.

— S’agit-il là d’une coutume ancienne ou récente ? Toutes ces questions peuvent vous paraître oiseuses, mais nous désirons avant tout comprendre l’esprit de votre existence idyllique.

— C’est une très vieille coutume, dit Marden.

Il haussa les épaules d’un air de regret.

— Mais nous n’avons rien qui ressemble à ce symbole national dont vous parliez.

La soirée s’écoulait, mais Marden n’avait nullement l’impression de répondre à un interrogatoire. Il considérait les coutumes en question comme un fait acquis. A ses yeux, il ne s’agissait pas de symboles. C’est ainsi que les choses se passaient et voilà tout. Elles constituaient des vérités d’évidence, comme le jour ou la nuit. L’idée que d’autres peuples puissent pratiquer des coutumes différentes n’effleurait même pas son esprit.

C’est ainsi que fut établi sans aucune espèce de doute que le symbole outlandais et inlandais de l’existence était la fleur rose au parfum chloré, la chlorodelle. Que chaque année les populations rendaient visite aux cavernes souterraines. Qu’ils plaçaient une petite boîte carrée sur leur table, lorsqu’ils mangeaient, et qu’ils y frappaient quelques coups lorsqu’ils n’avaient pas grand appétit. Qu’ils avaient, de tout temps, vendu leurs surplus alimentaires aux Riss.

Un point fut mis en évidence qui sembla particulièrement intéressant. Marden avoua l’existence de vieilles cités enfouies. Plutôt des mines de cités. Il y avait bien des années qu’un objet de quelque importance n’y avait été découvert.

Czinczar traita prudemment de ce sujet pendant quelque temps et jeta un regard interrogateur à l’adresse de Clane. Cela aussi faisait partie de la tactique précédemment adoptée. Clane inclina la tête.

Le chef barbare se leva et s’inclina devant le villageois.

— O noble fils d’Outland, nous avons une grande faveur à vous demander. Consentiriez-vous à nous transporter par votre merveilleuse méthode vers telle cité de cette planète, située dans l’hémisphère éclairée par le soleil ?

— A présent ? demanda Marden.

Sa voix ne marquait ni étonnement ni réticence.

— Il ne sera pas nécessaire d’y demeurer bien longtemps. Le temps d’y jeter un coup d’oeil.

Marden se leva à son tour. Il fronçait pensivement les sourcils.

— Laissez-moi réfléchir... Quelle cité ? Oh ! j’y suis... à l’endroit où se trouve le vaisseau !

Clane se sentait tendu, nerveux...

Et puis...

Après coup, il s’efforça d’analyser ce qui s’était produit. Il avait perçu un éclair, une sorte de sphère lumineuse. Mais l’impression avait été si rapide qu’il ne pouvait se fier au témoignage de ses yeux. Soudain, il s’était trouvé environné de la splendeur du jour. Au-dessus de sa tête rayonnait le soleil bleu des planètes jumelles.

Ils étaient debout, au milieu d’une solitude désertique hérissée de pierres brisées et de ferrailles tordues. Aussi loin que s’étendait la vue, on n’apercevait que taillis et végétation forestière. Tandis que Clane montait la garde – c’était le rôle subalterne qu’il avait accepté de jouer vis-à-vis de Czinczar – celui-ci s’approcha d’une série de piliers en béton et poussa de sa botte une épaisse pièce de bois qui gisait sur le sol.

La dure semelle fit entendre un son creux dans le silence. Mais le bois ne remua pas d’un pouce. Il était solidement enfoncé dans le sol.

Le chef barbare revint vers Marden :

— A-t-on récemment pratiqué des fouilles dans l’une ou l’autre de ces cités ?

Marden leva un visage surpris.

— Qui aurait l’idée de creuser dans un tel éboulis ?

— Bien entendu, se hâta de répondre Czinczar.

Il semblait sur le point d’ajouter quelque chose, puis soudain il se raidit curieusement. Il renversa la tête en arrière. Clane suivit la direction de son regard et, à sa grande surprise, il aperçut l’Etoile Solaire au-dessus de sa tête.

Une fraction de seconde, il crut avoir reconnu son propre vaisseau.

Puis la vérité se fit jour dans son esprit.

— Les Riss ! dit-il.

— En effet, dit Marden paisiblement, j’ai pensé que vous aimeriez le voir, c’est pourquoi je vous ai amenés sur l’emplacement de cette cité. Les Riss ont manifesté beaucoup d’intérêt lorsque nous leur avons appris que vous étiez ici, à bord d’un vaisseau identique au leur. Ils ont décidé de venir au-dessus d’Outland pour se rendre compte. A votre attitude, j’ai cru comprendre que vous seriez heureux d’apercevoir les premiers leur vaisseau.

Clane demeura déconcerté l’espace d’un instant. Czinczar fut le premier à prendre la parole. Il se tourna calmement vers l’Outlandais.

— Vous avez raison de penser que ces ruines ne présentent aucun intérêt, dit-il. Rentrons à votre maison.

Clane jeta un dernier regard sur le croiseur de bataille des Riss. Il le vit disparaître dans le brouillard au-dessus de l’horizon, en direction de l’est.

Il présuma qu’il se dirigeait tout droit vers l’Etoile Solaire.