Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 12 sur 28

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Les contes interdits : Krampus

Chapitre 8

 

 

La panique se propage dans l’accueil à une vitesse ahurissante. Des

hurlements de terreur se succèdent et s’entremêlent, alors que les corps

mutilés commencent à voler. Les civils, qui jusque-là s’ennuyaient à mourir

sur leurs sièges, se ruent en une seule masse sur les portes gelées donnant

accès au stationnement.

Pendant que la chose ouvre à deux mains l’abdomen du second gardien

à la prendre en cible avec son pistolet Taser, Alex se dégage de l’emprise de

Christine et se fraye un chemin parmi la cohue à la recherche de son frère et

de sa sœur tout en criant leurs noms. Il se fait solidement bousculer à

quelques reprises, mais il parvient à garder son équilibre malgré que ses

poignets soient toujours menottés derrière son dos. Il ne met que peu de

temps à localiser Geneviève et Nicolas au beau milieu de l’attroupement de

visiteurs, leurs poings serrés frappant de toutes leurs forces contre l’une des

fenêtres.

— Ça sert à rien de taper dans la fenêtre, y faut qu’on se pousse, leur

ordonne-t-il.

Mais ses directives se perdent dans le tumulte, même en approchant son

visage autant que possible des leurs. Le cadavre du gardien éventré vient

alors s’écraser violemment dans la fenêtre, qu’il macule du peu de sang

qu’il contient toujours. Le niveau d’affolement dans la salle décuple

aussitôt.

Alex sent une main lui agripper l’épaule. Christine l’a rejoint. Elle

parvient à intercepter Nicolas qui s’apprêtait à fuir dans la direction opposée. Dès qu’il est maîtrisé, Geneviève cesse de marteler la vitre et

remarque la présence de la gardienne aux côtés de son aîné.

— ALEX ! FAIS QUELQUE CHOSE ! SORS-NOUS D’ICI ! le

conjure-t-elle, le visage rougi d’avoir trop crié.

— Faut se mettre à l’abri pour commencer, explique Alex d’un calme

inébranlable. Par ici.

À toute vitesse, il dirige le groupe jusqu’au détecteur de métal, derrière

lequel ils s’accroupissent.

— Détache mes menottes, Melançon. J’vais avoir besoin de mes deux

mains si j’veux être capable de nous sortir de là.

— Ici, t’es un détenu, mon chum ; c’est moi qui est responsable de vous

autres, argumente Christine en fouillant dans son trousseau.

— Tu connais mieux la place que moi, pis je connais plus la chose que

toi. On va commencer par décrisser d’ici pis on en reparlera quand on sera

en lieu sûr.

Alex est rapidement libéré des bracelets métalliques. Christine et lui

lèvent discrètement la tête et analysent la situation. À quatre ou cinq mètres

d’eux, la créature abandonne les corps sans vie de ses récentes victimes et

se dirige d’un pas lent vers une nouvelle proie potentielle.

Pétrifié par la peur, ses membres tremblant comme s’il souffrait

d’hypothermie, l’agent correctionnel Guy Vachon regarde le monstre cornu

s’approcher de lui en faisant tournoyer sa langue visqueuse hors de sa

bouche. Ses pantalons s’imbibent et se tachent de l’urine relâchée par sa

vessie.

— Vachon !

Christine se redresse pour lui venir en aide, toutefois Alex la retient et la

ramène vers lui. Il remue la tête et la fixe avec apathie. Non seulement

n’arriverait-elle pas à temps pour sauver son collègue, mais en se révélant,

elle dévoilerait leur position au monstre. Sa nouvelle alliée lui fait signe

qu’elle comprend.

Mais une surprise de taille les attend lorsqu’au second coup d’œil, ils

constatent que la terrifiante créature contourne Vachon sans lui prêter la

moindre attention et continue plutôt son chemin en direction de l’habitacle

vitré de l’accueil, là où tous les jeunes délinquants retrouvés durant la panne

ont été confinés. Personne, depuis l’apparition bouleversante de la chose,

n’a cru bon de déverrouiller la porte du bureau à cloison pour leur permettre

de fuir.

Personne…

Jusqu’à ce que le monstre n’arrache celle-ci à ses gonds, avec la seule

force de ses bras.

À l’intérieur du cubicule, l’hystérie qui règne force les adolescents

devenus déments à se hisser au sommet de la masse humaine qu’ils

forment, au fur et à mesure que les plus hargneux piétinent ceux qui sont

trop sous le choc pour se mouvoir. L’espace est restreint, mais les griffes du

monstre n’ont pas besoin d’un élan prononcé pour accomplir leur besogne.

L’intérieur des baies vitrées se retrouve rapidement peinturé de giclées de

sang et de lambeaux de chair.

— C’est le temps, souffle Alex avant de se faufiler entre les deux longs

panneaux du détecteur.

Une fois de l’autre côté, toujours sur ses genoux, il encourage

Geneviève à le suivre à l’aide de rapides mouvements du bras. Beaucoup

moins téméraire que lui et toujours en état de panique, sa jeune sœur lui

emboîte le pas avec hésitation. Elle s’arrête même à mi-chemin pour fondre

en larmes, avant de finalement reprendre sur elle grâce aux encouragements

d’Alex. À sa suite, Nicolas connaît un parcours similaire, sans toutefois

s’immobiliser. Vient alors le tour de Christine, dont la principale

préoccupation pour l’instant est d’aller rejoindre Vachon et de l’amener de

force avec eux.

C’est peut-être un trou d’cul, mais c’est quand même un collèg…

Ses poumons cessent subitement d’inspirer dès l’instant où l’alarme du

détecteur de métal s’active. Elle se rappelle alors que la curieuse panne n’a

affecté que les communications, et que tout le matériel électrique

fonctionne toujours. Ce ne sont certes pas les objets métalliques sur elle qui

manquent.

— Fuck ! FUCK !

Loin d’être aussi bruyante que l’alarme d’urgence de la place, celle du

détecteur arrive à peine à s’élever au-dessus de l’agitation qui règne dans la

pièce. Pourtant, le son qu’elle émet semble se frayer un chemin jusqu’aux

oreilles de la bête, qui émerge aussitôt du bureau à cloison, ses yeux

enflammés sondant la pièce à la recherche du fuyard.

Dès qu’elle a traversé, Christine remarque deux choses : premièrement,

Alex ne l’a pas attendue et a presque déjà atteint le fond de la salle.

Deuxièmement, le monstre, plutôt que de se lancer à la poursuite des trois

adolescents, les suit du regard avec attention. Comme s’il mémorisait leur

apparence ainsi que le chemin qu’ils s’apprêtent à emprunter. Sans doute

pour les traquer à nouveau une fois qu’il aura massacré tous ceux encore en

vie dans la salle.

Pas question que je reste ici pour m’en assurer…, songe Christine.

La gardienne se lance immédiatement sur les traces d’Alex. Pendant

qu’elle traverse la seconde moitié de la salle, elle sent le regard de la chose

posé sur sa personne. Elle devine qu’elle est en train de lui aménager un

petit espace personnel dans l’un des tiroirs de sa mémoire.

Alex n’est plus qu’à quelques enjambées du couloir que sa famille a

emprunté plus tôt à leur arrivée, juste après leur fouille. C’est alors qu’il

entend une voix familière l’interpeller. Celle de sa mère.

— ALEX !

Alex freine sa course. Il aperçoit Carole dans le cadrage de la porte par

où il est entré plus tôt, juste avant de se faire maîtriser. Jacques est avec

elle, tout comme Bolduc et la directrice.

— MAMAN ! s’écrient Nicolas et Geneviève.

Cependant, pour Alex, le désir de survivre est beaucoup plus grand que

celui d’aller enlacer ses parents. Il détale à nouveau et doit cette fois user

d’un peu plus de fermeté pour forcer Geneviève et Nicolas à les suivre.

— Come on, on a pas le temps.

D’où ils se situent, les quatre nouveaux arrivants sont aux premières

loges pour assister au carnage qui se déroule dans la salle d’accueil. Ils

n’ont besoin d’aucun argument pour emboîter le pas à Alex.

— Pourquoi vous avez pas sacré votre camp ? s’énerve Bolduc, à

l’arrière du peloton. Vous étiez rendus à la sortie !

— Gros couillon, tu penses vraiment que c’est pas la première chose

qu’on a essayé de faire ? Les portes sont gelées. Toutes les fenêtres aussi.

La chose nous a enfermés ici.

Bolduc ne répond rien. Alex comprend que durant leur détour, ses

parents et lui ont dû se frapper le nez contre quelques-unes de ces portes

coincées dans la glace.

— On fait quoi, d’abord ? demande Christine. On tourne en rond

comme des souris dans un labyrinthe sans sortie jusqu’à tant qu’on se fasse

dépecer ?

— Ça, c’est son plan à lui, rétorque Alex. Les balles de fusil font juste

le ralentir ; le jouet à cinq volts pis le bâton de Popsicle de Bolduc vont

nous servir à fuck all. Faut trouver une façon de se pousser d’ici. C’est notre

seule chance.

— Pis comment t’espères qu’on sorte d’ici sans passer par une porte ou

une fenêtre ? demande Bolduc. J’ai pu de poudre de cheminette sur moi !

— Y’a deux mois de ça, Mélissa Francoeur s’est évadée d’ici en

grimpant sur le toit pis en utilisant des draps noués pour redescendre.

D’après c’qu’on a entendu, elle aurait réussi sans jamais franchir la porte

qui mène en haut, pis qui est gardée en permanence. Soit elle a creusé, soit

elle a trouvé une autre façon. Personne n’a jamais su.

— On a jamais trouvé par où elle est passée, confirme Christine. Tu

penses que la chose a gelé les portes pis les fenêtres, mais qu’elle

connaîtrait peut-être pas l’existence de ce passage ? Ouin… Ça vaudrait la

peine d’essayer !

— Dans ce cas-là, le mieux serait de passer par l’aile des filles, précise

Bolduc. Ça va être beaucoup plus facile d’accéder au toit, pis on va pouvoir

ramasser des draps en passant devant les cellules.

Christine approuve.

Durant les secondes qui suivent, alors que personne ne parle, Bolduc

détecte des bruits de pas derrière eux. Un rapide coup d’œil lui confirme

que, contre toute attente, deux jeunes filles ont réussi à fuir le massacre de

l’accueil et à les rattraper.

À l’avant du groupe, Christine est parvenue à rejoindre Alex et même à

passer devant lui.

— C’est par ici, annonce-t-elle aux autres en prenant à gauche.

Jacques et Carole reconnaissent le couloir qu’a emprunté le dénommé

Jocelyn pour aller voir sa fille, plus tôt dans la journée, à leur arrivée au

centre.

Au grand soulagement de tous, les portes électromagnétiques qu’ils

croisent en chemin cèdent à la carte d’accès de Christine et s’ouvrent.

Durant leur progression, l’agente correctionnelle remarque la présence de

glace sur la totalité des autres portes devant lesquelles tous passent sans

s’arrêter. Comme si on avait tracé pour eux ce trajet d’avance. Réflexion

qu’elle préfère garder pour elle pour le moment.

— C’est là, juste au fond !

Christine leur pointe une porte massive. Alex, qui met les pieds dans

cette partie du centre pour la première fois, constate qu’il s’agit d’un

modèle identique à celui donnant accès aux cellules des garçons.

De l’autre côté de l’épais vitrail, des visages s’illuminent et s’animent

dès l’instant où ils aperçoivent le groupe s’approcher. Des coups sourds dans la porte retentissent et des voix étouffées s’élèvent. Les têtes

agglutinées dans la vitre empêchent de recenser le nombre de personnes –

 de toute évidence coincées – se trouvant de l’autre côté.

— On dirait que notre gang va encore s’agrandir, commente Christine

en introduisant sa carte magnétique dans le lecteur.

La lumière verte s’allume, mais la porte refuse de bouger.

— On dirait que non, finalement.

— Ta gueule, Bolduc ! Rends-toi donc utile, pour faire changement !

Aide-moi à pousser la porte !

— Elle bougera pas plus que les autres, Melançon, même si on était

cinquante à pousser dessus, s’interpose Alex. Ça serait gaspiller du temps

qu’on pourrait utiliser pour trouver un autre chemin. J’ai pas le goût d’me

retrouver dans un cul-d’sac quand le Bonhomme Sept Heures va nous

arriver dans le dos.

— OK, pis on fait ça comment ? Les portes qu’on a croisées en chemin

sont toutes gelées comme elle.

Alex retrousse subtilement le coin de ses lèvres.

— Pas toutes, non.

Avant que Christine n’ait le temps de répondre, Alex revient sur ses pas

et oblige le reste du groupe à le suivre. Craignant de se retrouver face au

monstre qui les poursuit, tous hésitent d’abord, mais finissent par

obtempérer. Leur inquiétude n’est que de courte durée, puisqu’il ne leur faut

courir qu’une dizaine de secondes pour atteindre leur objectif. Le jeune

détenu s’arrête et leur désigne la porte en question.

— C’est un local d’entretien, crétin ! fulmine madame St-Laurent. Ça

mène nulle part !

— J’va t’en faire, moi, des « crétin », s’énerve Jacques en approchant

son gros visage barbu de celui de la directrice.

La tension monte d’un cran, mais Julie ne se laisse pas si facilement

intimider.

— C’est hors de question que je meure parce que votre fils cherche à

attirer l’attention !

— De toute façon, la porte est gelée aussi, remarque Christine.

— Peut-être…, répond Alex en agrippant la poignée qu’il fait ensuite

tourner.

Une faible poussée suffit à ouvrir entièrement la porte.

— Ou, peut-être pas.

Derrière Alex, tout le monde écarquille les yeux, stupéfait.

— Attends… mais…

— Quoi ? Que… Comment t’as fait pour l’ouvrir ?

Mais Alex n’écoute ni Christine ni son beau-père, préférant s’attarder à

ce que recèle la fameuse pièce, qu’il se hâte de détailler dès qu’il en allume

les néons.

Plus spacieuse qu’un placard à balais conventionnel, elle renferme deux

étagères, appuyées contre le mur du fond et de gauche. Toutes deux

contiennent une dizaine de bouteilles de produits nettoyants, des torchons,

des rouleaux de papier à main, des tampons à récurer et plusieurs boîtes de

carton. Malgré la quantité d’articles d’entretien ménager, deux items parmi

le lot retiennent particulièrement son attention.

Le premier est évident pour tous.

— Mais veux-tu ben m’dire c’qui s’passe ici ? s’interroge Jacques en

s’approchant, incrédule, de l’échelle dressée au beau milieu de la pièce,

juste en dessous d’un trou grossièrement découpé au plafond, entre les deux

rangées de néons.

— Je me pose la même question, répond la directrice, les yeux posés sur

la sombre ouverture.

— Et ça débouche où ça, au juste ? demande Carole, en retrait avec ses

deux plus jeunes, à l’intérieur du cadrage.

Christine et Julie réfléchissent. Elles tentent de visualiser l’étage

supérieur.

— Dans une petite aire de détente, je crois, estime la directrice. Ou

peut-être dans une salle de bain privée, tout près.

— Quand même ben ça mènerait dans le trou d’cul d’un mammouth,

n’importe où va être mieux qu’ici, affirme Jacques. J’vais quand même

monter le premier pour m’assurer que c’est safe en haut. Tenez-vous prêts.

Pendant que son beau-père gravit les marches et que le reste du groupe

se rapproche de l’échelle, Alex porte son attention au second objet qu’il

juge inusité : une serpillère dont la tête en mousse jaune semble gorgée de

liquide. L’instrument est appuyé contre le mur, près de la porte. Or, le seau

à roulettes se trouve littéralement à l’opposé, dans l’autre coin de la pièce.

Discrètement, Alex se penche et presse l’éponge.

De l’eau. De l’eau glacée…, devine-t-il.

Une curieuse idée se met alors à germer dans son esprit. Toujours

accroupi, il passe ses doigts sous la porte du local. Il remarque

immédiatement qu’une lanière spongieuse s’étirant sur toute sa largeur y a

été collée. Cette dernière est également imbibée d’eau glacée.

Lentement, les pièces d’un bien étrange casse-tête s’emboîtent.

— Tout est beau en haut, vous pouvez monter, peut-on entendre en

provenance de l’ouverture dans le plafond.

— Très bien, j’y vais, déclare la directrice en s’avançant d’un pas.

Un bras tendu à la hauteur de sa poitrine freine aussitôt ses ardeurs.

— Les enfants passent en premier, décrète Christine sur un ton qui ne

laisse place à aucune argumentation.

Madame St-Laurent tente alors de dissimuler la grimace de

mécontentement qui lui plisse le visage derrière un sourire forcé. De plus en

plus, l’urgence de survivre se fait sentir.

— Mais évidemment, siffle-t-elle en leur cédant sa place.

Carole, elle, s’assure de stabiliser l’échelle à l’aide de ses mains, tandis

que ses progénitures grimpent. Une fois que ces dernières ont rejoint Jacques, la mère passe à son tour devant madame St-Laurent, sans même

daigner la regarder.

— Je vous en prie, allez-y, sile la directrice sans desserrer la mâchoire.

— Vous deux ! Montez ! ordonne Christine aux deux jeunes filles.

Ce n’est qu’une fois Bolduc monté que Christine désigne Julie pour être

la suivante. Cette dernière ne se fait d’ailleurs pas prier pour s’exécuter.

Elle pose un pied sur la première marche.

Sur la seconde.

Puis, sur la troisième.

Non loin, un bruit de clochettes se met à résonner.

Cette fois encore, l’horrible carillon parvient à les pétrifier de frayeur.

L’esprit aiguisé malgré tout, Alex a le réflexe de refermer la porte,

rapidement et en silence. Le détenu, la gardienne et la directrice

s’échangent une série de regards au fond desquels luit autant d’effroi que

d’incertitude.

Le monstre a-t-il vu la porte se refermer ?

Était-il déjà dans le couloir à ce moment ?

Les a-t-il entendus discuter entre eux ?

Impossible de savoir pour l’instant.

Les secondes passent et le carillon de clochettes gagne en clarté. La

chose se rapproche. Malgré tout, le trio, toujours coincé dans le local,

demeure pétrifié. Leurs poumons refusent d’expulser ou d’inspirer ne

serait-ce que la plus infime quantité d’air. Jacques et tous les autres l’ont

certainement entendu eux aussi, puisqu’aucun son, aucune parole ne se fait

entendre en provenance de l’ouverture dans le plafond. Graduellement,

d’autres bruits se mêlent aux sonnailles. L’un de ces bruits provient d’un

lourd sabot, l’autre d’un immense pied dont les griffes pointues égratignent

le béton à chaque nouveau pas.

Cloc, clic…

Cloc, clic…

À mi-chemin dans l’échelle, Julie St-Laurent lutte contre l’envie

irrépressible de gravir les quelques marches qui la séparent d’un salut

provisoire. Après tout, le bruit qu’engendrerait son geste ne condamnerait

qu’un meurtrier et une employée effrontée. Sa vie à elle, juge-t-elle, vaut

bien les leurs…

St-Laurent sent l’échelle vibrer légèrement. À ses pieds, elle aperçoit

Christine, les doigts enroulés autour des montants. L’expression sur son

visage ne laisse aucun doute : elle a deviné les intentions de la directrice. Et

au moindre geste suspect de la part de sa patronne, elle n’hésitera

visiblement pas à faire basculer l’échelle et son occupante.

Cloc, clic…

Cloc, clic…

Le monstre n’est plus qu’à quelques pas d’eux. De menaçants

grognements se mêlent aux bruits de pas. Le cœur de Julie tambourine si

fort qu’elle est convaincue que le son émis par les battements pourrait

suffire à trahir sa présence.

Les pas cessent.

La chose s’est arrêtée tout juste de l’autre côté de la porte. Alex en est

persuadé. Tend-elle l’oreille ? Renifle-t-elle l’air à la recherche d’une odeur

qui lui révélerait l’emplacement de ses proies ? Impossible à dire.

Pour Alex, l’unique source de réconfort est de savoir que si la chose

pénètre dans la pièce, son frère et sa sœur se trouvent momentanément à

l’abri.

BOOM !

Quelque chose de lourd vient de heurter le sol.

Le poids au bout de la chaîne, devine-t-il.

Le tintement qui s’ensuit confirme sa réflexion.

Si y défonce la porte, y m’défonce moi avec…

Le pouls d’Alex accélère légèrement. Une mort imminente lui apparaît

désormais inévitable. Résigné, il ferme doucement les yeux. À ce moment précis, tandis que le talon gauche de St-Laurent commence à se soulever,

les pas reprennent de plus belle et le tintement de la chaîne s’éloigne.

La créature continue son chemin.

Libérées du poids d’une angoisse inimaginable, Christine et sa patronne

ont l’impression qu’elles vont éclater en sanglots d’une seconde à l’autre.

 

• • •

 

— Marie, veux-tu ben décoller ta face de la fenêtre pis venir nous aider à

trouver une façon de sortir d’ici ! Ils sont partis pis ils reviendront pas !

— Calme-toi, ma chouette. Elle est angoissée, elle aussi. Étant donné la

situation, je pense que c’est tout à fait normal.

Jocelyn tire sa fille vers lui et l’enlace affectueusement. Après un long

respir, celle-ci appuie le côté de sa tête contre la poitrine de son père.

L’espace de quelques secondes, elle se permet de relaxer.

— La directrice était avec eux, explique Marie. Y’avait deux gardiens,

aussi. C’est sûr qu’ils vont pas nous abandonner ici. Ils ont ben vu qu’on

était là !

— C’est Anik qui a raison ; ça sert à rien de rester la face collée dans la

fenêtre, tranche une troisième détenue, beaucoup plus grande que les deux

autres. Faut qu’on se serre les coudes et qu’on trouve une façon de sortir

d’ici. T’as juste à le dire si tu préfères rester assise sur ton gros cul pis rien

faire.

Le visage de Marie s’empourpre de colère.

— Regarde qui qui parle ! Noémie la cr…

Un objet noir et tranchant fracasse la fenêtre de la porte et transperce le

crâne de Marie. La longue griffe lui saille d’une orbite, crevant au passage

l’œil qui s’y abritait. La jeune fille convulse. Sa mâchoire tremble et sa

gorge se contracte. Les cris que la pauvre cherche à pousser ne se

manifestent que sous la forme de vulgaires raclements. Mais pour tous ceux présents, tous ceux témoins de la scène, crier ne pose pas le moindre

problème. Rapidement, la salle de visites est frappée de plein fouet par une

vague d’affolement.

Vague qui prend la forme d’une tempête, lorsque quatre nouvelles

griffes perforent la porte et se mettent à en trancher le métal. Peu importe à

quoi elles appartiennent, cette chose vient pour eux.

 

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