Les contes interdits : Krampus
Chapitre 2
— M’man, j’ai faim ! Est-ce qu’on peut arrêter au McDo ?
— Oui ! McDo ! S’te plaît, maman ! S’te plaît !
Perdue dans un océan de pensées, c’est à peine si Carole entend ses
propres enfants s’adresser à elle. Ses yeux, qui suivent les lignes pointillées
qui défilent au centre de la route, sont tout ce qui la rattache à la réalité.
Plus que quelques minutes ne la séparent du moment qu’elle appréhendait
tant : celui où elle reverrait son fils Alexandre pour la première fois depuis
son arrestation. Condamné à dix ans d’incarcération pour meurtre au
premier degré, la peine maximale que peut imposer le système de justice
pénale pour adolescents au Canada, Alex n’a pas reçu la moindre visite
depuis son arrivée au centre. Ni de sa famille ni de ses rares amis.
— On arrêtera en revenant, c’est bon ça ? Des croquettes et des
McFlurry pour tout l’monde ! propose Jacques, au volant de son Grand
Cherokee, dans le but de calmer la marmaille et de permettre à sa femme de
gérer son anxiété.
Sur la banquette arrière, Geneviève et Nicolas, âgés respectivement de
quatorze et treize ans, se taisent et affichent un sourire satisfait. Ils imitent
ensuite leur mère et plongent leur regard à l’extérieur, à travers leur vitre
respective. Dehors, même s’il n’est pas bien tard, la lumière se fait de plus
en plus discrète. Les températures de décembre sont si froides ; le soleil ne
daigne se montrer plus de quelques heures par jour.
Dans l’habitacle, la radio est éteinte. Du bout des doigts, Carole frotte
nerveusement le cadeau d’anniversaire de son fils, qu’elle retient entre ses
jambes. Jusqu’à leur arrivée au centre, le silence est seul maître à bord.
• • •
Marjorie doit se mettre sur le bout des orteils pour atteindre la bouche
d’aération qui traverse le mur de la buanderie. À l’aide d’un mouvement
qu’elle a exécuté des centaines de fois déjà, elle en fait pivoter la grille
métallique qui la recouvre, elle qui n’est plus maintenue en place que par
une unique vis au centre. Comme le conduit est condamné, il s’avère être la
planque parfaite pour la jeune détenue, qui y cache son paquet de cigarettes
et son vieux lecteur MP3.
Elle s’empare justement des deux objets en question.
Travailler à la buanderie du centre fait partie de son programme de
réinsertion sociale. Elle y bosse depuis un peu plus d’un an. C’est beaucoup
plus physique qu’elle se l’était imaginé au départ, mais la découverte de la
trappe a eu tôt fait de la convaincre de rester.
D’ordinaire, le fait d’être en équipe aurait dû rendre sa tâche plus facile,
seulement Li Mei, avec qui elle est habituellement jumelée, ne compte pas
parmi les travailleuses les plus assidues. Dès que l’occasion se présente, la
jeune asiatique – à qui aucune serrure ne résiste – s’éclipse pour aller faire
quelques longueurs à la piscine lorsque personne ne s’y trouve.
Ce qui est justement le cas aujourd’hui.
Son absence a fait en sorte que Marjorie a dû travailler un peu plus fort,
mais elle juge que cela est bien peu cher payé pour avoir droit au moment
de détente qu’elle s’apprête à s’accorder. D’un pas rapide, elle se dirige à
l’endroit le plus reculé de la pièce et s’assied sur le sol, le dos appuyé
contre le mur, entre deux monstrueuses sécheuses industrielles hors
d’usage. Elle se glisse ensuite les restes d’une cigarette entamée la veille au
bec, gratte une allumette, puis en allume l’extrémité. Une longue et
satisfaisante bouffée plus tard, Marjorie insère les écouteurs du MP3 au
creux de ses oreilles et presse la touche play.
Enivrée par la précieuse nicotine qui se répand dans son organisme,
ainsi que par la chanson The Space in Between de la formation How to
Destroy Angels, Marjorie sent tous les muscles de son corps se détendre. En
l’espace d’un claquement de doigts, elle s’imagine aussi légère qu’une
feuille au vent. Plus que jamais, elle apprécie l’absence de Li Mei et de ses
perpétuels jacassements.
All our blood, lying on the floor
Sense the crowd expecting something more…
Marjorie fume et rêvasse. Elle se sent bien. Évidemment, elle aurait
préféré avoir un peu d’herbe, mais vu les circonstances, du tabac c’était
déjà très bien.
Quelques bouffées plus tard, la cigarette est entièrement consumée. Au
lieu de se débarrasser du mégot, Marjorie le conserve. Elle ira le jeter au
fond du conduit condamné, comme elle le fait chaque fois afin de ne laisser
aucune trace.
— Bon…, fait-elle tout bas. J’en grille une petite dernière et j’y
retourne.
En prononçant cette phrase, Marjorie remarque qu’une mince fumée
s’échappe de sa bouche. Au début, elle se dit qu’il doit s’agir d’un léger
surplus dont ses poumons se débarrassent. Pourtant, un doute subsiste.
Elle souffle à nouveau.
— What the…
Cette fois encore, sa bouche expulse un fin nuage. Un frisson parcourt
alors tout le corps de la détenue. C’est à ce moment qu’elle comprend que
la température autour d’elle vient de considérablement chuter en peu de
temps. Comme si on avait ouvert une fenêtre, tout près, et que l’air glacé de
dehors s’était faufilé à l’intérieur. Or, la buanderie ne compte pas la
moindre fenêtre ; il y fait chaud en permanence.
Marjorie n’a pas le temps de réfléchir qu’une sensation étrange, comme
une sorte d’engourdissement soudain, se déclare au bas de son dos et la fait tressaillir. Elle se redresse aussitôt en se retournant.
Sur le mur de briques, là où elle était adossée voilà deux secondes à
peine, point un curieux cercle, gris perle et lisse, qui ne cesse de croître.
Arms entwined in a final pose
Narrative drawing to a close…
Plus l’étrange cercle s’élargit, plus le craquement qu’il émet devient
prononcé, semblable à un liquide qui se cristallise. Pour Marjorie, aucun
doute possible : ce cercle en question ne peut qu’être la source du fameux
froid ayant pris d’assaut la pièce. La fine vapeur qui s’échappait de sa
bouche à chaque souffle est maintenant remplacée par un épais nuage
albâtre.
Lorsqu’elle se fige pour de bon, la substance insolite atteint presque le
plafond. Durcie, elle se donne les propriétés d’une vitre, dans laquelle
miroitent par milliers de longs reflets, bleus et hypnotiques.
Marjorie écarquille les yeux. Elle ne peut plus en détourner le regard, ne
serait-ce que pour battre des cils. La surface glacée lui renvoie sa propre
image, tout en lui permettant d’entrevoir des ombres se mouvoir de l’autre
côté.
Sans jamais se soulever du sol, ses pieds l’y traînent, jusqu’à ce que son
nez l’effleure. Un long vrombissement se fait alors entendre, en provenance
de l’autre côté. Afin de mieux y voir, Marjorie balaie le givre qui s’y est
formé à l’aide de sa main droite. C’est froid, mais beaucoup moins qu’elle
s’imaginait.
Les yeux plissés, elle cherche à percer la noirceur qui règne par-delà la
fenêtre et à découvrir ce qu’elle abrite.
Puis, le bruit retentit à nouveau, cette fois avec bien plus de clarté.
Marjorie comprend qu’il s’agit d’un grognement. Elle s’imagine un dragon
que l’on aurait prématurément tiré de son sommeil.
Blinding lights illuminates the scene.
Son cœur fait dix tours dans sa poitrine, lorsque de l’autre côté, une
main gigantesque et griffue vient s’écraser contre la vitre, à l’endroit exact
où est appuyée la sienne.
Try to fill the spaces in between…
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