Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 6 sur 28

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Les contes interdits : Krampus

Chapitre 2

 

— M’man, j’ai faim ! Est-ce qu’on peut arrêter au McDo ?

— Oui ! McDo ! S’te plaît, maman ! S’te plaît !

Perdue dans un océan de pensées, c’est à peine si Carole entend ses

propres enfants s’adresser à elle. Ses yeux, qui suivent les lignes pointillées

qui défilent au centre de la route, sont tout ce qui la rattache à la réalité.

Plus que quelques minutes ne la séparent du moment qu’elle appréhendait

tant : celui où elle reverrait son fils Alexandre pour la première fois depuis

son arrestation. Condamné à dix ans d’incarcération pour meurtre au

premier degré, la peine maximale que peut imposer le système de justice

pénale pour adolescents au Canada, Alex n’a pas reçu la moindre visite

depuis son arrivée au centre. Ni de sa famille ni de ses rares amis.

— On arrêtera en revenant, c’est bon ça ? Des croquettes et des

McFlurry pour tout l’monde ! propose Jacques, au volant de son Grand

Cherokee, dans le but de calmer la marmaille et de permettre à sa femme de

gérer son anxiété.

Sur la banquette arrière, Geneviève et Nicolas, âgés respectivement de

quatorze et treize ans, se taisent et affichent un sourire satisfait. Ils imitent

ensuite leur mère et plongent leur regard à l’extérieur, à travers leur vitre

respective. Dehors, même s’il n’est pas bien tard, la lumière se fait de plus

en plus discrète. Les températures de décembre sont si froides ; le soleil ne

daigne se montrer plus de quelques heures par jour.

Dans l’habitacle, la radio est éteinte. Du bout des doigts, Carole frotte

nerveusement le cadeau d’anniversaire de son fils, qu’elle retient entre ses

jambes. Jusqu’à leur arrivée au centre, le silence est seul maître à bord.

• • •

 

Marjorie doit se mettre sur le bout des orteils pour atteindre la bouche

d’aération qui traverse le mur de la buanderie. À l’aide d’un mouvement

qu’elle a exécuté des centaines de fois déjà, elle en fait pivoter la grille

métallique qui la recouvre, elle qui n’est plus maintenue en place que par

une unique vis au centre. Comme le conduit est condamné, il s’avère être la

planque parfaite pour la jeune détenue, qui y cache son paquet de cigarettes

et son vieux lecteur MP3.

Elle s’empare justement des deux objets en question.

Travailler à la buanderie du centre fait partie de son programme de

réinsertion sociale. Elle y bosse depuis un peu plus d’un an. C’est beaucoup

plus physique qu’elle se l’était imaginé au départ, mais la découverte de la

trappe a eu tôt fait de la convaincre de rester.

D’ordinaire, le fait d’être en équipe aurait dû rendre sa tâche plus facile,

seulement Li Mei, avec qui elle est habituellement jumelée, ne compte pas

parmi les travailleuses les plus assidues. Dès que l’occasion se présente, la

jeune asiatique – à qui aucune serrure ne résiste – s’éclipse pour aller faire

quelques longueurs à la piscine lorsque personne ne s’y trouve.

Ce qui est justement le cas aujourd’hui.

Son absence a fait en sorte que Marjorie a dû travailler un peu plus fort,

mais elle juge que cela est bien peu cher payé pour avoir droit au moment

de détente qu’elle s’apprête à s’accorder. D’un pas rapide, elle se dirige à

l’endroit le plus reculé de la pièce et s’assied sur le sol, le dos appuyé

contre le mur, entre deux monstrueuses sécheuses industrielles hors

d’usage. Elle se glisse ensuite les restes d’une cigarette entamée la veille au

bec, gratte une allumette, puis en allume l’extrémité. Une longue et

satisfaisante bouffée plus tard, Marjorie insère les écouteurs du MP3 au

creux de ses oreilles et presse la touche play.

Enivrée par la précieuse nicotine qui se répand dans son organisme,

ainsi que par la chanson The Space in Between de la formation How to

Destroy Angels, Marjorie sent tous les muscles de son corps se détendre. En

l’espace d’un claquement de doigts, elle s’imagine aussi légère qu’une

feuille au vent. Plus que jamais, elle apprécie l’absence de Li Mei et de ses

perpétuels jacassements.

All our blood, lying on the floor

Sense the crowd expecting something more…

Marjorie fume et rêvasse. Elle se sent bien. Évidemment, elle aurait

préféré avoir un peu d’herbe, mais vu les circonstances, du tabac c’était

déjà très bien.

Quelques bouffées plus tard, la cigarette est entièrement consumée. Au

lieu de se débarrasser du mégot, Marjorie le conserve. Elle ira le jeter au

fond du conduit condamné, comme elle le fait chaque fois afin de ne laisser

aucune trace.

— Bon…, fait-elle tout bas. J’en grille une petite dernière et j’y

retourne.

En prononçant cette phrase, Marjorie remarque qu’une mince fumée

s’échappe de sa bouche. Au début, elle se dit qu’il doit s’agir d’un léger

surplus dont ses poumons se débarrassent. Pourtant, un doute subsiste.

Elle souffle à nouveau.

— What the…

Cette fois encore, sa bouche expulse un fin nuage. Un frisson parcourt

alors tout le corps de la détenue. C’est à ce moment qu’elle comprend que

la température autour d’elle vient de considérablement chuter en peu de

temps. Comme si on avait ouvert une fenêtre, tout près, et que l’air glacé de

dehors s’était faufilé à l’intérieur. Or, la buanderie ne compte pas la

moindre fenêtre ; il y fait chaud en permanence.

Marjorie n’a pas le temps de réfléchir qu’une sensation étrange, comme

une sorte d’engourdissement soudain, se déclare au bas de son dos et la fait tressaillir. Elle se redresse aussitôt en se retournant.

Sur le mur de briques, là où elle était adossée voilà deux secondes à

peine, point un curieux cercle, gris perle et lisse, qui ne cesse de croître.

Arms entwined in a final pose

Narrative drawing to a close…

Plus l’étrange cercle s’élargit, plus le craquement qu’il émet devient

prononcé, semblable à un liquide qui se cristallise. Pour Marjorie, aucun

doute possible : ce cercle en question ne peut qu’être la source du fameux

froid ayant pris d’assaut la pièce. La fine vapeur qui s’échappait de sa

bouche à chaque souffle est maintenant remplacée par un épais nuage

albâtre.

Lorsqu’elle se fige pour de bon, la substance insolite atteint presque le

plafond. Durcie, elle se donne les propriétés d’une vitre, dans laquelle

miroitent par milliers de longs reflets, bleus et hypnotiques.

Marjorie écarquille les yeux. Elle ne peut plus en détourner le regard, ne

serait-ce que pour battre des cils. La surface glacée lui renvoie sa propre

image, tout en lui permettant d’entrevoir des ombres se mouvoir de l’autre

côté.

Sans jamais se soulever du sol, ses pieds l’y traînent, jusqu’à ce que son

nez l’effleure. Un long vrombissement se fait alors entendre, en provenance

de l’autre côté. Afin de mieux y voir, Marjorie balaie le givre qui s’y est

formé à l’aide de sa main droite. C’est froid, mais beaucoup moins qu’elle

s’imaginait.

Les yeux plissés, elle cherche à percer la noirceur qui règne par-delà la

fenêtre et à découvrir ce qu’elle abrite.

Puis, le bruit retentit à nouveau, cette fois avec bien plus de clarté.

Marjorie comprend qu’il s’agit d’un grognement. Elle s’imagine un dragon

que l’on aurait prématurément tiré de son sommeil.

Blinding lights illuminates the scene.

Son cœur fait dix tours dans sa poitrine, lorsque de l’autre côté, une

main gigantesque et griffue vient s’écraser contre la vitre, à l’endroit exact

où est appuyée la sienne.

Try to fill the spaces in between…

 

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