Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 5 sur 28

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Les contes interdits : Krampus

Chapitre 1

 

 

5 décembre, Mont-Laurier

 

La poitrine dénudée de Christine ballote au rythme saccadé des spasmes

qui lui parcourent le corps. À deux mains, la femme caresse, empoigne et

agrippe la chevelure bouclée de son amant, dont les lèvres et la langue s’en

donnent à cœur joie entre ses cuisses.

— Ohhhh ! Ohhhh ! Jorge !

En entendant sa partenaire gémir ainsi, Jorge Delgado prend une

seconde pour lever les yeux et admirer le spectacle avant de se remettre au

travail. Il a l’impression que le mince tissu dont est constitué son pantalon

va fendre d’un instant à l’autre tellement l’érection qu’il maintient est

intense.

Étendue sur le dos, transportée par un léger nuage d’ivresse, Christine

reprend momentanément possession de ses sens et incline la tête.

L’horloge sur le mur à sa droite indique onze heures et demie.

— OK, c’est assez les minouches ! Matante a besoin de s’faire planter

comme y faut, fait que baisse tes pantalons pis sors ta mailloche !

Jorge est immédiatement allumé par les directives reçues. À la vitesse

de l’éclair, il se débarrasse de ses vêtements et enfile un préservatif. Dès

qu’elle sent le sexe gonflé se glisser en elle, Christine se mord les lèvres de

plaisir. Elle ferme les yeux et en profite un bref instant avant de retourner à

l’horloge.

— Plus vite, Jorge ! On va manquer de temps !

Christine ne peut plus se permettre d’attendre. Elle introduit l’index et

le majeur de sa main droite dans sa bouche et les enduit de salive. Dès que

son partenaire l’aperçoit stimuler son clitoris à l’aide de ses doigts

fraîchement lubrifiés, il écarquille les yeux et augmente l’intensité de ses

coups de bassin. Incapable de contrôler l’excitation qui croît en lui, il jouit

dans la minute qui suit.

— Attends, non ! Jorge, non ! proteste Christine en voyant son

partenaire grimacer comme s’il venait de mordre dans un citron.

Trop tard.

Ses chances d’atteindre l’orgasme flétrissent à la même vitesse que le

sexe de Jorge entre ses jambes.

— Désolé, Blondie. Ç’a été plus fort que moi, explique son amant en

retirant le préservatif d’une main et en remontant son pantalon de l’autre.

Christine redresse ses épaules et s’assied en grommelant.

— Tu veux bien bouger tes fesses de sur ma table, s’te plaît ? Je dois

passer un linge dessus avant de commencer ma prep pour le dîner

d’aujourd’hui.

— Je suis pas mal certaine que ta table a vu plus dégueulasse que mon

cul, réplique-t-elle en boutonnant son uniforme.

Pour toute réponse, il lui souffle un baiser avant de disparaître dans le

frigo de sa cuisine. Christine s’apprête à s’éclipser à son tour, lorsqu’elle

remarque qu’elle a oublié de remettre sa ceinture.

Eh boy ! J’ai encore failli l’oublier ici…

Sans difficulté, elle parvient à localiser l’objet de cuir sous la table.

Pendant qu’elle la replace autour de sa taille, elle s’assure que rien n’y

manque. Quelle piètre gardienne elle ferait s’il fallait que ce soit le cas.

 

• • •

Assis sur sa couchette, adossé au mur de sa chambre, Alex tient entre ses

mains une feuille de papier blanc. Les nombreuses rides qui la strient

indiquent qu’elle a été chiffonnée à plusieurs reprises. L’adolescent connaît

par cœur chacun des mots qui y sont inscrits. Malgré tout, il ne peut

s’empêcher de les lire une fois de plus.

Ses yeux n’ont parcouru que la moitié des lignes qu’elle contient qu’un

cliquetis se fait entendre en provenance de la porte ; quelqu’un déverrouille

celle-ci de l’extérieur. D’après l’heure qu’il est, Alex déduit qu’il doit s’agir

de Bélanger.

Bélanger…

Combien de fois s’est-il imaginé lui effacer son air suffisant à coups de

barre de fer dans les dents ? Il ne les compte même plus. Dès son arrivée au

centre de détention juvénile C.J. Jutras, Alex s’est rapidement retrouvé sur

le radar du gardien véreux, qui prend un malin plaisir à lui pourrir

l’existence depuis. Pour cette raison, le jeune détenu replie son morceau de

papier et le glisse sous son oreiller. Pas question que Bélanger mette la main

dessus.

Lorsque la porte s’ouvre, l’exécrable geôlier n’entre pas dans la

chambre, mais s’en éloigne plutôt, son trousseau de clefs à la main. Trois

individus du même âge qu’Alex s’immiscent dans la chambre, alors qu’un

quatrième referme la porte et demeure à l’extérieur. Tous sont vêtus du

même uniforme orangé, porté par tous les détenus du centre.

— Déjà couché dans ton lit ? On dirait bien que tu nous attendais, le

nargue celui qui se tient au centre du petit groupe.

La mâchoire d’Alex se crispe. Il reconnaît immédiatement Kassian

Qadir, dont le père est l’un des chefs de gang les plus craints de toute la

province, flanqué de deux de ses fiers-à-bras.

— Tu veux quoi, au juste ? lui demande froidement Alex, nullement

intimidé par leur présence. J’ai un rendez-vous dans pas long ; Melançon va

être ici d’une minute à l’autre.

— Bel essai, p’tit con. Tu penses que je vois pas que t’es en train de

chier dans tes culottes ? Personne va venir à ton secours, déclare Kassian en

faisant craquer ses jointures. Si jamais Melançon se pointe, je vais lui

suggérer d’aller voir ailleurs, comme j’ai fait avec Bélanger.

— Bélanger a peur de se retrouver dans un boisé avec six balles dans le

dos. C’est de ton père qu’il a peur, pas de toi ! T’arriveras jamais à

intimider Melançon. Même avec tes lopettes de service.

Pendant qu’il termine sa phrase, Alex se dresse devant eux. Les sourires

qu’affichent les deux taupins qui accompagnent Kassian s’affaissent d’un

seul coup. Celui de leur leader, par contre, ne s’étire que davantage.

— Tes allures de p’tit dur à cuire, ça marche pas avec moi. C’est pour

ça que je sais déjà que tu vas bien saisir le message que je viens te livrer

aujourd’hui, explique Kassian en dardant le sternum d’Alex de son index

tendu.

Mais ce dernier ne se laisse pas impressionner. Il refuse de broncher et

continue de soutenir le regard insolent de son ennemi.

— Figure-toi donc que des rumeurs circulent. Des rumeurs comme quoi

on t’aurait vu flâner avec Tania. J’imagine que tu sais de qui je parle.

J’imagine que tu sais aussi que cette fille-là, ça s’appelle « pas touche » !

— C’est strictement défendu d’aller dans l’aile des filles, Ti-Kass ! Je

suis convaincu que je t’apprends rien. Y’a personne d’assez stupide pour

s’y risquer, voyons ! Tu devrais revérifier tes sourc…

Au moment où Alex termine sa phrase, il reçoit une solide droite au

menton qui le fait chuter sur son lit.

— Ça, c’est mon seul avertissement, le met en garde Kassian en frottant

ses jointures endolories. Si jamais j’ai à revenir ici pour la même raison, ça

sera pas beau à voir !

Alex se rassoit et crache une petite quantité de sang par terre. L’intérieur

de sa joue a subi une légère déchirure.

— Mais on va quand même te laisser un petit aide-mémoire, pour être

certains que t’as tout enregistré comme y faut.

Kassian désigne Alex d’un mouvement de tête à ses subalternes, qui se

jettent aussitôt sur lui. L’adolescent parvient à protéger son visage de la

plupart des coups en utilisant ses avant-bras comme bouclier, mais une

bonne partie de ceux portés au corps fait mouche. Ce que ses assaillants

ignorent, c’est qu’il n’en est pas à sa première bagarre, et qu’avec les

années, sa tolérance à la douleur est devenue dangereusement élevée. Au

moment où les deux taupins, déjà à bout de souffle, commencent à ralentir

la cadence, Alex étire le bras jusque sous son oreiller et s’empare de l’un

des objets qui s’y trouvent.

— Que ça te serve de leçon, p’tit con ! La prochaine fois, c’est sûr

qu’on sera pas aussi gent… AAAAARGH !

Le fier-à-bras interrompt sa propre phrase d’un horrible cri, alors qu’il

sent un objet pointu lui perforer le muscle de la cuisse, tout près du genou.

Décontenancé par le hurlement inattendu, son comparse est mis K.-O. par

un violent uppercut dès l’instant où il cesse de frapper. Sans exprimer la

moindre émotion, Alex retire l’arme artisanale de la jambe de l’autre

agresseur et fond sur Kassian.

Le fils du criminel veut appeler à l’aide, mais il ne réagit pas assez vite.

Avant d’avoir pu pousser un seul cri, il est plaqué contre le mur avec une

force surprenante, la pointe affûtée d’un manche de brosse à cheveux brisée

d’appliquée contre sa gorge.

— Comme ça, y paraît que t’entends tout, hein, Ti-Kass ? Si c’est vrai,

tu dois savoir pourquoi je suis enfermé ici, right ? C’est drôle parce que

moi aussi, j’ai entendu parler de c’que t’as fait pour faire partie du club

sélect des jaquettes oranges. « Voies de fait graves ». On dirait que

quelqu’un cherche à impressionner papa ! J’avoue que ça sonne badass pis

que ça peut aider à te bâtir une solide réputation en d’dans. En tout cas,

jusqu’à ce qu’on apprenne que toutes les victimes sont des vieillards. J’pense sincèrement que ce détail-là en dit long sur la couille molle que t’es

vraiment !

Kassian voudrait répliquer quelque chose, mais la pointe de l’arme

artisanale qui lui chatouille la pomme d’Adam l’en dissuade.

— Je suis convaincu que je ferais une fleur à l’humanité en te perçant la

carotide. Ici. Maintenant.

La porte de la chambre s’ouvre si brusquement qu’elle vient frapper le

mur. Un des gardiens du centre de détention fait irruption dans la chambre.

Ou plutôt, une gardienne.

— La récréation est finie, Alex ! Lâche ton jouet pis laisse Kassian

partir !

D’une main, elle retient les poignets ligotés derrière le dos du complice

qui devait surveiller la porte. De l’autre, elle brandit un bâton télescopique

dont elle n’hésitera pas à se servir si elle s’y croit forcée. Alex a plusieurs

fois été témoin d’une telle scène.

— Prends ça cool, Melançon. Y’a pas de raison de s’énerver.

— C’est pas ça que le shiv que t’as entre les mains me laisse croire. Tu

tiens vraiment à moisir ici une couple d’années de plus ? lui demande

Christine.

Alex hésite avant de répondre.

— Quoi ? Ça ? C’est pas à moi, voyons. Kassian l’avait avec lui quand

y’est entré dans ma chambre pour me menacer. J’ai réussi à le désarmer pis

à neutraliser ses deux tantouses. C’est rien d’autre que d’la légitime

défense. Pas vrai, Ti-Kass ?

En posant la question, Alex accentue légèrement la pression qu’il

applique sur l’arme. Kassian se garde de déglutir.

Il opine du chef.

Sans briser le contact visuel qu’il entretient avec son « otage », Alex se

débarrasse du manche de plastique, qui roule jusqu’aux pieds de Christine.

Peu de temps après, d’autres agents correctionnels, appelés plus tôt par Melançon, arrivent en renfort. Suite aux directives de la gardienne, ils

procèdent à l’appréhension de Kassian et de ses trois complices, alors

qu’Alex regagne nonchalamment son lit.

Une fois les indésirables escortés hors de la chambre, Christine demeure

un moment seul avec Alex et l’observe, habitée par un mélange de crainte

et d’empathie.

— Ta famille va être là dans une dizaine de minutes. Je commencerais à

me préparer si j’étais à ta place.

Pour toute réponse, elle n’obtient qu’un geignement désintéressé.

Résignée, elle extirpe son paquet de du Maurier de l’une de ses poches, puis

en retire deux cigarettes, qu’elle lance au jeune détenu.

— C’est bon, tu fais comme tu veux. Bonne fête, Alex.

 

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