Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 23 sur 28

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Les contes interdits : Krampus

Chapitre 19

 

 

Au loin, dans le noir, les pas de Carole et de ses deux enfants peuvent

toujours être entendus que déjà, le monstre semble avoir vieilli d’un

millénaire supplémentaire. La cuirasse qui sert de peau à son visage s’est

ternie au point où elle donne l’impression d’être faite de la même pierre

dont est constitué le siège sur lequel il est retourné s’asseoir. Sa respiration

est presque éteinte. À quelques mètres de lui, les dernières gouttes de sang

du corps d’Alex sont crachées dans le lac écarlate à ses pieds.

La fin approche. Après avoir été au service de la mort pendant si

longtemps, ce sera finalement pour lui que la Faucheuse effectuera un arrêt

supplémentaire, cette nuit. Destin fatidique qui échoue cependant à faner le

sourire qu’il affiche depuis le spectacle qu’on lui a offert, prestation ayant

coûté la vie du jeune Alex.

Dong !

Minuit sonne son premier coup. Les yeux du monstre s’écarquillent

légèrement, puis reviennent à la normale.

Dong !

Le démon fixe toujours la dépouille d’Alex. Le souffle court, il

prononce ses dernières paroles :

Dong !

Courez, courez, bourgeons gangrénés

Goûtez au fouet, goûtez au bâton…

Dong !

Alors votre sang lavera vos péchés

Pour tout un millénaire de malédiction…

Dong !

Lorsque les pécheurs souffleront la flamme pure

Qui naquit jadis, un jour de Krampusnacht…

Dong !

Lorsque sévira la plus virulente blessure

Les ombres anciennes scelleront un nouveau pacte…

Dong !

Et lorsque s’effriteront les cornes de l’Animal

Débutera le règne du plus récent vassal…

Dong !

Les rides sur le visage du démon se creusent.

Dong !

— Plus ils sont odieux, plus tu les sentiras de loin…

Dong !

La fourrure sur son corps se met à pâlir à vue d’œil.

Dong !

Ses cornes s’assèchent et craquellent. Elles s’émiettent ensuite, puis

sont soufflées par une brise invisible. Un sort identique est réservé à sa

serpe, toujours logée dans le cœur d’Alex.

Dong !

Le cœur du Krampus cesse de battre, et ses poumons, d’inspirer. Sa

dépouille fossilisée demeure bien droite sur son siège, telle une statue

datant d’une ère ancienne.

Puis, plus rien. Si ce n’était du feu qui danse dans la cheminée, on

pourrait jurer que le temps s’est arrêté, lui aussi.

C’est alors que d’étranges tentacules, verdâtres et vaporeux, émergent

lentement de la bouche entrouverte de la bête. Ils viennent doucement

prendre appui contre ses joues et son menton, et poussent pour extirper le

corps lumineux de même nature auquel ils sont rattachés. Une fois libérée,

la masse gazeuse flotte et tourbillonne dans l’air. Dans leur façon de se tortiller, les appendices filamenteux ne sont pas sans rappeler la langue du

monstre à l’intérieur duquel ils vivaient.

Le poulpe spectral ne met que quelques secondes pour atteindre son

objectif : le corps d’Alex. Il se pose avec aisance sur la poitrine du défunt,

puis s’insinue en lui par l’ouverture créée plus tôt par la lame. Dès l’instant

où l’âme maudite s’est entièrement infiltrée, la peau du mort se referme et

se cicatrise. Le temps marque une nouvelle pause.

Quand soudain…

Le cœur d’Alex émet un battement si puissant, si bruyant, qu’il produit

une onde de choc qui projette roches et poussière aux quatre coins de la

salle. Même le feu dans la cheminée passe bien près d’être soufflé. Les

yeux d’Alex s’ouvrent, exorbités. La douleur, tant physique

qu’émotionnelle, qu’il a subie avant son trépas y est toujours inscrite. Un

silement aigu accompagne une interminable inspiration, alors que ses

poumons gonflent au maximum de leur capacité.

Alex renaît.

Tandis qu’il respire furieusement, l’adolescent se débat un instant,

comme s’il avait oublié qu’il était toujours enchaîné au mur.

Graduellement, il retrouve son calme et ses moyens. Sa respiration

haletante se stabilise. Ce dernier segment de son existence n’était-il qu’un

horrible cauchemar ? Incertain de bien différencier le rêve de la réalité, il

met à l’épreuve la solidité des liens métalliques qui le retiennent. Il n’a le

temps que de tirer quelques coups qu’une nouvelle douleur, bien pire que

toutes celles endurées au cours de sa vie, vient lui carboniser l’intérieur de

la poitrine. Alex a l’impression que son cœur repose dans une cuve de métal

en fusion.

En un éclair, la sensation de brûlure se propage dans tout son corps. De

la pointe de ses orteils à la racine de ses cheveux. Non seulement sa

mâchoire refuse-t-elle de s’ouvrir afin de libérer le cri d’agonie qui se

forme dans sa gorge, mais elle se resserre au point où les dents qu’elle renferme se mettent à éclater l’une après l’autre. Ses lèvres sont rapidement

enduites de sang. Il sent ses os se mouvoir sous sa peau. Il les sent croître.

Soudainement habité d’une vigueur démesurée, Alex fait éclater d’un seul

élan la chaîne qui retient ses mains prisonnières. En venant placer celles-ci

devant son visage, il remarque que l’épiderme qui recouvre ses bras

s’épaissit à vue d’œil, puis se couvre d’une fourrure sombre. Ses dix doigts

se tordent et se tortillent, comme autant de vers au bout d’un hameçon. Des

entailles se forment au bout de chacun d’entre eux, d’où saillent de longues

griffes tranchantes. Ses vertèbres se déchirent successivement afin de

permettre à son dos, ses épaules et son cou de s’élargir, puis se ressoudent.

Les muscles de ses jambes subissent un traitement identique. Incapable de

contenir cette masse croissante qu’elle recouvre, son uniforme se déchire de

partout et donne mollement sur le sol. De nouvelles dents, tranchantes et

tordues, percent ses gencives et viennent prendre la place des anciennes,

fraîchement cassées. Finalement, d’horribles cornes recourbées lui

traversent la peau du front et viennent orner son crâne.

Une couronne d’ossements pour le nouveau maître châtieur.

Uniquement à ce moment, la douleur s’estompe-t-elle. Ou du moins, lui

a cessé de la ressentir. Une fois la transformation complétée, Alex n’a

aucune difficulté à s’adapter à son nouveau corps. Il se sent comme s’il lui

avait toujours appartenu.

Se matérialise alors devant lui, flottant dans l’air, un objet cylindrique

sur lequel naît une panoplie de symboles anciens. Le nouveau Krampus

cueille le parchemin vierge qu’il renferme. Il se penche ensuite, puis vient

tremper la pointe de la griffe au bout de son index dans la mare de sang à

ses pieds. À l’aide de cette plume improvisée, il inscrit sur la feuille les

noms qui formeront sa toute première liste :

2023 – Geneviève Papineau

2023 – Nicolas Papineau

Dans un grognement de ressentiment, il range ensuite le précieux

document à l’intérieur de l’étui métallique, dont il prend du même coup

possession.

364 jours.

Tel est le temps qu’il aura à patienter avant de pouvoir se faire justice.

En attendant de rompre ses premiers cous, la chose qui fut autrefois

Alex s’éloigne du feu et disparaît progressivement dans l’ombre,

accompagné de ses lourds bruits de pas. Sur la paroi rocheuse à laquelle il

était adossé lorsque sa forme humaine était retenue prisonnière, la rune de

Berkanan s’efface graduellement. Symbolisant la renaissance, elle y avait

été peinte plutôt par le Krampus précédant, lui qui n’avait jamais eu

l’intention de dévorer qui que ce soit avant de quitter ce monde.

Par terre, près des chaînes rompues, arrachées au mur, gisent les restes

de l’uniforme déchiré, abandonné après la transformation du détenu. Parmi

les lambeaux de tissu orangé, une feuille de papier chiffonnée repose,

ouverte. Il semblerait qu’après plusieurs tentatives, elle ait finalement réussi

à s’échapper une fois pour toutes de la poche où elle était conservée.

La feuille en question se trouve entièrement barbouillée, recto comme

verso, d’une écriture maladroite.

Il s’agit, en fait, d’une lettre…

 

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