Les contes interdits : Krampus
Chapitre 19
Au loin, dans le noir, les pas de Carole et de ses deux enfants peuvent
toujours être entendus que déjà, le monstre semble avoir vieilli d’un
millénaire supplémentaire. La cuirasse qui sert de peau à son visage s’est
ternie au point où elle donne l’impression d’être faite de la même pierre
dont est constitué le siège sur lequel il est retourné s’asseoir. Sa respiration
est presque éteinte. À quelques mètres de lui, les dernières gouttes de sang
du corps d’Alex sont crachées dans le lac écarlate à ses pieds.
La fin approche. Après avoir été au service de la mort pendant si
longtemps, ce sera finalement pour lui que la Faucheuse effectuera un arrêt
supplémentaire, cette nuit. Destin fatidique qui échoue cependant à faner le
sourire qu’il affiche depuis le spectacle qu’on lui a offert, prestation ayant
coûté la vie du jeune Alex.
Dong !
Minuit sonne son premier coup. Les yeux du monstre s’écarquillent
légèrement, puis reviennent à la normale.
Dong !
Le démon fixe toujours la dépouille d’Alex. Le souffle court, il
prononce ses dernières paroles :
Dong !
Courez, courez, bourgeons gangrénés
Goûtez au fouet, goûtez au bâton…
Dong !
Alors votre sang lavera vos péchés
Pour tout un millénaire de malédiction…
Dong !
Lorsque les pécheurs souffleront la flamme pure
Qui naquit jadis, un jour de Krampusnacht…
Dong !
Lorsque sévira la plus virulente blessure
Les ombres anciennes scelleront un nouveau pacte…
Dong !
Et lorsque s’effriteront les cornes de l’Animal
Débutera le règne du plus récent vassal…
Dong !
Les rides sur le visage du démon se creusent.
Dong !
— Plus ils sont odieux, plus tu les sentiras de loin…
Dong !
La fourrure sur son corps se met à pâlir à vue d’œil.
Dong !
Ses cornes s’assèchent et craquellent. Elles s’émiettent ensuite, puis
sont soufflées par une brise invisible. Un sort identique est réservé à sa
serpe, toujours logée dans le cœur d’Alex.
Dong !
Le cœur du Krampus cesse de battre, et ses poumons, d’inspirer. Sa
dépouille fossilisée demeure bien droite sur son siège, telle une statue
datant d’une ère ancienne.
Puis, plus rien. Si ce n’était du feu qui danse dans la cheminée, on
pourrait jurer que le temps s’est arrêté, lui aussi.
C’est alors que d’étranges tentacules, verdâtres et vaporeux, émergent
lentement de la bouche entrouverte de la bête. Ils viennent doucement
prendre appui contre ses joues et son menton, et poussent pour extirper le
corps lumineux de même nature auquel ils sont rattachés. Une fois libérée,
la masse gazeuse flotte et tourbillonne dans l’air. Dans leur façon de se tortiller, les appendices filamenteux ne sont pas sans rappeler la langue du
monstre à l’intérieur duquel ils vivaient.
Le poulpe spectral ne met que quelques secondes pour atteindre son
objectif : le corps d’Alex. Il se pose avec aisance sur la poitrine du défunt,
puis s’insinue en lui par l’ouverture créée plus tôt par la lame. Dès l’instant
où l’âme maudite s’est entièrement infiltrée, la peau du mort se referme et
se cicatrise. Le temps marque une nouvelle pause.
Quand soudain…
Le cœur d’Alex émet un battement si puissant, si bruyant, qu’il produit
une onde de choc qui projette roches et poussière aux quatre coins de la
salle. Même le feu dans la cheminée passe bien près d’être soufflé. Les
yeux d’Alex s’ouvrent, exorbités. La douleur, tant physique
qu’émotionnelle, qu’il a subie avant son trépas y est toujours inscrite. Un
silement aigu accompagne une interminable inspiration, alors que ses
poumons gonflent au maximum de leur capacité.
Alex renaît.
Tandis qu’il respire furieusement, l’adolescent se débat un instant,
comme s’il avait oublié qu’il était toujours enchaîné au mur.
Graduellement, il retrouve son calme et ses moyens. Sa respiration
haletante se stabilise. Ce dernier segment de son existence n’était-il qu’un
horrible cauchemar ? Incertain de bien différencier le rêve de la réalité, il
met à l’épreuve la solidité des liens métalliques qui le retiennent. Il n’a le
temps que de tirer quelques coups qu’une nouvelle douleur, bien pire que
toutes celles endurées au cours de sa vie, vient lui carboniser l’intérieur de
la poitrine. Alex a l’impression que son cœur repose dans une cuve de métal
en fusion.
En un éclair, la sensation de brûlure se propage dans tout son corps. De
la pointe de ses orteils à la racine de ses cheveux. Non seulement sa
mâchoire refuse-t-elle de s’ouvrir afin de libérer le cri d’agonie qui se
forme dans sa gorge, mais elle se resserre au point où les dents qu’elle renferme se mettent à éclater l’une après l’autre. Ses lèvres sont rapidement
enduites de sang. Il sent ses os se mouvoir sous sa peau. Il les sent croître.
Soudainement habité d’une vigueur démesurée, Alex fait éclater d’un seul
élan la chaîne qui retient ses mains prisonnières. En venant placer celles-ci
devant son visage, il remarque que l’épiderme qui recouvre ses bras
s’épaissit à vue d’œil, puis se couvre d’une fourrure sombre. Ses dix doigts
se tordent et se tortillent, comme autant de vers au bout d’un hameçon. Des
entailles se forment au bout de chacun d’entre eux, d’où saillent de longues
griffes tranchantes. Ses vertèbres se déchirent successivement afin de
permettre à son dos, ses épaules et son cou de s’élargir, puis se ressoudent.
Les muscles de ses jambes subissent un traitement identique. Incapable de
contenir cette masse croissante qu’elle recouvre, son uniforme se déchire de
partout et donne mollement sur le sol. De nouvelles dents, tranchantes et
tordues, percent ses gencives et viennent prendre la place des anciennes,
fraîchement cassées. Finalement, d’horribles cornes recourbées lui
traversent la peau du front et viennent orner son crâne.
Une couronne d’ossements pour le nouveau maître châtieur.
Uniquement à ce moment, la douleur s’estompe-t-elle. Ou du moins, lui
a cessé de la ressentir. Une fois la transformation complétée, Alex n’a
aucune difficulté à s’adapter à son nouveau corps. Il se sent comme s’il lui
avait toujours appartenu.
Se matérialise alors devant lui, flottant dans l’air, un objet cylindrique
sur lequel naît une panoplie de symboles anciens. Le nouveau Krampus
cueille le parchemin vierge qu’il renferme. Il se penche ensuite, puis vient
tremper la pointe de la griffe au bout de son index dans la mare de sang à
ses pieds. À l’aide de cette plume improvisée, il inscrit sur la feuille les
noms qui formeront sa toute première liste :
2023 – Geneviève Papineau
2023 – Nicolas Papineau
Dans un grognement de ressentiment, il range ensuite le précieux
document à l’intérieur de l’étui métallique, dont il prend du même coup
possession.
364 jours.
Tel est le temps qu’il aura à patienter avant de pouvoir se faire justice.
En attendant de rompre ses premiers cous, la chose qui fut autrefois
Alex s’éloigne du feu et disparaît progressivement dans l’ombre,
accompagné de ses lourds bruits de pas. Sur la paroi rocheuse à laquelle il
était adossé lorsque sa forme humaine était retenue prisonnière, la rune de
Berkanan s’efface graduellement. Symbolisant la renaissance, elle y avait
été peinte plutôt par le Krampus précédant, lui qui n’avait jamais eu
l’intention de dévorer qui que ce soit avant de quitter ce monde.
Par terre, près des chaînes rompues, arrachées au mur, gisent les restes
de l’uniforme déchiré, abandonné après la transformation du détenu. Parmi
les lambeaux de tissu orangé, une feuille de papier chiffonnée repose,
ouverte. Il semblerait qu’après plusieurs tentatives, elle ait finalement réussi
à s’échapper une fois pour toutes de la poche où elle était conservée.
La feuille en question se trouve entièrement barbouillée, recto comme
verso, d’une écriture maladroite.
Il s’agit, en fait, d’une lettre…
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