Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 25 sur 28

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Les contes interdits : Krampus

Chapitre 21

 

5 décembre 1022

Troia, Italie

 

Malgré l’heure avancée, Edmund tarde à trouver le sommeil. Lorsqu’il

ferme les yeux et se concentre, il arrive à entendre les cris de la guerre qui

fait rage, même s’il se trouve à bonne distance du champ de bataille.

Originaires de Würzburg, son père et lui portaient jusqu’à tout

récemment les couleurs de l’armée du Saint Empire, qui, en soutien au pape

Benoît VIII, cherchait à prendre le contrôle de l’Italie. Après avoir longé la

côte tyrrhénienne sous la commande de l’archevêque Pilgrim de Cologne,

les vingt-mille hommes que comptait leur contingent à leur arrivée à Troia

sont arrivés en renfort à l’armée impériale, qui assiégeait déjà l’endroit

depuis plus de trois mois.

Blessés tous deux dès leur première journée au combat, Edmund et son

père ont dû passer les deux semaines qui ont suivi sous une tente médicale

afin d’y guérir leurs lésions. Pendant ce temps, la chaleur de l’été faisait

rage, et les soldats du Nord, peu habitués à des températures aussi torrides,

tombaient comme des mouches face aux ravages de la dysenterie.

Déterminés à ne pas être les prochains à en subir les effets néfastes, ils ont

saisi la première opportunité qu’ils ont eue de déserter le camp et de fuir

ensemble vers le nord.

— Tu devrais aller dormir, mon fils. J’ai entendu dire que l’armée

migrera plus au sud, dès demain. Si les routes se libèrent, nous tenterons notre chance. Nous ne pouvons pas rester cachés ici pour toujours.

— Je sais, lui répond piteusement Edmund sans cesser de fixer

l’impénétrable noirceur qui règne par-delà la fenêtre de sa chambre. C’est

juste que… je me sens mal d’abandonner Maria. Elle a tellement été bonne

pour nous.

— Et c’est justement pourquoi nous devrons partir dès que l’occasion se

présentera. Si nous nous faisons prendre ici, elle sera accusée d’avoir abrité

l’ennemi. Nous ne pouvons lui faire courir ce risque plus longtemps. Elle en

a déjà fait beaucoup trop pour nous.

Edmund sait que son père dit vrai. Dans un monde aussi cruel que le

leur, les gens possédant une telle bonté d’âme ne courent pas les rues. Non

seulement Maria avait-elle consenti à les héberger et à les nourrir, elle avait

même eu, ce soir même, la gentillesse de préparer un gâteau pour célébrer

son seizième anniversaire de naissance.

Mais alors qu’Edmund s’apprête à suivre les conseils de son paternel et

à se glisser sous ses couvertures, la porte de leur modeste habitation est

sauvagement enfoncée.

Les deux soldats tressaillent.

— Vous trois, fouillez la pièce du fond. Vous deux, celle d’en face.

Franz et moi, on garde la porte, beugle une voix lourde dans la langue

maternelle des déserteurs. Personne ne réussira à sortir d’ici !

Une panique épouvantable s’empare d’Edmund. Par réflexe, son père

pose sa main à sa hanche, mais en vain : son épée se trouve dans l’autre

chambre.

— Attrape !

Edmund lui lance la sienne, qu’il garde enfouraillée, près de son lit. En

combattant expérimenté qu’il est, Hermann Bauer empale le premier soldat

à faire irruption dans la chambre. Il n’a cependant pas le temps de retirer sa

lame de sa victime qu’il est habilement maîtrisé par ses deux acolytes.

Conscient que la vie de son fils et de celle de Maria dépendent vraisemblablement de lui, Hermann se débat comme un véritable forcené.

Au point où le soldat format géant – celui gardant l’entrée de la maison

après en avoir défoncé la porte – ressent le besoin d’intervenir.

Dans un lourd tintement métallique, l’extrémité de l’énorme chaîne

qu’il traîne sur son épaule frappe le plancher de bois. Un grognement agacé

plus tard, le colosse en fait ployer les planches sous chacun de ses pas.

— Alors… c’est donc ici que tu te planquais tout ce temps, Bauer !

Juste avant que son traître de compatriote ne parvienne à se libérer, il lui

passe son énorme chaîne sous le menton et se met à tirer. Pris par surprise,

et loin de pouvoir rivaliser avec la force du matamore, Hermann échappe

l’épée de son fils et cherche à libérer sa gorge. Son visage passe rapidement

au violet. En voyant son père en si mauvaise posture, Edmund charge ses

ennemis, qui ont cependant rapidement le dessus sur lui. Après quelques

bons coups reçus au visage, il est ligoté et poussé par terre, comme s’il ne

constituait pas la moindre menace.

— Regarde un peu ce qu’on a trouvé, Nicklas ! s’écrie un autre soldat,

amusé, en projetant contre la table de la cuisine la propriétaire de la maison.

Mais Nicklas ne l’écoute pas. Il continue d’accentuer la pression sur la

gorge du vieux Hermann.

Lorsqu’Edmund ouvre à nouveau les yeux, on lui agrippe les cheveux et

on le force à regarder son père se faire étrangler. Pendant que les deux bras

de ce dernier cessent de lutter et retombent de chaque côté de son corps, les

autres soldats allemands ont déjà arraché le pyjama de Maria, après l’avoir

obligée à s’étendre sur la table.

— Dommage que tu nous aies tourné le dos, p’tit gars ! Tu aurais pu y

goûter toi aussi ! Ha ! Ha ! Ha ! s’esclaffe un des soldats en détachant sa

ceinture.

Les joues d’Edmund se couvrent de larmes. Il découvre que les pires

horreurs de la guerre n’ont pas lieu que sur les champs de bataille. À moins

d’un mètre de lui, son père a rendu l’âme depuis plusieurs secondes, mais Nicklas refuse de lâcher prise tellement il y prend plaisir. Son corps mou se

balance au rythme des rires saccadés de son bourreau, contre lequel il est

appuyé.

— Dépêche-toi, Nick ! Viens t’amuser avec nous !

Nicklas tourne la tête et considère l’offre que lui fait son compagnon qui

vient d’insérer son sexe en érection dans la bouche de la pauvre italienne

qui se fait déjà prendre de force.

— C’est bon, j’arrive.

Le soldat format géant abandonne sa monstrueuse chaîne et, par

conséquent, le cadavre d’Hermann qu’elle retient, dont la tête frappe

durement le sol en tombant, et dont les yeux exorbités fixent le plafond. À

ce stade-ci, Edmund ne souhaite plus qu’une chose : qu’on se dépêche à en

finir avec lui. Malheureusement pour lui, les soldats allemands sont tout

sauf pressés.

Lorsqu’on tranche finalement la tête de Maria, la moitié des soldats sont

passés sur elle une seconde fois. De baiser un corps décapité ne refroidit

même pas les ardeurs de celui qui s’amuse présentement avec elle. Nicklas,

qui n’a enfilé que son pantalon, retourne tourmenter le dernier Bauer

toujours en vie.

— Tu ne t’en rends peut-être pas compte, mon grand, mais dans cette

histoire, les méchants, c’est vous !

Edmund remarque alors la hache que l’homme garde appuyée contre

son épaule. Son heure est venue, il en est persuadé.

— En ce qui nous concerne, tout ce que nous avons fait, c’est

d’appliquer la sentence que méritait votre crime. Être soldat pour l’armée

impériale est un honneur. Vous aviez un devoir à accomplir. Les déserteurs

tels que vous ne peuvent qu’aller en enfer.

Des rires narquois éclatent un peu partout dans la pièce.

— J’espère que dans ta prochaine vie, tu feras davantage preuve de

rigueur envers tes engagements. Tu salueras ton père de notre part…

Sans ajouter quoi que ce soit, Nicklas brandit la hache et en plante la

lame circulaire dans le crâne de l’adolescent, qui s’écroule raide mort.

Hilares, les soldats finissent de se rhabiller et quittent les lieux, maintenant

dépourvus de toute forme d’amusement.

Le calme a à peine repris ses droits sur la petite maison que de

nouveaux bruits de pas se font entendre, lourds et lents. Chacun d’entre eux

entraîne la chute d’un filet poussiéreux en provenance des planches qui

forment le plafond, comme si quelque chose d’énorme circulait sur le toit.

Une large silhouette cornue apparaît alors dans l’embrasure de la porte, dont

seule n’est parfaitement perceptible que la paire d’yeux ardents au centre de

la tête.

Au bout de quelques secondes d’observation, l’ombre pénètre dans la

maisonnette, ses lourds sabots mettant à leur tour la solidité du plancher à

l’épreuve. Graduellement, la faible flamme d’une lampe à l’huile

abandonnée sur la table jette une pâle lumière sur la longue barbe

grisonnante qui recouvre le visage aussi craquelé qu’horrifique de la chose.

Ses jambes lasses contournent paresseusement le cadavre d’Hermann, dont

l’énorme chaîne demeure enroulée autour de son cou, pour finalement

s’arrêter devant le corps sans vie d’Edmund, que la chose contemple avec

satisfaction. Dans la même langue que les soldats qui viennent de massacrer

tout le monde, la créature sinistre s’adresse à lui de sa voix caverneuse et

usée :

— Joyeux anniversaire, Edmund…

Dong !

 

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