Les contes interdits : Krampus
Chapitre 9
Positionné près de l’ouverture, Jacques porte systématiquement assistance
à chaque personne qui grimpe le rejoindre, à l’exception d’Alex, qui se
dégage et repousse son beau-père dès qu’il le reconnaît.
Malgré la noirceur absolue qui règne à l’intérieur de la pièce où ils
aboutissent, l’acoustique et l’odeur distincte des pastilles de savons ne
laissent place à aucune ambiguïté quant à leur emplacement, soit une salle
de bain.
— J’ai cherché l’interrupteur partout, je l’ai pas trouvé, explique le mari
de Carole une fois tout le monde réuni.
— C’qui est une bonne chose si on veut pas se faire repérer, gros
innocent.
— C’est normal, nos salles de bain sont toutes munies de détecteurs de
mouvements, explique la directrice. Ils auraient dû se déclencher à notre
arrivée, d’ailleurs.
— Fuck vos interrupteurs pis fuck vos détecteurs de mouvements ! J’ai
entendu les hurlements des pauvres filles que cette chose-là a commencé à
massacrer, se fâche Christine, la dernière à être montée dans l’échelle. Tout
ce qui m’intéresse, c’est de savoir si on peut sortir de cette pièce-ci ou si on
est coincés ! Bolduc, t’es là depuis combien de temps ? Pourquoi t’as pas
encore sorti ta maudite flashlight ?
Bolduc ne répond rien, mais on peut aussitôt entendre l’un des boutons-
poussoirs de sa ceinture se détacher. Presque simultanément, sa lampe-
torche et celle de Christine s’allument. Un balayage sommaire des alentours ne leur révèle rien d’inhabituel, hormis quelques outils qui reposent près du
trou.
— On a creusé à partir d’ici, ne peut s’empêcher d’exposer Jacques,
malgré l’évidence de la chose.
— La porte est juste là, indique madame St-Laurent en pointant droit
devant elle.
Christine acquiesce.
— Bolduc, tu restes avec les civils. J’vais aller voir.
— Pis depuis quand c’est toi qui es en charge, au juste ? Je suis pas mal
plus anci…
— Ferme ta gueule pis reste avec le groupe, un point c’est tout.
Bolduc obtempère. Malgré les quelques grommellements qu’il pousse
en guise de protestation, le gardien est secrètement soulagé de ne pas avoir
à s’aventurer seul vers il ne sait quel danger.
Y’a rien qui nous dit qu’y’a pas d’autres saloperies du genre qui
patrouillent dans la place, raisonne-t-il.
Tous retiennent leur souffle pendant que Christine s’avance jusqu’à la
porte. Seul le regard d’Alex alterne entre elle et l’ouverture dans le plancher
afin de s’assurer que rien n’en sorte pour le surprendre.
Malgré sa stature plutôt costaude, Christine arrive à se déplacer sans
faire de bruit. Une fois devant la porte, elle en éclaire la poignée d’une
main, puis lentement, l’agrippe de l’autre. Elle tire.
Cette fois encore, la chance leur sourit.
Doucement, Christine ramène le ballant vers elle. De l’autre côté, un
corridor en apparence désert.
— C’est bon, ça a l’air dégagé, annonce-t-elle.
Rassurés par les paroles de la gardienne, tous la rejoignent en silence.
— À partir d’ici, le plus facile serait de pren…
— Le plus facile serait de prendre à droite, déclare Bolduc en enterrant
la voix de sa collègue.
Ce geste déplacé lui attire un froncement de sourcils qui passe inaperçu
dans la noirceur. Une noirceur qui, à leur plus grand découragement,
s’étend bien au-delà de la salle de bain où ils ont atterri.
— L’électricité a fini par lâcher ? demande Jacques, tandis qu’ils
quittent la pièce en file indienne.
— Soit c’est une panne, soit quelque chose a été endommagé pis a
plongé une partie du centre dans le noir.
— Quelque chose ? répète Jacques.
— Je suis gardienne de sécurité, pas électricienne, se défend Christine.
— Parlez donc moins fort, leur suggère Bolduc.
La gardienne et le père de famille prennent conscience de leurs
agissements et adhèrent à la suggestion.
— C’est quoi vos noms, mes chéries ? finit par demander Carole aux
deux survivantes – deux civiles – qui se sont récemment greffées à eux,
elles qui n’ont toujours pas prononcé le moindre mot depuis leur arrivée.
Toujours effarouchées, tremblantes, leurs corps et leurs visages
barbouillés du sang d’une multitude de victimes, les filles mettent un
certain temps à se délier la langue.
— Mylène, répond la petite aux cheveux courts et châtains.
— Ja… Janie, articule avec difficulté la blonde aux larges lunettes qui
l’accompagne.
Le premier réflexe de Carole est de leur demander où se trouvent leurs
parents, elles qui doivent toutes deux avoir l’âge de sa propre fille, mais elle
n’en fait rien. Étant donné l’état dans lequel elles se trouvent, il y a fort à
parier qu’une partie du sang dont elles sont recouvertes appartienne à des
membres de leur famille.
— On va réussir à se sortir d’ici, mes chouettes. Vous allez voir.
Ni l’une ni l’autre ne répond ou ne réagit. Impossible pour Carole de
savoir si elle est parvenue à les réconforter un tant soit peu.
— M’man, j’ai pas trop envie d’aller sur le toit, moi, maugrée Nicolas.
— Je sais, mais on n’a pas le choix, mon chéri. Tous les accès en bas
sont bloqu…
Leur conversation est brusquement interrompue, alors qu’un bruit
assourdissant les fait sursauter. Sous leurs pieds, tous peuvent sentir le sol
trembler. On aurait dit un éboulement.
— Tabarn…
— Bonté divine !
— Attention, tout l’monde !
Les secousses cessent et le calme revient, à l’exception de Nicolas,
Geneviève, Mylène et Janie, qui continuent de s’égosiller de frayeur. Il faut
d’ailleurs un certain temps aux autres pour s’apercevoir que des cris
lointains se mêlent à ceux des jeunes de leur groupe. Des cris bien plus
effrayants que les leurs.
— Ça vient de par là, déduit Christine en pointant le faisceau de sa
lampe-torche dans la direction qu’elle croit être la bonne.
Sans surprise, elle fonce sans attendre vers la source d’agitation.
— Christine !
Bolduc se lance à sa suite, imité par Alex. Jacques donne l’impression
qu’il va les suivre, mais ne peut finalement se résigner à laisser sa femme et
ses enfants derrière. Il les incite toutefois à ne pas demeurer immobiles en
pleine noirceur.
— Faut les suivre, clame-t-il. Ils ont les seules flashlights. Pis y’a l’air
d’avoir du monde en détresse, on peut peut-être les aider !
Carole hésite, peu encline à exposer ses enfants à un quelconque danger.
Cependant, se déplacer en groupe avec une source de lumière lui semble
plus raisonnable que de demeurer seule dans le noir. Elle cède donc et
entraîne avec elle les quatre jeunes.
Christine n’a pas une longue distance à parcourir avant de localiser la
source du tremblement ainsi que des cris qui perdurent depuis. En fait, elle
doit freiner brusquement pour ne pas dégringoler tout au fond de l’immense trou récemment formé dans le plancher, peu après un virage à gauche à un
nouveau carrefour.
— Oh, shit ! laisse échapper la gardienne, son corps ballotant comme un
Punch-Me-Clown au-dessus du vide.
Déjà, par le trou béant, elle aperçoit les corps éventrés de deux
inconnues, gisant sur le plancher de l’étage inférieur, parmi les débris.
Leurs yeux sont demeurés grand ouverts. Leurs regards, figés dans le
temps. La dernière étincelle de vie s’est éteinte depuis un moment, mais la
souffrance subie durant leurs derniers instants sur Terre, elle, y demeure
bien imprégnée.
— Attention ! lance-t-elle à Alex et à Bolduc dès qu’ils approchent.
Elle tend les bras pour les empêcher de tomber, mais heureusement, tous
deux arrivent à une vitesse beaucoup plus modérée qu’elle.
— Seigneur Jésus…, lâche le gardien, alors que ses oreilles sont aux
premières loges pour accueillir les hurlements de panique et de douleur qui
s’échappent de l’antre à ses pieds.
Même si l’ouverture est bien insuffisante pour leur permettre de tout
voir ce qui se déroule à l’étage d’en dessous, ils arrivent tout de même à
apercevoir quelques pauvres âmes s’enfuir dans toutes les directions,
hystériques. Vient alors se planter sous l’ouverture une jeune fille, dont les
paumes appliquent contre ses oreilles autant de pression que possible afin
de s’épargner les épouvantables craquements d’os qui voyagent dans la
pièce où elle se trouve.
— Mais qu’est-ce qui s’passe ici ? cherche à savoir Bolduc.
— Êtes-vous cinglés à ce point ? ! fulmine madame St-Laurent tout
juste derrière lui. Cette chose est littéralement en dessous de nous ! On doit
s’en éloigner autant que possible, pas se jeter dans sa gueule !
— Y’a des gens qui ont besoin d’aide, proteste Christine. On peut pas…
— C’est nous, les gens qui ont besoin d’aide, espèce de cruche ! rage la
directrice. On doit maintenant partir avant d’être vus !
À travers la cacophonie qui fait rage, une voix parvient jusqu’à eux.
— À l’aide ! Aidez-nous, on est juste ici, en bas !
Les têtes s’abaissent à nouveau. Parmi les cadavres démembrés, la jeune
fille qui se bouchait les oreilles voilà dix secondes à peine s’adresse à
présent à eux. Alex reconnaît Anik, qu’il fréquente secrètement depuis son
incarcération. Un homme plus âgé se trouve maintenant à ses côtés.
— Sauvez ma fille ! Je vous en prie ! les implore-t-il dès qu’il les voit à
son tour.
C’est au tour de Jacques de reconnaître Jocelyn, avec qui il s’est
brièvement entretenu à son arrivée. Mais le père d’Anik est bien trop affolé
pour reconnaître qui que ce soit.
Malgré une vilaine entaille à la cuisse, l’homme trouve la force
d’empoigner sa fille par la taille et de la soulever vers les bras déjà tendus
de Christine, d’Alex et de Jacques.
— Dépêchez-vous, les supplie Jocelyn, les bras tremblants et les yeux
larmoyants. Vite ! Il se dirige par ici !
— Papa ! PAPA !
Jocelyn relâche son emprise et permet à sa fille d’être rapidement hissée
en sécurité. Le temps d’un battement de cœur, l’enfer qui règne autour du
père cesse d’exister. Voir sa fille saine et sauve réussit même à lui arracher
un sourire. Dès l’instant où Anik se trouve avec eux, Alex l’éloigne du trou.
— Envoye, Jocelyn ! À toi, vas-y, lance Jacques en lui tendant la main à
son tour.
— PAPA !
Jocelyn déglutit et lève faiblement les bras. Les doigts des deux
hommes s’effleurent.
— On peut plus rien pour lui ! On sacre notre camp !
— Bolduc a raison, clame madame St-Laurent. On doit partir.
— On peut pas l’abandonner de même, proteste Christine.
— Faut que tu sautes ! s’écrie Jacques. On y arrivera pas sinon !
Jocelyn grimace de douleur, mais ses bras demeurent dressés. Puis, les
lourds pas de la chose se font entendre.
Cloc, clic…
Cloc, clic…
— On peut rien faire pour lui, réitère Bolduc.
— Tasse-toi, grosse loque humaine, lance Alex en bousculant le gardien
tandis qu’il retourne vers le trou. C’est toi la vraie cause perdue…
— Alex ! Alex !
Mais Alex ignore les cris de sa mère.
— Ramassis d’lopettes, grogne-t-il en se jetant dans le trou.
— ALEX ! s’écrient ses deux parents, horrifiés.
Dès qu’il touche le sol, le jeune détenu ne prend même pas le temps de
sonder les alentours. Il se penche, passe sa tête entre les jambes de Jocelyn
et, dans un effort incroyable, se redresse.
Cloc, clic…
Cloc, clic…
Les mains de Jocelyn se lient à celles de Jacques, et le père de famille
est hissé à son tour. Aussitôt qu’il sent le poids sur ses épaules s’amoindrir,
Alex ne perd pas une seule seconde. Sans la moindre considération pour les
défuntes à ses pieds, il écrase sa semelle contre la tête de l’une d’entre elles
afin d’octroyer à son saut quelques centimètres supplémentaires qui lui
permettent d’atteindre de justesse la main tendue de Christine. Au moment
où les jambes de l’adolescent disparaissent dans l’ouverture, deux énormes
mains balaient l’endroit où elles se trouvaient à l’instant et n’attrapent que
du vent.
Un terrible grognement de mécontentement s’ensuit.
Anik se jette dans les bras de son père, qui se moque éperdument de la
douleur que cette étreinte inespérée lui occasionne. Cette fois, personne n’a
besoin de se faire prier pour déguerpir. Alex, qui préfère se tenir à l’arrière
et protéger sa famille, consent à laisser Christine prendre la tête du groupe.
— On a encore un bout à faire avant d’arriver, déclare Bolduc. La bonne
nouvelle, c’est que le monstre va devoir faire un pas pire détour si y veut
nous rattraper.
— J’espère, répond Alex. On va avoir besoin de toute l’avance qu’on
peut accumuler si on veut réussir à élabo… Arghhhhhh !
— Alex !
— ALEX !
Mais bien avant que ses parents ne puissent réagir, le corps de leur fils
s’éloigne à toute vitesse, tandis qu’il se fait traîner par la chaîne qui s’est
enroulée autour de ses chevilles.
Genou au sol, près de l’ouverture qu’elle a elle-même créée, la créature
ramène sa plus récente cible vers elle, ses mains tirant successivement sur la
chaîne dont elle vient d’utiliser l’extrémité sans poids.
Pendant ce temps, Alex se débat comme une truite fraîchement larguée
au fond d’une chaloupe. Sa tentative de se désempêtrer est vaine, à la limite
du risible. Tandis que son torse se frictionne contre le plancher et que ses
bras se débattent, il aperçoit le morceau de papier chiffonné qu’il conserve
toujours près de lui se glisser hors de sa poche. À la toute dernière seconde,
il parvient à le récupérer du bout des doigts et à l’enfouir au creux de ses
paumes. Dès que son corps s’immobilise, il replonge le papier au fond de sa
poche, comme s’il lui accordait plus d’importance qu’à sa propre vie. Il sent
ensuite son crâne être compressé par l’étau que forment les cinq doigts de la
chose, qui lui enveloppent alors la tête. Avec une force inouïe, le monstre
parvient à soulever Alex, jusqu’à ce que les pieds de ce dernier ballotent
dans le vide.
— ALEX ! ALEX !
Partiellement éclairé par les faisceaux instables des lampes de poche des
deux gardiens, Jacques décide de foncer.
— Oh, mon Dieu ! panique Carole, juste avant de couvrir sa bouche
avec ses mains.
Pendant qu’il se lance au secours de son beau-fils, Jacques entend des
pas le rattraper. Il songe immédiatement à Christine.
Or, il s’agit plutôt de Bolduc.
— ALEX ! ALEX ! J’ARRIVE ! continue de crier Jacques, qui utilise
les grognements de la chose pour s’orienter dans le noir.
Une étrange lumière violacée apparaît alors, quelques mètres devant les
deux hommes. Elle éclaire suffisamment pour leur permettre de détailler le
monstre retenant Alex à bout de bras, presque un mètre au-dessus du sol. La
lueur qui vient d’apparaître semble émaner directement de la main du
monstre et s’infiltre dans la tête de l’adolescent par ses yeux, sa bouche et
ses oreilles. L’expression qu’affiche Alex est sans équivoque ; il souffre le
martyre. Jacques et Bolduc ne sont plus qu’à quelques pas de lui,
lorsqu’une puissante détonation se fait entendre et les cloue sur place. Il
s’agit d’un coup de feu, Bolduc en est convaincu.
Un grognement bestial confirme que le gardien a vu juste et que le
monstre a été touché.
— ATTRAPEZ LE JEUNE ! leur ordonne une voix dans le noir que
Bolduc reconnaît.
— Danny ?
Le gardien en civil apparaît derrière le monstre. Il élève le bras et lui
colle le canon de son fusil à pompe sur la nuque avant de faire tonner
l’arme à nouveau. Les trois hommes présents sont alors témoins, l’espace
d’un instant, d’un phénomène pour le moins insolite : à l’intérieur de la
boîte crânienne explosée, ce qui reste du cerveau du monstre brille de la
même lumière que celle qui s’infiltre dans la tête d’Alex, avant de
s’éteindre graduellement une fois le corps échoué sur le sol. Heureusement,
Jacques est suffisamment rapide pour attraper in extremis son beau-fils
durant sa chute.
— Fais-y sauter la face ! beugle Bolduc à l’intention de Danny pendant
que ce dernier recharge son arme. Faut être certain qu’il se relève pas !
— Y va se relever pareil, lui répond son collègue. Y faire sauter la tête
nous fait juste gagner un peu de temps. Faut économiser nos munitions.
Tiens !
Danny lui présente le Glock 17 qu’il a d’accroché à la ceinture. Bolduc
affiche un air incrédule tandis qu’il accepte l’arme. Son cerveau n’arrive
pas à assimiler que la créature qui gît à ses pieds dans son propre jus de
cervelle n’est en réalité pas morte.
— Envoye, Bolduc ! Arrête de glander !
Danny rejoint Jacques pour l’aider à transporter Alex. Avant d’en faire
autant, Bolduc pose un dernier regard angoissé sur la chose, dont la langue
démesurée et gluante frétille toujours à l’extérieur de sa bouche ouverte.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? s’inquiète Carole, au moment où Jacques
et Danny arrivent jusqu’à elle. Comment il va ?
— Dur à dire pour l’instant. Il respire et son cœur bat, mais il est
inconscient. J’ai aucune idée de c’que c’te chose-là lui a fait.
— J’suis pas inconscient, laisse échapper Alex d’une voix faible. Juste
sonné.
Peu de temps après que le groupe se soit remis en marche, Christine
cède sa place de guide à Bolduc pour aller à la rencontre de Danny.
— Laisse-moi deviner : tu veux savoir si j’ai un autre jouet pour toi ?
J’pense que celui-là va te plaire…
Christine l’éclaire de sa lampe de poche, tandis qu’il fouille à l’intérieur
du sac de toile sport qu’il garde accroché à l’épaule.
— Un 480 Ruger ? Bâtard, on a ça dans l’entrepôt ? s’exclame la
gardienne en examinant le petit pistolet que l’on vient de lui offrir. Pis t’as
quoi d’autre dans ton sac, Sport Billy ?
— J’ai tout un tas de « c’est pas de tes maudites affaires », la nargue
Danny. Disons simplement que je suis prêt pour le piquenique.
Pendant ce temps, devant eux, Alex semble retrouver rapidement ses
moyens.
— C’est beau, tu peux m’lâcher. J’suis capable de marcher, clame-t-il à
son beau-père qui le soutenait jusqu’ici.
Seulement, même s’il permet à Alex de se dégager, Jacques lui fait
savoir sa façon de penser.
— Peux-tu, juste pendant deux minutes, arrêter de faire ton tough, pis te
laisser aider ? Es-tu pressé à c’point-là d’aller te faire tuer ? T’es pas tombé
en bas de ton tricycle, bonhomme ! Tu viens de t’faire lobotomiser par un
yéti sur le crystal meth !
— C’est ma mère qui s’est clairement fait lobotomiser pour avoir
accepté de se marier avec une graine comme toi. Sacre-moi la paix, j’ai pas
besoin de ton aide.
Cette fois, Jacques capitule. Il n’ajoute rien. De toute façon, même s’il
avait voulu ajouter quelque chose, son beau-fils s’est déjà éclipsé pour aller
discuter avec Danny, qu’il ne croyait plus revoir en vie après leur
séparation, plus tôt dans la soirée.
— Comme ça, t’es allé faire le plein ? J’aurais besoin que tu me
fournisses un p’tit quelque chose.
— Sorry, Alex ! Je comprends que c’est une situation extrême, mais pas
question que je mette une arme dans les mains d’un mineur.
— Fuck ton arme ; j’ai juste besoin d’une flashlight. Un modèle discret,
de préférence.
Danny fronce les sourcils. Il ignore si Alex se paie sa tête.
— C’est bon, finit-il par dire. J’pense que je vais pouvoir t’aider.
Alors que les deux agents pointent constamment le faisceau de leur
lampe droit devant eux pour s’orienter, Alex promène plutôt le sien sur tout
ce qui les entoure.
— Hey, regardez là-bas, jubile Bolduc. On dirait que l’électricité est
revenue dans l’aile D !
Arrivés à un embranchement en « T », tous se tournent vers le corridor
de gauche, là où, à une vingtaine de mètres d’eux, les lumières semblent effectivement allumées. Soulagés par l’idée de ne plus avoir à progresser à
l’aveuglette, ils s’y dirigent, gonflés d’un espoir auquel ils ne croyaient
plus.
— Par ici, mon grand, lance Carole à son plus vieux, qui, lui, braque
plutôt sa lampe à travers la noirceur qui voile le corridor de droite. C’est pas
par là qu’on va.
Alex demeure muet, mais se plie aux directives de sa mère.
— M’man ! J’veux avoir un fusil, moi aussi ! réclame Nicolas, les yeux
posés sur l’arme de Danny.
Embêtée, Carole se tourne vers Jacques.
— Ben… c’est vrai qu’on pourrait leur donner quelque chose pour se
défendre, juge-t-elle. Peut-être pas un fusil, mais une arme quelconque.
— Oui, moi aussi, je veux un fus…
Une nouvelle détonation, cette fois causée par une violente explosion,
leur brutalise les tympans. Des débris de plâtre et de béton fusent comme
autant de météorites brûlantes et leur occasionnent plusieurs coupures aux
mains et au visage. Le temps que prennent Carole et Jacques pour protéger
leurs plus jeunes enfants, la poussière commence déjà à retomber. Tout est
arrivé si vite.
— Est-ce que tout le monde est OK ? s’inquiète Danny en balayant de
la main le nuage de fumée qui s’est formé autour de lui.
Des plaintes étouffées lui confirment que ce n’est pas le cas.
— Bolduc est blessé, s’énerve Christine en allant s’agenouiller près de
son collègue, qui se tord de douleur au sol, les deux mains enroulées autour
de son genou ensanglanté.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demande Jacques en les rejoignant.
Les deux gardiens sont rapidement encerclés par les autres membres du
groupe, la plupart d’entre eux étant encore bien trop sous le choc pour
s’avérer d’une aide quelconque.
— Je sais pas…, admet Christine en retirant sa chemise, dont elle utilise
ensuite les manches pour créer un garrot qu’elle serre juste au bas de la
cuisse du blessé. Bolduc marchait devant, pis… pis… ça a pété tout d’un
coup ! Danny, éclaire-moi mieux que ça, j’vois rien !
— On peut rien faire ici, Chris, lui répond ce dernier. Jacques, pogne les
pieds. On va le transporter jusqu’à l’aile D. Là, au moins, on va voir de
quoi !
— C’est bon !
À peine les doigts de Jacques effleurent-ils les bottes à cap d’acier du
gardien qu’une voix s’élève et s’oppose.
— Si la chose est revenue à elle, c’est clair qu’elle a entendu
l’explosion pis qu’elle va se ramener par ici. C’est vrai qu’on va mieux voir
avec d’la lumière, mais elle aussi, raisonne Alex.
— Et où voudrais-tu qu’on aille, au juste ? lui demande madame St-
Laurent.
— Par là, répond Alex en pointant sa lampe de poche vers le corridor de
droite. J’ai trouvé une autre porte qui s’ouvre.
— C’est inutile, y’a rien de ce côté qui pourrait no…
— Y’avait rien qui devait nous aider dans le placard à balais non plus.
Pourtant, on a trouvé un passage qui nous a menés à l’étage d’au-dessus.
Dans le pire des cas, y’aura rien pour vrai, mais au moins ça va nous faire
un endroit où rester cachés, où soigner Bolduc, pis où ajuster notre plan de
match.
Pendant un bref instant, personne ne bouge ni ne parle.
— Nico, Gen, v’nez avec moi. Les autres, vous pouvez ben tous crever
là où vous êtes, quant à moi.
Cette déclaration ne surprend personne, choque encore moins. Excepté
peut-être Jocelyn, qui ne connaît à peu près rien du jeune homme.
Une boule se forme au fond de la gorge de Carole, alors qu’elle sent ses
enfants se faufiler hors de son emprise pour aller rejoindre leur grand frère. Geste qui, ultimement, finit par être imité de tous.
— Ici, c’est les archives, explique la directrice en apercevant la porte
que leur désigne Alex. La bonne nouvelle, c’est que la pièce est
suffisamment spacieuse pour tous nous accueillir sans problème.
Mais Alex ne l’écoute que d’une oreille. Nourri par une curiosité qu’il
peine à s’expliquer, l’adolescent tourne la poignée et pousse doucement la
porte. À l’intérieur, une dizaine de chandelles brillent faiblement, certaines
reposant sur la longue table à leur droite, d’autres éparpillées parmi les
nombreuses étagères à leur gauche. Face à eux, confortablement installé
dans un fauteuil beaucoup trop faste pour provenir de cette pièce, un
individu les fixe avec autant d’amusement que d’étonnement.
— Well, well… On dirait que ce labyrinthe renferme des souris plus
malignes que d’autres !
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