Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 13 sur 28

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Les contes interdits : Krampus

Chapitre 9

 

Positionné près de l’ouverture, Jacques porte systématiquement assistance

à chaque personne qui grimpe le rejoindre, à l’exception d’Alex, qui se

dégage et repousse son beau-père dès qu’il le reconnaît.

Malgré la noirceur absolue qui règne à l’intérieur de la pièce où ils

aboutissent, l’acoustique et l’odeur distincte des pastilles de savons ne

laissent place à aucune ambiguïté quant à leur emplacement, soit une salle

de bain.

— J’ai cherché l’interrupteur partout, je l’ai pas trouvé, explique le mari

de Carole une fois tout le monde réuni.

— C’qui est une bonne chose si on veut pas se faire repérer, gros

innocent.

— C’est normal, nos salles de bain sont toutes munies de détecteurs de

mouvements, explique la directrice. Ils auraient dû se déclencher à notre

arrivée, d’ailleurs.

— Fuck vos interrupteurs pis fuck vos détecteurs de mouvements ! J’ai

entendu les hurlements des pauvres filles que cette chose-là a commencé à

massacrer, se fâche Christine, la dernière à être montée dans l’échelle. Tout

ce qui m’intéresse, c’est de savoir si on peut sortir de cette pièce-ci ou si on

est coincés ! Bolduc, t’es là depuis combien de temps ? Pourquoi t’as pas

encore sorti ta maudite flashlight ?

Bolduc ne répond rien, mais on peut aussitôt entendre l’un des boutons-

poussoirs de sa ceinture se détacher. Presque simultanément, sa lampe-

torche et celle de Christine s’allument. Un balayage sommaire des alentours ne leur révèle rien d’inhabituel, hormis quelques outils qui reposent près du

trou.

— On a creusé à partir d’ici, ne peut s’empêcher d’exposer Jacques,

malgré l’évidence de la chose.

— La porte est juste là, indique madame St-Laurent en pointant droit

devant elle.

Christine acquiesce.

— Bolduc, tu restes avec les civils. J’vais aller voir.

— Pis depuis quand c’est toi qui es en charge, au juste ? Je suis pas mal

plus anci…

— Ferme ta gueule pis reste avec le groupe, un point c’est tout.

Bolduc obtempère. Malgré les quelques grommellements qu’il pousse

en guise de protestation, le gardien est secrètement soulagé de ne pas avoir

à s’aventurer seul vers il ne sait quel danger.

Y’a rien qui nous dit qu’y’a pas d’autres saloperies du genre qui

patrouillent dans la place, raisonne-t-il.

Tous retiennent leur souffle pendant que Christine s’avance jusqu’à la

porte. Seul le regard d’Alex alterne entre elle et l’ouverture dans le plancher

afin de s’assurer que rien n’en sorte pour le surprendre.

Malgré sa stature plutôt costaude, Christine arrive à se déplacer sans

faire de bruit. Une fois devant la porte, elle en éclaire la poignée d’une

main, puis lentement, l’agrippe de l’autre. Elle tire.

Cette fois encore, la chance leur sourit.

Doucement, Christine ramène le ballant vers elle. De l’autre côté, un

corridor en apparence désert.

— C’est bon, ça a l’air dégagé, annonce-t-elle.

Rassurés par les paroles de la gardienne, tous la rejoignent en silence.

— À partir d’ici, le plus facile serait de pren…

— Le plus facile serait de prendre à droite, déclare Bolduc en enterrant

la voix de sa collègue.

Ce geste déplacé lui attire un froncement de sourcils qui passe inaperçu

dans la noirceur. Une noirceur qui, à leur plus grand découragement,

s’étend bien au-delà de la salle de bain où ils ont atterri.

— L’électricité a fini par lâcher ? demande Jacques, tandis qu’ils

quittent la pièce en file indienne.

— Soit c’est une panne, soit quelque chose a été endommagé pis a

plongé une partie du centre dans le noir.

— Quelque chose ? répète Jacques.

— Je suis gardienne de sécurité, pas électricienne, se défend Christine.

— Parlez donc moins fort, leur suggère Bolduc.

La gardienne et le père de famille prennent conscience de leurs

agissements et adhèrent à la suggestion.

— C’est quoi vos noms, mes chéries ? finit par demander Carole aux

deux survivantes – deux civiles – qui se sont récemment greffées à eux,

elles qui n’ont toujours pas prononcé le moindre mot depuis leur arrivée.

Toujours effarouchées, tremblantes, leurs corps et leurs visages

barbouillés du sang d’une multitude de victimes, les filles mettent un

certain temps à se délier la langue.

— Mylène, répond la petite aux cheveux courts et châtains.

— Ja… Janie, articule avec difficulté la blonde aux larges lunettes qui

l’accompagne.

Le premier réflexe de Carole est de leur demander où se trouvent leurs

parents, elles qui doivent toutes deux avoir l’âge de sa propre fille, mais elle

n’en fait rien. Étant donné l’état dans lequel elles se trouvent, il y a fort à

parier qu’une partie du sang dont elles sont recouvertes appartienne à des

membres de leur famille.

— On va réussir à se sortir d’ici, mes chouettes. Vous allez voir.

Ni l’une ni l’autre ne répond ou ne réagit. Impossible pour Carole de

savoir si elle est parvenue à les réconforter un tant soit peu.

— M’man, j’ai pas trop envie d’aller sur le toit, moi, maugrée Nicolas.

— Je sais, mais on n’a pas le choix, mon chéri. Tous les accès en bas

sont bloqu…

Leur conversation est brusquement interrompue, alors qu’un bruit

assourdissant les fait sursauter. Sous leurs pieds, tous peuvent sentir le sol

trembler. On aurait dit un éboulement.

— Tabarn…

— Bonté divine !

— Attention, tout l’monde !

Les secousses cessent et le calme revient, à l’exception de Nicolas,

Geneviève, Mylène et Janie, qui continuent de s’égosiller de frayeur. Il faut

d’ailleurs un certain temps aux autres pour s’apercevoir que des cris

lointains se mêlent à ceux des jeunes de leur groupe. Des cris bien plus

effrayants que les leurs.

— Ça vient de par là, déduit Christine en pointant le faisceau de sa

lampe-torche dans la direction qu’elle croit être la bonne.

Sans surprise, elle fonce sans attendre vers la source d’agitation.

— Christine !

Bolduc se lance à sa suite, imité par Alex. Jacques donne l’impression

qu’il va les suivre, mais ne peut finalement se résigner à laisser sa femme et

ses enfants derrière. Il les incite toutefois à ne pas demeurer immobiles en

pleine noirceur.

— Faut les suivre, clame-t-il. Ils ont les seules flashlights. Pis y’a l’air

d’avoir du monde en détresse, on peut peut-être les aider !

Carole hésite, peu encline à exposer ses enfants à un quelconque danger.

Cependant, se déplacer en groupe avec une source de lumière lui semble

plus raisonnable que de demeurer seule dans le noir. Elle cède donc et

entraîne avec elle les quatre jeunes.

Christine n’a pas une longue distance à parcourir avant de localiser la

source du tremblement ainsi que des cris qui perdurent depuis. En fait, elle

doit freiner brusquement pour ne pas dégringoler tout au fond de l’immense trou récemment formé dans le plancher, peu après un virage à gauche à un

nouveau carrefour.

— Oh, shit ! laisse échapper la gardienne, son corps ballotant comme un

Punch-Me-Clown au-dessus du vide.

Déjà, par le trou béant, elle aperçoit les corps éventrés de deux

inconnues, gisant sur le plancher de l’étage inférieur, parmi les débris.

Leurs yeux sont demeurés grand ouverts. Leurs regards, figés dans le

temps. La dernière étincelle de vie s’est éteinte depuis un moment, mais la

souffrance subie durant leurs derniers instants sur Terre, elle, y demeure

bien imprégnée.

— Attention ! lance-t-elle à Alex et à Bolduc dès qu’ils approchent.

Elle tend les bras pour les empêcher de tomber, mais heureusement, tous

deux arrivent à une vitesse beaucoup plus modérée qu’elle.

— Seigneur Jésus…, lâche le gardien, alors que ses oreilles sont aux

premières loges pour accueillir les hurlements de panique et de douleur qui

s’échappent de l’antre à ses pieds.

Même si l’ouverture est bien insuffisante pour leur permettre de tout

voir ce qui se déroule à l’étage d’en dessous, ils arrivent tout de même à

apercevoir quelques pauvres âmes s’enfuir dans toutes les directions,

hystériques. Vient alors se planter sous l’ouverture une jeune fille, dont les

paumes appliquent contre ses oreilles autant de pression que possible afin

de s’épargner les épouvantables craquements d’os qui voyagent dans la

pièce où elle se trouve.

— Mais qu’est-ce qui s’passe ici ? cherche à savoir Bolduc.

— Êtes-vous cinglés à ce point ? ! fulmine madame St-Laurent tout

juste derrière lui. Cette chose est littéralement en dessous de nous ! On doit

s’en éloigner autant que possible, pas se jeter dans sa gueule !

— Y’a des gens qui ont besoin d’aide, proteste Christine. On peut pas…

— C’est nous, les gens qui ont besoin d’aide, espèce de cruche ! rage la

directrice. On doit maintenant partir avant d’être vus !

À travers la cacophonie qui fait rage, une voix parvient jusqu’à eux.

— À l’aide ! Aidez-nous, on est juste ici, en bas !

Les têtes s’abaissent à nouveau. Parmi les cadavres démembrés, la jeune

fille qui se bouchait les oreilles voilà dix secondes à peine s’adresse à

présent à eux. Alex reconnaît Anik, qu’il fréquente secrètement depuis son

incarcération. Un homme plus âgé se trouve maintenant à ses côtés.

— Sauvez ma fille ! Je vous en prie ! les implore-t-il dès qu’il les voit à

son tour.

C’est au tour de Jacques de reconnaître Jocelyn, avec qui il s’est

brièvement entretenu à son arrivée. Mais le père d’Anik est bien trop affolé

pour reconnaître qui que ce soit.

Malgré une vilaine entaille à la cuisse, l’homme trouve la force

d’empoigner sa fille par la taille et de la soulever vers les bras déjà tendus

de Christine, d’Alex et de Jacques.

— Dépêchez-vous, les supplie Jocelyn, les bras tremblants et les yeux

larmoyants. Vite ! Il se dirige par ici !

— Papa ! PAPA !

Jocelyn relâche son emprise et permet à sa fille d’être rapidement hissée

en sécurité. Le temps d’un battement de cœur, l’enfer qui règne autour du

père cesse d’exister. Voir sa fille saine et sauve réussit même à lui arracher

un sourire. Dès l’instant où Anik se trouve avec eux, Alex l’éloigne du trou.

— Envoye, Jocelyn ! À toi, vas-y, lance Jacques en lui tendant la main à

son tour.

— PAPA !

Jocelyn déglutit et lève faiblement les bras. Les doigts des deux

hommes s’effleurent.

— On peut plus rien pour lui ! On sacre notre camp !

— Bolduc a raison, clame madame St-Laurent. On doit partir.

— On peut pas l’abandonner de même, proteste Christine.

— Faut que tu sautes ! s’écrie Jacques. On y arrivera pas sinon !

Jocelyn grimace de douleur, mais ses bras demeurent dressés. Puis, les

lourds pas de la chose se font entendre.

Cloc, clic…

Cloc, clic…

— On peut rien faire pour lui, réitère Bolduc.

— Tasse-toi, grosse loque humaine, lance Alex en bousculant le gardien

tandis qu’il retourne vers le trou. C’est toi la vraie cause perdue…

— Alex ! Alex !

Mais Alex ignore les cris de sa mère.

— Ramassis d’lopettes, grogne-t-il en se jetant dans le trou.

— ALEX ! s’écrient ses deux parents, horrifiés.

Dès qu’il touche le sol, le jeune détenu ne prend même pas le temps de

sonder les alentours. Il se penche, passe sa tête entre les jambes de Jocelyn

et, dans un effort incroyable, se redresse.

Cloc, clic…

Cloc, clic…

Les mains de Jocelyn se lient à celles de Jacques, et le père de famille

est hissé à son tour. Aussitôt qu’il sent le poids sur ses épaules s’amoindrir,

Alex ne perd pas une seule seconde. Sans la moindre considération pour les

défuntes à ses pieds, il écrase sa semelle contre la tête de l’une d’entre elles

afin d’octroyer à son saut quelques centimètres supplémentaires qui lui

permettent d’atteindre de justesse la main tendue de Christine. Au moment

où les jambes de l’adolescent disparaissent dans l’ouverture, deux énormes

mains balaient l’endroit où elles se trouvaient à l’instant et n’attrapent que

du vent.

Un terrible grognement de mécontentement s’ensuit.

Anik se jette dans les bras de son père, qui se moque éperdument de la

douleur que cette étreinte inespérée lui occasionne. Cette fois, personne n’a

besoin de se faire prier pour déguerpir. Alex, qui préfère se tenir à l’arrière

et protéger sa famille, consent à laisser Christine prendre la tête du groupe.

— On a encore un bout à faire avant d’arriver, déclare Bolduc. La bonne

nouvelle, c’est que le monstre va devoir faire un pas pire détour si y veut

nous rattraper.

— J’espère, répond Alex. On va avoir besoin de toute l’avance qu’on

peut accumuler si on veut réussir à élabo… Arghhhhhh !

— Alex !

— ALEX !

Mais bien avant que ses parents ne puissent réagir, le corps de leur fils

s’éloigne à toute vitesse, tandis qu’il se fait traîner par la chaîne qui s’est

enroulée autour de ses chevilles.

Genou au sol, près de l’ouverture qu’elle a elle-même créée, la créature

ramène sa plus récente cible vers elle, ses mains tirant successivement sur la

chaîne dont elle vient d’utiliser l’extrémité sans poids.

Pendant ce temps, Alex se débat comme une truite fraîchement larguée

au fond d’une chaloupe. Sa tentative de se désempêtrer est vaine, à la limite

du risible. Tandis que son torse se frictionne contre le plancher et que ses

bras se débattent, il aperçoit le morceau de papier chiffonné qu’il conserve

toujours près de lui se glisser hors de sa poche. À la toute dernière seconde,

il parvient à le récupérer du bout des doigts et à l’enfouir au creux de ses

paumes. Dès que son corps s’immobilise, il replonge le papier au fond de sa

poche, comme s’il lui accordait plus d’importance qu’à sa propre vie. Il sent

ensuite son crâne être compressé par l’étau que forment les cinq doigts de la

chose, qui lui enveloppent alors la tête. Avec une force inouïe, le monstre

parvient à soulever Alex, jusqu’à ce que les pieds de ce dernier ballotent

dans le vide.

— ALEX ! ALEX !

Partiellement éclairé par les faisceaux instables des lampes de poche des

deux gardiens, Jacques décide de foncer.

— Oh, mon Dieu ! panique Carole, juste avant de couvrir sa bouche

avec ses mains.

Pendant qu’il se lance au secours de son beau-fils, Jacques entend des

pas le rattraper. Il songe immédiatement à Christine.

Or, il s’agit plutôt de Bolduc.

— ALEX ! ALEX ! J’ARRIVE ! continue de crier Jacques, qui utilise

les grognements de la chose pour s’orienter dans le noir.

Une étrange lumière violacée apparaît alors, quelques mètres devant les

deux hommes. Elle éclaire suffisamment pour leur permettre de détailler le

monstre retenant Alex à bout de bras, presque un mètre au-dessus du sol. La

lueur qui vient d’apparaître semble émaner directement de la main du

monstre et s’infiltre dans la tête de l’adolescent par ses yeux, sa bouche et

ses oreilles. L’expression qu’affiche Alex est sans équivoque ; il souffre le

martyre. Jacques et Bolduc ne sont plus qu’à quelques pas de lui,

lorsqu’une puissante détonation se fait entendre et les cloue sur place. Il

s’agit d’un coup de feu, Bolduc en est convaincu.

Un grognement bestial confirme que le gardien a vu juste et que le

monstre a été touché.

— ATTRAPEZ LE JEUNE ! leur ordonne une voix dans le noir que

Bolduc reconnaît.

— Danny ?

Le gardien en civil apparaît derrière le monstre. Il élève le bras et lui

colle le canon de son fusil à pompe sur la nuque avant de faire tonner

l’arme à nouveau. Les trois hommes présents sont alors témoins, l’espace

d’un instant, d’un phénomène pour le moins insolite : à l’intérieur de la

boîte crânienne explosée, ce qui reste du cerveau du monstre brille de la

même lumière que celle qui s’infiltre dans la tête d’Alex, avant de

s’éteindre graduellement une fois le corps échoué sur le sol. Heureusement,

Jacques est suffisamment rapide pour attraper in extremis son beau-fils

durant sa chute.

— Fais-y sauter la face ! beugle Bolduc à l’intention de Danny pendant

que ce dernier recharge son arme. Faut être certain qu’il se relève pas !

— Y va se relever pareil, lui répond son collègue. Y faire sauter la tête

nous fait juste gagner un peu de temps. Faut économiser nos munitions.

Tiens !

Danny lui présente le Glock 17 qu’il a d’accroché à la ceinture. Bolduc

affiche un air incrédule tandis qu’il accepte l’arme. Son cerveau n’arrive

pas à assimiler que la créature qui gît à ses pieds dans son propre jus de

cervelle n’est en réalité pas morte.

— Envoye, Bolduc ! Arrête de glander !

Danny rejoint Jacques pour l’aider à transporter Alex. Avant d’en faire

autant, Bolduc pose un dernier regard angoissé sur la chose, dont la langue

démesurée et gluante frétille toujours à l’extérieur de sa bouche ouverte.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? s’inquiète Carole, au moment où Jacques

et Danny arrivent jusqu’à elle. Comment il va ?

— Dur à dire pour l’instant. Il respire et son cœur bat, mais il est

inconscient. J’ai aucune idée de c’que c’te chose-là lui a fait.

— J’suis pas inconscient, laisse échapper Alex d’une voix faible. Juste

sonné.

Peu de temps après que le groupe se soit remis en marche, Christine

cède sa place de guide à Bolduc pour aller à la rencontre de Danny.

— Laisse-moi deviner : tu veux savoir si j’ai un autre jouet pour toi ?

J’pense que celui-là va te plaire…

Christine l’éclaire de sa lampe de poche, tandis qu’il fouille à l’intérieur

du sac de toile sport qu’il garde accroché à l’épaule.

— Un 480 Ruger ? Bâtard, on a ça dans l’entrepôt ? s’exclame la

gardienne en examinant le petit pistolet que l’on vient de lui offrir. Pis t’as

quoi d’autre dans ton sac, Sport Billy ?

— J’ai tout un tas de « c’est pas de tes maudites affaires », la nargue

Danny. Disons simplement que je suis prêt pour le piquenique.

Pendant ce temps, devant eux, Alex semble retrouver rapidement ses

moyens.

— C’est beau, tu peux m’lâcher. J’suis capable de marcher, clame-t-il à

son beau-père qui le soutenait jusqu’ici.

Seulement, même s’il permet à Alex de se dégager, Jacques lui fait

savoir sa façon de penser.

— Peux-tu, juste pendant deux minutes, arrêter de faire ton tough, pis te

laisser aider ? Es-tu pressé à c’point-là d’aller te faire tuer ? T’es pas tombé

en bas de ton tricycle, bonhomme ! Tu viens de t’faire lobotomiser par un

yéti sur le crystal meth !

— C’est ma mère qui s’est clairement fait lobotomiser pour avoir

accepté de se marier avec une graine comme toi. Sacre-moi la paix, j’ai pas

besoin de ton aide.

Cette fois, Jacques capitule. Il n’ajoute rien. De toute façon, même s’il

avait voulu ajouter quelque chose, son beau-fils s’est déjà éclipsé pour aller

discuter avec Danny, qu’il ne croyait plus revoir en vie après leur

séparation, plus tôt dans la soirée.

— Comme ça, t’es allé faire le plein ? J’aurais besoin que tu me

fournisses un p’tit quelque chose.

— Sorry, Alex ! Je comprends que c’est une situation extrême, mais pas

question que je mette une arme dans les mains d’un mineur.

— Fuck ton arme ; j’ai juste besoin d’une flashlight. Un modèle discret,

de préférence.

Danny fronce les sourcils. Il ignore si Alex se paie sa tête.

— C’est bon, finit-il par dire. J’pense que je vais pouvoir t’aider.

Alors que les deux agents pointent constamment le faisceau de leur

lampe droit devant eux pour s’orienter, Alex promène plutôt le sien sur tout

ce qui les entoure.

— Hey, regardez là-bas, jubile Bolduc. On dirait que l’électricité est

revenue dans l’aile D !

Arrivés à un embranchement en « T », tous se tournent vers le corridor

de gauche, là où, à une vingtaine de mètres d’eux, les lumières semblent effectivement allumées. Soulagés par l’idée de ne plus avoir à progresser à

l’aveuglette, ils s’y dirigent, gonflés d’un espoir auquel ils ne croyaient

plus.

— Par ici, mon grand, lance Carole à son plus vieux, qui, lui, braque

plutôt sa lampe à travers la noirceur qui voile le corridor de droite. C’est pas

par là qu’on va.

Alex demeure muet, mais se plie aux directives de sa mère.

— M’man ! J’veux avoir un fusil, moi aussi ! réclame Nicolas, les yeux

posés sur l’arme de Danny.

Embêtée, Carole se tourne vers Jacques.

— Ben… c’est vrai qu’on pourrait leur donner quelque chose pour se

défendre, juge-t-elle. Peut-être pas un fusil, mais une arme quelconque.

— Oui, moi aussi, je veux un fus…

Une nouvelle détonation, cette fois causée par une violente explosion,

leur brutalise les tympans. Des débris de plâtre et de béton fusent comme

autant de météorites brûlantes et leur occasionnent plusieurs coupures aux

mains et au visage. Le temps que prennent Carole et Jacques pour protéger

leurs plus jeunes enfants, la poussière commence déjà à retomber. Tout est

arrivé si vite.

— Est-ce que tout le monde est OK ? s’inquiète Danny en balayant de

la main le nuage de fumée qui s’est formé autour de lui.

Des plaintes étouffées lui confirment que ce n’est pas le cas.

— Bolduc est blessé, s’énerve Christine en allant s’agenouiller près de

son collègue, qui se tord de douleur au sol, les deux mains enroulées autour

de son genou ensanglanté.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demande Jacques en les rejoignant.

Les deux gardiens sont rapidement encerclés par les autres membres du

groupe, la plupart d’entre eux étant encore bien trop sous le choc pour

s’avérer d’une aide quelconque.

— Je sais pas…, admet Christine en retirant sa chemise, dont elle utilise

ensuite les manches pour créer un garrot qu’elle serre juste au bas de la

cuisse du blessé. Bolduc marchait devant, pis… pis… ça a pété tout d’un

coup ! Danny, éclaire-moi mieux que ça, j’vois rien !

— On peut rien faire ici, Chris, lui répond ce dernier. Jacques, pogne les

pieds. On va le transporter jusqu’à l’aile D. Là, au moins, on va voir de

quoi !

— C’est bon !

À peine les doigts de Jacques effleurent-ils les bottes à cap d’acier du

gardien qu’une voix s’élève et s’oppose.

— Si la chose est revenue à elle, c’est clair qu’elle a entendu

l’explosion pis qu’elle va se ramener par ici. C’est vrai qu’on va mieux voir

avec d’la lumière, mais elle aussi, raisonne Alex.

— Et où voudrais-tu qu’on aille, au juste ? lui demande madame St-

Laurent.

— Par là, répond Alex en pointant sa lampe de poche vers le corridor de

droite. J’ai trouvé une autre porte qui s’ouvre.

— C’est inutile, y’a rien de ce côté qui pourrait no…

— Y’avait rien qui devait nous aider dans le placard à balais non plus.

Pourtant, on a trouvé un passage qui nous a menés à l’étage d’au-dessus.

Dans le pire des cas, y’aura rien pour vrai, mais au moins ça va nous faire

un endroit où rester cachés, où soigner Bolduc, pis où ajuster notre plan de

match.

Pendant un bref instant, personne ne bouge ni ne parle.

— Nico, Gen, v’nez avec moi. Les autres, vous pouvez ben tous crever

là où vous êtes, quant à moi.

Cette déclaration ne surprend personne, choque encore moins. Excepté

peut-être Jocelyn, qui ne connaît à peu près rien du jeune homme.

Une boule se forme au fond de la gorge de Carole, alors qu’elle sent ses

enfants se faufiler hors de son emprise pour aller rejoindre leur grand frère. Geste qui, ultimement, finit par être imité de tous.

— Ici, c’est les archives, explique la directrice en apercevant la porte

que leur désigne Alex. La bonne nouvelle, c’est que la pièce est

suffisamment spacieuse pour tous nous accueillir sans problème.

Mais Alex ne l’écoute que d’une oreille. Nourri par une curiosité qu’il

peine à s’expliquer, l’adolescent tourne la poignée et pousse doucement la

porte. À l’intérieur, une dizaine de chandelles brillent faiblement, certaines

reposant sur la longue table à leur droite, d’autres éparpillées parmi les

nombreuses étagères à leur gauche. Face à eux, confortablement installé

dans un fauteuil beaucoup trop faste pour provenir de cette pièce, un

individu les fixe avec autant d’amusement que d’étonnement.

— Well, well… On dirait que ce labyrinthe renferme des souris plus

malignes que d’autres !

 

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