Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 24 sur 28

Pages du PDF

Les contes interdits : Krampus

Chapitre 20

 

 

Salut, m’man.

 

Je t’écris cette lettre-là en sachant très bien qu’y’a de fortes chances que tu la lises jamais. Mais, je sais pas… j’ai l’impression que j’dois le faire pareil.

 

Premièrement, je t’écris pas pour m’excuser de quoi que ce soit. En tout cas, pas vraiment. Tout c’que j’ai fait dans vie, je l’ai toujours fait dans le but de vous protéger, Geneviève, Nicolas et toi. Vous êtes les seules personnes qui comptent. Ça a toujours été comme ça.

 

J’ai pas beaucoup de souvenirs de p’pa d’André. Pis ceux que j’ai sont pas full agréables. Dès que sa face apparaît dans mon esprit, j’le vois en train d’me battre. À coups d’claques. À coups de poing. À coups d’ceinture. Mais mes pires souvenirs ont toujours été ceux où il te battait toi. Ma mère.

 

Pour un kid de cinq ans, de voir sa mère se faire taper dessus, de l’entendre crier, de l’entendre supplier, jour après jour, semaine après semaine, sans pouvoir l’aider, sans pouvoir agir… y’a rien de plus décrissant comme sentiment. Même les soirs où André rentrait pas coucher, ou quand y s’endormait de bonne heure sur le divan, soul mort, j’pouvais t’entendre pleurer. Seule. Dans ta chambre. Le salaud avait même pu besoin de te cogner pour te faire mal ; tu souffrais en permanence.

 

Après qu’il se soit ramassé en d’dans, les hommes qui ont suivi étaient pas tant mieux. Comme s’ils étaient tous sortis du même moule pourri. Quand le premier d’entre eux a levé la main sur Gen, qui était plus un bébé, là, j’ai pété une coche. Y fallait que j’trouve une façon de vous défendre. C’est pas mal là que j’ai commencé à m’battre à l’école. Pendant la récré. Pendant les cours. J’essayais toujours de m’pogner avec le plus gros pis le plus tough que j’pouvais trouver. J’avais peur de personne. Un moment donné, savoir se battre, c’était pu assez. J’voulais que les gens sachent qui j’étais. J’voulais faire peur. J’voulais enlever le goût à qui que ce soit de s’en prendre à vous. Pis la seule chose qui pouvait m’aider à accomplir ça, c’était d’me monter une réputation. Si tout l’monde pouvait s’imaginer que le gars à Carole Papineau était un crisse de dangereux, personne allait s’en prendre à elle. Ni à Gen et à Nico. À partir de là, j’ai tout fait pour qu’on sache de quoi j’étais capable. Plus on avait peur de moi, plus vous étiez protégés.

 

Y’a eu une période, qui a duré quelques mois, où t’as arrêté de sortir avec des trous d’cul. Une période où t’as décidé que là, t’en avais assez de vivre de même. Pour la première fois de notre vie, on était ensemble. Juste les quatre. On était bien. On était heureux.

Jusqu’au jour où t’as rencontré Jacques. Là, fais-toi pas d’idées ; j’dis pas qu’il est dans la même catégorie que les autres déchets que t’as fréquentés. Cinq minutes après l’avoir rencontré, je savais déjà qu’il lèverait jamais la main sur toi. Ou sur nous. C’était pas ce genre de gars là. Malgré ça, j’me disais que tôt ou tard, malgré sa gentillesse, malgré les cadeaux qu’il aimait nous faire sans raison, il allait finir par sacrer son camp. Comme tous les autres avant lui. Il allait te briser l’coeur. Pis ça, y’en était pas question. J’ai tout fait… tout fait pour qu’il parte le plus tôt possible. Pour que ta peine soit moins grande. Mais, contre toute attente… y’est resté. Même si je faisais tout pour que sa vie soit un enfer, y’est resté avec nous. Parce qu’il nous aime. Il nous aime pour vrai.

 

En gros, c’est pour ça que je t’écris. Pour te dire que si j’agis encore de même avec lui, uniquement par orgueil, j’ai compris que Jacques est là pour rester. Pis que je l’accepte. Un jour, je sais pas encore quand, j’vais lui dire. J’vais attendre qu’on soit juste les deux, pis j’vais m’excuser. Pour tout c’que j’lui ai fait endurer. J’vais lui dire à quel point c’est un bon père, et qu’il a sa place avec nous. Ça sera pas facile de lui avouer, mais j’te promets que j’vais le faire. Quitte à lui murmurer à l’oreille, de peur d’être entendu par quelqu’un d’autre.

 

Je m’ennuie de vous. J’ai hâte de vous voir. J’espère vous voir pour ma fête.

 

Je t’aime, maman.

 

Alex

 

OceanofPDF.com