Les contes interdits : Krampus
Épilogue
1 er juillet, Lavaltrie
— Pourquoi tu fais ça ? Il va se réveiller !
— Laisse-moi faire, je sais ce que je fais.
Bien décidée à ne pas s’en laisser imposer, Geneviève replonge
l’épaisse branche de bois qu’elle vient de trouver entre les côtes du
clochard, afin de s’assurer que ce dernier est profondément endormi. Les
coups suivants ne parviennent même pas à soutirer un simple râlement à
l’homme.
— Regarde tout ce qu’il a bu ! Y’a aucune chance qu’il se réveille,
explique-t-elle en faisant référence aux nombreuses bouteilles de bière
vides entourant l’épave humaine roupillant sur leur terrain.
— Et tu… tu l’as emmené ? demande Nicolas, une soudaine lueur de
malice faisant étinceler ses yeux.
Malice qu’exprime Geneviève à son tour, par l’entremise d’un sourire.
Elle ne laisse toutefois pas sa fébrilité prendre le contrôle. Du moins, pas
tout de suite. Prudente, elle sonde les environs, s’assurant que ni leur mère
ni Jacques n’y rôdent. Ce n’est que lorsqu’elle en est tout à fait convaincue
qu’elle dévoile à son frère le couteau papillon qu’elle gardait caché dans
l’un de ses souliers de course.
Au tour des lèvres de Nicolas de s’étirer.
Peu habituée de manipuler ce type d’arme, Geneviève utilise ses deux
mains pour ouvrir le manche et en faire ressortir la lame.
Frère et sœur s’échangent un regard complice. L’un comme l’autre brûle
de l’envie irrépressible d’en faire usage. Ils ont longtemps songé à attirer le
petit Bissonnette dans les bois pour en faire leur premier cobaye. Mais tôt
ou tard, on se serait inquiété de son absence, et ses parents auraient fini par
envoyer la police à sa recherche. Les chances pour que les forces de l’ordre
ne finissent par venir ratisser leur terrain et de retrouver le corps étaient
bien trop élevées.
Avec un sans-abri dont personne ne se soucie, par contre…
La respiration de Geneviève s’intensifie, tandis qu’elle fixe la pointe de
la lame. Ses doigts tremblent d’énervement. Sans plus attendre, elle
s’agenouille aux côtés de l’intrus, toujours inconscient. Elle fait faire une
rotation de cent quatre-vingts degrés à la lame, afin que celle-ci pointe vers
le bas, pendant au-dessus du miséreux, prête à s’abattre, telle une épée de
Damoclès.
— Vas-y… Vas-y, fais-le, l’incite Nicolas d’une voix presque étouffée,
tellement l’excitation lui serre la gorge.
Geneviève sent l’intérieur de ses mains devenir moite et son front se
couvrir d’une sueur qui n’a rien à voir avec les chaudes températures de
juillet. Elle ressert sa prise sur son arme et se concentre sur le thorax de
l’homme.
Elle frappe.
La lame ne fait qu’une bouchée du chandail en polyester défraîchi dont
est vêtu le sans-abri et des chairs qu’il recouvre. Un frisson d’extase
parcourt le corps de Geneviève et la fait frémir, alors qu’à travers le manche
qu’elle tient, elle ressent la pointe se frayer un chemin entre les côtes de
l’homme.
Alors que les adolescents anticipaient une réaction vive et instantanée
de la part de leur victime, ils n’ont qu’une horrible grimace de douleur et un
long râlement à se mettre sous la dent. Ils devinent que l’autre n’a pas
seulement consommé de l’alcool pour être à ce point léthargique. Un détail qui, aux yeux de Geneviève, devient rapidement futile. Il s’agit même, en y
pensant bien, d’une bénédiction. Dans un tel état, aucune chance que leur
victime ne réussisse à fuir, à survivre, et à les dénoncer.
Geneviève frappe à nouveau.
Le couteau s’enfonce pratiquement au même endroit. Cette fois, la
plainte qui suit ressemble davantage à un cri que la précédente. Les yeux de
l’homme cherchent à s’ouvrir. Son corps bombarde son cerveau de signaux
d’alerte, que son esprit apathique ne déchiffre que trop tard.
Lorsque Geneviève sévit pour la troisième fois, Nicolas s’empresse de
prendre place en face d’elle, de l’autre côté du blessé.
— À moi ! Passe-le-moi ! lui ordonne-t-il en tendant la main.
Haletante de plaisir, Geneviève cède à la demande de son jeune frère,
satisfaite de voir que ce dernier ne se dégonfle pas.
Contrairement à sa sœur, Nicolas ne perd pas de temps à laisser ses
pulsions sauvages prendre le contrôle. Dès qu’il en a possession, il plonge
le couteau dans l’abdomen du mendiant avec empressement. Moment qu’il
savoure cependant de longues secondes. Comme si la vie qui s’échappait du
corps de sa victime rassérénait le sien.
Lentement mais sûrement, la douleur finit par avoir raison de l’état
végétatif du sans-abri, dont le corps se met à balloter, et les bras à s’agiter
mollement. La scène grotesque n’est pas sans amuser les deux adolescents.
— C’est bon, tranche-lui la gorge qu’on en finisse, jubile Geneviève.
Nicolas acquiesce.
Il se déplace ensuite sur sa gauche afin de se donner un angle qui lui
permettra d’éviter d’être frappé par les bras affolés de leur victime. Il
applique le tranchant de la lame contre la pomme d’Adam de l’homme et
entaille celle-ci d’un mouvement vif. L’épiderme crasseux et velu se fissure,
libérant de longs jets sanglants, expulsés au rythme des battements
cardiaques du pauvre diable, dont le regain d’énergie n’aura été que
passager. L’homme tente en vain d’envelopper l’entaille de ses mains. Dès l’instant où les giclées s’affaiblissent, ses paupières subissent le même sort,
et finissent par se clore, sous les regards contemplatifs de Geneviève et de
Nicolas.
C’est alors qu’une voix les surprend et les arrache à leur transe.
— HEY !
Le frère et la sœur sursautent. Nicolas en échappe même le couteau. À
quelques mètres d’eux, ils aperçoivent Alex, leur grand frère, émerger
d’entre deux larges érables et fondre sur eux. Jamais ils ne l’ont entendu
s’approcher. Et surtout, jamais de toute leur vie ils n’ont perçu autant de
furie dans ses yeux. Même pas lorsqu’il s’engueule avec Jacques.
— CRISSE, ÊTES-VOUS TOMBÉS SU’À TÊTE ? ! C’EST QUOI,
VOTRE HOSTIE D’PROBLÈME ? !
Leur grand frère est dans tous ses états. L’idée de porter secours à la
victime ne lui traverse l’esprit qu’une seule seconde ; Alex se rend bien
compte qu’il est trop tard.
— POUR VRAI ? STABBER UN SANS-ABRI ? C’EST LA
MEILLEURE IDÉE QUE VOUS AVEZ EUE POUR PASSER L’TEMPS
PENDANT LES VACANCES ? FUCK !
Toute l’excitation ressentie pendant leur acte abominable disparaît alors,
remplacée par une crainte maladive d’être dénoncés, ainsi que de toutes les
répercutions que cela engendrerait.
Geneviève prend la parole sans réfléchir :
— On… on l’a trouvé comme ça…
— Tu peux mentir à qui tu veux, Geneviève Papineau… mais mens-moi
pas à moi ! la met en garde Alex en la pointant du bout de l’index.
— On voulait juste protéger notre famille ! se risque Nicolas.
Alex ressent une petite décharge électrique lui pincer le cœur. Il a
pourtant aperçu l’expression d’enivrement sur le visage de son frère au
moment où il commettait l’impensable. Il a vu toute l’euphorie que cet acte
immonde lui a fait ressentir.
A-t-il imaginé tout ça ?
Était-ce préférable d’agir comme si c’était le cas ?
Un rire féminin se propage alors jusqu’à eux, à travers le mur de feuilles
qui les entoure.
— C’est m’man ! s’alarme Geneviève.
— Ah, shit ! On est morts ! On est pas mieux que morts ! renchérit
Nicolas en empoignant sa chevelure à deux mains.
Alex ferme les yeux et pousse un long soupir, avant de donner ses
nouvelles directives, et ultimement, sans même le savoir, de sceller son
propre destin.
— Nico ! Le couteau ! réclame-t-il, la main tendue.
Une fois l’arme en sa possession, Alex poursuit :
— Asteure, sacrez votre camp ! Allez vous cacher dans le bois, pis vous
dites pas un mot à personne de c’qui s’est passé aujourd’hui ! C’est-tu
clair ? À partir de maintenant, gardez un profil bas. Fondez-vous dans
masse. Faites-vous pas remarquer ! Let’s go ! Scrammez !
Son frère et sa sœur s’éclipsent aussi vite qu’une famille de coquerelles
que l’on expose à la lumière, sans jamais le remercier. Pendant qu’il les
regarde s’enfuir, Alex glisse le couteau ensanglanté dans sa poche de
pantalon, cherchant à se convaincre qu’un jour ou l’autre, ses agissements
de plus en plus séditieux auraient fini par le pousser à commettre ce crime
monstrueux.
FIN
OceanofPDF.com