Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 26 sur 28

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Les contes interdits : Krampus

Épilogue

 

 

1 er juillet, Lavaltrie

 

— Pourquoi tu fais ça ? Il va se réveiller !

— Laisse-moi faire, je sais ce que je fais.

Bien décidée à ne pas s’en laisser imposer, Geneviève replonge

l’épaisse branche de bois qu’elle vient de trouver entre les côtes du

clochard, afin de s’assurer que ce dernier est profondément endormi. Les

coups suivants ne parviennent même pas à soutirer un simple râlement à

l’homme.

— Regarde tout ce qu’il a bu ! Y’a aucune chance qu’il se réveille,

explique-t-elle en faisant référence aux nombreuses bouteilles de bière

vides entourant l’épave humaine roupillant sur leur terrain.

— Et tu… tu l’as emmené ? demande Nicolas, une soudaine lueur de

malice faisant étinceler ses yeux.

Malice qu’exprime Geneviève à son tour, par l’entremise d’un sourire.

Elle ne laisse toutefois pas sa fébrilité prendre le contrôle. Du moins, pas

tout de suite. Prudente, elle sonde les environs, s’assurant que ni leur mère

ni Jacques n’y rôdent. Ce n’est que lorsqu’elle en est tout à fait convaincue

qu’elle dévoile à son frère le couteau papillon qu’elle gardait caché dans

l’un de ses souliers de course.

Au tour des lèvres de Nicolas de s’étirer.

Peu habituée de manipuler ce type d’arme, Geneviève utilise ses deux

mains pour ouvrir le manche et en faire ressortir la lame.

Frère et sœur s’échangent un regard complice. L’un comme l’autre brûle

de l’envie irrépressible d’en faire usage. Ils ont longtemps songé à attirer le

petit Bissonnette dans les bois pour en faire leur premier cobaye. Mais tôt

ou tard, on se serait inquiété de son absence, et ses parents auraient fini par

envoyer la police à sa recherche. Les chances pour que les forces de l’ordre

ne finissent par venir ratisser leur terrain et de retrouver le corps étaient

bien trop élevées.

Avec un sans-abri dont personne ne se soucie, par contre…

La respiration de Geneviève s’intensifie, tandis qu’elle fixe la pointe de

la lame. Ses doigts tremblent d’énervement. Sans plus attendre, elle

s’agenouille aux côtés de l’intrus, toujours inconscient. Elle fait faire une

rotation de cent quatre-vingts degrés à la lame, afin que celle-ci pointe vers

le bas, pendant au-dessus du miséreux, prête à s’abattre, telle une épée de

Damoclès.

— Vas-y… Vas-y, fais-le, l’incite Nicolas d’une voix presque étouffée,

tellement l’excitation lui serre la gorge.

Geneviève sent l’intérieur de ses mains devenir moite et son front se

couvrir d’une sueur qui n’a rien à voir avec les chaudes températures de

juillet. Elle ressert sa prise sur son arme et se concentre sur le thorax de

l’homme.

Elle frappe.

La lame ne fait qu’une bouchée du chandail en polyester défraîchi dont

est vêtu le sans-abri et des chairs qu’il recouvre. Un frisson d’extase

parcourt le corps de Geneviève et la fait frémir, alors qu’à travers le manche

qu’elle tient, elle ressent la pointe se frayer un chemin entre les côtes de

l’homme.

Alors que les adolescents anticipaient une réaction vive et instantanée

de la part de leur victime, ils n’ont qu’une horrible grimace de douleur et un

long râlement à se mettre sous la dent. Ils devinent que l’autre n’a pas

seulement consommé de l’alcool pour être à ce point léthargique. Un détail qui, aux yeux de Geneviève, devient rapidement futile. Il s’agit même, en y

pensant bien, d’une bénédiction. Dans un tel état, aucune chance que leur

victime ne réussisse à fuir, à survivre, et à les dénoncer.

Geneviève frappe à nouveau.

Le couteau s’enfonce pratiquement au même endroit. Cette fois, la

plainte qui suit ressemble davantage à un cri que la précédente. Les yeux de

l’homme cherchent à s’ouvrir. Son corps bombarde son cerveau de signaux

d’alerte, que son esprit apathique ne déchiffre que trop tard.

Lorsque Geneviève sévit pour la troisième fois, Nicolas s’empresse de

prendre place en face d’elle, de l’autre côté du blessé.

— À moi ! Passe-le-moi ! lui ordonne-t-il en tendant la main.

Haletante de plaisir, Geneviève cède à la demande de son jeune frère,

satisfaite de voir que ce dernier ne se dégonfle pas.

Contrairement à sa sœur, Nicolas ne perd pas de temps à laisser ses

pulsions sauvages prendre le contrôle. Dès qu’il en a possession, il plonge

le couteau dans l’abdomen du mendiant avec empressement. Moment qu’il

savoure cependant de longues secondes. Comme si la vie qui s’échappait du

corps de sa victime rassérénait le sien.

Lentement mais sûrement, la douleur finit par avoir raison de l’état

végétatif du sans-abri, dont le corps se met à balloter, et les bras à s’agiter

mollement. La scène grotesque n’est pas sans amuser les deux adolescents.

— C’est bon, tranche-lui la gorge qu’on en finisse, jubile Geneviève.

Nicolas acquiesce.

Il se déplace ensuite sur sa gauche afin de se donner un angle qui lui

permettra d’éviter d’être frappé par les bras affolés de leur victime. Il

applique le tranchant de la lame contre la pomme d’Adam de l’homme et

entaille celle-ci d’un mouvement vif. L’épiderme crasseux et velu se fissure,

libérant de longs jets sanglants, expulsés au rythme des battements

cardiaques du pauvre diable, dont le regain d’énergie n’aura été que

passager. L’homme tente en vain d’envelopper l’entaille de ses mains. Dès l’instant où les giclées s’affaiblissent, ses paupières subissent le même sort,

et finissent par se clore, sous les regards contemplatifs de Geneviève et de

Nicolas.

C’est alors qu’une voix les surprend et les arrache à leur transe.

— HEY !

Le frère et la sœur sursautent. Nicolas en échappe même le couteau. À

quelques mètres d’eux, ils aperçoivent Alex, leur grand frère, émerger

d’entre deux larges érables et fondre sur eux. Jamais ils ne l’ont entendu

s’approcher. Et surtout, jamais de toute leur vie ils n’ont perçu autant de

furie dans ses yeux. Même pas lorsqu’il s’engueule avec Jacques.

— CRISSE, ÊTES-VOUS TOMBÉS SU’À TÊTE ? ! C’EST QUOI,

VOTRE HOSTIE D’PROBLÈME ? !

Leur grand frère est dans tous ses états. L’idée de porter secours à la

victime ne lui traverse l’esprit qu’une seule seconde ; Alex se rend bien

compte qu’il est trop tard.

— POUR VRAI ? STABBER UN SANS-ABRI ? C’EST LA

MEILLEURE IDÉE QUE VOUS AVEZ EUE POUR PASSER L’TEMPS

PENDANT LES VACANCES ? FUCK !

Toute l’excitation ressentie pendant leur acte abominable disparaît alors,

remplacée par une crainte maladive d’être dénoncés, ainsi que de toutes les

répercutions que cela engendrerait.

Geneviève prend la parole sans réfléchir :

— On… on l’a trouvé comme ça…

— Tu peux mentir à qui tu veux, Geneviève Papineau… mais mens-moi

pas à moi ! la met en garde Alex en la pointant du bout de l’index.

— On voulait juste protéger notre famille ! se risque Nicolas.

Alex ressent une petite décharge électrique lui pincer le cœur. Il a

pourtant aperçu l’expression d’enivrement sur le visage de son frère au

moment où il commettait l’impensable. Il a vu toute l’euphorie que cet acte

immonde lui a fait ressentir.

A-t-il imaginé tout ça ?

Était-ce préférable d’agir comme si c’était le cas ?

Un rire féminin se propage alors jusqu’à eux, à travers le mur de feuilles

qui les entoure.

— C’est m’man ! s’alarme Geneviève.

— Ah, shit ! On est morts ! On est pas mieux que morts ! renchérit

Nicolas en empoignant sa chevelure à deux mains.

Alex ferme les yeux et pousse un long soupir, avant de donner ses

nouvelles directives, et ultimement, sans même le savoir, de sceller son

propre destin.

— Nico ! Le couteau ! réclame-t-il, la main tendue.

Une fois l’arme en sa possession, Alex poursuit :

— Asteure, sacrez votre camp ! Allez vous cacher dans le bois, pis vous

dites pas un mot à personne de c’qui s’est passé aujourd’hui ! C’est-tu

clair ? À partir de maintenant, gardez un profil bas. Fondez-vous dans

masse. Faites-vous pas remarquer  ! Let’s go ! Scrammez !

Son frère et sa sœur s’éclipsent aussi vite qu’une famille de coquerelles

que l’on expose à la lumière, sans jamais le remercier. Pendant qu’il les

regarde s’enfuir, Alex glisse le couteau ensanglanté dans sa poche de

pantalon, cherchant à se convaincre qu’un jour ou l’autre, ses agissements

de plus en plus séditieux auraient fini par le pousser à commettre ce crime

monstrueux.

 

FIN

 

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