Les contes interdits : Krampus
Chapitre 10
— Karl ? ! Mais… qu’est-ce que tu fais ici ? lui demande sa patronne.
Qu’est-ce que tout ça signifie ? Et depuis quand tu parles français ? !
— Moins fort, madame St-Laurent. Nous sommes safe ici, mais on
devrait pas pousser notre luck, lui répond le concierge dans un français
légèrement cassé.
Dans l’esprit de la directrice règne une incompréhension totale.
Comment pourraient-ils être en sécurité ? D’ailleurs, Karl n’a répondu à
aucune de ses questions.
— Entrez tous et refermez la porte. Oubliez pas de replacer la serviette
dans la fente sous la porte pour pas qu’on puisse percevoir la lumière des
chandelles à partir du couloir.
Pendant que Carole s’occupe de ce détail, Jacques observe le dénommé
Karl en silence. Il ignore ce qui le déstabilise le plus : la présence de cet
homme dans cette pièce, entouré de chandelles, de vivres et d’une bouteille
de Johnnie Walker, ou bien son attitude beaucoup trop décontractée. Est-il
seulement au courant des derniers évènements ?
Y’a vraiment l’air trop bien préparé pour pas savoir…, déduit Jacques.
— Y’a un lit de fortune, juste ici, près de l’étagère. Vous pouvez
déplacer le blessé dedans. J’ai aussi une trousse de premiers soins sur le
bureau. Sorry, pal, c’est pas toi que mon piège était supposé pogner.
— Ton piège ? répète Christine, pendant qu’on se dépêche d’installer
Bolduc dans la couchette.
— OK, mais… j’veux dire… Attendez un peu. Le piège, le lit, la
trousse de premiers soins… tu peux pas avoir improvisé ça aussi rapidement, déduit Jacques.
— Il savait que la chose s’en venait, déclare froidement Alex. Ma main
au feu que c’est lui qui a gravé les symboles au-dessus des portes.
Tout le monde se retourne vers l’adolescent, mais personne ne
comprend ce dont il parle. Personne… excepté Karl.
Le visage de ce dernier se fend d’un long sourire.
— Clever kid. Il existe pas beaucoup d’options pour se défendre contre
le Krampus, explique Karl. Les runes norvégiennes et germaniques sont ce
qu’il y a de plus efficace.
— Le quoi ? !
L’incompréhension qui règne ne fait qu’étirer le sourire que Karl affiche
déjà. Sans doute anticipait-il ce genre de réaction de leur part suite à sa
déclaration.
— Le Kram-pus, mon bon monsieur, précise-t-il à Jacques en en
prononçant plus clairement les syllabes. Tell you what ; mettez-vous à votre
aise, trouvez-vous un p’tit spot à votre goût pour vous asseoir et vous
reposer. Si vous avez soif, j’ai de l’eau en masse et une bouteille de Blue
Label. Bon, j’ai pas d’autres verres que celui que j’ai à la main, mais y’a
des gobelets en carton près de la machine à café. C’est pas chic, mais ça fait
la job. Après ça, je vous raconterai tout ce qu’il y a à savoir sur le Krampus.
Deal ?
L’assurance que dégage Karl, additionnée à son niveau de préparation,
ne fait pas hésiter bien longtemps les nouveaux arrivants. Christine, qui a
suivi plusieurs cours de premiers soins à une époque, s’empare de la trousse
et va porter assistance à son partenaire blessé. Ils sont aussitôt rejoints par
Anik et son père, ce dernier ayant également subi une blessure nécessitant
une assistance médicale. Carole, elle, demeure près de la porte avec ses
deux plus jeunes, ainsi qu’avec Mylène et Janie. Alex et Danny vont
s’asseoir directement sur la table à droite. Le gardien en civil profite de la
situation pour faire un inventaire de ses armes et de ses munitions. Finalement, Jacques et Julie s’attaquent sans attendre à la bouteille de
Johnnie Walker, dont ils se servent chacun un verre bien rempli. Qu’importe
de boire dans un gobelet de carton ; jamais un scotch ne leur a paru si bon.
— Bon… je crois que tout le monde est à son aise, affirme Danny sans
jamais relever les yeux de sur le Walther P99 qu’il est en train d’inspecter.
Si tu nous parlais un peu de la chose qui s’amuse à trucider tout le monde ?
Karl croise alors ses jambes, s’envoie une bonne rasade de scotch et se
racle la gorge.
— Certainement, mon ami. Comme je vous l’ai dit plus tôt, la créature
qui nous a enfermés ici est le Krampus. Je dis bien « le » et non « un »,
puisqu’il n’en existe qu’un seul au monde. D’après les informations que j’ai
pu obtenir au fil du temps, il s’agit d’une entité malveillante qui ne se
manifeste qu’une seule fois par année, et ce, toujours à la même date. Le
Krampus possède certains pouvoirs, comme celui de créer et manipuler la
glace. C’est d’ailleurs cette technique qu’il utilise pour geler les portes et
les issues de son choix pour nous prendre au piège.
— Simonac, c’est pas des jokes ; y’a vraiment construit une sorte de
labyrinthe à l’intérieur du centre ! déduit Jacques, consterné.
— Absolutely. Et lui seul en connaît la composition exacte. Il nous
amène où il veut.
Les explications de Karl sont momentanément interrompues par les cris
étouffés de Bolduc, que l’on oblige à mordre dans sa propre ceinture
pendant que Christine retire les fragments de métal de son genou à l’aide de
pinces à long bec. La camisole blanche que porte la gardienne se trouve
rapidement tachée du sang du blessé.
— OK, mais il veut quoi, au juste ? Tuer tout l’monde ? Y’a d’autres
places qu’ici pour faire ça, me semble, raisonne Carole.
— Tuer tout le monde ? Nahhh ! En fait, ses proies ont toutes un point
en commun de très spécifique, précise le concierge avant de porter à nouveau son verre ballon à ses lèvres. Et c’est là que les choses
deviennent… étranges.
— J’m’excuse, buddy, mais rendu là, ça fait un ostie d’boutte que les
choses sont devenues étranges, juge Jacques.
Karl pouffe discrètement.
— Really ? Et si je vous dis que la raison qu’a le Krampus de venir une
fois par an dans notre univers est uniquement pour punir les enfants qui
n’ont pas été sages ?
Un silence de mort s’installe à l’intérieur de la salle, silence qui se mue
rapidement en malaise. Plus de doute possible : le concierge doit réellement
être timbré ! C’est alors que les traits de Karl se durcissent. D’un
mouvement de tête, il fait craquer son cou, puis sonde d’un regard obscur
chacun des rescapés qu’il a accueillis dans son havre.
— Les enfants qui n’ont pas été sages ? cherche à s’assurer Carole.
Mais ça fait pas de sens ! Comment il fait pour savoir ? Comment il pourrait
juger ?
— Donc t’as le père Noël qui apporte des cadeaux aux enfants qui
agissent bien, pis c’te gros croque-mitaine à cornes là qui vient éventrer
ceux qui agissent mal ? ! C’est comme… l’antéchrist du père Noël ?
Karl ne peut s’empêcher de s’esclaffer en entendant la remarque de
Jacques.
— C’est la première fois que je l’entends, celle-là ! Ha ! That’s a good
one ! Mais aussi farfelu que ça puisse paraître, ça ressemble à ça. Déjà,
pendant le douzième siècle, la mythologie germanique faisait mention du
Krampus. Que ce soit en République tchèque, en Slovénie, ou même en
Hongrie, on le dépeint comme un être cruel, sadique, avec un fort penchant
pour la torture. Le panier en osier qu’il a d’accroché au dos sert à kidnapper
les enfants qu’il compte rapporter dans son repaire pour les dévorer plus
tard. Certains le considèrent même comme un démon.
Un démon ? Vraiment ? À Mont-Laurier ?
Cela leur semble bien trop irréaliste. Par contre, quelque chose dans les
explications de Karl ne colle pas du tout avec ce dont ils ont été témoins
depuis le début de cet enfer. C’est finalement Jocelyn, à qui Christine
s’applique à refermer la plaie à l’aide de points de suture, qui soulève le
point en question.
— Si le Krampus veut s’en prendre aux enfants, comment ça se fait
qu’il a tué des dizaines de gardiens ? Ils étaient tous adultes, pourtant ! Moi-
même, ça fait un méchant bout que j’ai soufflé sur ma dix-huitième
chandelle.
— Le Krampus vous fera rien, explique Karl. Tant que vous serez pas
assez stupides pour vous mettre dans son chemin. Ou pire encore, pour
décider de l’attaquer. Si jamais ça arrive, y va prendre une petite photo
mentale de votre sorry ass pis vous le faire payer dès qu’il en aura la
chance.
Christine repasse immédiatement dans sa tête les évènements qui ont eu
lieu dans la salle d’accueil.
C’est pour ça que la chose a épargné Vachon…
— Punir les enfants tannants… On peut dire qu’il a ben choisi son spot,
commente Bolduc entre deux geignements de douleur. Mettons que c’est
pas ça qui manque ici ! Y’a dû bander comme un cheval en arrivant.
— Donc vous saviez qu’il allait se manifester aujourd’hui, déduit
madame St-Laurent. Dans ce cas, pourquoi n’avoir averti personne ?
Pourquoi ne pas être resté chez vous ? Ou merde, pourquoi ne pas tout
simplement avoir démissionné ?
— Démissionner ? Moi ? Are you serious ? J’ai tout fait pour être
engagé ici dès l’instant où j’ai su que le Krampus s’y pointerait en
décembre. Ça fait des mois que je planifie sa venue.
— Vous planifiez sa venue ? Pour l’arrêter, vous voulez dire ? Vous le
traquez, ou quoi ?
Karl acquiesce à la question posée par Jocelyn.
— Depuis combien de temps ?
— Depuis assez longtemps pour savoir que ce salaud-là est coriace as
fuck ! C’est rendu une affaire personnelle, si on peut dire.
— Il a tué des gens que tu connais ? ne peut s’empêcher de demander
Carole.
Pour toute réponse, Karl termine son verre d’un trait et se lève pour s’en
servir un autre.
— Fait que… ça veut dire qu’on peut le tuer, c’est ça ? raisonne
Jacques. Si tu le chasses, c’est qu’il existe une façon d’le tuer ?
Le concierge laisse un long soupir de découragement glisser le long de
sa gorge et s’échapper de sa bouche.
— Oui, y’a bien une façon, c’est vrai. D’après mes nombreuses
recherches, la seule façon connue serait de le poignarder à l’aide d’un pieu
sculpté à partir d’un conifère et imbibé du sang de Dieu. Ça va vous
sembler difficile à croire, mais j’ai toujours pas réussi à mettre la main sur
un pieu du genre. Ils doivent être back order, I guess.
Il rebouche ensuite la bouteille et la dépose sur la table, près d’Alex.
— Par contre, j’ai réussi à trouver une façon de me débarrasser de lui
une fois pour toutes. Et c’est ce soir que ça se passe !
D’un seul coup, la crainte qui consume les survivants est apaisée par un
souffle d’espoir inattendu. Plus que jamais, tous se félicitent d’avoir suivi
Alex jusqu’à cette salle en apparence anodine. Sans le flair du jeune
homme, ils seraient peut-être déjà tous morts à l’heure qu’il est.
Cette réflexion amène d’ailleurs Christine à se poser des questions.
C’est étrange qu’Alex ait pas du tout participé à la conversation. Il est
plus loquace que ça, d’habitude. Il a même raté quelques bonnes occasions
d’insulter son beau-père au passage…
Comme si les pensées de la gardienne avaient voyagé de sa tête à celle
de l’adolescent, Alex brise finalement la glace et prend la parole pour la
première fois.
— Parle-nous donc des symboles, mon Karl. Pourquoi est-ce que la
glace fond sur toutes les portes où y’a un genre de « S » gravé ? J’imagine
que c’est ça, les runes germaniques dont tu parlais plus tôt ?
Les fesses du concierge freinent leur descente, quelques centimètres
avant d’atteindre le fauteuil sur lequel elles espéraient se poser. La tête de
Karl, elle, pivote jusqu’à ce que son regard croise celui de son interlocuteur.
— J’ai vu juste, tout à l’heure ; ton sens de la déduction est vraiment
aiguisé. Well, le genre de symbole, comme tu dis, c’est le Sowilo. Il
représente le soleil. C’est la seule chose au monde qui peut venir à bout de
la glace du Krampus, hormis sa propre volonté. Par contre, le symbole doit
avoir été gravé avant. Si la glace est déjà formée, y’a rien à faire.
— Donc le monstre a créé un labyrinthe à l’intérieur du centre, mais toi,
t’es arrivé à débloquer d’avance certaines portes pour t’aider dans ta quête.
J’imagine qu’aucune d’entre elles a été choisie au hasard.
— That’s right. Toutes celles qui sont marquées le sont pour une raison
bien spécifique.
Carole et Jacques s’échangent un regard rempli de stupeur. Tous les
deux savaient Alex intelligent, mais la perspicacité dont il fait preuve les
laisse pantois.
— Parle-moi de l’autre symbole ; le « V » avec la barre verticale au
centre. Celui qui a l’air d’une patte de canard. J’ai vu qu’il était gravé sur la
porte de la pièce où on est présentement, à côté du Sowilo. C’est la
première fois que j’le vois, celui-là.
— Ahhh, oui ! Le symbole d’Algiz. Celui-là représente la protection et
la chance. Ce qui fait de cette pièce une sorte de sanctuaire. Pour le
Krampus, elle n’existe tout simplement pas. S’il passe devant, il nous
entendra pas parler, et il verra pas non plus la lumière des chandelles sous la
porte. But he’s a smart son of a bitch. C’est pour ça que je prends pas de
chance avec la serviette et que je préfère qu’on parle tout bas.
— Ben là… on est sauvés, dans ce cas, se réjouit Carole. On a juste à
attendre ici. S’il apparaît à la même date chaque année, ça veut dire que
demain il sera plus là, non ? Est-ce qu’il disparaît à minuit ?
Karl hausse un sourcil et hoche doucement la tête. Carole, à ce qu’il
semble, vient de mettre dans le mille.
— Vous êtes la mère du p’tit gars, si j’ai bien compris. C’est facile de
voir de qui il tient son sens de la déduction.
Les joues de Carole s’empourprent de fierté.
— C’est ben beau le carrosse qui redevient une citrouille à minuit, mais
y’a des choses plus importantes à savoir, déclare Alex. Des pièces comme
celle-ci, des sanctuaires, y’en a combien en tout ?
— Y’en a pas d’autres. Sorry, bonhomme. On a droit à juste une. Je sais
pas pourquoi, mais c’est de même.
— C’est quand même grand ici, juge Christine. Si tu savais ce qui s’en
venait, t’aurais pu faire rentrer ben plus de gens pis sauver des vies !
Pourquoi pas l’avoir fait ?
— Pour la même raison que tu vas pas chasser le lion avec une peau de
gazelle morte sur la tête. Là, pour vous c’est OK, mais j’allais pas
volontairement m’embarrasser de gens que ma cible cherche à tuer. Je sais
que ça sonne poche, mais en faisant comme ça, j’augmente mes chances
d’abattre le monstre et, du même coup, de sauver la vie des centaines de
jeunes qu’il aurait tués dans les années à venir.
Pour la plupart des réfugiés, abandonner à leur sort les autres personnes
prisonnières du centre leur laisse un goût amer dans la bouche, mais le
raisonnement de Karl réussit peu à peu à les convaincre qu’il s’agit en effet
de la meilleure option. Dans la mesure, bien entendu, où le chasseur
parviendrait à éliminer le Krampus ce soir.
— Pis à part ces deux symboles-là, est-ce qu’il en existe d’autres ?
cherche à savoir Alex.
— Nope ! Je dois composer avec juste ça, confirme Karl.
Voyant que ses invités ne semblent plus avoir de questions à lui adresser
pour l’instant, ce dernier s’empare d’une vieille sacoche de cuir, du genre
amérindienne, et en ressort quelques documents jaunis semblant tout droit
sortis d’un tombeau ancien.
— Je finalise les derniers préparatifs de mon plan, explique-t-il. Quand
je partirai, vous pourrez rester ici jusqu’à demain sans problème. Si vous
mettez les pieds dehors, c’est une mort brutale qui vous attend. Reposez-
vous.
— Merci pour tout, Karl, le gratifie Carole. On vous doit tous la vie.
— Don’t mention it, lui répond-il avant de replonger dans ses textes
anciens.
Pendant un moment, la salle devient parfaitement silencieuse. C’est la
première fois depuis le début de leur calvaire que ses occupants ont le
temps de souffler et de bien assimiler ce qui leur arrive.
Puis, graduellement, quelques conversations débutent, toutes à voix
basse. Alex, qui n’a jamais été un grand fan de scotch, se sert un verre
d’eau lorsqu’Anik et son père se présentent devant lui. Le quinquagénaire,
qui semble avoir repris des couleurs depuis tout à l’heure, lui tend la main,
les yeux brillants de reconnaissance.
— Je pourrai jamais assez te remercier pour ce que t’as fait, tout à
l’heure. J’ai jamais vu quelqu’un de si jeune avoir autant de cran.
Alex serre la main qu’on lui tend, mais conserve l’air placide qui le
caractérise. Leur poignée de main se termine à peine qu’Anik se jette sur lui
et le serre dans ses bras.
— T’es con, Alex ! T’as passé à un poil de crever ! Je sais pas ce qui t’a
pris de faire ça, mais merci ! Merci tellement !
Alex répond également à son étreinte.
— J’ai jamais connu mon vrai père. Y’est parti quand j’étais enfant.
C’était un malade mental. Un vrai. Après lui, ma mère a enchaîné les
toxicomanes, les alcooliques, pis les batteurs de femmes. J’ai jamais eu de vrai père. Mais toi, tu me parles souvent du tien quand on se voit. Des bons
pères, qui sont toujours là pour leurs enfants, y doit pas y’en avoir une
tonne. Par contre, des p’tits criss de bums, des causes perdues comme moi,
t’en retrouves vingt à chaque coin de rue. Sa vie valait plus que la mienne,
c’est tout.
— Dis pas ça, c’est pas vrai, proteste Anik en resserrant davantage ses
bras autour de lui.
Pendant ce temps, non loin d’eux, Carole essuie les quelques larmes
qu’elle n’arrive pas à retenir après avoir entendu la discussion entre son
aîné et la copine de ce dernier. Elle ne peut rien faire pour empêcher un
intense sentiment de culpabilité de refaire surface. Sentiment qu’elle garde
enfoui tout au fond de son être, mais dont elle est incapable de se
débarrasser pour de bon.
Tenaillée par cette triste vision qui lui serre le cœur, Christine s’avance
près de Carole et enroule un bras compatissant autour de sa taille.
— C’est correct, Carole. On a toutes fait des mauvais choix de gars dans
nos vies. Spécialement moi, lui lance-t-elle en lui adressant un clin d’œil.
Carole pousse malgré elle un petit rire à peine audible.
— Peut-être, lui répond-elle en reniflant. Mais si fréquenter des trous de
cul était une discipline olympique, j’aurais remporté toutes les médailles
depuis longtemps !
— Ah, j’suis pas certaine de ça. J’suis tombée sur des solides morons
plus souvent qu’autrement.
— André Papineau, le père biologique d’Alex, m’a envoyée six fois à
l’hôpital. La dernière fois, je suis passée à un cheveu de pas en ressortir.
C’est un psychopathe. Un vrai. Aux dernières nouvelles, il purgeait une
peine pour meurtre.
Christine ne le mentionne pas à voix haute, mais elle concède aussitôt la
victoire à Carole. Somme toute, ses choix de fréquentation à elle n’étaient
peut-être pas aussi mauvais qu’elle se l’imaginait.
— À chaque année qui passe, même si son père est plus dans le décor,
j’ai l’impression qu’Alex lui ressemble de plus en plus. Dans ses
agissements, mais aussi physiquement. C’est son portrait tout craché. Des
fois, je me sens comme si André était jamais vraiment parti, admet Carole,
la gorge nouée.
Pas du tout préparée à se voir confier des détails aussi personnels,
Christine ignore comment réagir. Elle se contente de secouer amicalement
la dame à l’aide du bras déjà enlacé autour d’elle et de lui poser la première
question qui lui passe par la tête.
— Pourquoi vous avez gardé le nom de famille du père d’Alex ? Si
c’est pas indiscret. Vous auriez pu le changer pour lui donner le vôtre, ça
aurait quand même permis de faire une certaine dissociation, non ?
— Ouf ! Même si j’avais voulu, ça aurait été difficile. Figurez-vous
donc que même avant d’être mariée à André, j’étais une Papineau, moi
aussi. Et non, on est pas cousins, avant que vous me le demandiez. Hé, hé !
La répartie amuse Christine.
— En tout cas, je sais pas si j’me trompe, mais j’ai l’impression que
vous êtes bien tombée avec lui, statue la gardienne en parlant de Jacques.
La principale intéressée approuve avec fierté.
— C’est l’homme le plus merveilleux au monde. On se complète à la
perfection. C’est grâce à lui que j’ai pas perdu la raison. Il m’a redonné le
goût de vivre.
— Je suis contente de l’apprendre, affirme Christine avec sincérité. Nos
erreurs du passé sont moins graves si on apprend d’elles.
Carole prend une longue respiration et acquiesce. De s’être ainsi confiée
lui a fait du bien. D’ordinaire, le père d’Alex est un sujet qu’elle cherche à
éviter par tous les moyens possibles.
— Bon… je vais aller me prendre un verre d’eau. Avez-vous soif, mes
chéris ?
Nicolas et Geneviève secouent la tête. La peur leur tiraille suffisamment
l’estomac pour leur couper faim et soif.
— C’est correct. Peut-être plus tard, alors. Et vous, les filles ? Un bon
verre d’eau ?
— S’il vous plaît, répond poliment Mylène.
— Pas pour moi, merci, déclare Janie. Par contre, je sais pas si
quelqu’un aurait une veste, ou quelque chose ? J’ai l’impression que le
chauffage ne marche pas fort ici.
Non seulement Carole ne lui répond pas, mais la jeune fille remarque
l’air ahuri sur le visage de la dame. Janie ignore pourquoi, mais
l’expression sur le visage de Carole la terrifie.
— Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
En prononçant cette dernière phrase, elle remarque que l’air s’échappe
de sa bouche sous la forme d’une mince fumée blanche. Le cœur de Janie se
tord. Elle sent une présence se déplacer dans son dos, entre elle et la porte.
Une clochette tinte – une seule – lui annonçant que sa dernière heure vient
de sonner.
OceanofPDF.com