Les contes interdits : Krampus
Chapitre 5
— Viens-t’en, Jacques. T’as essayé. T’as pas à endurer ça plus longtemps.
— C’est nous autres qui avons pas à l’endurer, lui, réplique Alex.
Mais Carole, à bout de nerfs, ne l’entend pas ainsi.
— Jacques a toujours été correct avec toi ! Veux-tu ben me dire ce qu’il
t’a fait pour que tu le détestes aut…
Leur querelle est interrompue par le message que reçoit le gardien sur
son émetteur portatif. L’homme s’éloigne de quelques pas et tend l’oreille
vers son appareil, accroché à son épaule.
— … anguay ! Je répète, ici Tanguay ! J’ai… assistance de… rgence…
prend… max… renfort… afétéria ! J… izaine de mor…
Le signal coupe.
Pris de panique, l’agent Bolduc essaie à plusieurs reprises de renouer
contact avec son collègue, sans y parvenir. Il a beau rouer son appareil de
coups, le silence perdure. Même chose lorsqu’il tente de contacter un autre
collègue. Un bref coup d’œil par-dessus son épaule lui confirme que
l’anxiété qui le gagne se lit également sur le visage des autres occupants de
la pièce, qui ont tous entendu l’appel à l’aide.
— Bougez pas d’ici, leur ordonne-t-il en s’emparant du bâton
télescopique accroché à sa ceinture. Je reviens dans pas long !
— Pis quoi encore ? ! intervient Jacques. Une dizaine de morts ! On a
tous entendu ! Si y’a un malade en liberté, c’est ton devoir de nous
protéger ! On a rien pour nous défendre ; on va être ben plus en sécurité
avec toi !
— Jacques, ça fait aucun sens, voyons ! Y s’en va tout droit où y’a le
danger, oppose Carole.
— Votre femme a raison. Vous allez être beaucoup plus en sécurité ici,
confirme le gardien.
En se dirigeant vers la porte, son regard croise celui de la directrice, qui,
même si elle ne l’exprime pas de vive voix, ne semble pas du tout endosser
sa décision. Elle le dévisage sans vergogne. Le gardien, pris de doute,
ralentit le pas, les sourcils froncés. Heureusement pour elle, il saisit
rapidement la raison de son agacement.
Alex.
D’être confinée avec un détenu aussi dangereux et imprévisible sans
aucune supervision ne l’enchante guère. Peu lui importe qu’il soit menotté
ou accompagné de sa famille. Madame St-Laurent est responsable du centre
depuis suffisamment d’années pour savoir que parmi tous les jeunes qu’il
abrite, il s’en trouve certains pour qui se libérer d’une paire de menottes est
un jeu d’enfant.
— Archambault va rester avec vous, tranche Bolduc, qui peine à garder
son calme. Dès que je serai sur place, je lui ferai un compte rendu de la
situation.
— Pis tu vas faire ça comment avec ton CB qui marche pu, le smatt ? le
nargue Alex.
Bolduc l’ignore et ouvre la porte. De l’autre côté, Archambault n’est
plus à son poste. Le corridor est complètement désert. L’agent correctionnel
est aussitôt pris d’un léger vertige.
— Si tu nous laisses icitte pis qu’on se fait tuer, c’est sur toi que ça
retombe. Tu l’sais, ça, hein ? entend-il Alex l’informer derrière lui.
Madame St-Laurent saute sur l’occasion pour se sortir de son
embarrassante situation.
— Le jeune a raison ; le mieux serait qu’on reste tous ensemble.
Bolduc ferme les yeux et soupire. La situation est grave. Le temps
presse. La langue coincée entre ses molaires, il fait demi-tour et retire la
chaîne qui lie la table aux menottes d’Alex.
— Tu vas marcher devant moi, grogne-t-il. Pas besoin de te dire de rien
tenter de stupide ; j’vais t’avoir à l’œil. Tous les autres, vous allez rester
derrière moi.
Dès qu’ils sortent de la salle, Bolduc les entraîne à droite, vers un
escalier de secours que ni Carole ni Jacques n’ont aperçu à leur arrivée.
Alex remarque alors un curieux symbole, juste au-dessus du cadrage de la
porte menant à la cage d’escalier. Manifestement peinturé à la main, celui-ci
représente un curieux « S ». Ou peut-être bien un éclair.
Probablement un ti-coune de pronazi qui a pas eu le temps de terminer
son pitoyable hommage au Schutzstaffel, raisonne l’adolescent.
Au moment où il pousse la porte, celle-ci offre une considérable
résistance. Il ne lui faut que peu de temps pour en saisir la cause.
— What the fuck, d’la glace ? s’étonne-t-il à voix haute.
Derrière lui, Bolduc partage sa stupeur. Incrédule, il passe sa main sur
l’intérieur du cadrage pour en avoir le cœur net. Il s’agit bel et bien de
glace. À en juger par l’eau qui s’égoutte et s’accumule au sol, elle a
commencé à fondre depuis quelque temps, déjà.
Même si cette découverte insolite le déstabilise, il décide rapidement de
passer outre et de maintenir son attention sur l’appel d’urgence.
— Rien d’autre qu’un jeune qui a voulu faire un mauvais coup, déclare-
t-il sans conviction. Allez, on continue ! La cafétéria se trouve deux étages
plus bas, au rez-de-chaussée.
Alex obtempère et amorce sa descente. En chemin, il ne peut
s’empêcher de se repasser en boucle les récents évènements, aussi étranges
que soudains. Peuvent-ils avoir un lien entre eux ?
Le groupe atteint finalement le rez-de-chaussée. Après avoir fait
quelques pas, une flaque identique à la précédente continue d’être alimentée en eau glacée, juste au bas de la porte donnant accès à l’étage. Alex devine
que celle-ci sera elle aussi obstruée par une croûte de glace fondante.
— Encore d’la glace ? ! s’exclame Jacques, qui a de plus en plus de
difficulté à garder son calme légendaire. Voyons, qu’est-ce qui s’passe dans
votre maudit centre ?
Mais Bolduc est bien trop dépassé pour trouver quoi que ce soit à lui
répondre. De sa main libre, il tire la porte, qui ne cède que partiellement. Ce
n’est qu’à sa troisième tentative qu’il parvient à l’ouvrir. Cette fois, en plus
des nombreuses gouttelettes d’eau, des fragments de glace concassée se
détachent également du cadrage gelé. L’agent de sécurité s’apprête à
traverser, mais se souvient qu’en aucun cas, il ne devrait circuler avec un
détenu derrière lui. D’un autre côté, si le moindre danger devait les attendre
de l’autre côté, c’est la vie d’un mineur qu’il mettrait en danger en le faisant
traverser en premier. Cette dernière option est aussitôt rayée.
— Je passe devant, explique-t-il à Alex. Si on rencontre la moindre
menace, c’est ma job de vous protéger, tu comprends ça ? Si t’aimes ta
famille autant que tu le prétends, pose surtout pas de geste que tu pourrais
regretter.
— Pourquoi, j’ai-tu l’air de quelqu’un qui a déjà posé des gestes
regrettables ?
Bolduc serre les dents.
— Arrête de niaiser pis bouge tes fesses. De c’que j’ai compris, on n’est
pas les seuls qui dépendent de toi, lui rappelle Alex.
Le gardien ne répond rien, mais envoie au jeune un regard lui indiquant
clairement qu’il a l’intention de le garder constamment à l’œil.
Pendant que Jacques lui prête main-forte et maintient la porte ouverte,
l’agent correctionnel risque quelques pas de l’autre côté, son bâton
télescopique prêt à sévir. À nouveau, il tente d’entrer en contact avec son
collègue, mais sa radio semble bel et bien avoir rendu l’âme.
— La cafétéria est pas très loin d’ici, explique Bolduc. On prend le
couloir de droite jusqu’à la première porte au fond. Après, c’est encore à
droite, pis on est rendus.
— OK, mais pourquoi on entend rien ? s’inquiète Carole tendant
l’oreille. On dirait qu’il y a pas un chat, c’est-tu normal ?
— Pas vraiment, confirme madame St-Laurent. Il y a toujours des gens
qui circulent ici, d’ordinaire.
— Faudrait peut-être penser à s’armer, déclare Jacques.
— Pour l’instant, y’a aucune menace. Tout va bien, tente de se
convaincre Bolduc. Je vous garantis qu’on va croiser d’autres agents en
chemin. On va sécuriser la place et vous faire sortir en un rien de temps.
Ainsi qu’annoncé, le gardien s’enfonce dans le corridor de droite. Dès
qu’Alex passe la porte, quelque chose le chicote. Avec autant de discrétion
que possible, il fait pivoter sa tête. Au même endroit, au-dessus du cadrage,
un symbole identique au précédent a été peinturé à la main. Par qui ? Pour
quelle raison ? Il songe immédiatement à un code secret entre membres des
nombreux gangs de la place. Ceux-ci ont pris l’habitude de taguer certains
lieux spécifiques, soit pour marquer leurs territoires, soit pour identifier un
lieu d’échange.
— M’man, j’aime pas ça ici, sanglote Geneviève. J’veux rentrer à la
maison.
— Moi aussi, ajoute Nicolas.
— Je sais, mes amours, leur répond leur mère, une main fermement
agrippée à l’une de leurs épaules. Monsieur Bolduc va nous escorter jusqu’à
la sortie, soyez sans crainte.
Les deux enfants ne répondent rien, et bien que lui-même ne puisse voir
leur réaction en étant devant eux, Alex sait très bien que ni son frère ni sa
sœur ne sont rassurés.
— Vous savez pourquoi on croise personne sur notre chemin ? leur
demande-t-il sans se retourner. C’est parce qu’ils ont tous peur de moi ! Personne va vous faire de mal, tant que j’vais être avec vous !
Du coin de l’œil, Alex regarde dans la vitre à sa droite et y voit les
reflets souriants de Geneviève et Nicolas. Il lui faut d’ailleurs quelques
secondes avant qu’il ne s’aperçoive que quelque chose ne va pas non plus
avec la vitre en question. En fait, avec toutes les fenêtres qu’il croise depuis
leur arrivée au rez-de-chaussée.
Alex plisse les yeux.
Chacune des fenêtres est recouverte d’une couche de glace si épaisse
qu’elles donnent à présent l’impression d’être à l’épreuve des balles.
J’pourrais jurer que la glace était pas là quand j’me dirigeais vers la
salle, v’là moins d’une heure. Qu’est-ce qui s’passe ici ?
Suspicieux, il laisse glisser ses doigts sur la surface translucide. C’est
gelé. Au touché seulement, Alex comprend que la glace en question ne s’est
pas formée qu’à l’extérieur, mais qu’elle enveloppe entièrement la vitre.
Quelques pas seulement après avoir dépassé l’ascenseur principal,
Bolduc s’immobilise. D’un geste de la main, il ordonne à tous d’en faire
autant. Sa tête pivote rapidement dans toutes les directions, comme s’il
avait la certitude que l’on s’apprêtait à leur tomber dessus. Tous l’imitent
sans dire un mot. Or, rien ne bouge ni ne se manifeste. Dès qu’il le peut,
Bolduc redirige son regard droit devant lui, là où, au cœur d’un carrefour en
« T », une épaisse porte les attend.
— D’ordinaire, la place est gardée par au moins trois agents, explique-t-
il. C’est pas normal qu’il n’y ait personne. Encore moins que la porte soit
grande ouverte.
Visiblement dépassé par les évènements, le gardien tente à nouveau
d’entrer en contact avec son collègue.
— Tanguay ! Tanguay, tu me reçois ?
— Tu vois ben que ta radio est morte, estie d’raisin !
Bolduc utilise la manche de sa chemise pour éponger la sueur qui
s’accumule sur son front. Non seulement ne réplique-t-il rien à Alex, mais il n’a pas entendu un seul des mots qui viennent de lui être adressés, tellement
la situation l’angoisse.
Mais qu’est-ce qui se passe ? Ne peut-il s’empêcher de se demander à
lui-même.
Déchiré entre l’idée d’accourir au secours des agents disparus et celle
d’assurer sa propre sécurité, Bolduc se remet tranquillement en marche.
— C’est l’une des portes qui donnent accès à la cafétéria, explique-t-il
aux civils. Elle est verrouillée de façon magnétique. On peut seulement
l’ouvrir en appuyant sur un bouton, ou encore en by-passant le signal avec
une clef spéciale. Elle est conçue pour se refermer d’elle-même, je
comprends pas qu’elle puisse être ouver…
Les yeux du gardien s’écarquillent et sa mâchoire se décroche. Cette
fois encore, tout le cadrage et le dessus de la porte sont cimentés d’une
épaisse couche de glace. Contrairement aux précédentes, celle-ci n’a pas
encore commencé à fondre. Avant d’atteindre l’ouverture, Bolduc prend le
temps d’étudier les deux côtés du corridor perpendiculaire qui croise le leur.
Rien.
Personne.
— Hey, c’est pas des farces ; la porte est jammée solide ! commente
Jacques en essayant de la mouvoir.
— Pas de clefs, pas de radios, pas d’armes, affirme la directrice en
inspectant le poste de garde. Ils ont tout amené avec eux.
— Et si on veut refermer la porte ? demande Carole. Pour être certains
que personne ne nous tombe dessus par derrière…
— On peut oublier ça tout de suite, ma belle, lui répond son mari, les
yeux toujours rivés sur la solide croûte glacée. On arriverait pas à la faire
bouger même si on avait un bélier avec nous. Mais veux-tu ben m’dire
c’qui a pu faire ça ? Une fuite dans la tuyauterie ?
— Peut-être, estime Bolduc. Sauf que l’eau aurait jamais pu geler aussi
vite.
Un bruit lointain attire leur attention. Celui d’une canne de conserve qui
rebondit sur le sol, ou quelque chose qui s’y apparente. Bien entendu, tous
les regards se tournent vers le gardien armé.
— Ça provient de la cafétéria, leur confirme-t-il. On n’a plus de temps à
perdre.
Tous traversent l’ouverture et prennent à droite. Quelques pas plus loin,
ils aboutissent dans un couloir lugubre, lequel n’est éclairé que par une
poignée d’ampoules éparpillées. Comme si la plupart avaient grillé.
La vitre qui craque sous leurs semelles leur indique qu’elles ont plutôt
éclaté. Même si l’obscurité les empêche de bien détailler le plafond, Alex,
pour avoir circulé à cet endroit chaque jour depuis le début de son
incarcération, en connaît bien la hauteur.
Impossible qu’elles aient toutes été brisées accidentellement, songe-t-il.
On a voulu plonger le corridor dans une noirceur partielle.
Une cinquantaine de mètres plus loin, le groupe atteint enfin l’entrée de
la cafétéria. À l’intérieur, quelques rares néons suspendus s’allument
faiblement et s’éteignent à intervalles irréguliers, éclairant aléatoirement
quelques-unes des vingt-cinq tables disposées dans la moitié droite de la
salle.
La scène leur fiche à tous une trouille terrible, et il n’en faut pas plus à
Bolduc pour qu’il ne s’empare de son pistolet Taser. Tandis que le groupe
continue d’avancer, Alex jette un regard sur sa gauche. Il ne détecte aucun
mouvement ni aucun son en provenance du long comptoir où leur sont
habituellement distribués leurs repas, ni en provenance des cuisines, dont
les portes demeurent fermées. Même chose en ce qui concerne la passerelle
qui en longe le mur, là où d’ordinaire, durant chaque repas, se perche et
circule une équipe de gardiens aux aguets. L’escalier pour y accéder n’est
pas non plus gardé.
— Tanguay…, murmure Bolduc en se penchant sous la première table
qu’ils croisent. Hey, Tanguay !
— Vous seriez pas mieux de prendre votre flashlight pis de garder une
seule arme dans vos mains ? demande Jacques.
L’agent prend une seconde pour réfléchir, au bout de laquelle il finit par
acquiescer.
— C’est absolument pas réglementaire de faire ça, mais dans ce cas-ci,
la situation est particulière, explique Bolduc en offrant à Jacques son bâton
télescopique, qui ne se fait pas prier pour en prendre possession. Pas besoin
de vous dire de vous en servir juste si c’est absolument nécessaire.
— Oh, mon Dieu, Jacques ! J’ai vu quelqu’un ! s’affole Carole en
agrippant violemment le bras de son mari. Là ! Juste là !
De lui-même, le groupe se resserre. Pour l’instant, l’endroit que pointe
la femme est complètement englouti par la noirceur. Impossible d’y déceler
quoi que ce soit. D’une main dépourvue de toute assurance, Bolduc y pointe
la lampe de poche qu’il vient tout juste d’allumer.
Le faisceau lumineux traverse une partie de la salle, partiellement
obstruée par un étrange voile ; comme si l’air était empli de millions de
minuscules cristaux scintillants. À travers ces particules, le jet de lumière
révèle la présence de trois individus, inconscients en apparence, assis face
contre table. À cette distance, par contre, impossible de dire s’ils respirent
toujours.
— J’aime pas ça, Jacques ! On s’en va d’ici, OK ?
— Calme-toi, ma belle. C’est probablement ben plus dangereux pour
nous de partir tout seuls de notre bord, tente de la convaincre son époux. Au
moins, ici, tout a l’air sous contrôle. On va trouver ceux qui ont appelé pis
on va sortir d’ici tout l’monde ensemble.
Carole déglutit et approuve de la tête en serrant contre elle ses deux plus
jeunes.
— Tanguay…, se remet à chuchoter Bolduc en suivant le rayon
lumineux qu’émet sa lampe-torche.
Aucune réponse.
— Hey, Tang…
À leur droite, un horrible grésillement précède la résurrection de l’un
des néons au-dessus de la table qu’ils longent. Sur celle-ci, le corps d’un
adolescent gît sur le dos, les bras et les jambes en étoile. Le trou qu’il a au
beau milieu du ventre est si large qu’il scinde presque le corps en deux. La
vision d’horreur dont ils sont témoins arrache aux membres du groupe cris
d’effroi et jurons. Le visage du pauvre garçon est figé dans une expression
recelant autant de douleur que de terreur. Alex reconnaît tout de suite l’un
des deux fiers-à-bras de Kassian. Carole, elle, a depuis longtemps forcé
Geneviève et Nicolas à détourner le regard de la scène, alors que celui de
Jacques et de l’agent correctionnel s’y attarde plutôt.
— Qu’est-ce qui a pu faire un trou gros d’même ? demande Jacques. Ça
a passé de bord en bord du corps.
— Je sais pas, admet Bolduc, complètement dépassé. Calvaire, regarde
un peu ça…
Les deux hommes se penchent. Avec sa lampe-torche, Bolduc éclaire le
dessous de la table, que la force du coup a fait craquer, et même renfoncer.
— Bâtard, as-tu vu l’épaisseur d’la table ? ! C’est comme si le jeune
avait reçu un boulet de canon en plein dans le ventre !
Le gardien est sur le point de répondre quelque chose, quand soudain,
une voix, aussi faible qu’un soupir, souffle son nom.
— Richard…
Le gardien sent son cœur lui remonter le long de la gorge. Médusé, il
regarde ceux qui l’entourent. À l’exception d’Alex, personne ne semble
comprendre sa réaction.
— Je l’ai entendu moi aussi, lui confie le jeune détenu. J’pense que ça
venait du fond.
— J’ignore ce que vous croyez avoir entendu, mais pas question d’aller
voir, oppose madame St-Laurent à voix basse. Un de mes jeunes a été tué, déjà ! Pas question de risquer la vie de tout le monde. Escortez-nous jusqu’à
la sortie, c’est un ordre !
— Richard…
La voix, presque effacée, se manifeste à nouveau. Cette fois, elle est
entendue de tous.
— Tanguay ? C’est toi, Tanguay ?
— On sort d’ici, réitère la directrice avec beaucoup plus d’autorité.
— Il est peut-être blessé, argumente Bolduc. Il a besoin de notre aide.
Vous voulez sacrer votre camp ? La sortie est par là-bas !
Le cœur de la directrice, nourri autant de colère que de peur, bat à tout
rompre sous ses côtes. Elle consent finalement à suivre le groupe et garde
pour elle les protestations qu’elle s’apprêtait à émettre.
En silence, ils entreprennent leur périple entre les tables, toujours guidés
par le peu de lumière à leur disposition. Un des néons derrière eux, qui
s’allume pour la première fois, pend à la verticale au bout de l’une de ses
chaînettes et les fait tressaillir.
— Attendez ! Je crois que madame St-Laurent a raison. On se dirige
vers l’endroit où j’ai aperçu les corps, clame Carole, soudainement moins
encline à suivre la bande.
Malheureusement pour elle, non seulement ce détail ne refroidit
personne d’autre, il ravive même l’espoir qu’entretient Bolduc de retrouver
son collègue disparu.
— Tanguay… Tanguay ! continue-t-il d’appeler tout en se déplaçant,
accroupi.
Lorsque la voix mystérieuse se fait entendre pour la troisième fois,
celle-ci lui communique une consigne bien particulière :
— Richard… Arrêtez-vous. Faites les morts…
Bolduc et les autres s’arrêtent net. Ils se regardent entre eux, incertains
d’avoir bien entendu.
— T’es où, Tanguay ? Arrête de faire le cave, répond Bolduc en agitant
nerveusement sa lampe de poche.
— Faites les morts, j’vous dis. Il est encore ici…
— Quoi ? Qui est encore ici ?
Comme s’ils n’attendaient que cette question précise en guise de signal,
plus d’une dizaine de néons reviennent simultanément à la vie.
Corps sauvagement mutilés, membres arrachés et dispersés, os fracturés
saillant de la chair, mares vermeilles qui s’étendent à perte de vue ; ce n’est
ni plus ni moins que sur l’enfer que s’allument les projecteurs. Cette fois, il
ne se trouve nul endroit où Carole peut diriger le regard de ses enfants afin
de les soustraire à la boucherie. À quelques mètres d’eux, le sapin de Noël
que l’on a érigé en vue du temps des Fêtes revêt la peau d’une pauvre fille
que l’on a écorchée vive.
Pour la directrice, tout se met à tourbillonner autour d’elle, tandis
qu’elle patauge dans le sang des jeunes qu’elle abrite et de ses employés.
Sur l’une des tables à sa gauche, la tête tranchée d’un jeune portoricain
fraîchement débarqué au centre la fixe d’un regard suppliant. Plus que
jamais, Julie regrette de ne pas s’être écoutée et de ne pas avoir fui.
C’est à cet instant que Bolduc repère les corps qu’a aperçus Carole plus
tôt ; trois individus assis, inertes, leurs visages baignant dans l’hémoglobine
dont est recouverte leur table. Il reconnaît l’uniforme dont est vêtu l’un
d’entre eux, tout comme il reconnaît celui qui le porte.
— Tanguay ! Pourquoi tu me répon… Hey ! Hey ! T’es blessé !
Sous le bras pendant de son collègue s’étire en effet une large entaille
d’où s’échappe beaucoup de sang. Bolduc approche ses mains pour lui
venir en aide, mais le blessé, sans sortir de son immobilité totale, s’y
oppose en remuant à peine les lèvres.
— Ta gueule, gros criss d’innocent. Je t’ai dit de faire comme nous. Y
va revenir d’une seconde à l’autre.
— Mais qui, ça ? s’impatiente Bolduc.
Un horrible tintement, semblable à des centaines de clochettes
dissonantes, vient écorcher le silence qui règne dans la salle. Aucun des
membres du groupe ne sait de quoi il s’agit, mais tous comprennent
d’emblée qu’ils sont à présent en danger. Ils tentent désespérément de
localiser la source du bruit, mais la lumière intermittente des néons leur
complique la tâche.
Jusqu’à ce que…
— Là ! s’écrie Carole, terrorisée, en pointant du doigt l’entrée de la
cafétéria, par où ils sont arrivés.
À cet endroit précis, leur refusant tout accès à la sortie, une immense
silhouette à la tête cornue se tient droite. Le rouge dont luisent ses yeux les
fixe avec une flagrante hostilité.
Le tintement a cessé.
Derrière le comptoir, l’une des portes battantes qui donnent accès aux
cuisines cesse de se bercer. Un grognement de satisfaction s’échappe de la
gorge de l’énorme créature, tandis que l’extrémité d’une lourde chaîne en
fait autant de sa main et s’écrase bruyamment sur le plancher.
— Je t’ai dit de pas bouger ! Je t’ai dit de faire le mort, estie
d’innocent ! Tu viens de tous nous condamner…
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