Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 9 sur 28

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Les contes interdits : Krampus

Chapitre 5

 

— Viens-t’en, Jacques. T’as essayé. T’as pas à endurer ça plus longtemps.

— C’est nous autres qui avons pas à l’endurer, lui, réplique Alex.

Mais Carole, à bout de nerfs, ne l’entend pas ainsi.

— Jacques a toujours été correct avec toi ! Veux-tu ben me dire ce qu’il

t’a fait pour que tu le détestes aut…

Leur querelle est interrompue par le message que reçoit le gardien sur

son émetteur portatif. L’homme s’éloigne de quelques pas et tend l’oreille

vers son appareil, accroché à son épaule.

— … anguay ! Je répète, ici Tanguay ! J’ai… assistance de… rgence…

prend… max… renfort… afétéria ! J… izaine de mor…

Le signal coupe.

Pris de panique, l’agent Bolduc essaie à plusieurs reprises de renouer

contact avec son collègue, sans y parvenir. Il a beau rouer son appareil de

coups, le silence perdure. Même chose lorsqu’il tente de contacter un autre

collègue. Un bref coup d’œil par-dessus son épaule lui confirme que

l’anxiété qui le gagne se lit également sur le visage des autres occupants de

la pièce, qui ont tous entendu l’appel à l’aide.

— Bougez pas d’ici, leur ordonne-t-il en s’emparant du bâton

télescopique accroché à sa ceinture. Je reviens dans pas long !

— Pis quoi encore ? ! intervient Jacques. Une dizaine de morts ! On a

tous entendu ! Si y’a un malade en liberté, c’est ton devoir de nous

protéger ! On a rien pour nous défendre ; on va être ben plus en sécurité

avec toi !

— Jacques, ça fait aucun sens, voyons ! Y s’en va tout droit où y’a le

danger, oppose Carole.

— Votre femme a raison. Vous allez être beaucoup plus en sécurité ici,

confirme le gardien.

En se dirigeant vers la porte, son regard croise celui de la directrice, qui,

même si elle ne l’exprime pas de vive voix, ne semble pas du tout endosser

sa décision. Elle le dévisage sans vergogne. Le gardien, pris de doute,

ralentit le pas, les sourcils froncés. Heureusement pour elle, il saisit

rapidement la raison de son agacement.

Alex.

D’être confinée avec un détenu aussi dangereux et imprévisible sans

aucune supervision ne l’enchante guère. Peu lui importe qu’il soit menotté

ou accompagné de sa famille. Madame St-Laurent est responsable du centre

depuis suffisamment d’années pour savoir que parmi tous les jeunes qu’il

abrite, il s’en trouve certains pour qui se libérer d’une paire de menottes est

un jeu d’enfant.

— Archambault va rester avec vous, tranche Bolduc, qui peine à garder

son calme. Dès que je serai sur place, je lui ferai un compte rendu de la

situation.

— Pis tu vas faire ça comment avec ton CB qui marche pu, le smatt ? le

nargue Alex.

Bolduc l’ignore et ouvre la porte. De l’autre côté, Archambault n’est

plus à son poste. Le corridor est complètement désert. L’agent correctionnel

est aussitôt pris d’un léger vertige.

— Si tu nous laisses icitte pis qu’on se fait tuer, c’est sur toi que ça

retombe. Tu l’sais, ça, hein ? entend-il Alex l’informer derrière lui.

Madame St-Laurent saute sur l’occasion pour se sortir de son

embarrassante situation.

— Le jeune a raison ; le mieux serait qu’on reste tous ensemble.

Bolduc ferme les yeux et soupire. La situation est grave. Le temps

presse. La langue coincée entre ses molaires, il fait demi-tour et retire la

chaîne qui lie la table aux menottes d’Alex.

— Tu vas marcher devant moi, grogne-t-il. Pas besoin de te dire de rien

tenter de stupide ; j’vais t’avoir à l’œil. Tous les autres, vous allez rester

derrière moi.

Dès qu’ils sortent de la salle, Bolduc les entraîne à droite, vers un

escalier de secours que ni Carole ni Jacques n’ont aperçu à leur arrivée.

Alex remarque alors un curieux symbole, juste au-dessus du cadrage de la

porte menant à la cage d’escalier. Manifestement peinturé à la main, celui-ci

représente un curieux « S ». Ou peut-être bien un éclair.

Probablement un ti-coune de pronazi qui a pas eu le temps de terminer

son pitoyable hommage au Schutzstaffel, raisonne l’adolescent.

Au moment où il pousse la porte, celle-ci offre une considérable

résistance. Il ne lui faut que peu de temps pour en saisir la cause.

— What the fuck, d’la glace ? s’étonne-t-il à voix haute.

Derrière lui, Bolduc partage sa stupeur. Incrédule, il passe sa main sur

l’intérieur du cadrage pour en avoir le cœur net. Il s’agit bel et bien de

glace. À en juger par l’eau qui s’égoutte et s’accumule au sol, elle a

commencé à fondre depuis quelque temps, déjà.

Même si cette découverte insolite le déstabilise, il décide rapidement de

passer outre et de maintenir son attention sur l’appel d’urgence.

— Rien d’autre qu’un jeune qui a voulu faire un mauvais coup, déclare-

t-il sans conviction. Allez, on continue ! La cafétéria se trouve deux étages

plus bas, au rez-de-chaussée.

Alex obtempère et amorce sa descente. En chemin, il ne peut

s’empêcher de se repasser en boucle les récents évènements, aussi étranges

que soudains. Peuvent-ils avoir un lien entre eux ?

Le groupe atteint finalement le rez-de-chaussée. Après avoir fait

quelques pas, une flaque identique à la précédente continue d’être alimentée en eau glacée, juste au bas de la porte donnant accès à l’étage. Alex devine

que celle-ci sera elle aussi obstruée par une croûte de glace fondante.

— Encore d’la glace ? ! s’exclame Jacques, qui a de plus en plus de

difficulté à garder son calme légendaire. Voyons, qu’est-ce qui s’passe dans

votre maudit centre ?

Mais Bolduc est bien trop dépassé pour trouver quoi que ce soit à lui

répondre. De sa main libre, il tire la porte, qui ne cède que partiellement. Ce

n’est qu’à sa troisième tentative qu’il parvient à l’ouvrir. Cette fois, en plus

des nombreuses gouttelettes d’eau, des fragments de glace concassée se

détachent également du cadrage gelé. L’agent de sécurité s’apprête à

traverser, mais se souvient qu’en aucun cas, il ne devrait circuler avec un

détenu derrière lui. D’un autre côté, si le moindre danger devait les attendre

de l’autre côté, c’est la vie d’un mineur qu’il mettrait en danger en le faisant

traverser en premier. Cette dernière option est aussitôt rayée.

— Je passe devant, explique-t-il à Alex. Si on rencontre la moindre

menace, c’est ma job de vous protéger, tu comprends ça ? Si t’aimes ta

famille autant que tu le prétends, pose surtout pas de geste que tu pourrais

regretter.

— Pourquoi, j’ai-tu l’air de quelqu’un qui a déjà posé des gestes

regrettables ?

Bolduc serre les dents.

— Arrête de niaiser pis bouge tes fesses. De c’que j’ai compris, on n’est

pas les seuls qui dépendent de toi, lui rappelle Alex.

Le gardien ne répond rien, mais envoie au jeune un regard lui indiquant

clairement qu’il a l’intention de le garder constamment à l’œil.

Pendant que Jacques lui prête main-forte et maintient la porte ouverte,

l’agent correctionnel risque quelques pas de l’autre côté, son bâton

télescopique prêt à sévir. À nouveau, il tente d’entrer en contact avec son

collègue, mais sa radio semble bel et bien avoir rendu l’âme.

— La cafétéria est pas très loin d’ici, explique Bolduc. On prend le

couloir de droite jusqu’à la première porte au fond. Après, c’est encore à

droite, pis on est rendus.

— OK, mais pourquoi on entend rien ? s’inquiète Carole tendant

l’oreille. On dirait qu’il y a pas un chat, c’est-tu normal ?

— Pas vraiment, confirme madame St-Laurent. Il y a toujours des gens

qui circulent ici, d’ordinaire.

— Faudrait peut-être penser à s’armer, déclare Jacques.

— Pour l’instant, y’a aucune menace. Tout va bien, tente de se

convaincre Bolduc. Je vous garantis qu’on va croiser d’autres agents en

chemin. On va sécuriser la place et vous faire sortir en un rien de temps.

Ainsi qu’annoncé, le gardien s’enfonce dans le corridor de droite. Dès

qu’Alex passe la porte, quelque chose le chicote. Avec autant de discrétion

que possible, il fait pivoter sa tête. Au même endroit, au-dessus du cadrage,

un symbole identique au précédent a été peinturé à la main. Par qui ? Pour

quelle raison ? Il songe immédiatement à un code secret entre membres des

nombreux gangs de la place. Ceux-ci ont pris l’habitude de taguer certains

lieux spécifiques, soit pour marquer leurs territoires, soit pour identifier un

lieu d’échange.

— M’man, j’aime pas ça ici, sanglote Geneviève. J’veux rentrer à la

maison.

— Moi aussi, ajoute Nicolas.

— Je sais, mes amours, leur répond leur mère, une main fermement

agrippée à l’une de leurs épaules. Monsieur Bolduc va nous escorter jusqu’à

la sortie, soyez sans crainte.

Les deux enfants ne répondent rien, et bien que lui-même ne puisse voir

leur réaction en étant devant eux, Alex sait très bien que ni son frère ni sa

sœur ne sont rassurés.

— Vous savez pourquoi on croise personne sur notre chemin ? leur

demande-t-il sans se retourner. C’est parce qu’ils ont tous peur de moi ! Personne va vous faire de mal, tant que j’vais être avec vous !

Du coin de l’œil, Alex regarde dans la vitre à sa droite et y voit les

reflets souriants de Geneviève et Nicolas. Il lui faut d’ailleurs quelques

secondes avant qu’il ne s’aperçoive que quelque chose ne va pas non plus

avec la vitre en question. En fait, avec toutes les fenêtres qu’il croise depuis

leur arrivée au rez-de-chaussée.

Alex plisse les yeux.

Chacune des fenêtres est recouverte d’une couche de glace si épaisse

qu’elles donnent à présent l’impression d’être à l’épreuve des balles.

J’pourrais jurer que la glace était pas là quand j’me dirigeais vers la

salle, v’là moins d’une heure. Qu’est-ce qui s’passe ici ?

Suspicieux, il laisse glisser ses doigts sur la surface translucide. C’est

gelé. Au touché seulement, Alex comprend que la glace en question ne s’est

pas formée qu’à l’extérieur, mais qu’elle enveloppe entièrement la vitre.

Quelques pas seulement après avoir dépassé l’ascenseur principal,

Bolduc s’immobilise. D’un geste de la main, il ordonne à tous d’en faire

autant. Sa tête pivote rapidement dans toutes les directions, comme s’il

avait la certitude que l’on s’apprêtait à leur tomber dessus. Tous l’imitent

sans dire un mot. Or, rien ne bouge ni ne se manifeste. Dès qu’il le peut,

Bolduc redirige son regard droit devant lui, là où, au cœur d’un carrefour en

« T », une épaisse porte les attend.

— D’ordinaire, la place est gardée par au moins trois agents, explique-t-

il. C’est pas normal qu’il n’y ait personne. Encore moins que la porte soit

grande ouverte.

Visiblement dépassé par les évènements, le gardien tente à nouveau

d’entrer en contact avec son collègue.

— Tanguay ! Tanguay, tu me reçois ?

— Tu vois ben que ta radio est morte, estie d’raisin !

Bolduc utilise la manche de sa chemise pour éponger la sueur qui

s’accumule sur son front. Non seulement ne réplique-t-il rien à Alex, mais il n’a pas entendu un seul des mots qui viennent de lui être adressés, tellement

la situation l’angoisse.

Mais qu’est-ce qui se passe ? Ne peut-il s’empêcher de se demander à

lui-même.

Déchiré entre l’idée d’accourir au secours des agents disparus et celle

d’assurer sa propre sécurité, Bolduc se remet tranquillement en marche.

— C’est l’une des portes qui donnent accès à la cafétéria, explique-t-il

aux civils. Elle est verrouillée de façon magnétique. On peut seulement

l’ouvrir en appuyant sur un bouton, ou encore en by-passant le signal avec

une clef spéciale. Elle est conçue pour se refermer d’elle-même, je

comprends pas qu’elle puisse être ouver…

Les yeux du gardien s’écarquillent et sa mâchoire se décroche. Cette

fois encore, tout le cadrage et le dessus de la porte sont cimentés d’une

épaisse couche de glace. Contrairement aux précédentes, celle-ci n’a pas

encore commencé à fondre. Avant d’atteindre l’ouverture, Bolduc prend le

temps d’étudier les deux côtés du corridor perpendiculaire qui croise le leur.

Rien.

Personne.

— Hey, c’est pas des farces ; la porte est jammée solide ! commente

Jacques en essayant de la mouvoir.

— Pas de clefs, pas de radios, pas d’armes, affirme la directrice en

inspectant le poste de garde. Ils ont tout amené avec eux.

— Et si on veut refermer la porte ? demande Carole. Pour être certains

que personne ne nous tombe dessus par derrière…

— On peut oublier ça tout de suite, ma belle, lui répond son mari, les

yeux toujours rivés sur la solide croûte glacée. On arriverait pas à la faire

bouger même si on avait un bélier avec nous. Mais veux-tu ben m’dire

c’qui a pu faire ça ? Une fuite dans la tuyauterie ?

— Peut-être, estime Bolduc. Sauf que l’eau aurait jamais pu geler aussi

vite.

Un bruit lointain attire leur attention. Celui d’une canne de conserve qui

rebondit sur le sol, ou quelque chose qui s’y apparente. Bien entendu, tous

les regards se tournent vers le gardien armé.

— Ça provient de la cafétéria, leur confirme-t-il. On n’a plus de temps à

perdre.

Tous traversent l’ouverture et prennent à droite. Quelques pas plus loin,

ils aboutissent dans un couloir lugubre, lequel n’est éclairé que par une

poignée d’ampoules éparpillées. Comme si la plupart avaient grillé.

La vitre qui craque sous leurs semelles leur indique qu’elles ont plutôt

éclaté. Même si l’obscurité les empêche de bien détailler le plafond, Alex,

pour avoir circulé à cet endroit chaque jour depuis le début de son

incarcération, en connaît bien la hauteur.

Impossible qu’elles aient toutes été brisées accidentellement, songe-t-il.

On a voulu plonger le corridor dans une noirceur partielle.

Une cinquantaine de mètres plus loin, le groupe atteint enfin l’entrée de

la cafétéria. À l’intérieur, quelques rares néons suspendus s’allument

faiblement et s’éteignent à intervalles irréguliers, éclairant aléatoirement

quelques-unes des vingt-cinq tables disposées dans la moitié droite de la

salle.

La scène leur fiche à tous une trouille terrible, et il n’en faut pas plus à

Bolduc pour qu’il ne s’empare de son pistolet Taser. Tandis que le groupe

continue d’avancer, Alex jette un regard sur sa gauche. Il ne détecte aucun

mouvement ni aucun son en provenance du long comptoir où leur sont

habituellement distribués leurs repas, ni en provenance des cuisines, dont

les portes demeurent fermées. Même chose en ce qui concerne la passerelle

qui en longe le mur, là où d’ordinaire, durant chaque repas, se perche et

circule une équipe de gardiens aux aguets. L’escalier pour y accéder n’est

pas non plus gardé.

— Tanguay…, murmure Bolduc en se penchant sous la première table

qu’ils croisent. Hey, Tanguay !

— Vous seriez pas mieux de prendre votre flashlight pis de garder une

seule arme dans vos mains ? demande Jacques.

L’agent prend une seconde pour réfléchir, au bout de laquelle il finit par

acquiescer.

— C’est absolument pas réglementaire de faire ça, mais dans ce cas-ci,

la situation est particulière, explique Bolduc en offrant à Jacques son bâton

télescopique, qui ne se fait pas prier pour en prendre possession. Pas besoin

de vous dire de vous en servir juste si c’est absolument nécessaire.

— Oh, mon Dieu, Jacques ! J’ai vu quelqu’un ! s’affole Carole en

agrippant violemment le bras de son mari. Là ! Juste là !

De lui-même, le groupe se resserre. Pour l’instant, l’endroit que pointe

la femme est complètement englouti par la noirceur. Impossible d’y déceler

quoi que ce soit. D’une main dépourvue de toute assurance, Bolduc y pointe

la lampe de poche qu’il vient tout juste d’allumer.

Le faisceau lumineux traverse une partie de la salle, partiellement

obstruée par un étrange voile ; comme si l’air était empli de millions de

minuscules cristaux scintillants. À travers ces particules, le jet de lumière

révèle la présence de trois individus, inconscients en apparence, assis face

contre table. À cette distance, par contre, impossible de dire s’ils respirent

toujours.

— J’aime pas ça, Jacques ! On s’en va d’ici, OK ?

— Calme-toi, ma belle. C’est probablement ben plus dangereux pour

nous de partir tout seuls de notre bord, tente de la convaincre son époux. Au

moins, ici, tout a l’air sous contrôle. On va trouver ceux qui ont appelé pis

on va sortir d’ici tout l’monde ensemble.

Carole déglutit et approuve de la tête en serrant contre elle ses deux plus

jeunes.

— Tanguay…, se remet à chuchoter Bolduc en suivant le rayon

lumineux qu’émet sa lampe-torche.

Aucune réponse.

— Hey, Tang…

À leur droite, un horrible grésillement précède la résurrection de l’un

des néons au-dessus de la table qu’ils longent. Sur celle-ci, le corps d’un

adolescent gît sur le dos, les bras et les jambes en étoile. Le trou qu’il a au

beau milieu du ventre est si large qu’il scinde presque le corps en deux. La

vision d’horreur dont ils sont témoins arrache aux membres du groupe cris

d’effroi et jurons. Le visage du pauvre garçon est figé dans une expression

recelant autant de douleur que de terreur. Alex reconnaît tout de suite l’un

des deux fiers-à-bras de Kassian. Carole, elle, a depuis longtemps forcé

Geneviève et Nicolas à détourner le regard de la scène, alors que celui de

Jacques et de l’agent correctionnel s’y attarde plutôt.

— Qu’est-ce qui a pu faire un trou gros d’même ? demande Jacques. Ça

a passé de bord en bord du corps.

— Je sais pas, admet Bolduc, complètement dépassé. Calvaire, regarde

un peu ça…

Les deux hommes se penchent. Avec sa lampe-torche, Bolduc éclaire le

dessous de la table, que la force du coup a fait craquer, et même renfoncer.

— Bâtard, as-tu vu l’épaisseur d’la table ? ! C’est comme si le jeune

avait reçu un boulet de canon en plein dans le ventre !

Le gardien est sur le point de répondre quelque chose, quand soudain,

une voix, aussi faible qu’un soupir, souffle son nom.

— Richard…

Le gardien sent son cœur lui remonter le long de la gorge. Médusé, il

regarde ceux qui l’entourent. À l’exception d’Alex, personne ne semble

comprendre sa réaction.

— Je l’ai entendu moi aussi, lui confie le jeune détenu. J’pense que ça

venait du fond.

— J’ignore ce que vous croyez avoir entendu, mais pas question d’aller

voir, oppose madame St-Laurent à voix basse. Un de mes jeunes a été tué, déjà ! Pas question de risquer la vie de tout le monde. Escortez-nous jusqu’à

la sortie, c’est un ordre !

— Richard…

La voix, presque effacée, se manifeste à nouveau. Cette fois, elle est

entendue de tous.

— Tanguay ? C’est toi, Tanguay ?

— On sort d’ici, réitère la directrice avec beaucoup plus d’autorité.

— Il est peut-être blessé, argumente Bolduc. Il a besoin de notre aide.

Vous voulez sacrer votre camp ? La sortie est par là-bas !

Le cœur de la directrice, nourri autant de colère que de peur, bat à tout

rompre sous ses côtes. Elle consent finalement à suivre le groupe et garde

pour elle les protestations qu’elle s’apprêtait à émettre.

En silence, ils entreprennent leur périple entre les tables, toujours guidés

par le peu de lumière à leur disposition. Un des néons derrière eux, qui

s’allume pour la première fois, pend à la verticale au bout de l’une de ses

chaînettes et les fait tressaillir.

— Attendez ! Je crois que madame St-Laurent a raison. On se dirige

vers l’endroit où j’ai aperçu les corps, clame Carole, soudainement moins

encline à suivre la bande.

Malheureusement pour elle, non seulement ce détail ne refroidit

personne d’autre, il ravive même l’espoir qu’entretient Bolduc de retrouver

son collègue disparu.

— Tanguay… Tanguay ! continue-t-il d’appeler tout en se déplaçant,

accroupi.

Lorsque la voix mystérieuse se fait entendre pour la troisième fois,

celle-ci lui communique une consigne bien particulière :

— Richard… Arrêtez-vous. Faites les morts…

Bolduc et les autres s’arrêtent net. Ils se regardent entre eux, incertains

d’avoir bien entendu.

— T’es où, Tanguay ? Arrête de faire le cave, répond Bolduc en agitant

nerveusement sa lampe de poche.

— Faites les morts, j’vous dis. Il est encore ici…

— Quoi ? Qui est encore ici ?

Comme s’ils n’attendaient que cette question précise en guise de signal,

plus d’une dizaine de néons reviennent simultanément à la vie.

Corps sauvagement mutilés, membres arrachés et dispersés, os fracturés

saillant de la chair, mares vermeilles qui s’étendent à perte de vue ; ce n’est

ni plus ni moins que sur l’enfer que s’allument les projecteurs. Cette fois, il

ne se trouve nul endroit où Carole peut diriger le regard de ses enfants afin

de les soustraire à la boucherie. À quelques mètres d’eux, le sapin de Noël

que l’on a érigé en vue du temps des Fêtes revêt la peau d’une pauvre fille

que l’on a écorchée vive.

Pour la directrice, tout se met à tourbillonner autour d’elle, tandis

qu’elle patauge dans le sang des jeunes qu’elle abrite et de ses employés.

Sur l’une des tables à sa gauche, la tête tranchée d’un jeune portoricain

fraîchement débarqué au centre la fixe d’un regard suppliant. Plus que

jamais, Julie regrette de ne pas s’être écoutée et de ne pas avoir fui.

C’est à cet instant que Bolduc repère les corps qu’a aperçus Carole plus

tôt ; trois individus assis, inertes, leurs visages baignant dans l’hémoglobine

dont est recouverte leur table. Il reconnaît l’uniforme dont est vêtu l’un

d’entre eux, tout comme il reconnaît celui qui le porte.

— Tanguay ! Pourquoi tu me répon… Hey ! Hey ! T’es blessé !

Sous le bras pendant de son collègue s’étire en effet une large entaille

d’où s’échappe beaucoup de sang. Bolduc approche ses mains pour lui

venir en aide, mais le blessé, sans sortir de son immobilité totale, s’y

oppose en remuant à peine les lèvres.

— Ta gueule, gros criss d’innocent. Je t’ai dit de faire comme nous. Y

va revenir d’une seconde à l’autre.

— Mais qui, ça ? s’impatiente Bolduc.

Un horrible tintement, semblable à des centaines de clochettes

dissonantes, vient écorcher le silence qui règne dans la salle. Aucun des

membres du groupe ne sait de quoi il s’agit, mais tous comprennent

d’emblée qu’ils sont à présent en danger. Ils tentent désespérément de

localiser la source du bruit, mais la lumière intermittente des néons leur

complique la tâche.

Jusqu’à ce que…

— Là ! s’écrie Carole, terrorisée, en pointant du doigt l’entrée de la

cafétéria, par où ils sont arrivés.

À cet endroit précis, leur refusant tout accès à la sortie, une immense

silhouette à la tête cornue se tient droite. Le rouge dont luisent ses yeux les

fixe avec une flagrante hostilité.

Le tintement a cessé.

Derrière le comptoir, l’une des portes battantes qui donnent accès aux

cuisines cesse de se bercer. Un grognement de satisfaction s’échappe de la

gorge de l’énorme créature, tandis que l’extrémité d’une lourde chaîne en

fait autant de sa main et s’écrase bruyamment sur le plancher.

— Je t’ai dit de pas bouger ! Je t’ai dit de faire le mort, estie

d’innocent ! Tu viens de tous nous condamner…

 

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