Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 7 sur 28

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Les contes interdits : Krampus

Chapitre 3

 

 

Lorsque Carole et sa famille arrivent au centre de détention, ils doivent

d’abord subir une fouille rigoureuse. On doit s’assurer qu’ils n’ont rien sur

eux qui pourrait faire office d’arme, d’outil ou encore alimenter une

contrebande déjà bien établie à l’intérieur de l’établissement. Le cadeau que

Carole a apporté pour son fils est méticuleusement examiné.

— C’est juste un portrait, déclare Jacques. Je sais que vous avez une job

à faire, mais je vous garantis que vous trouverez rien d’autre qu’une photo

encadrée dans c’te boîte-là !

Il ne faut que quelques instants aux gardiens afin de juger de la véracité

de ses dires.

— C’est bon, vous pouvez y aller. La directrice vous attend tout au bout

de ce couloir. Bonne journée.

Jacques le remercie. Il se positionne en retrait en attendant le reste de sa

famille, d’où il en profite pour scruter les alentours.

— T’as l’air nerveux, lui lance-t-on. Première fois que tu viens au

centre ?

Jacques tourne la tête en direction de la voix. L’homme qui s’adresse à

lui a les cheveux courts, foncés, et porte un t-shirt du groupe Pink Floyd.

Malgré ses cinquante ans bien sonnés, on peut aisément lire sur ses traits un

côté espiègle qui met aussitôt Jacques à l’aise.

— Ça paraît-tu tant que ça ? Hé ! Hé ! Ouais, peut-être un peu. Mais

bon, j’imagine que je m’en fais pour rien.

— C’est là que tu te trompes, mon cher ! Laisse-toi pas berner par leur

âge ; y’en a dans le lot qui sont sérieusement sournois ! Fais attention à ces petites vipères là, le met en garde l’homme en lui adressant un clin d’œil.

Jacques sourit.

— Merci du conseil ! J’vais surveiller mes arrières.

— Ça fait plaisir. Et en passant, moi, c’est Jocelyn.

— Jacques. Enchanté.

Les deux hommes s’échangent une poignée de main.

— Tu viens pour une visite, toi aussi ?

— Exact, lui répond Jocelyn. Comme à chaque semaine. C’est rendu

que le personnel me connaît par mon nom. Ils sont à la veille de me louer

une chambre ! Ha ! Ha ! Ha !

Jacques s’esclaffe de bon cœur. Il aurait bien aimé pouvoir continuer de

converser avec lui, mais sa femme et ses beaux-enfants le rejoignent à ce

moment. Tous ensemble, ils longent le corridor que leur a indiqué le garde,

plus tôt. Mais au bout de quelques mètres seulement, Jocelyn les salue et

prend à gauche au premier carrefour.

— Tu venais pas pour une visite, me semble ?

— Ben oui ! Sauf que ma tannante, elle, se trouve dans l’aile des

femmes !

Jacques se sent idiot, mais Jocelyn ne semble pas s’en formaliser. Il le

salue à son tour et les deux hommes partent chacun de leur côté.

— Quelqu’un que tu connais ? demande sa femme.

— Non, non. On s’est rencontrés tout à l’heure après la fouille pis on a

fait connaissance.

— Quelle surprise, ironise Carole, elle dont le mari a la réputation de

socialiser avec les gens partout où il se trouve.

Une fois arrivés au bout du couloir, ils aperçoivent une dame qui ne

peut qu’être la directrice de l’établissement. C’est elle qui les conduira à

Alex. Cheveux blancs, courts, soigneusement coiffés, elle porte un

ensemble tailleur ardoise et de discrètes boucles d’oreilles ornées de

saphirs. Elle se trouve avec l’un des responsables de l’entretien ménager de la place, d’une dizaine d’années plus âgé, qu’elle invective sans gêne dans

la langue de Shakespeare. Au bout d’une quinzaine de secondes, elle

remarque la présence de la famille et se tait subitement, embarrassée.

— Mon Dieu, pardonnez-moi ! J’étais en pleine discussion avec

monsieur McKenzie, du département sanitaire. Vous devez être Carole,

n’est-ce pas ? Très heureuse de vous rencontrer, votre famille et vous. Mon

nom est Julie St-Laurent, je suis la directrice du centre. C’est à moi que

vous avez parlé au téléphone.

Carole force un sourire.

— C’est bien moi, lui confirme-t-elle. Je vous présente mon mari

Jacques ainsi que mes deux autres enfants, Geneviève et Nicolas.

Le sourire que lui rend madame St-Laurent est tout aussi factice que le

sien. Carole devine que la directrice est toujours préoccupée par ce qui l’a

poussée à réprimander son employé.

— Enchantée, répond-elle avec peu de conviction. Oh ! Avant de

continuer, accordez-moi une petite minute, vous voulez bien ?

Sans attendre de réponse, elle se tourne vers le concierge.

— As we were saying, mister McKenzie, you are way behind your

schedule. You still have until the end of the day to catch up. Now hurry up

and move your ass before I shove my foot in it !

— Yes, m’mam !

— Thank you. That will be all.

Après avoir souhaité a good day à Carole et sa famille, le concierge

s’éloigne, poussant sa chaudière d’eau à roulettes à l’aide du manche de sa

vadrouille.

— Par ici, leur indique madame St-Laurent.

 

• • •

Après avoir traversé une partie du centre, tous les cinq arrivent à un large

carrefour. La directrice les entraîne à droite, jusque dans un couloir qui ne

fait que quelques mètres. En tout, sept pièces y sont accessibles : trois de

chaque côté, et une dernière tout au fond. Les rideaux de chaque pièce sont

tirés, et les portes, toutes closes. Devant l’une d’entre elles, un gardien fait

le guet, l’échine droite et le menton bien haut. Comme le corridor semble

être un cul-de-sac, Carole devine que c’est dans cette pièce gardée que les

attend son fils.

— La visite est d’une durée de trente minutes. Pas plus. Durant ce

temps, aucun contact physique ne sera permis. J’en suis navrée, mais c’est

strictement pour votre propre sécurité.

Les parents acquiescent.

— Je resterai avec vous pour toute la durée de la visite, poursuit

madame St-Laurent. Je serai accompagnée d’un second gardien, l’agent

Bolduc, qui patiente déjà à l’intérieur. Aussi, je comprends qu’il s’agit de

votre enfant, mais si jamais vous deviez vous sentir menacés, et ce, de

quelconque façon que ce soit, alertez le gardien sans hésiter.

— Dites-moi pas qu’ils ont des guns, toujours ? s’inquiète Jacques.

— Toutes les armes à feu sont entreposées dans un endroit sécuritaire.

Nous ne les utilisons que pour les cas de force majeure. Soyez sans crainte ;

je peux compter ceux-ci sur les doigts d’une main depuis l’ouverture du

centre. Lorsqu’ils sont en service, nos gardiens ne peuvent être armés que

de bâtons télescopiques, de poivre de Cayenne, ou encore de pistolets Taser.

Cet éclaircissement semble apaiser les appréhensions de Jacques.

Dès que madame St-Laurent apparaît dans son champ de vision, l’agent

correctionnel pivote sur lui-même et déverrouille la porte qu’il surveille.

Son trousseau doit compter une vingtaine de clefs. Il fait ensuite signe aux

invités d’entrer.

Carole hésite à y aller la première. Elle ignore comment elle réagira

lorsqu’elle reverra son fils après tout ce temps.

D’abord, elle se sent honteuse. Honteuse de l’avoir dénoncé à la police

en sachant très bien quel genre de sort l’attendrait. Quelle mère indigne

parviendrait à se regarder dans une glace après avoir abandonné son propre

fils dans un endroit tel que celui-ci, des mois durant, sans lui rendre visite

ou lui communiquer la moindre nouvelle ? Comment était-elle arrivée à

trouver le sommeil en sachant son enfant constamment entouré de voleurs,

de batteurs de femmes, d’agresseurs d’enfants, de trafiquants de drogue et

de meurtriers en devenir ? Puis, la réalité qu’elle s’efforce par tous les

moyens d’éluder depuis des mois la happe de plein fouet : un meurtrier…

voilà exactement ce qu’il est.

Carole a beau l’avoir mis au monde, l’avoir élevé, elle comprend que

désormais, elle ne pourra plus voir autre chose lorsqu’elle posera les yeux

sur son fils. Même si elle essaie de toutes ses forces. Comme elle a essayé,

des années plus tôt, avec le père biologique d’Alex. C’est donc le cœur

retourné par toutes ces émotions qui y livrent combat qu’elle pénètre dans

la salle. Au beau milieu de celle-ci, elle aperçoit son fils, menotté à la table

où il est assis. Il semble égaré dans un rêve, tandis que ses yeux fixent le

morceau de papier qu’il tient entre ses doigts. L’ecchymose violacée sous

son œil gauche, la bosse sur le front et le sac de glace qui repose sur la table

révèlent une bagarre récente.

Puis, leurs regards se croisent enfin. Le cœur de Carole fait un énorme

bond dans sa poitrine. Elle ignore toujours si elle voudrait le prendre dans

ses bras ou lui hurler sa colère au visage. De son côté, si Alex ressent la

moindre émotion, il ne laisse rien paraître. C’est à peine s’il bouge,

exception faite de ses doigts qui chiffonnent la feuille de papier et la

cachent au creux de sa main.

Pendant ce temps, le reste de la famille entre à son tour. Les visiteurs

retirent leurs manteaux, accrochent ceux-ci sur l’un des crochets prévus à

cet effet près de la porte, puis prennent place sur l’un des quatre sièges

qu’on a alignés à leur attention à l’autre extrémité de la table, face au jeune détenu. À tour de rôle, Alex les observe. À défaut de déceler la moindre

trace de haine ou de rancœur dans son non-verbal, Julie St-Laurent, qui

analyse la scène en retrait, y remarque plutôt de la déception. Comme un

enfant dont les parents auraient omis de venir voir une de ses pièces de

théâtre.

— Bonne fête, mon grand, formule finalement sa mère en étirant les

lèvres. Comment ça se passe ? Tu tiens le coup ?

Alex, dont le regard erre à présent sur la surface de la table, hausse les

épaules en silence. Un malaise s’incruste. Carole semble déjà à court de

sujets de conversation. Par réflexe, elle dépose sur la table le cadeau

d’anniversaire d’Alex.

— On… on t’a apporté un petit quelque chose. C’est… c’est un jour

spécial, après tout.

— C’est-tu censé me faire oublier que ça fait six mois que vous me

laissez pourrir ici sans me donner aucune nouvelle ? C’est ça, le plan ?

Alex n’a pas haussé le ton, mais celui-ci est clairement noirci de

rancœur. Sa mère agit comme si elle n’avait rien entendu.

— C’est Jacques qui a eu l’idée, enchaîne-t-elle en déballant le paquet.

Ses mains tremblantes plongent dans la boîte dès qu’elle est ouverte.

Elles en ressortent avec une photographie encadrée sur laquelle ils figurent

tous les cinq, cliché ayant été pris en mai dernier, à l’anniversaire de

Geneviève.

C’est à peine si Alex accorde plus d’une seconde d’intérêt au présent.

— Vous pensez vraiment que ça va me remonter le moral de recevoir

une photo des personnes responsables de mon emprisonnement ?

— Alex… tu sais très bien qu’on… qu’on avait pas le choix d’appeler la

police ! se défend Carole. T’aurais voulu qu’on fasse quoi, au juste ? Qu’on

t’aide à enterrer le corps pis qu’on aille souper en famille comme s’il s’était

rien passé ?

Alex se contente de hocher la tête, comme s’il lui concédait le point.

— On se racontera pas d’histoires ; ça va être tough comme épreuve,

déclare Jacques, qui prend la parole pour la première fois. En fait, ce l’est

déjà depuis plusieurs mois. Pour toi, mais aussi pour nous. Tiens, regarde !

Le beau-père d’Alex fouille dans son portefeuille. Du bout de ses doigts

boudinés, il en ressort une vielle photo sur laquelle pose une femme dans la

quarantaine, accompagnée de cinq garçons.

— Ça, c’est ma mère, Gabrielle, explique-t-il. Une sainte femme qui a

réussi à élever cinq mongoles à batteries toute seule. On lui en a donné, du

fil à retordre. Ça, j’peux t’le jurer ! Mais jamais elle nous a laissés tomber.

Pis peu importe tous les mauvais coups qu’on pouvait faire, elle a jamais

cessé de nous aimer. L’idée du cadeau, c’est justement pour que tu saches

que malgré tout c’qui arrive, on te laisse pas tomber. On est une famille, pis

on va passer à travers, tous ensemble.

— La famille, mon Jaco, c’est nous, rétorque Alex en décrivant un

cercle avec l’index, qui n’englobe que sa mère, son frère, sa sœur et lui-

même. Toi, t’es personne. Va donc vivre avec tes quatre mongoles de frères

si vous êtes une si belle gang.

Encore une fois, les mots tranchants de l’adolescent sont formulés avec

un calme et un détachement désarmant.

— Ouin… on devrait plutôt parler de deux frères, le corrige Jacques

qui, au grand étonnement de tous, demeure tout aussi posé que son

interlocuteur. Comme Michel a coupé les ponts avec tout l’monde et que

Alain est porté disparu depuis deux ans, y m’reste pas mal juste Normand

pis Robert.

— Ça sert à rien de parler d’eux, mon chéri. C’est nous ta famille à

présent, déclare Carole, un trémolo dans la voix, en apposant une main

réconfortante sur l’épaule de son mari.

— Inquiète-toi pas, ma belle. Pas question pour moi d’aller où que ce

soit.

— C’est vrai, approuve Alex. Habituellement, les hommes ont

l’habitude de faire un enfant à ma mère avant d’la crisser là. Trois chums,

trois enfants.

Cette fois, Carole n’en peut plus. Elle enfouit son visage au creux de ses

paumes puis éclate en sanglots.

Ce détail n’empêche toutefois pas son fils de continuer de déverser son

fiel.

— Depuis le temps que t’es avec elle, je commence à penser que tes

p’tits soldats dorment au gaz, mon Jaco. À moins que ce soit carrément la

pâte qui lève juste pu ?

 

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