Les contes interdits : Krampus
Chapitre 3
Lorsque Carole et sa famille arrivent au centre de détention, ils doivent
d’abord subir une fouille rigoureuse. On doit s’assurer qu’ils n’ont rien sur
eux qui pourrait faire office d’arme, d’outil ou encore alimenter une
contrebande déjà bien établie à l’intérieur de l’établissement. Le cadeau que
Carole a apporté pour son fils est méticuleusement examiné.
— C’est juste un portrait, déclare Jacques. Je sais que vous avez une job
à faire, mais je vous garantis que vous trouverez rien d’autre qu’une photo
encadrée dans c’te boîte-là !
Il ne faut que quelques instants aux gardiens afin de juger de la véracité
de ses dires.
— C’est bon, vous pouvez y aller. La directrice vous attend tout au bout
de ce couloir. Bonne journée.
Jacques le remercie. Il se positionne en retrait en attendant le reste de sa
famille, d’où il en profite pour scruter les alentours.
— T’as l’air nerveux, lui lance-t-on. Première fois que tu viens au
centre ?
Jacques tourne la tête en direction de la voix. L’homme qui s’adresse à
lui a les cheveux courts, foncés, et porte un t-shirt du groupe Pink Floyd.
Malgré ses cinquante ans bien sonnés, on peut aisément lire sur ses traits un
côté espiègle qui met aussitôt Jacques à l’aise.
— Ça paraît-tu tant que ça ? Hé ! Hé ! Ouais, peut-être un peu. Mais
bon, j’imagine que je m’en fais pour rien.
— C’est là que tu te trompes, mon cher ! Laisse-toi pas berner par leur
âge ; y’en a dans le lot qui sont sérieusement sournois ! Fais attention à ces petites vipères là, le met en garde l’homme en lui adressant un clin d’œil.
Jacques sourit.
— Merci du conseil ! J’vais surveiller mes arrières.
— Ça fait plaisir. Et en passant, moi, c’est Jocelyn.
— Jacques. Enchanté.
Les deux hommes s’échangent une poignée de main.
— Tu viens pour une visite, toi aussi ?
— Exact, lui répond Jocelyn. Comme à chaque semaine. C’est rendu
que le personnel me connaît par mon nom. Ils sont à la veille de me louer
une chambre ! Ha ! Ha ! Ha !
Jacques s’esclaffe de bon cœur. Il aurait bien aimé pouvoir continuer de
converser avec lui, mais sa femme et ses beaux-enfants le rejoignent à ce
moment. Tous ensemble, ils longent le corridor que leur a indiqué le garde,
plus tôt. Mais au bout de quelques mètres seulement, Jocelyn les salue et
prend à gauche au premier carrefour.
— Tu venais pas pour une visite, me semble ?
— Ben oui ! Sauf que ma tannante, elle, se trouve dans l’aile des
femmes !
Jacques se sent idiot, mais Jocelyn ne semble pas s’en formaliser. Il le
salue à son tour et les deux hommes partent chacun de leur côté.
— Quelqu’un que tu connais ? demande sa femme.
— Non, non. On s’est rencontrés tout à l’heure après la fouille pis on a
fait connaissance.
— Quelle surprise, ironise Carole, elle dont le mari a la réputation de
socialiser avec les gens partout où il se trouve.
Une fois arrivés au bout du couloir, ils aperçoivent une dame qui ne
peut qu’être la directrice de l’établissement. C’est elle qui les conduira à
Alex. Cheveux blancs, courts, soigneusement coiffés, elle porte un
ensemble tailleur ardoise et de discrètes boucles d’oreilles ornées de
saphirs. Elle se trouve avec l’un des responsables de l’entretien ménager de la place, d’une dizaine d’années plus âgé, qu’elle invective sans gêne dans
la langue de Shakespeare. Au bout d’une quinzaine de secondes, elle
remarque la présence de la famille et se tait subitement, embarrassée.
— Mon Dieu, pardonnez-moi ! J’étais en pleine discussion avec
monsieur McKenzie, du département sanitaire. Vous devez être Carole,
n’est-ce pas ? Très heureuse de vous rencontrer, votre famille et vous. Mon
nom est Julie St-Laurent, je suis la directrice du centre. C’est à moi que
vous avez parlé au téléphone.
Carole force un sourire.
— C’est bien moi, lui confirme-t-elle. Je vous présente mon mari
Jacques ainsi que mes deux autres enfants, Geneviève et Nicolas.
Le sourire que lui rend madame St-Laurent est tout aussi factice que le
sien. Carole devine que la directrice est toujours préoccupée par ce qui l’a
poussée à réprimander son employé.
— Enchantée, répond-elle avec peu de conviction. Oh ! Avant de
continuer, accordez-moi une petite minute, vous voulez bien ?
Sans attendre de réponse, elle se tourne vers le concierge.
— As we were saying, mister McKenzie, you are way behind your
schedule. You still have until the end of the day to catch up. Now hurry up
and move your ass before I shove my foot in it !
— Yes, m’mam !
— Thank you. That will be all.
Après avoir souhaité a good day à Carole et sa famille, le concierge
s’éloigne, poussant sa chaudière d’eau à roulettes à l’aide du manche de sa
vadrouille.
— Par ici, leur indique madame St-Laurent.
• • •
Après avoir traversé une partie du centre, tous les cinq arrivent à un large
carrefour. La directrice les entraîne à droite, jusque dans un couloir qui ne
fait que quelques mètres. En tout, sept pièces y sont accessibles : trois de
chaque côté, et une dernière tout au fond. Les rideaux de chaque pièce sont
tirés, et les portes, toutes closes. Devant l’une d’entre elles, un gardien fait
le guet, l’échine droite et le menton bien haut. Comme le corridor semble
être un cul-de-sac, Carole devine que c’est dans cette pièce gardée que les
attend son fils.
— La visite est d’une durée de trente minutes. Pas plus. Durant ce
temps, aucun contact physique ne sera permis. J’en suis navrée, mais c’est
strictement pour votre propre sécurité.
Les parents acquiescent.
— Je resterai avec vous pour toute la durée de la visite, poursuit
madame St-Laurent. Je serai accompagnée d’un second gardien, l’agent
Bolduc, qui patiente déjà à l’intérieur. Aussi, je comprends qu’il s’agit de
votre enfant, mais si jamais vous deviez vous sentir menacés, et ce, de
quelconque façon que ce soit, alertez le gardien sans hésiter.
— Dites-moi pas qu’ils ont des guns, toujours ? s’inquiète Jacques.
— Toutes les armes à feu sont entreposées dans un endroit sécuritaire.
Nous ne les utilisons que pour les cas de force majeure. Soyez sans crainte ;
je peux compter ceux-ci sur les doigts d’une main depuis l’ouverture du
centre. Lorsqu’ils sont en service, nos gardiens ne peuvent être armés que
de bâtons télescopiques, de poivre de Cayenne, ou encore de pistolets Taser.
Cet éclaircissement semble apaiser les appréhensions de Jacques.
Dès que madame St-Laurent apparaît dans son champ de vision, l’agent
correctionnel pivote sur lui-même et déverrouille la porte qu’il surveille.
Son trousseau doit compter une vingtaine de clefs. Il fait ensuite signe aux
invités d’entrer.
Carole hésite à y aller la première. Elle ignore comment elle réagira
lorsqu’elle reverra son fils après tout ce temps.
D’abord, elle se sent honteuse. Honteuse de l’avoir dénoncé à la police
en sachant très bien quel genre de sort l’attendrait. Quelle mère indigne
parviendrait à se regarder dans une glace après avoir abandonné son propre
fils dans un endroit tel que celui-ci, des mois durant, sans lui rendre visite
ou lui communiquer la moindre nouvelle ? Comment était-elle arrivée à
trouver le sommeil en sachant son enfant constamment entouré de voleurs,
de batteurs de femmes, d’agresseurs d’enfants, de trafiquants de drogue et
de meurtriers en devenir ? Puis, la réalité qu’elle s’efforce par tous les
moyens d’éluder depuis des mois la happe de plein fouet : un meurtrier…
voilà exactement ce qu’il est.
Carole a beau l’avoir mis au monde, l’avoir élevé, elle comprend que
désormais, elle ne pourra plus voir autre chose lorsqu’elle posera les yeux
sur son fils. Même si elle essaie de toutes ses forces. Comme elle a essayé,
des années plus tôt, avec le père biologique d’Alex. C’est donc le cœur
retourné par toutes ces émotions qui y livrent combat qu’elle pénètre dans
la salle. Au beau milieu de celle-ci, elle aperçoit son fils, menotté à la table
où il est assis. Il semble égaré dans un rêve, tandis que ses yeux fixent le
morceau de papier qu’il tient entre ses doigts. L’ecchymose violacée sous
son œil gauche, la bosse sur le front et le sac de glace qui repose sur la table
révèlent une bagarre récente.
Puis, leurs regards se croisent enfin. Le cœur de Carole fait un énorme
bond dans sa poitrine. Elle ignore toujours si elle voudrait le prendre dans
ses bras ou lui hurler sa colère au visage. De son côté, si Alex ressent la
moindre émotion, il ne laisse rien paraître. C’est à peine s’il bouge,
exception faite de ses doigts qui chiffonnent la feuille de papier et la
cachent au creux de sa main.
Pendant ce temps, le reste de la famille entre à son tour. Les visiteurs
retirent leurs manteaux, accrochent ceux-ci sur l’un des crochets prévus à
cet effet près de la porte, puis prennent place sur l’un des quatre sièges
qu’on a alignés à leur attention à l’autre extrémité de la table, face au jeune détenu. À tour de rôle, Alex les observe. À défaut de déceler la moindre
trace de haine ou de rancœur dans son non-verbal, Julie St-Laurent, qui
analyse la scène en retrait, y remarque plutôt de la déception. Comme un
enfant dont les parents auraient omis de venir voir une de ses pièces de
théâtre.
— Bonne fête, mon grand, formule finalement sa mère en étirant les
lèvres. Comment ça se passe ? Tu tiens le coup ?
Alex, dont le regard erre à présent sur la surface de la table, hausse les
épaules en silence. Un malaise s’incruste. Carole semble déjà à court de
sujets de conversation. Par réflexe, elle dépose sur la table le cadeau
d’anniversaire d’Alex.
— On… on t’a apporté un petit quelque chose. C’est… c’est un jour
spécial, après tout.
— C’est-tu censé me faire oublier que ça fait six mois que vous me
laissez pourrir ici sans me donner aucune nouvelle ? C’est ça, le plan ?
Alex n’a pas haussé le ton, mais celui-ci est clairement noirci de
rancœur. Sa mère agit comme si elle n’avait rien entendu.
— C’est Jacques qui a eu l’idée, enchaîne-t-elle en déballant le paquet.
Ses mains tremblantes plongent dans la boîte dès qu’elle est ouverte.
Elles en ressortent avec une photographie encadrée sur laquelle ils figurent
tous les cinq, cliché ayant été pris en mai dernier, à l’anniversaire de
Geneviève.
C’est à peine si Alex accorde plus d’une seconde d’intérêt au présent.
— Vous pensez vraiment que ça va me remonter le moral de recevoir
une photo des personnes responsables de mon emprisonnement ?
— Alex… tu sais très bien qu’on… qu’on avait pas le choix d’appeler la
police ! se défend Carole. T’aurais voulu qu’on fasse quoi, au juste ? Qu’on
t’aide à enterrer le corps pis qu’on aille souper en famille comme s’il s’était
rien passé ?
Alex se contente de hocher la tête, comme s’il lui concédait le point.
— On se racontera pas d’histoires ; ça va être tough comme épreuve,
déclare Jacques, qui prend la parole pour la première fois. En fait, ce l’est
déjà depuis plusieurs mois. Pour toi, mais aussi pour nous. Tiens, regarde !
Le beau-père d’Alex fouille dans son portefeuille. Du bout de ses doigts
boudinés, il en ressort une vielle photo sur laquelle pose une femme dans la
quarantaine, accompagnée de cinq garçons.
— Ça, c’est ma mère, Gabrielle, explique-t-il. Une sainte femme qui a
réussi à élever cinq mongoles à batteries toute seule. On lui en a donné, du
fil à retordre. Ça, j’peux t’le jurer ! Mais jamais elle nous a laissés tomber.
Pis peu importe tous les mauvais coups qu’on pouvait faire, elle a jamais
cessé de nous aimer. L’idée du cadeau, c’est justement pour que tu saches
que malgré tout c’qui arrive, on te laisse pas tomber. On est une famille, pis
on va passer à travers, tous ensemble.
— La famille, mon Jaco, c’est nous, rétorque Alex en décrivant un
cercle avec l’index, qui n’englobe que sa mère, son frère, sa sœur et lui-
même. Toi, t’es personne. Va donc vivre avec tes quatre mongoles de frères
si vous êtes une si belle gang.
Encore une fois, les mots tranchants de l’adolescent sont formulés avec
un calme et un détachement désarmant.
— Ouin… on devrait plutôt parler de deux frères, le corrige Jacques
qui, au grand étonnement de tous, demeure tout aussi posé que son
interlocuteur. Comme Michel a coupé les ponts avec tout l’monde et que
Alain est porté disparu depuis deux ans, y m’reste pas mal juste Normand
pis Robert.
— Ça sert à rien de parler d’eux, mon chéri. C’est nous ta famille à
présent, déclare Carole, un trémolo dans la voix, en apposant une main
réconfortante sur l’épaule de son mari.
— Inquiète-toi pas, ma belle. Pas question pour moi d’aller où que ce
soit.
— C’est vrai, approuve Alex. Habituellement, les hommes ont
l’habitude de faire un enfant à ma mère avant d’la crisser là. Trois chums,
trois enfants.
Cette fois, Carole n’en peut plus. Elle enfouit son visage au creux de ses
paumes puis éclate en sanglots.
Ce détail n’empêche toutefois pas son fils de continuer de déverser son
fiel.
— Depuis le temps que t’es avec elle, je commence à penser que tes
p’tits soldats dorment au gaz, mon Jaco. À moins que ce soit carrément la
pâte qui lève juste pu ?
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