Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 4 sur 28

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Les contes interdits : Krampus

Prologue

 

1 er juillet, Lavaltrie

 

Sans jamais quitter des yeux l’écran de sa tablette, Carole porte à ses lèvres

son verre de daïquiri et en avale la dernière gorgée d’un trait. Bien que le

liquide soit tiède – l’intensité du soleil s’étant depuis longtemps chargé d’en

faire fondre les glaçons –, cette lampée parvient à soutirer à la

quadragénaire un long soupir de satisfaction. Au moment où elle se dit que

la journée ne pourrait être plus parfaite, une bouteille de bière fraîchement

pêchée de la glacière lui apparaît sous le nez.

— Ohhh ! Merci, mon chéri !

Carole s’en empare et tourne la tête pour embrasser son mari qui vient

tout juste de la rejoindre.

— J’aurais pu te faire un autre daïquiri, t’sais. Ça m’aurait pas dérangé

pantoute !

— Une bière, c’est parfait, lui répond sa femme avant d’embrasser à

nouveau son gros visage barbu. Surtout si t’es toujours d’accord pour qu’on

aille faire une promenade dans le bois. J’ai beaucoup moins de chances de

renverser ma bière que mon drink. Moins de chances de me ramasser avec

des bestioles qui pataugent dans le fond, aussi.

— Deux maudites bonnes raisons, ça, confirme Jacques. Je propose

donc qu’on trinque ! À nos vacances !

— À nos vacances ! approuve Carole avec enthousiasme.

Leurs bouteilles s’entrechoquent dans un tintement de verre.

— Tu me diras quand tu vas avoir fini d’écornifler sur Facebook. En ce

qui me concerne, j’me suis déjà badigeonné le corps de stuff à bibittes ; je

suis prêt pour la guerre !

Carole passe près de s’étouffer avec sa gorgée.

— Ça fait longtemps que j’ai fait le tour de mon fil d’actualité, Sergent

Mouche-Noire ! J’attendais après vous !

Jacques attrape la main de sa conjointe et l’aide à soulever ses fesses de

sa chaise longue. Immédiatement accueillis par la surface brûlante du patio,

les pieds nus de Carole trouvent rapidement refuge au creux des sandales

reposant tout près. Le couple descend ensuite les quelques marches le

séparant de la cour, en l’occurrence trois acres de terrain, situés en pleine

forêt dans le secteur de Lanaudière.

Après avoir contourné la piscine hors terre, ils déambulent

amoureusement sur une vingtaine de mètres avant d’atteindre les premiers

arbres, et du même coup, le sentier principal.

— C’est vraiment une bonne idée que t’as eue de venir passer du temps

ici, mon chéri ! Ça me fait un bien fou à chaque fois.

— Moi aussi ! Y’a rien comme une bonne dose de soleil pis manger des

guimauves sur le bord d’un p’tit feu pour décompresser un peu pis

recharger ses batteries !

— Dieu sait que j’en avais besoin. Si seulement l’air frais de la

campagne pouvait parvenir à aérer le cerveau d’Alex et lui insuffler un peu

de joie de vivre…, déclare Carole avant de pousser un long soupir.

Son mari lui caresse tendrement l’épaule.

— Il a seize ans, Carole. C’est normal de se chercher à cet âge-là ! T’es

dure avec lui.

— C’est toi qui l’es pas assez…

C’est au tour de Jacques de soupirer.

— Je suis pas son père. Je suis pas à l’aise de faire d’la discipline. En

plus de ça, j’étais pas tellement mieux que lui à son âge ; j’me vois ben mal lui faire la morale.

— Tu vas me faire croire qu’ado, t’es entré par effraction chez tes

voisins pour voler des bijoux ? Ou que tu passais ton temps à te faire

suspendre par l’école parce que tu te battais à chaque semaine ? Ou que tu

vandalisais les mu…

— C’est correct, je connais le C.V. d’Alex. J’endosse pas toutes ses

actions, je dis juste qu’il est dans une phase qui est difficile pour la plupart

des jeunes. Elle est un peu plus rough que la moyenne dans son cas, mais ça

va finir par se placer. C’est un bon p’tit gars.

Carole secoue la tête, tandis que d’une main, elle écarte une longue

branche feuillue qui s’étire à la hauteur de son visage.

— J’sais pas trop, Jacques. J’ai l’impression que son comportement

empire. Plus il vieillit, plus j’ai l’impression que je le vois, lui !

— Hey, hey, hey… va pas là, ma belle, lui répond doucement son mari

en la ramenant vers lui pour l’enlacer dans ses bras. Alex sera jamais

comme lui, pis tu le sais très bien. Suffit qu’on l’encadre comme il faut,

qu’on soit là pour lui pis qu’on essaie de pas trop être sur son cas. Les

spécialistes l’ont dit : ses mauvais coups, c’est une façon d’attirer

l’attention. C’est pas un méchant p’tit gars.

Carole lève les yeux vers son mari et lui offre un sourire à demi forcé.

Elle apprécie ses paroles rassurantes, sans toutefois y croire. Du moins, pas

totalement. À son tour, elle enroule ses bras autour de sa douce moitié et

vient blottir sa tête dans le creux de son cou. Les rayons du soleil – filtrés

par les arbres – viennent lui réchauffer la nuque, dont la peau est

simultanément attiédie par le vent frais qui souffle. Pendant ces quelques

instants, Carole se sent bien. Ses tourments la quittent. Ses craintes

s’apaisent. Elle se permet même d’éclater de rire à l’une des blagues

douteuses de son partenaire.

Jusqu’à ce que…

— Ah ben, tabarnak ! rugit soudainement Jacques. Encore lui !

Avec délicatesse, il repousse sa femme et s’enfonce entre les arbres, à sa

gauche, visiblement contrarié.

— On t’a déjà dit de pas traîner sur notre terrain, c’est quoi que tu

comprends pas ? ! Dégage avant qu’on appelle la police ! J’suis sérieux !

Carole comprend aussitôt de quoi il s’agit.

À une trentaine d’enjambées, à travers la densité des arbres, elle

parvient à apercevoir une masse échouée, recouverte d’un vieux manteau

noir décrépit. Aucun doute possible : il s’agit bel et bien du sans-abri que le

couple passe son temps à chasser de son terrain. Il aura mis peu de temps à

revenir, cette fois.

De peur de voir les choses dégénérer si elle n’intervient pas, Carole

emboîte le pas à son mari.

Plus elle avance, plus elle arrive à distinguer les bouteilles de bière

vides qui entourent le corps inerte de l’indésirable. Près de la tête de ce

dernier reposent un sac à dos ainsi qu’un matelas portatif toujours enroulé

d’une ficelle.

Trop saoul pour même penser à le dérouler…, le juge Carole.

— Envoye, le comique ! J’te donne trente secondes pour ramasser tes

cochonneries pis sacrer ton camp ! C’est la dernière fois qu’on t’avertit !

Comme à chacune des fois, le miséreux ignore totalement la mise en

garde et refuse de bouger.

— Attends, mon vieux tout croche…, grogne Jacques entre ses dents

serrées.

À quelques mètres du clochard, le couple remarque la présence d’un

second individu leur faisant dos, et dont la tête est enveloppée du capuchon

de son coton ouaté vert forêt. Même s’ils ne peuvent voir son visage, ils

reconnaissent immédiatement Alex, debout, penché au-dessus du mendiant.

— Alex ! Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce qui s’passe ? s’écrie sa

mère, gagnée par un affolement soudain.

— Ah ben, mon estie d’vieux cochon ! T’es ben mieux de pas l’avoir

touché !

Le propriétaire du terrain passe en flèche le fils de sa femme et se rue

sur l’intrus, qu’il empoigne avec vigueur. Dès que ses doigts se resserrent

sur ses loques, une substance chaude et poisseuse – dont elles sont

imbibées – s’en échappe. Jacques lâche aussitôt prise et regarde l’intérieur

de ses mains.

Son visage blêmit.

Du sang…

Sous le choc, il se tourne vers Carole et exhibe ses paumes maculées

d’hémoglobine. Le cœur de sa douce manque un battement.

— Alex ? Alex, qu’est-ce qui est arrivé ? s’inquiète-t-elle en lui

secouant l’épaule.

Mais son fils ne réagit pas. L’expression sur son visage demeure

imperturbable. Son regard de plomb, insensible.

Pendant ce temps, Jacques, plus affolé que jamais, soulève

nerveusement les couches de vêtements que revêt le clochard. Il souhaite

plus que tout se tromper sur ce qu’il s’attend à découvrir sous celles-ci.

— Ah tab… tabarnak, c’est pas vrai ? jure-t-il en apercevant les

profondes entailles dont est criblé le corps.

Certaines d’entre elles devaient saigner encore, il y a quelques instants à

peine. Jacques approche ses doigts du cou du pauvre homme afin de vérifier

son pouls, mais n’en fait finalement rien : la gorge est tranchée d’une joue à

l’autre.

— Qui a fait ça, Alex ? As-tu vu qui a fait ça ? s’énerve Jacques, qui,

désorienté, passe près de trébucher en se redressant.

Pendant que son mari en panique scrute nerveusement les environs,

Carole se retient d’éclater en sanglots.

Son propre fils. La chair de sa chair.

— Où tu l’as mis ? parvient-elle à formuler d’une voix brisée.

Sans attendre de réponse, Carole se met à fouiller les vêtements d’Alex,

qui se laisse faire, sans broncher ni protester. Ses mains examinent d’abord

le coton ouaté de son fils, d’où elles ressortent bredouilles. Cependant, elles

s’arrêtent peu de temps après s’être glissées dans les poches de ses

pantalons cargo.

Elles ont trouvé quelque chose.

— Carole ?

Mais Carole n’entend plus la voix de son mari. Son fils est la seule

chose qui existe pour elle à ce moment. Son fils… et le couteau papillon

qu’elle vient tout juste de lui confisquer. À son tour, Carole se retrouve avec

les paumes barbouillées du sang de l’itinérant, dont le manche de l’arme est

toujours enduit.

— C’était juste un pauvre clochard, déclare soudainement Alex d’une

voix neutre. Y va manquer à personne. On l’a averti cent fois de dégager de

notre terrain. Asteure, on va avoir la paix pour vrai.

 

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