Les contes interdits : Krampus
Prologue
1 er juillet, Lavaltrie
Sans jamais quitter des yeux l’écran de sa tablette, Carole porte à ses lèvres
son verre de daïquiri et en avale la dernière gorgée d’un trait. Bien que le
liquide soit tiède – l’intensité du soleil s’étant depuis longtemps chargé d’en
faire fondre les glaçons –, cette lampée parvient à soutirer à la
quadragénaire un long soupir de satisfaction. Au moment où elle se dit que
la journée ne pourrait être plus parfaite, une bouteille de bière fraîchement
pêchée de la glacière lui apparaît sous le nez.
— Ohhh ! Merci, mon chéri !
Carole s’en empare et tourne la tête pour embrasser son mari qui vient
tout juste de la rejoindre.
— J’aurais pu te faire un autre daïquiri, t’sais. Ça m’aurait pas dérangé
pantoute !
— Une bière, c’est parfait, lui répond sa femme avant d’embrasser à
nouveau son gros visage barbu. Surtout si t’es toujours d’accord pour qu’on
aille faire une promenade dans le bois. J’ai beaucoup moins de chances de
renverser ma bière que mon drink. Moins de chances de me ramasser avec
des bestioles qui pataugent dans le fond, aussi.
— Deux maudites bonnes raisons, ça, confirme Jacques. Je propose
donc qu’on trinque ! À nos vacances !
— À nos vacances ! approuve Carole avec enthousiasme.
Leurs bouteilles s’entrechoquent dans un tintement de verre.
— Tu me diras quand tu vas avoir fini d’écornifler sur Facebook. En ce
qui me concerne, j’me suis déjà badigeonné le corps de stuff à bibittes ; je
suis prêt pour la guerre !
Carole passe près de s’étouffer avec sa gorgée.
— Ça fait longtemps que j’ai fait le tour de mon fil d’actualité, Sergent
Mouche-Noire ! J’attendais après vous !
Jacques attrape la main de sa conjointe et l’aide à soulever ses fesses de
sa chaise longue. Immédiatement accueillis par la surface brûlante du patio,
les pieds nus de Carole trouvent rapidement refuge au creux des sandales
reposant tout près. Le couple descend ensuite les quelques marches le
séparant de la cour, en l’occurrence trois acres de terrain, situés en pleine
forêt dans le secteur de Lanaudière.
Après avoir contourné la piscine hors terre, ils déambulent
amoureusement sur une vingtaine de mètres avant d’atteindre les premiers
arbres, et du même coup, le sentier principal.
— C’est vraiment une bonne idée que t’as eue de venir passer du temps
ici, mon chéri ! Ça me fait un bien fou à chaque fois.
— Moi aussi ! Y’a rien comme une bonne dose de soleil pis manger des
guimauves sur le bord d’un p’tit feu pour décompresser un peu pis
recharger ses batteries !
— Dieu sait que j’en avais besoin. Si seulement l’air frais de la
campagne pouvait parvenir à aérer le cerveau d’Alex et lui insuffler un peu
de joie de vivre…, déclare Carole avant de pousser un long soupir.
Son mari lui caresse tendrement l’épaule.
— Il a seize ans, Carole. C’est normal de se chercher à cet âge-là ! T’es
dure avec lui.
— C’est toi qui l’es pas assez…
C’est au tour de Jacques de soupirer.
— Je suis pas son père. Je suis pas à l’aise de faire d’la discipline. En
plus de ça, j’étais pas tellement mieux que lui à son âge ; j’me vois ben mal lui faire la morale.
— Tu vas me faire croire qu’ado, t’es entré par effraction chez tes
voisins pour voler des bijoux ? Ou que tu passais ton temps à te faire
suspendre par l’école parce que tu te battais à chaque semaine ? Ou que tu
vandalisais les mu…
— C’est correct, je connais le C.V. d’Alex. J’endosse pas toutes ses
actions, je dis juste qu’il est dans une phase qui est difficile pour la plupart
des jeunes. Elle est un peu plus rough que la moyenne dans son cas, mais ça
va finir par se placer. C’est un bon p’tit gars.
Carole secoue la tête, tandis que d’une main, elle écarte une longue
branche feuillue qui s’étire à la hauteur de son visage.
— J’sais pas trop, Jacques. J’ai l’impression que son comportement
empire. Plus il vieillit, plus j’ai l’impression que je le vois, lui !
— Hey, hey, hey… va pas là, ma belle, lui répond doucement son mari
en la ramenant vers lui pour l’enlacer dans ses bras. Alex sera jamais
comme lui, pis tu le sais très bien. Suffit qu’on l’encadre comme il faut,
qu’on soit là pour lui pis qu’on essaie de pas trop être sur son cas. Les
spécialistes l’ont dit : ses mauvais coups, c’est une façon d’attirer
l’attention. C’est pas un méchant p’tit gars.
Carole lève les yeux vers son mari et lui offre un sourire à demi forcé.
Elle apprécie ses paroles rassurantes, sans toutefois y croire. Du moins, pas
totalement. À son tour, elle enroule ses bras autour de sa douce moitié et
vient blottir sa tête dans le creux de son cou. Les rayons du soleil – filtrés
par les arbres – viennent lui réchauffer la nuque, dont la peau est
simultanément attiédie par le vent frais qui souffle. Pendant ces quelques
instants, Carole se sent bien. Ses tourments la quittent. Ses craintes
s’apaisent. Elle se permet même d’éclater de rire à l’une des blagues
douteuses de son partenaire.
Jusqu’à ce que…
— Ah ben, tabarnak ! rugit soudainement Jacques. Encore lui !
Avec délicatesse, il repousse sa femme et s’enfonce entre les arbres, à sa
gauche, visiblement contrarié.
— On t’a déjà dit de pas traîner sur notre terrain, c’est quoi que tu
comprends pas ? ! Dégage avant qu’on appelle la police ! J’suis sérieux !
Carole comprend aussitôt de quoi il s’agit.
À une trentaine d’enjambées, à travers la densité des arbres, elle
parvient à apercevoir une masse échouée, recouverte d’un vieux manteau
noir décrépit. Aucun doute possible : il s’agit bel et bien du sans-abri que le
couple passe son temps à chasser de son terrain. Il aura mis peu de temps à
revenir, cette fois.
De peur de voir les choses dégénérer si elle n’intervient pas, Carole
emboîte le pas à son mari.
Plus elle avance, plus elle arrive à distinguer les bouteilles de bière
vides qui entourent le corps inerte de l’indésirable. Près de la tête de ce
dernier reposent un sac à dos ainsi qu’un matelas portatif toujours enroulé
d’une ficelle.
Trop saoul pour même penser à le dérouler…, le juge Carole.
— Envoye, le comique ! J’te donne trente secondes pour ramasser tes
cochonneries pis sacrer ton camp ! C’est la dernière fois qu’on t’avertit !
Comme à chacune des fois, le miséreux ignore totalement la mise en
garde et refuse de bouger.
— Attends, mon vieux tout croche…, grogne Jacques entre ses dents
serrées.
À quelques mètres du clochard, le couple remarque la présence d’un
second individu leur faisant dos, et dont la tête est enveloppée du capuchon
de son coton ouaté vert forêt. Même s’ils ne peuvent voir son visage, ils
reconnaissent immédiatement Alex, debout, penché au-dessus du mendiant.
— Alex ! Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce qui s’passe ? s’écrie sa
mère, gagnée par un affolement soudain.
— Ah ben, mon estie d’vieux cochon ! T’es ben mieux de pas l’avoir
touché !
Le propriétaire du terrain passe en flèche le fils de sa femme et se rue
sur l’intrus, qu’il empoigne avec vigueur. Dès que ses doigts se resserrent
sur ses loques, une substance chaude et poisseuse – dont elles sont
imbibées – s’en échappe. Jacques lâche aussitôt prise et regarde l’intérieur
de ses mains.
Son visage blêmit.
Du sang…
Sous le choc, il se tourne vers Carole et exhibe ses paumes maculées
d’hémoglobine. Le cœur de sa douce manque un battement.
— Alex ? Alex, qu’est-ce qui est arrivé ? s’inquiète-t-elle en lui
secouant l’épaule.
Mais son fils ne réagit pas. L’expression sur son visage demeure
imperturbable. Son regard de plomb, insensible.
Pendant ce temps, Jacques, plus affolé que jamais, soulève
nerveusement les couches de vêtements que revêt le clochard. Il souhaite
plus que tout se tromper sur ce qu’il s’attend à découvrir sous celles-ci.
— Ah tab… tabarnak, c’est pas vrai ? jure-t-il en apercevant les
profondes entailles dont est criblé le corps.
Certaines d’entre elles devaient saigner encore, il y a quelques instants à
peine. Jacques approche ses doigts du cou du pauvre homme afin de vérifier
son pouls, mais n’en fait finalement rien : la gorge est tranchée d’une joue à
l’autre.
— Qui a fait ça, Alex ? As-tu vu qui a fait ça ? s’énerve Jacques, qui,
désorienté, passe près de trébucher en se redressant.
Pendant que son mari en panique scrute nerveusement les environs,
Carole se retient d’éclater en sanglots.
Son propre fils. La chair de sa chair.
— Où tu l’as mis ? parvient-elle à formuler d’une voix brisée.
Sans attendre de réponse, Carole se met à fouiller les vêtements d’Alex,
qui se laisse faire, sans broncher ni protester. Ses mains examinent d’abord
le coton ouaté de son fils, d’où elles ressortent bredouilles. Cependant, elles
s’arrêtent peu de temps après s’être glissées dans les poches de ses
pantalons cargo.
Elles ont trouvé quelque chose.
— Carole ?
Mais Carole n’entend plus la voix de son mari. Son fils est la seule
chose qui existe pour elle à ce moment. Son fils… et le couteau papillon
qu’elle vient tout juste de lui confisquer. À son tour, Carole se retrouve avec
les paumes barbouillées du sang de l’itinérant, dont le manche de l’arme est
toujours enduit.
— C’était juste un pauvre clochard, déclare soudainement Alex d’une
voix neutre. Y va manquer à personne. On l’a averti cent fois de dégager de
notre terrain. Asteure, on va avoir la paix pour vrai.
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