Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 19 sur 28

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Les contes interdits : Krampus

Chapitre 15

 

— Alors, est-ce qu’on a tout ?

— Non. Il manque encore Jacques, Christine et Alex. Madame St-

Laurent soupire.

— Je parle des draps, Carole. Écoutez, je comprends que vous vivez une

situation difficile, mais pour l’instant, on doit se concentrer sur nous. Nous

sommes encore en vie. Vos deux enfants sont encore en vie. On doit tout

faire pour qu’il en demeure ainsi.

Carole se tait. Elle prend un moment pour regarder autour d’elle ;

regarder ceux et celles qui l’accompagnent dans cette histoire de fou.

Jocelyn, blessé, et sa jeune fille. Bolduc, dans un état encore plus

déplorable encore. Geneviève et Nicolas qui ne la quittent plus d’une

semelle, peu importe où elle va. Julie a raison : il faut tout faire pour garder

tout le monde en vie.

— Oui… on a tout. On a réussi à accumuler assez de draps pour se

rendre jusqu’en bas. Avec un p’tit surplus, même. Au cas.

— Très bien. Dès que Karl sera de retour, nous pourrons commencer à

n…

— Alex ! peut-on entendre Anik s’exclamer.

L’adolescente accourt vers le jeune homme et le serre dans ses bras.

Étreinte qui ne lui est que partiellement retournée.

Dès qu’ils entendent son nom, tous les membres de leur groupe

s’agglutinent autour de lui comme les apôtres autour du Messie.

— Qu’est-ce qui s’est passé, Alex ?

— Où est-ce qu’est Jacques, Alex ? Y’est parti à ta recherche, lui

explique sa mère, morte d’inquiétude. Tu l’as pas croisé ?

— Pis Christine ? Elle était avec toi, non ?

Les questions fusent dans tous les sens, avant de s’arrêter d’un seul

coup. Alex remarque l’air étrange qu’ont tous les autres en le regardant.

Puis, il comprend.

Il passe sa main sur son visage et vient la placer sous ses yeux. Elle est

couverte de sang. Celui de Jacques, assurément. Alex prend le temps de

croiser chacun des regards posés sur lui avant de leur fournir ses

explications.

— Y sont morts, annonce-t-il sur un ton neutre. Tous les deux. J’vois

pas Karl. Quelqu’un peut m’dire y’est passé où ?

La nouvelle fatidique jette une douche froide sur les autres survivants.

Carole, en particulier, encaisse très mal le choc. Les genoux de la pauvre

fléchissent. Déboussolée, elle cherche à s’agripper à quelque chose, mais sa

main ne trouve rien.

— J… Jacques… mon Jacques… Oh, non ! Non…

La voix de la veuve chevrote. Ses derniers mots sont à peine audibles.

Rapidement, ses yeux se retrouvent inondés.

— Attends un peu… pourquoi tu nous parles de Karl ? On s’en câlisse

de Karl ! Qu’est-ce qui est arrivé à Christine et à Jacques ? se fâche Bolduc.

— Y’est parti… y’est parti te chercher, parvient à formuler Carole avec

un regain de tonus. Tu l’as toujours haï… pis y’est parti te chercher pareil !

On a le droit de savoir !

La mère de famille s’agenouille et enlace ses deux plus jeunes. Elle

plonge son visage au creux de leurs cous et y pleure à chaudes larmes.

— Le monstre a été plus rapide que moi. J’ai rien pu faire. Ni pour

Melançon ni pour Jacques, se défend Alex.

 

• • •

— Attends, Alex ! Pas si vite ! Explique-nous au moins ce qui se passe !

cherche à comprendre madame St-Laurent.

Tout juste derrière eux, le reste des survivants sont aussi curieux qu’elle

de connaître les raisons qui poussent Alex à partir à la recherche de Karl,

alors que les directives du chasseur étaient claires et strictes : tout le monde

devait attendre son retour avant de chercher à gagner le toit.

— Vous êtes certains que c’est de ce côté-là qu’il est parti ? veut

s’assurer Alex.

— Oui. Je l’ai vu de mes propres yeux, lui confirme Anik.

Alex paraît satisfait de la réponse, mais tous les autres attendent encore

la sienne.

— Vous allez comprendre dans pas long. Disons seulement que vos

chances de survivre sont meilleures maintenant que v’là cinq minutes,

consent-il à leur expliquer.

Ses compagnons ignorent à quel point cette dernière phrase les rassure

réellement, mais ils continuent tout de même de le suivre. Ils comprennent

également que rien ne leur sera dévoilé tant que lui n’en aura pas décidé

autrement.

Le chemin qu’ils empruntent n’a rien de bien rassurant, même pour un

centre de détention. Quelque chose d’étrange y flotte. Le lieu aurait pu être

hanté que le malaise qu’ils ressentent n’en serait pas plus inconfortable.

Bien qu’ils leur soient d’une aide plus que précieuse pour s’orienter, les

néons grésillants disposés au plafond en tandem accentuent également ce

sentiment de malaise.

Sans crier gare, Alex freine, créant une minicommotion derrière lui,

alors que tout le monde se tamponne maladroitement. Madame St-Laurent

passe près d’échapper Bolduc, qu’elle aide à se déplacer. Il n’en faut pas

plus pour que l’angoisse qui les habite augmente d’un cran, et que leurs

yeux affolés ne se mettent à scruter chaque recoin possible afin de repérer la

bête qui les poursuit.

— J’peux pas vous certifier que le monstre est pas tout près, mais c’est

pas pour ça que je m’arrête, déclare Alex.

— Pourquoi, alors ? Que se passe-t-il ? cherche à savoir la directrice.

Alex allume sa lampe de poche et pointe le plafond. Au-dessus de leurs

têtes, les néons qui devaient s’assurer d’éclairer cette section du corridor

sont tous deux éteints.

— On a enlevé la grille protectrice qui le recouvre. On a volontairement

plongé cette partie dans le noir, déduit Alex.

Le menton dressé bien haut, tous ceux qui l’accompagnent sont en

mesure de corroborer son affirmation.

— OK, pis pourquoi on aurait fait ça ? demande Bolduc.

Alex abaisse sa lampe pour la pointer vers la droite. Il balaie le mur qui

s’y trouve sur une bonne partie de sa longueur. Rien n’attire son attention.

Mais en faisant de même sur le mur de gauche, le jet de lumière révèle la

présence d’une sombre allée.

— Laissez-moi deviner, lance Alex à la directrice. Y’a rien d’intéressant

par là-bas ? Et j’imagine que si on continue tout droit et qu’on suit le

chemin éclairé, on va finir par aboutir sur le toit ?

— Je… Oui. C’est à peu près ça. Il n’y a rien d’autre que des vieux

locaux abandonnés dans cette allée. On vient tout juste, d’ailleurs, d’y

débuter des travaux de rénov…

— C’est par là qu’on va, tranche Alex.

— Qu… quoi ? Mais pourquoi ?

— Qu’est-ce qui se passe, Alex ? Pourquoi on sort pas juste d’ici ? On a

les draps, pis toute, lui fait remarquer Anik.

— Fais-moi confiance, se contente de lui répondre son ami.

Une fois dans l’allée, Alex projette sa lumière partout où il peut, ce qui

permet à tous d’éviter avec aisance les nombreux pots de peinture, les

planches de plywood empilées et les différents outils qu’ils croisent sur leur

chemin.

— On dirait que les gars sont partis en plein milieu des travaux,

commente Bolduc.

— Exact. Pourtant, le sol est impeccable. Comme si on avait passé le

balai dans la poussière pis les cochonneries pour effacer des traces de pas,

analyse Alex.

Du sol, il passe ensuite à la première porte à sa droite, mais ne s’y

attarde pas. Idem pour les deux suivantes. Par contre, la quatrième attire

indéniablement son attention.

— Local 119. Y’est ici.

— Qui ça ? Karl ? demande sa mère.

— Bolduc, donne-moi ton Taser gun. Oui, Karl.

Sans poser de questions, le gardien lui tend son arme. Jocelyn cueille

celle-ci et va la porter à Alex.

— Karl m’a regardé droit dans les yeux. Il m’a juré qu’il allait tout faire

en son pouvoir pour que ma fille puisse sortir d’ici saine et sauve. Il nous a

dit qu’il partait en reconnaissance pour s’assurer que le chemin jusqu’au toit

était safe, et qu’il revenait nous chercher après. J’ai mis toute ma confiance

entre les mains de ce gars-là. Si pour une raison ou pour une autre y’est

vraiment venu se cacher ici, je te jure que ça va aller mal pour lui ! le met

en garde le père d’Anik.

— J’ai des questions importantes à lui poser. Après, t’en feras c’que tu

voudras.

— Ça me va !

Alex approuve et relève son pistolet, qu’il pointe en direction de la

porte. Jocelyn dépose une main sur la poignée. Ils comptent ensemble à

l’aide de hochements de tête.

Trois… deux… un…

Jocelyn ouvre la porte et s’écarte. Alex entre en trombe, l’arme au

poing.

Contrairement à la planque précédente, celle-ci n’est éclairée que par

une lampe à l’huile. Cependant, Alex n’a aucune difficulté à localiser le

concierge, écrasé au fond d’une chaise à roulettes, les talons posés sur une

table, occupé à engloutir à la cuillère le contenu d’une canne de fèves au

lard.

Karl s’étouffe avec sa bouchée en apercevant le jeune foncer sur lui.

Mais au moment où ses pieds retrouvent le sol, où ses fesses quittent sa

chaise et où ses doigts s’enroulent autour du fusil à pompe reposant sur la

table, il est atteint par deux dards qui lui transpercent la peau et lui envoient

une forte décharge électrique. Tous ses muscles se contractent

instantanément. Il échappe son arme et s’effondre, raide comme un arbre

que l’on vient d’abattre. Un à un, tous entrent dans la salle. Julie referme

derrière.

— Attrapez-le, ordonne Alex, alors que l’autre frétille toujours.

— Prenez ça !

Bolduc détache de sa ceinture une paire de menottes, qu’il lance à

Jocelyn. Une fois ses poignets liés, Karl reçoit un solide coup de pied dans

les côtes, gracieuseté du père d’Anik.

— Ménage ta jambe, Joce. Aggrave pas ta blessure pour cette

pourriture-là.

Avec une force que l’on ne lui soupçonnerait pas, Alex saisit Karl au

collet, le soulève et le pousse brusquement dans son fauteuil à roulettes.

— Par contre, j’vois que tes jointures ont l’air en santé. J’vais peut-être

avoir besoin d’elles.

— Elles sont toutes à toi, répond Jocelyn, fébrile, en serrant les poings.

— OK, c’est quoi, la joke, là ? Je sauve votre cul et c’est comme ça que

vous me remerci…

Alors qu’on parlait d’elles voilà cinq secondes à peine, les jointures de

Jocelyn viennent s’écraser avec aplomb contre le visage de Karl, juste sous

son œil gauche.

— Désolé, j’ai pas reçu de signal, mais j’ai pris l’initiative pour celle-là,

explique Jocelyn en secouant sa main endolorie.

— C’est ben parfait. Ça va nous sauver du niaisage. All right, mon gros

visage à deux faces… Je sais qu’on se connaît pas tant que ça tous les deux,

mais j’te le dis tout d’suite : je suis pas d’humeur à faire rire de moi. Ça fait

que tu vas laisser tomber la bullshit pis tu vas tout nous raconter.

Karl secoue la tête, toujours sonné par le coup reçu.

— Are you guys serious ? ! Je vous ai tout dit, déjà ! J’ai sauvé votre

sorry ass une première fois en vous accueillant dans ma planque, et là je

risque ma peau pour vous aider à sortir d’ici en vie !

En retrait, Carole, Julie et Richard se regardent, ne sachant trop pour

quel parti prendre.

— C’est vrai qu’il a accepté de nous garder avec lui, plus tôt dans la

salle d’archives, argumente madame St-Laurent. Sans lui, plusieurs d’entre

nous seraient morts à l’heure qu’il est.

— Plusieurs d’entre nous sont morts à l’heure qu’il est. Pis notre

nombre va continuer de descendre tant que lui va continuer de respirer.

Cette déclaration d’Alex fait sourire Karl. Sourire que les phalanges de

Jocelyn se chargent d’effacer rapidement. Le prisonnier grimace de douleur

et exprime son mécontentement par l’entremise de jurons dans sa langue

maternelle. Cependant, son visage se fige d’un coup lorsqu’il aperçoit

l’objet qui lui pend au bout du nez : un cylindre métallique sur lequel sont

gravés d’étranges symboles.

Les yeux enflammés du concierge montent alors pour croiser ceux

d’Alex, qui retient la relique entre son pouce et son index.

— Comme ça, t’es un chasseur, pas vrai ? Chaque année, le croque-

mitaine vient bouffer les enfants tannants, pis toi, en homme honorable que

t’es, tu le traques sans relâche pour le tuer, c’est ça ? Dans le but de sauver

des centaines de vies ? Tu t’es fait engager par le centre parce que tu savais

qu’il allait débarquer ici, fait que t’as décidé d’y aller Kevin McCallister style pis t’as préparé un paquet de pièges pis de pièces secrètes pour t’aider

à l’abattre… J’ai bien résumé ça ?

Karl demeure muet, mais Alex serait mort électrocuté si les éclairs que

lui lancent les yeux de son captif pouvaient se matérialiser.

— C’est pas mal ça qu’il nous a dit, ouais, confirme Anik.

D’une rotation du poignet, Alex fait pivoter le cylindre déjà décapsulé

et cueille au creux de son autre main le parchemin qui s’en échappe.

Comme il ne lui est plus d’aucune utilité pour l’instant, il range l’étui dans

sa poche et déroule la longue et très ancienne feuille de papier qu’il

contenait.

— Qu’est-ce que c’est ? demande la directrice, sur un ton plus craintif

que curieux.

— Une liste, répond Alex. La liste du Krampus. Le nom de tous les

enfants qu’il doit punir. J’ai eu le plaisir de la feuilleter, tantôt. C’te

créature-là doit exister depuis la nuit des temps, parce que les premiers

noms dessus remontent à loin. Genre… vraiment loin. Par contre, le nom

qui a retenu mon attention est pas si loin que ça.

Alex fait glisser le bout de son index le long de la liste. Il y fait défiler

les noms dans un ordre chronologique inversé.

— Et tous les noms de cette liste… tous les noms… sont rayés. Chaque

enfant qui devait être puni, ou bouffé, l’a été. Tous… à part un.

Le doigt d’Alex s’arrête sur le nom en question. L’adolescent le lit à

voix haute ainsi que la date annexée.

Décembre 1971 – Karl McKenzie

À cette dernière mention, l’air dans la pièce s’alourdit d’un seul coup.

Karl laisse la coulisse de sang qui s’échappe de sa narine ruisseler jusqu’à

son menton sans brocher.

— Tu savais qu’il allait se pointer ici, mais pas parce que tu le traquais.

Non. Parce que tu savais que lui s’en venait pour toi. Peu importe la place

où tu te trouverais aujourd’hui, y serait venu te chercher.

Plus Alex enchaîne les explications, plus la sympathie qu’éprouvaient

certains membres du groupe pour Karl s’évapore.

— De tous les endroits possibles où l’attendre, t’as choisi un centre de

détention pour délinquants juvéniles, en sachant très bien qu’il pourrait pas

résister à la tentation d’étriper pis de bouffer ceux qui croiseraient son

chemin. Tout ça juste pour acheter du temps, tougher jusqu’à minuit, pis

sauver ton p’tit cul de pissou jusqu’à l’an prochain. Gros rat sal…

— Mais… si c’est pas un chasseur… pourquoi y’a fabriqué des pièges ?

Y’a quand même essayé de le tuer, non ?

— Non, m’man. Les pièges qu’il a posés étaient pas pour le monstre ;

y’étaient pour nous. Pour nous blesser. Nous affaiblir. Nous ralentir.

Regardez les deux cachettes. Vous voyez pas un pattern ? Un couloir full

éclairé d’un bord, pis un plongé dans le noir de l’autre. Les gens suivent

celui où ils peuvent voir où ils mettent les pieds, sans se douter du piège qui

les attend. La chose entend l’explosion et fonce sur ceux qui l’ont

déclenchée, ignorant complètement le corridor sombre qu’elle croise en

chemin, là où se cache monsieur McKenzie.

À chaque seconde qui passe, le dégoût et la haine que tous éprouvent

pour Karl ne font que croître. Madame St-Laurent sent sa tête tourner et son

estomac se serrer, alors qu’elle se sent envahie d’une culpabilité

phénoménale ; celle d’avoir engagé cet homme. D’avoir contribué, sans le

savoir, à ce qu’il mette son abominable plan à exécution.

— Ça fait cinquante et un ans que tu laisses du monde crever à ta place,

pis je vois pas une once de regret sur ta face de cul, fulmine Jocelyn.

Karl hausse les épaules.

— Vous auriez fait quoi à ma place ? Je suis un survivor, c’est tout. Je

fais ce qu’il faut pour rester en vie. Si y’a des dommages collatéraux, c’est

pas mon prob…

Le poing de Jocelyn sévit une fois de plus. Il jette cette fois son dévolu

sur la rate du prisonnier. Karl grogne de douleur.

— J’pense qu’on peut considérer ça comme des aveux. On a plus besoin

de lui, asteure ; y’est tout à toi, Jocelyn.

Alors qu’il devrait plutôt s’inquiéter pour la suite des évènements, Karl

rigole comme si la dernière phrase ne s’était jamais rendue jusqu’à ses

oreilles.

— Comment t’as su pour la pièce ? De toutes celles qu’il y a dans le

centre… comment t’as su que j’étais dans celle-ci ?

— La plaquette avec le numéro du local en haut d’la porte. Les salles

d’avant sont numérotées de 608 à 610. C’qui veut dire qu’ici c’est 611, pis

que t’as revissé la plaque à l’envers en voulant cacher les symboles de

protection que t’as sûrement gravés derrière. J’imagine que tu devais être

pas mal pressé.

— Not bad… Not bad at all…, concède Karl. Par contre, tu te plantes

solide si tu penses que j’ai pas d’autres informations qui pourraient vous

être utiles. À votre place, j’y penserais à deux fois avant de vous

débarrasser de moi.

— C’est ça, ouais. Garde ta bullshit pour toi. Tu serais prêt à nous

raconter n’importe quoi pour qu’on te laisse en vie.

Le non-verbal de Karl confirme qu’il est plutôt en accord avec cette

supposition. Toutefois, il n’a pas dit son dernier mot.

— Écoute… même si j’ai pas le choix d’admettre que t’as raison, ça

veut pas dire que je dis pas la vérité cette fois. En fait, ce que j’ai à vous

révéler est cent pour cent véridique. Tu veux que ta famille et tes amis

survivent ? Then hear me out.

Alex le considère un moment. Il risque ensuite un coup d’œil autour de

lui afin de voir si les autres semblent enclins à écouter ce que leur

prisonnier a à leur raconter.

Il se rend bien vite compte que c’est le cas.

— OK, McKenzie. Dis-nous c’que t’as à nous dire. J’t’avertis, mieux

vaut pour toi que tu nous fasses pas perdre notre temps. Autrement, j’te jure qu’on te sectionne les talons d’Achille pis qu’on te traîne en arrière de nous

autres juste pour le plaisir de voir le monstre te régler ton cas.

— C’est très clair. Pis je vous promets que vous le regretterez pas !

— Crache, câlisse ! s’impatiente Anik.

Son impétuosité soudaine parvient à soutirer à Alex un sourire aussi

discret que rare.

— All right, listen, enchaîne Karl à voix basse, comme s’il avait

soudainement peur d’être entendu par son Némésis. It dies tonight…

La salle est alors plongée dans un silence complet, comme si tout le

monde attendait la suite des explications.

— Pourrais-tu être plus vague que ça, s’te plaît ? demande Jocelyn sur

un ton sarcastique.

— En français, si possible, réclame Carole.

— Come on ! Me niaisez-vous ? ! It dies tonight ! Il meurt ce soir !

C’est sa dernière journée sur Terre ! Dès que minuit finit de sonner, couic !

Game over !

Alex grimace.

Karl n’a pas réussi le moins du monde à convaincre l’adolescent et il

s’en rend bien compte. Il cherche immédiatement à se reprendre avant que

Jocelyn et lui ne mettent leurs menaces à exécution.

— Attendez ! C’est vrai ! Ça fait cinquante ans que je me renseigne sur

lui. C’est vrai que les infos sont assez tough à trouver, mais celles que j’ai

sont legit. Pis une parmi celles-là, c’est que le Krampus vit exactement

mille ans.

— Donc si on réussit à tenir le coup jusqu’à minuit, on survit pis lui y

crève ? Simple de même ?

— Je sais pas si j’utiliserais le mot « simple », mais oui, c’est ça.

Checkez dans ma sacoche. Y’a un artefact inestimable dedans, juste sur le

dessus. Lisez ce qui est écrit.

Jocelyn met peu de temps à trouver le contenant en question. Il l’ouvre

sans difficulté et y plonge la main.

— Mais… quessé ça ? se demande-t-il en retirant l’objet du sac.

Il tient alors dans ses mains une épaisse feuille brune ressemblant à du

cuir. L’un des côtés comporte des inscriptions dans un langage étrange.

— C’est drôle, j’ai le désagréable sentiment que c’est pas de la peau de

vache, affirme Alex.

— C’est bien de la peau… mais pas de vache, confirme Karl. Le

Krampus chasse pas les bovins.

— Y’a quelque chose d’écrit dessus, mais je comprends rien, déclare

Jocelyn en plissant les yeux.

— Tu réussiras pas, à moins que tu parles allemand. Mais casse-toi pas

le cul, je l’ai traduit depuis longtemps. Ça dit :

Courez, courez, bourgeons gangrénés

Goûtez au fouet, goûtez au bâton

Alors votre sang lavera vos péchés

Pour tout un millénaire de malédiction

Personne autour n’a besoin d’explications pour en comprendre le sens.

Mais Alex a un drôle de pressentiment. Il soupçonne quelque chose de

louche. Sans prévenir, il arrache l’objet des mains de Jocelyn et y jette un

regard attentif.

— J’imagine que tu sais que ton poème est incomplet ? Non seulement

on peut clairement voir que la peau a été déchirée, mais le premier mot de

la prochaine phrase est visible. « Wenn ».

— Je suis passé à un poil de crever pour obtenir cet artefact ! J’en ai

peut-être juste arraché une partie, mais l’essentiel est là, et ça confirme mes

recherches. Si vous avez envie de lui piquer l’autre partie, be my guests ! Il

doit toujours l’avoir avec lui. Mais je vous conseille d’attendre minuit.

Comme ça, vous pourrez aller la piquer direct sur sa carcasse, sans danger

de vous faire tuer.

Une fois ces derniers éléments partagés, Karl est convaincu d’avoir

remonté sa cote auprès du groupe. Du moins, en ce qui concerne certains

membres.

Si Alex fait partie de ceux-là, il ne laisse rien paraître.

— Si je comprends bien, t’es toujours partant pour nous accompagner

sur le toit ?

L’ombre d’une colère silencieuse vient momentanément obscurcir le

visage du concierge.

— Je pense que j’ai pas vraiment le choix, non ? C’est bon, je vous suis.

— Bel essai, le smatt. Tu prends la tête pis nous on te suit. Ça va te

donner la chance de désamorcer les pièges que t’as posés pour nous en

chemin.

Alex peut presque entendre le grincement qu’émettent les dents de Karl.

 

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