Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 20 sur 28

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Les contes interdits : Krampus

Chapitre 16

 

Une fois la lourde porte poussée, tous sont accueillis sur le toit du centre

par un vent si glacé que leurs membres se contractent involontairement.

Bien sûr, aucun d’entre eux n’est vêtu pour adéquatement affronter les

rudes températures de décembre.

Dans le ciel d’une noirceur abyssale, pas un nuage ne flotte, ni une

étoile ne brille. Sans doute soucieuse de soustraire au reste du monde les

atrocités qui se déroulent à l’intérieur de l’établissement pénal, la lune

n’éclaire que d’un maigre rayon.

Si elle pouvait se douter de celles qui se préparent, il est probable

qu’elle s’éteindrait totalement…

— Avance. Plus vite.

À l’aide d’une poussée dans le dos, Alex force Karl à franchir le seuil

de la porte, dont la bordure est marquée du symbole de Sowilo. Le

concierge, menottes aux poignets, est ainsi le premier à atteindre le toit.

— C’est bon ! You don’t need to be rude ! Je vous ai conduits ici comme

promis, pas vrai ?

— Ouais ! Après avoir désamorcé deux pièges qui nous étaient destinés

en chemin, tempête Bolduc en passant devant lui.

Toujours soutenu par madame St-Laurent, le gardien blessé crache aux

pieds de Karl.

Même si au fond de lui, il sait très bien qu’il le mérite, leur prisonnier

n’apprécie guère le traitement qui lui est réservé depuis qu’il a été

débusqué. Et il ne se gêne pas pour le démontrer.

— Le toit est immense ! De quel côté on descend ? demande Carole

après avoir passé la porte à son tour.

La réponse de son aîné est instantanée.

— En avant. Ça va nous amener dans le stationnement. On va pouvoir

regagner nos chars plus vite.

Pour la première fois depuis qu’ils ont quitté la pièce secrète de Karl,

Carole abandonne son emprise sur ses deux plus jeunes et se met à fouiller

nerveusement ses poches.

— C’est pas grave si vous avez pas vos clefs. Y’a d’autres façons de

démarrer un char. On doit plutôt concentrer nos efforts à trouver après quoi

on va attacher nos draps.

— On s’en occupe ! annonce Anik.

Pendant que son père et elle s’éloignent, Bolduc s’interroge à propos de

la tour de garde à leur droite, en périphérie du mur donnant sur la cour.

— Y’a de la lumière en haut de la tour. Vous avez pas peur que les

gardes nous tirent dessus en nous voyant nous évader ?

— Je m’en ferais pas avec ça si j’étais à votre place. J’ai mis un p’tit

quelque chose dans leurs thermos, tout à l’heure. Y devraient pas se

réveiller de sitôt.

— Le salaud a vraiment pensé à tout, ne peut s’empêcher de commenter

Carole.

— À tout sauf à Alex, la corrige Bolduc. On serait morts dix fois

chacun si ça avait pas été de lui.

Le principal intéressé accueille avec indifférence cette louange

inattendue. Il préfère garder ses yeux rivés sur Jocelyn et Anik plutôt que

d’avoir à croiser les regards qu’il sent posés sur lui.

— Je pense qu’ils ont trouvé quelque chose. On devrait aller les

rejoindre. Envoye, avance, sac à marde.

Karl se fait à nouveau rudoyer par l’adolescent. Depuis qu’il est à

l’extérieur, complètement à découvert, il ne cesse de scruter les environs. Son assurance et son arrogance diminuent chaque seconde. Il n’a donc pas

besoin de se faire prier pour se déplacer dans la hâte.

— Bonne nouvelle, leur annonce Jocelyn à leur arrivée. Anik a trouvé

une trappe d’aération. Elle est pas ben grande, mais elle dépasse juste assez

pour qu’on puisse s’en servir comme point d’ancrage. Par contre, on aura

pas l’choix de descendre un à la fois.

— C’est bon. On a pas d’temps à perdre.

Alex ordonne aux autres d’ajouter leurs draps à la petite pile formée par

ceux qu’ont transportés le père et la fille. Tout le monde met ensuite la main

à la pâte et noue aussi solidement qu’il le peut l’extrémité d’un drap à celle

d’un autre.

— Ça irait plus vite si je vous aidais. Faudrait juste m’enlever les

menottes avant, par contre.

— Écrase, Karl.

En s’emparant de l’un des draps, Carole fronce les sourcils. Elle

remarque que celui-ci est taché d’un large cercle vermeil. Alarmée, elle fait

part de sa troublante découverte aux autres.

— Oh, mon Dieu ! s’exclame madame St-Laurent avant d’appliquer une

main devant sa bouche.

— C’est quoi, ça ? Du sang ?

— Regardez ! Le mien aussi est taché !

Malgré l’air frais qui engourdit leurs facultés olfactives, Anik et Carole

approchent leur drap de leur nez, cherchant à y déceler une odeur

quelconque.

— De la peinture, déclare l’adolescente, étonnée par sa propre

découverte.

Le visage sévère, Alex se redresse. Il se déplace de quelques pas de

reculons, puis de côté, examinant la surface du toit sous plusieurs angles.

— Dès que la corde est prête, commencez à descendre. Assurez-vous

que les jeunes passent en premier. Je reviens.

— I don’t think it’s such a great idea to lea…

— Pis toi le déchet, tu viens avec moi.

Une fois de plus, Karl se fait malmener, tandis qu’on l’oblige à avancer.

— Attends, Alex ! Si tu vas dans la tour, tu vas avoir besoin de ça !

Bolduc détache et lui lance sa carte magnétique. Alex l’attrape d’une

seule main et continue son chemin sans le remercier. Karl et lui s’éloignent

en direction de la porte donnant accès à la tour, sans que personne ne

conteste la décision du jeune homme, ni ne cherche à connaître ses

motivations.

— Je sais pas ce qu’Alex a découvert, mais j’ai l’impression que ça

regarde mal pour Karl. Si c’est le cas, ce sera bien fait pour lui !

— P’pa, arrête de parler pis aide-moi avec les nœuds, s’te plaît !

Jocelyn s’excuse et se remet au boulot.

Une fois leur liane improvisée solidement nouée à la trappe, l’autre

extrémité est jetée dans le vide.

La longueur semble parfaite.

— Ça a l’air solide ! annonce Jocelyn en tirant sur la corde. Allez-y !

Toi en premier !

D’un mouvement de la main, il fait signe à Geneviève de s’approcher.

La petite n’effectue qu’un seul pas avant d’être freinée par sa mère.

— Attendez ! Je sais pas… D’un coup qu’un des draps est mal serré pis

qu’il se défait pendant qu’elle descend…

— Madame Papineau, y faut qu’on se grouille ! La chose peut

débarquer d’une seconde à l’autre, on n’a pas de temps à perdre ! On les a

serrés du mieux qu’on pouvait !

— Anik, s’te plaît. Y’a pas de problème, Carole. Je vais descendre en

premier pour m’assurer que tout est sécuritaire. Si ça tient pas, mieux vaut

que ce soit un vieux bonhomme qui s’écrase, cherche à la rassurer Jocelyn.

— Merci ! Merci beaucoup !

— Et comment comptez-vous faire, avec votre blessure ? demande la

directrice.

— J’ai pas besoin de mes jambes pour descendre, ma p’tite madame !

J’ai les bras d’Arnold Schwarzenegger dans son prime ! blague-t-il afin

d’apaiser la nervosité qu’il sent croître chez sa fille.

Il embrasse ensuite celle-ci sur le front.

— On se retrouve en bas, ma cocotte.

Jocelyn s’assied sur le rebord du toit et s’agrippe fermement au premier

drap, qui lui semble suffisamment solide pour entreprendre sa descente sous

plusieurs regards anxieux.

Les premiers mètres ne posent aucun problème. Jocelyn a beau avoir

blagué sur la taille de ses bras, ces derniers ne démontrent aucun signe de

faiblesse ni de fatigue. Du moins, jusqu’à ce que le vent ne se réveille

brusquement et ne prenne d’assaut le bâtiment ainsi que ses occupants. Le

grimpeur est rapidement transformé en pendule, se berçant au gré des

bourrasques. Au moins, se dit-il, il lui sera possible d’utiliser son poids, une

fois en bas, pour stabiliser la corde et faciliter la descente de sa fille.

Lorsqu’il atteint le stationnement, Jocelyn prend quelques secondes

pour réchauffer ses mains gelées en les glissant sous ses bras.

— Vas-y, ma chouette ! Aie pas peur, je suis là !

Encouragée par les incitations de son père, l’adolescente fait fi du vent

et du froid. Elle se lance à son tour.

Let’s go, Anik, s’encourage-t-elle. Tu peux faire ça ! T’es capable !

Mais à peine est-elle arrivée au troisième nœud que le vent lui souffle

les cris de panique poussés en provenance du toit.

Ils lui font presque lâcher prise.

Annick ne devine que trop bien la raison de leur détresse…

 

• • •

— T’es certain que tu veux venir ici ? D’après moi, t’aimeras pas ce que tu

vas trouver.

La porte se referme d’elle-même une fois les deux visiteurs entrés.

— C’est drôle, j’ai plus l’impression que c’est toi qui aimeras pas c’que

j’vais découvrir ici.

La réplique amuse Karl.

— On verra bien.

Une fois à l’intérieur de la tour, c’est à peine si Alex prend le temps de

regarder autour de lui. Ce qui l’intéresse ne se trouve pas ici, de toute façon.

Comme s’il connaissait déjà les motivations ayant poussé Alex à venir à

cet endroit, Karl dirige ses pas vers l’escalier étroit à leur droite et y grimpe

nonchalamment. Jusqu’à présent, le concierge semble avoir dit vrai à

propos des gardiens soi-disant neutralisés, puisque personne ne les

interpelle à leur arrivée. En fait, l’endroit donne carrément l’impression

d’être abandonné.

— Fait que tu comptes faire quoi si tu survis à ta nuit ? Prendre des

vacances dans le Sud ? T’acheter une p’tite terre pis te faire construire sur le

bord d’un lac, ben pénard ? J’imagine que c’est pas les faces pis les cris de

ceux qui sont morts à ta place qui vont t’empêcher de dormir la nuit…

— Nope. En fait, y’a même encore de la place pour une couple de faces

de plus. Ça t’intéresse ?

Comme Alex marche derrière lui, Karl ne peut voir l’expression

qu’affiche l’adolescent, mais son silence lui suffit amplement. Silence qui

est presque aussitôt brisé par la sonnerie d’alarme qu’émet la montre au

poignet du concierge, dont les lèvres s’étirent de satisfaction.

— Déjà vingt-trois heures. Encore soixante petites minutes et le

cauchemar se termine une fois pour toutes !

— Je m’exciterais pas le poil du cul trop vite, si j’étais à ta place ; y

peut se passer ben des affaires en soixante minutes…

— Oui. Je suis bien d’accord avec toi.

Ce qui frappe d’abord Alex à son arrivée au sommet sont les deux

gardiens inconscients par terre. Chacun d’eux est armé d’un fusil à longue

portée, attaché à une sangle qui passe par-dessus leur épaule droite. Dans un

contexte différent, Alex se serait peut-être soucié du fait que non seulement

aucun d’eux ne respire, mais qu’en plus, leur peau a déjà commencé à pâlir

à cause de l’absence prolongée d’afflux sanguin. Des détails insignifiants,

lorsque comparés aux informations qu’il est venu chercher.

Il enjambe le cadavre du garde à sa gauche et va coller son nez contre la

fenêtre.

— Tu dois te demander ce que ça signifie, pas vrai ? Jamais j’aurais

pensé que quelqu’un le découvrirait. Hats off !

En contrebas, de larges traits de peinture rouge forment un triangle, dont

la base s’étire de chaque côté sur toute la largeur du toit. Le symbole qu’ils

forment en couvre la surface sur presque toute sa superficie.

— Sauce tes compliments dans moutarde de Dijon pis enfonce-toi-les

dans l’cul, McKenzie. C’est quoi, c’te symbole-là ?

Alex ne laisse rien paraître, mais il est soudainement pris d’un léger

malaise. La voix dans sa tête lui répète que Karl a raison : venir ici était une

mauvaise idée. Mais Alex est entêté. Hors de question qu’il parte sans avoir

eu ses explications.

— Ça, c’est la rune de Thurisaz, explique Karl. Elle représente le chaos

et la destruction. Elle active nos instincts les plus bas. Les amplifie. Elle

réveille les forces de notre subconscient. Souvent, elle nous force même à

agir contre notre gré. Of course, le Krampus est le seul que la rune affecte.

Et comme tu peux le voir, son symbole recouvre pas juste une pièce, une

salle, mais le centre au complet. Tant que le monstre va s’y trouver, son

désir de punir va être incontrôlable. C’est pour ça qu’il tue des jeunes qui

sont pas sur sa liste. C’est pour ça aussi qu’il tue ceux qui lui nuisent. He

can’t help it… C’est une petite précaution supplémentaire que j’ai prise pour être certain qu’il m’oublie aussi souvent que possible. Je pense que ça m’a

bien servi jusqu’ici.

Chaque mot que Karl prononce lui insuffle une partie de l’assurance

qu’il avait perdue jusqu’ici. À moins que tout ceci n’ait fait partie de son

plan depuis le tout début…

— It may come as a surprise, mais à la base, le Krampus est pas une

créature barbare et sans cervelle. Oui, c’est un démon. Oui, il a un penchant

pour le sadisme. Et oui, ça lui arrive à l’occasion de manger un ou deux

p’tits crisses. Mais jamais de façon aussi intense que ce que vous avez vu

cette nuit. Est-ce que je vous ai dit que je l’ai même déjà entendu parler,

quelques fois ? Quand y’est pas en frenzy mode, bien sûr.

Mais Alex ne l’écoute déjà plus. Dehors, un détail lui saute aux yeux et

lui fait oublier tout le reste. Plus qu’agacé, il tourne les talons et force son

prisonnier à faire de même.

— On redescend, pis t’as d’affaire à te grouiller, parce qu’à la seconde

où t’avances pas à mon goût, j’te pousse en bas des marches.

Karl acquiesce, son sourire narquois lui pendant toujours sous le nez.

L’irritation d’Alex ne l’affecte pas le moins du monde.

— J’leur ai dit de faire descendre Nico et Gen en premier… me semble

que c’est pas compliqué, fulmine l’adolescent en songeant déjà à ce qu’il

allait dire à sa mère lorsqu’il aurait rejoint les autres.

Dès qu’il atteint la dernière marche, Alex bouscule Karl et passe devant

lui pour atteindre la porte le plus rapidement possible. Alors qu’il s’apprête

à utiliser la carte magnétique de Bolduc, Karl s’adresse à lui :

— Attends, Alex ! Sors pas tout de suite ; t’as oublié quelque chose !

— Quoi ? Qu’est-ce que j’ai…

Au moment où il fait volte-face, Alex, à bout de patience, aperçoit Karl

lui agripper l’épaule. Les yeux du concierge sont habités d’une démence qui

déstabilise le jeune homme, au point d’abaisser sa garde. Karl profite de l’opportunité. À quatre reprises, il enfonce l’objet pointu qu’il tient de

l’autre main dans l’abdomen de son rival.

Alex sent ses entrailles s’enflammer. La douleur s’intensifie chacune

des fois où le poignard artisanal perce sa chair, au point où elle l’oblige à

s’écrouler au sol et à se recroqueviller. Il sent la chaleur de son propre sang

qui enrobe ses mains engourdies par la fraîcheur de la nuit, alors qu’il

cherche instinctivement à limiter le saignement.

L’image de Jacques lui apparaît brièvement en tête, agonisant dans

l’ascenseur, le ventre troué.

— Un gars intelligent comme toi devrait savoir qu’en prison, t’as besoin

de deux choses pour survivre : une clef de menottes, pis un bon shiv !

Alex réalise qu’effectivement, les menottes de Bolduc ornent toujours le

poignet gauche de Karl, mais que le second bracelet pendouille au bout de

la chaîne, ouvert.

— Of course, c’est pas trois ou quatre pokes qui devraient réussir à te

tuer ; ma lame est trop fine pour faire des dommages sérieux. Mais c’est

parfait comme ça. Je pense que j’aurais été déçu si j’avais été obligé de te

tuer one shot. Tu peux pas savoir tout le plaisir que ça m’a procuré de te…

Les deux adversaires tressaillent. Près d’eux, la porte de la tour se fend

sur toute sa longueur après avoir encaissé une solide charge. De longues

griffes réduisent en lambeaux ce qui a refusé de céder. L’irruption est

accompagnée de cris en provenance du toit.

— OH, FUCK !

— On dirait… que ta séquence d’années chanceuses va s’arrêter à

cinquante, mon Karl…, parvient malgré tout à articuler Alex.

Lorsque le monstre pénètre finalement dans la tour, Karl s’est déjà rué

dans l’escalier, dont il gravit les marches à coups de trois. Sans se presser,

le démon se met à sa poursuite, ignorant complètement la présence d’Alex,

pourtant vulnérable et à portée. La simple idée d’apposer un trait sur le nom qui le hante depuis les cinquante dernières années – le seul nom sur sa liste

qui n’a toujours pas été rayé – le fait frémir d’extase.

Dès qu’il se retrouve seul, Alex n’a qu’une idée en tête : retrouver sa

famille. Il tente une première manœuvre pour se remettre sur pieds, mais la

douleur lui cloue aussitôt les genoux au sol.

— Alex !

C’est au tour de madame St-Laurent de faire irruption dans la tour. Le

visage de celle-ci blêmit au moment où elle aperçoit le sang qui s’accumule

au niveau de l’abdomen d’Alex.

— Oh, Seigneur ! Attends, laisse-moi voir !

La directrice s’empresse de détacher l’uniforme souillé afin de vérifier

la gravité de la blessure.

— J’ai vu suffisamment de détenus poignardés dans la prison où j’ai été

infirmière pour pouvoir affirmer que ta vie n’est pas en danger. Ça doit être

extrêmement souffrant, par contre. Mieux vaut limiter tes mouvements. Le

plus important est de stopper l’hémorragie.

Seulement, les ressources manquent et le temps presse. Bientôt, le

monstre aura rattrapé sa cible tant convoitée. Chaque pas qu’il effectue

résonne dans leurs crânes comme les grains d’un sablier géant. Chaque pas

qu’il effectue les rapproche un peu plus de leurs morts.

À présent, les rôles sont inversés ; Alex et ses compagnons ont le champ

libre pour agir, tant et aussi longtemps que la chose demeurera aux trousses

de Karl. Par contre, si elle devait lui mettre le grappin dessus et lui régler

son cas, comment savoir si elle ne va pas s’en prendre au groupe ensuite ?

Impossible de prévoir.

— S… sacre ton camp, Julie. Va aider ma famille, formule Alex de

peine et de misère.

— Ton frère et ta sœur sont pétrifiés. Ils sont morts de trouille. Ta mère

n’arrive pas à les faire bouger. Je viens te sauver toi pour que tu puisses les

sauver eux, explique la directrice en retirant sa veste avec empressement.

Les yeux d’Alex s’ouvrent bien grands.

Avant que madame St-Laurent ne puisse l’en dissuader, le jeune homme

se met sur pieds d’un trait.

— On va aller les aider dans cinq secondes. Laisse-moi juste le temps

de panser la plaie.

Elle enroule la chemise dont elle vient de se départir autour de la taille

du blessé, dont elle noue les manches au niveau du nombril en guise de

garrot. Les dents d’Alex se serrent en même temps que le nœud.

— C’est pas parfait, mais ça devrait être suf…

Une puissante détonation éclate et fait vibrer leurs tympans.

Un coup de feu.

Un coup de feu qui provient du sommet de la tour.

Par réflexe, Alex et Julie lèvent la tête, quelques secondes seulement

avant qu’une pluie de sang, de chair, d’entrailles et d’os ne s’abatte sur eux,

accompagnée d’un cri déchirant qui semble s’étirer à l’infini.

Les bras dressés pour protéger leurs corps de toute la bouillie humaine

dont ils sont arrosés, ils quittent la tour aussi vite qu’ils le peuvent. Dès

l’instant où il en passe la porte, Alex peut voir sa mère en pleurs, cherchant

désespérément à éloigner ses deux plus jeunes du danger. L’un comme

l’autre refuse de bouger. La peur, qui domine jusqu’au dernier de leurs sens,

le leur interdit. Bolduc fait du mieux qu’il peut pour aider, mais il est à

peine capable de tenir debout.

Vu l’état des jeunes, l’option d’utiliser la corde de draps pour fuir n’est

plus du tout envisageable. Retourner à l’intérieur du centre peut sembler

risqué, mais Carole est convaincue qu’il s’agit de leur meilleure option. Il

ne s’y trouve peut-être aucune autre issue, mais ils n’auraient qu’à y

survivre jusqu’à minuit, qui doit sonner dans moins d’une heure.

Si seulement elle avait écouté Alex. Nicolas et Geneviève seraient sains

et saufs en bas à la place de Jocelyn et de sa fille.

Pendant qu’il claudique aussi vite qu’il le peut, Alex sent quelque chose

lui chauffer la poitrine.

Le cylindre…

La chaleur que dégage l’objet s’intensifie rapidement. Avant qu’il ne lui

occasionne de sérieuses brûlures, Alex l’attrape et s’en débarrasse. L’étui

métallique tinte et rebondit au contact du sol, avant de s’immobiliser pour

de bon. Une fumée grise et ocreuse s’échappe par l’entremise de

minuscules fentes, à proximité du bouchon. Le parchemin qu’il contient

s’est enflammé.

Le dernier nom sur la liste a été rayé.

Lorsque Alex se retourne, son cœur en fait tout autant dans sa poitrine.

Comme un boulet de canon tiré en pleine nuit, le monstre fend l’air dans le

ciel et atterrit à trois mètres tout juste devant Alex et Julie. Un cratère se

forme à l’impact, fissurant le béton jusque sous leurs pieds. Il pousse

ensuite un rugissement bestial, dans lequel il laisse transparaître toute sa

supériorité.

Ça y est… J’ai pu de place où me cacher, ni la force de courir. Encore

moins d’me défendre…

Au grand étonnement d’Alex, non seulement le monstre ne démontre-t-

il aucune hostilité à son égard, il ne daigne même pas se retourner dans sa

direction, ne serait-ce que pour lui jeter un regard désintéressé. Impossible

qu’il n’ait pas remarqué la présence de l’adolescent, qu’il traque pourtant

depuis son arrivée.

De toute évidence, la créature a une nouvelle cible. Ou plutôt, deux

nouvelles cibles. Au moment où Alex s’en rend compte, il ne peut déjà plus

les rejoindre à temps.

— GEN ! NICO ! SAUVEZ-VOUS ! COUREZ ! s’époumone-t-il.

Mais aucun des deux ne bouge. La peur leur cimente les chevilles et

dilue leur courage.

La chose se rapproche d’eux.

Carole s’interpose, mais elle est repoussée sans effort.

Bolduc, bien trop mal en point, ne tente rien.

— GEN ! NICO !

Alex se défait de Julie, qui le soutient toujours, pour courir jusqu’à eux.

La blessure qui lui incendie le ventre le rappelle cependant à l’ordre. La

douleur que sa témérité lui occasionne le force à courber l’échine et à serrer

ses bras devant son abdomen. Il est rapidement rattrapé par la directrice,

qu’il repousse aussitôt.

Alors qu’Alex lutte pour seulement conserver son équilibre, le monstre

saisit Geneviève entre ses griffes et la soulève de terre. La petite ne cherche

ni à se sauver, ni à se débattre une fois prisonnière. Elle ne fait que

sangloter. Le démon la laisse pendre un moment, à la hauteur de ses cornes.

Il incline ensuite la tête vers la droite, puis balance Geneviève au fond du

large panier en osier qu’il a d’accroché à son dos. Dès l’instant où elle y est

jetée, ses pleurs et ses plaintes s’éteignent d’un seul coup, comme si elle

avait été avalée par le contenant.

— GEN !

— Geneviève !

Affalée sur le sol, Carole est incapable de se relever lorsque son plus

jeune fils est emporté à son tour et rejoint sa sœur au fond du panier. La

pauvre femme sent son âme se rompre, tandis qu’elle assiste, impuissante, à

l’enlèvement de deux de ses enfants. Elle tend les bras vers la chose venue

d’ailleurs, l’implorant d’être emportée à leur place et d’épargner ces

derniers.

Le monstre ne lui accorde pas la moindre attention.

— Hey ! HEY ! s’écrie Alex, chancelant mais furieux.

Témoin de cette scène déchirante, madame St-Laurent sent gonfler le

sentiment de culpabilité qui la hante depuis les aveux de Karl. C’est elle qui

avait laissé entrer cette ignoble vipère dans son centre. Parmi tous les

candidats possibles, elle l’avait choisi lui. Et à cause de cette unique décision, en apparence anodine, des dizaines d’innocents sont morts

aujourd’hui. Elle arrive presque à sentir leur sang sur ses mains.

Si elle ne pouvait sauver que ces deux-là, elle se devait d’essayer. Coûte

que coûte.

À peine le monstre vient-il de capturer sa plus récente proie qu’il

retrouve la directrice devant lui, alors que celle-ci lui barre la route.

— Rends-nous les enfants, grosse vache monstrueuse ! Tous les noms

sur ta liste ont été rayés ! Et ces deux-là n’en font même pas partie ! Tu n’as

plus rien à faire ici, alors rends-les-n…

D’un geste vif, le démon cornu attrape la directrice d’une main, ses

doigts enroulés autour de son torse. Il approche la femme à quelques

centimètres de son visage infâme. Ses yeux, nimbés de frimas, posent sur

elle un regard vindicatif. S’il cherche à lui faire comprendre qu’il n’a pas

apprécié le ton qu’elle a employé, c’est réussi.

Sans lui laisser la chance d’ajouter quoi que ce soit, le monstre plaque

Julie face au sol et l’y retient par la tignasse. Tout en appliquant une intense

pression, il effectue de longs mouvements de va-et-vient, comme un

étudiant frotte une gomme à effacer sur un test pour y corriger une erreur.

Contre le gravier, la peau du visage de Julie n’a aucune chance ; elle est

instantanément écorchée, sous les regards épouvantés de Carole et de

Richard. Madame St-Laurent n’a le temps que de pousser un seul cri, avant

que sa mâchoire ne se disloque et ne se disjoigne entièrement, alors que les

os de son visage se font sabler, puis râper.

Le fait que sa victime soit déjà passée dans l’autre monde ne refroidit

aucunement les ardeurs de la chose, qui continue de s’acharner sur la

dépouille jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des vêtements en lambeaux,

souillés de compote humaine. Et alors qu’Alex se dit qu’un sort similaire

l’attend s’il continue d’avancer et qu’il devrait peut-être revoir son plan, le

Krampus vient de lui-même à sa rencontre.

Alex sent la fin approcher.

Il peut de ses yeux la voir approcher.

Derrière le monstre, il aperçoit sa mère hurler sa colère et son chagrin,

mais il n’entend pas ses cris. Son esprit devient aussi faible que son corps.

Lorsqu’il est soulevé de terre à son tour, Alex est incapable de lutter. Et dès

l’instant où il atterrit dans le panier en osier, ses sens flanchent d’un seul

coup.

Tout s’éteint.

Il n’est nulle part.

 

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