Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 8 sur 28

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Les contes interdits : Krampus

Chapitre 4

 

 

— J’ai gagné ! s’écrie Li Mei, un poing victorieux dans les airs.

Elle sollicite ensuite les muscles de ses jambes pour nager sur place,

tandis qu’elle essuie grossièrement l’eau qui lui dégouline le long du visage

et s’est accumulée dans ses yeux. Mauvaise gagnante, elle arrose Mélissa,

qui franchit les derniers mètres la séparant du rebord de la piscine.

— Estie de tricheuse ! Tu m’as poussée dans l’eau pendant qu’on faisait

le décompte ! proteste la perdante à bout de souffle.

Li Mei éclate de rire.

— Pauvre tite chouette, se moque-t-elle. Tu veux qu’on demande à un

arbitre de trancher ? Ça tombe bien, on en a un !

— Ce serait pour moi un honneur que de camper ce rôle, déclare

solennellement un troisième baigneur, pataugeant tout au centre de la

piscine.

Mélissa ne fait qu’entendre le son de sa voix que déjà, son attitude

maussade se mue en excitation en un temps record.

— Et… est-ce que c’est possible d’acheter l’arbitre ? demande-t-elle sur

un ton langoureux.

— Tout est possible, ma belle, lui répond le principal intéressé.

— Ohhhhh ! s’exclament à l’unisson les deux filles, tandis qu’elles

échangent un regard gourmand.

— Justement, la période de corruption commence officiellement…

maintenant ! Qu’est-ce que vous proposez ?

— Une pipe ! s’écrie Li Mei.

Stupéfaite par autant d’audace, Mélissa écarquille les yeux et ouvre la

bouche.

— Et la grande gagnante : Li Mei ! annonce fièrement Andrew.

— Ben là ! s’objecte encore une fois Mélissa. J’ai même pas eu le temps

de parler !

— Comme si t’aurais eu la moindre chance de m’égaler.

— Tu penses ça ? se défend son amie avec un brin d’arrogance.

— Prouve que j’ai tort… Qu’est-ce que tu penses de ça, Andrew ? Je

propose que la perdante enlève son top.

— Yeah ! J’aime où ça s’en va, répond le garçon.

De son côté, Mélissa hésite, puis sourit. Sans cesser de nager sur place,

elle dirige ses mains derrière son dos et délasse les cordons de son haut de

bikini. Une à une, elle retire ensuite les bretelles de ses épaules et les fait

glisser le long de ses bras. Son corps s’enfonce dans l’eau de quelques

centimètres, juste assez pour submerger sa poitrine. Quelques frétillements

plus tard, une de ses mains jaillit et fait tournoyer au-dessus de sa tête le

vêtement détrempé qu’elle vient de retirer.

— Woooooh ! s’écrie Mélissa avec excitation.

— Là, tu parles !

— C’est pas tout de l’avoir enlevé. Asteure, y faut que tu t’en

débarrasses !

— Pfff ! Pousse pas ta luck, Andrew Gagné. Je pense que t… Hey !

HEY ! proteste Mélissa en tentant de récupérer la moitié de bikini que l’on

vient de lui subtiliser.

Mais Li Mei est trop agile. Même hilare, cette dernière parvient sans

difficulté à éluder toutes les charges de son amie.

— Li ! Envoie ici !

— Attrape !

Li Mei fait une boule avec le maillot qui atterrit directement dans les

mains du garçon.

— Vous êtes fucking laids ! Donne-moi mon top, Andrew ! exige

Mélissa, moitié agacée, moitié amusée.

— Viens le chercher, si tu le veux tant que ça !

— Parfait ! Tu l’auras voulu !

Mélissa plonge sous l’eau et nage vers son ami, au centre de la piscine.

Derrière elle, Li Mei patauge à sa suite.

Leur euphorie s’estompe d’un seul coup, alors que l’écho d’un sinistre

grondement se fait soudainement entendre et rebondit contre chacun des

murs. Lorsqu’elle remonte à la surface, Mélissa semble elle aussi terrifiée.

— C’était quoi, ça ? ! s’énerve Andrew en regardant partout autour

d’eux.

— Calme-toi, lui ordonne Li Mei, tout aussi craintive que lui. C’était…

c’était sûrement le moteur du filtreur, ou quelque chose du genre.

— Moteur du filtreur, mon cul ! Ça avait plus l’air d’un grizzly ! Ou

encore d’un m…

Un courant glacial vient lécher les pieds d’Andrew. L’intense frisson qui

en résulte lui électrifie le corps, des orteils aux muscles de sa mâchoire, lui

clouant aussitôt le bec.

— Hey ! Ça va, Andrew ? Qu’est-ce qu… What the fuck ? !

Li Mei le ressent elle aussi. Le temps que les adolescents comprennent

ce qui se passe, la température de l’eau a chuté de façon si drastique que

tous expulsent une fine fumée blanche à chacun de leur souffle.

Rapidement, le froid intense leur gruge l’épiderme et engourdit leurs corps.

Pris de panique, tous les trois cherchent à gagner le rebord de la piscine au

plus vite.

— Mon Dieu, qu… qu’est-ce qui se p… passe ? peine à formuler

Mélissa.

Leur énervement engendre une multitude d’éclaboussures qui

mitraillent la surface de l’eau. Il ne faut cependant qu’un instant pour que

celles-ci ne se transforment en faibles clapotis. Les baigneurs sentent leurs membres se frigorifier. Ils n’arrivent plus à maintenir leur cadence

endiablée. Leurs doigts et leurs orteils finissent même par racler des glaçons

de différentes tailles, qui ont commencé à se former sur et sous l’eau. Leurs

muscles transis luttent afin de seulement maintenir leurs têtes à la surface.

D’intenses craquements se mettent à retentir dans toutes les directions.

L’eau atteint des températures si basses qu’elle commence à se figer.

— An… Andrew…

Li Mei n’arrive plus du tout à bouger. Son corps est prisonnier d’un

massif étau de glace, dont seuls sa tête et quelques doigts dépassent.

Comprimées, ses côtes peinent à se soulever, ce qui n’octroie à ses

poumons qu’une infime quantité d’air à chaque inspiration.

— Li… L… Li. Tu… tu m’entends ?

La voix de Mélissa est à peine audible.

Li Mei cherche en vain à redresser sa tête, qui s’est retrouvée figée alors

qu’elle était inclinée vers l’avant, le menton entièrement avalé par la glace.

La pauvre doit donc lever les yeux au maximum pour pouvoir apercevoir

son amie, soumise à un sort identique, quelques mètres seulement devant

elle.

Comment se sont-elles retrouvées face à face ? Elles ne sauraient dire. Il

y a fort à parier que l’affolement leur a fait perdre tout sens de l’orientation.

Puis, c’est ensuite au tour d’Andrew d’émettre de lamentables plaintes.

— Mel… Méliss… ssaaaa…

Li Mei comprend qu’Andrew se situe quelque part à sa gauche, bien au-

delà de son champ de vision. À l’instar de ses amis, Li est incapable de

comprendre ce qui lui arrive. Elle est dépassée par ces évènements aussi

soudains qu’irréels. À défaut de pouvoir extérioriser sa détresse autrement,

elle se met à pleurer.

Après le terrifiant grondement, des bruits de pas se manifestent ensuite.

Lourds et lents. Chacun de ces pas est accompagné d’un sinistre tintement

métallique, comme si on laissait traîner une énorme chaîne sur le sol.

Quelque chose de monstrueux approche.

— Mélissa…, souffle Li à son tour. Qu… qu’est-ce qui s’passe ?

Mais les pleurs et les gémissements que pousse son amie l’empêchent

d’entendre sa voix.

De longs craquements, en provenance de derrière elle, indiquent à Li

Mei que la chose qui est apparue vient d’atteindre la piscine et se déplace à

présent sur la glace, qui se fissure sous chacun de ses pas. Impossible pour

Li de faire pivoter sa tête pour voir de quoi il s’agit, mais elle comprend que

le danger est bien réel lorsque Mélissa se met à hurler de terreur. Andrew,

sur qui la chose semble avoir jeté son sombre dévolu, en fait autant.

— Tabarn… nak ! Qu’est-ce que tu veux ? ! Laisse-moi t… tranquille !

— C’T’UN MONSTRE ! UN FUCKING MONSTRE ! s’époumone

Mélissa, en pleine crise de délire.

— L… lâche-moi ! Non ! Nooon ! Esti d’mala…

Li Mei sent la glace trembler en même temps qu’un dégoûtant

craquement parvient jusqu’à ses oreilles.

Les cris hystériques de Mélissa reprennent de plus belle.

Ceux d’Andrew se taisent à jamais.

— OH, MON DIEU, IL L’A TUÉ ! IL A TUÉ ANDREW !

On va tous crever…

Cette réflexion de Li est suivie par un insoutenable silence, qui n’est

brisé que par les battements de son propre cœur, qui s’endort petit à petit

sous l’influence de l’étreinte glaciale et des sanglots de Mélissa.

— Est-ce qu’il est… part…

Tel un tambour infernal annonçant la fin des temps, les pas monstrueux

se remettent en marche. Le froid intense a beau avoir rendu le corps de Li

Mei insensible, cette dernière ressent tout de même la glace vibrer dès

qu’un pied s’y écrase.

— Non ! continue d’implorer Mélissa. Je ne v… veux pas m… mourir.

P… pitié…

Même si elle est terrifiée, Li Mei tente désespérément d’apercevoir la

chose qui se rapproche. Sa tête refuse toujours de bouger, mais la baigneuse

n’a pas à attendre longtemps avant que son inexplicable curiosité ne soit

assouvie.

C’est sûr que je rêve… ça peut pas être vrai…, désespère-t-elle

mentalement.

La terrifiante créature, dont les proportions sont de loin supérieures à

celles d’un humain normal, a rejoint Mélissa. Du moins, d’après ce Li Mei

arrive à voir. L’angle incliné de sa tête ne lui permet de discerner la chose

qu’à demi, soit de sa taille au bout de ses pieds. C’est d’ailleurs en

s’attardant à ces membres qu’elle remarque un détail déroutant.

Des… des sabots ?

Mélissa ferme ses yeux de toutes ses forces dans le but de libérer l’eau à

demi gelée qui s’y est accumulée. Dès l’instant où ils s’ouvrent à nouveau,

ils s’imprègnent d’une image si horrifique que Mélissa regrette de ne pas

les avoir gardés clos à jamais.

Avec une lenteur calculée, la chose soulève l’une de ses jambes. Une

fois suspendu, l’énorme sabot projette au sol une ombre circulaire qui

enveloppe parfaitement la tête immobile de Mélissa.

— Pi… pitié… Je…

D’un furieux élan, la chose abat son pied sur sa cible. Le crâne de

Mélissa est instantanément pulvérisé. La force déployée est telle que le

coup fait voler une purée de cervelle et d’os dans toutes les directions.

Malgré la distance qui la sépare du carnage, Li Mei en a le visage

barbouillé.

La créature, quant à elle, grogne de satisfaction.

Loin d’être en reste, elle détourne son attention vers l’unique personne

qu’elle n’a toujours pas dépossédée de son âme. Les pas lourds et les

tintements de chaîne reprennent une fois de plus leur mortelle symphonie.

La chose se rapproche.

La mort également.

Toute force, physique ou mentale, a abandonné Li Mei. Se défendre est

impossible.

— P… pourquoi ? Pourquoi ? souffle-t-elle à son bourreau.

Mais elle n’obtient aucune réponse.

À quelques centimètres de son visage, le sabot, toujours maculé des

restes du visage de Mélissa, s’élève. À cet instant, l’adolescente remarque

que l’autre pied de la créature n’est pas celui d’un ongulé, mais qu’il a

plutôt cinq monstrueux orteils, difformes et griffus.

Pour la première fois depuis elle ne sait quand, Li Mei prie. Elle prie

pour que l’on vienne à son secours, ou mieux encore, pour que tout ceci ne

soit qu’un affreux cauchemar. Mais lorsque le sabot de la chose vient se

déposer sur le dessus de sa tête, Li comprend qu’aucun de ces dénouements

ne se produira. Tout comme elle comprend qu’elle n’aura pas droit à une

mort expéditive, et que le sort qu’on lui réserve ressemblera davantage à

celui d’une coquerelle que l’on cerne dans un coin avant de l’écraser

lentement sous sa semelle.

Ainsi, les premiers os à se rompre sous la pression sont ceux de la

mâchoire, près du menton, de chaque côté du visage, dont ils trouent

aussitôt la chair. La douleur est partiellement anesthésiée par le froid, mais

Li Mei parvient à ressentir la chaleur de son propre sang qui se déverse le

long de son cou. Cèdent ensuite les dents du haut, qui éclatent comme si

elles étaient faites de porcelaine, et dont les fragments vont rebondir au

fond de sa gorge. La pauvre pousse un râlement de détresse qui est étouffé

dès l’instant où les os des joues et celui du nez se brisent, alors qu’une large

crevasse vient creuser son crâne, à l’endroit où le sabot applique la

pression.

Avant de quitter définitivement ce monde, Li Mei parvient à entendre un

rire sinistre et sépulcral, qui s’élève au-delà des bruits atroces que produit

son visage en s’émiettant.

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