Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 22 sur 28

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Les contes interdits : Krampus

Chapitre 18

 

Le sous-sol.

Ou plus précisément, la buanderie. Voilà où les pas de Carole l’ont

amenée, alors qu’elle s’est donné comme mission de suivre la trace du

démon lui ayant ravi ses enfants. Son cœur de mère est maintes fois passé

près de flancher en apercevant les dizaines de cadavres mutilés, éparpillés

sur son chemin, la plupart appartenant à des adolescents du même âge que

les siens. Carole s’est d’ailleurs efforcée de maintenir une vitesse aussi

rapide que possible, afin d’éviter que ses progénitures ne subissent un sort

identique à celui des victimes qu’elle a croisées.

L’éclairage de la buanderie est défaillant. Pour cette raison, Carole

éprouve énormément de difficulté à s’y mouvoir. L’endroit pullule

également de tuyaux, suspendus aux murs et au plafond. Sournois et

dissimulés par la pénombre, ces serpents de métal crachent sporadiquement

leur venin de vapeur, passant près de brûler le visage de la femme à plus

d’une reprise. Malgré la chaleur qu’ils dégagent, l’endroit baigne dans une

froideur qui s’intensifie au fur et à mesure que Carole progresse. Elle se

rapproche de son but. Elle en est persuadée.

La quête de Carole finit par la mener tout au fond de la pièce ; la seule

partie de la buanderie qu’elle n’a toujours pas explorée. Quelque chose

d’étrange attire alors son attention : une sorte de cercle, très large, aux

reflets bleu foncé, s’étendant sur le mur entre deux énormes sécheuses

industrielles. De curieux ondoiements circulaires sont produits en son

centre, et s’éloignent doucement, par intervalles irréguliers.

Bien qu’elle ne soit pas amatrice de science-fiction, Carole songe à la

télésérie La porte des étoiles, dans laquelle il lui semble que les

personnages utilisent un portail similaire afin de se déplacer d’un univers à

un autre.

La peur de l’inconnu lui darde les tripes, mais elle continue d’avancer.

Plus elle se rapproche, plus elle est en mesure de détailler l’étrange

composition du cercle. Elle peut à la fois y observer son propre reflet, et le

début d’une sombre galerie se profilant de l’autre côté. Carole est aussi

effrayée que fascinée par le mystérieux cercle. Tellement fascinée, en fait,

qu’elle oublie totalement de regarder où elle met les pieds. Le bout de ses

orteils heurte une masse d’origine inconnue, que le contact déplace

légèrement. La femme, elle, perd l’équilibre et trébuche. Ses genoux

frappent durement contre le béton, mais heureusement, ses mains se

positionnent à temps pour amortir une partie du choc que subissent sa

poitrine et son menton.

Péniblement, Carole roule sur le côté. Elle se retrouve alors face à face

avec une jeune fille, dont le regard semble cristallisé et dépourvu de toute

lumière. Aucun doute possible ; la pauvre est morte. C’est contre son corps,

abandonné dans cet endroit sombre et humide, que son pied s’est heurté.

En fait, il ne reste plutôt qu’une moitié de corps…

— Oh, mon Dieu…, murmure Carole en fermant les yeux, chérissant

l’espoir vain que le frottement de ses paupières suffira à déloger cette

nouvelle image horrifique de sur ses rétines.

Rien à faire.

Ces visions de l’adolescente à demi dévorée, dont il ne reste que la

partie supérieure, se scarifient de façon permanente dans sa mémoire. La

cage thoracique de la pauvre a été entièrement vidée.

À ce moment, une douce et sombre mélodie se fraye un chemin

jusqu’aux oreilles de Carole. Elle provient d’un des écouteurs de la jeune

fille, qu’elle a dû perdre au moment où elle se faisait bouffer.

I’m drowning here, please ! Anyone ? I don’t think I can save myself…

Carole reprend finalement sur elle. Après s’être essuyé les yeux, où se

sont formées quelques larmes, elle s’assure de clore ceux de la jeune fille.

Son attention tout entière retourne vers le cercle. Elle effectue les quelques

pas qui l’en séparent, plus déterminée que jamais à retrouver ses enfants.

Pas question que ceux-ci subissent le même sort que celle qu’elle vient

de croiser.

Doucement, Carole lève les mains et approche ses paumes de la surface

bleutée. Même à cette distance, elle peut ressentir tout le froid qui s’en

dégage. Puis, elle y plonge un doigt. Davantage liquide que consistante, la

texture lui fait penser à celle du savon à lessive. Mais glacé. Son doigt

pénètre sans problème. Elle n’a plus aucun doute ; il s’agit bien d’un

passage.

Qui mène où ?

Ses théories sont plus terrifiantes les unes que les autres…

La montre à son poignet indique qu’elle ne dispose que de peu de temps

pour retrouver ses enfants et les ramener sains et saufs. Le passage se sera

inexorablement refermé une fois ce délai excédé.

— J’arrive, mes chéris…

Carole inspire, retient son souffle, ferme les yeux et s’enfonce dans

l’étrange substance.

 

• • •

 

Dès qu’elle passe de l’autre côté, Carole sent la température chuter

davantage. Pour l’instant, elle n’arrive pas à voir quoi que ce soit autour

d’elle, mais elle ressent la présence hostile d’un mal ubiquiste. Ses pieds

risquent quelques pas sur le sol rocailleux, jusqu’à ce qu’elle mette la main

sur une paroi sur laquelle prendre appui. Au toucher, il lui est impossible de

deviner si celle-ci est faite de roc ou de glace.

L’image d’une grotte lui vient en tête. Se trouve-t-elle sous terre ?

N’ayant pas le moindre point de repère, ni d’indice quant à la direction

qu’elle devrait emprunter, Carole choisit de s’aventurer vers la gauche.

Le temps presse.

À plusieurs reprises, elle écrase et botte de petits objets jonchant le sol,

qui craquent sous son poids ou rebondissent plus loin. Même si elle n’y voit

rien, elle s’imagine facilement des ossements.

La chose qui réside en ces lieux ne peut provenir que de l’enfer. Et

pourtant, ce froid…

Au bout de plusieurs mètres, la galerie où elle se trouve semble

bifurquer vers la droite. Carole remarque que des ombres commencent à

apparaître et à se mouvoir tout autour d’elle. Un peu plus loin, les parois se

font de plus en plus visibles, éclairées par les rayons d’une source

lumineuse rougeoyante.

Un feu, songe Carole.

Sa déduction s’avère exacte. Le chemin qu’elle suit la mène jusqu’à une

salle si immense que la lumière fournie par l’imposant brasier, dans une

cheminée sur le mur de gauche, n’arrive qu’à en éclairer une partie.

Les jambes de Carole ramollissent. Sa gorge se noue.

Geneviève…

Alex…

Nicolas…

Ses trois enfants sont là, adossés au mur, près du foyer. Leurs bras sont

tirés vers le haut, retenus aux poignets par de solides chaînes. L’écho de

leurs sanglots étouffés se rend jusqu’à elle.

Ses enfants sont en vie. Ils sont tout près.

Carole sent son pouls s’accélérer. Le fait que le monstre puisse se

trouver tout près d’eux est à présent le dernier de ses soucis. Idem en ce qui

concerne la clef des chaînes, qu’elle ne possède pas. À partir de cet instant, toute forme de raisonnement rationnel l’abandonne. Elle se jette sur ses

enfants.

— MAMAN ! s’écrit sa fille, la première à remarquer sa présence.

Cette apparition inespérée chasse le désespoir dans les yeux des jeunes

captifs. Même Alex donne l’impression d’être soulagé. Du moins, au début.

— Faut que tu sortes d’ici, m’man ! Ces chaînes-là sont ben trop

solides, pis c’est le monstre qui a la clef. On est condamnés, lui explique-t-

il à voix basse.

— J’vais les lui arracher des mains si y faut, mais je pars pas d’ici sans

vous ! Ça, je vous le promets.

— M’man ! Sors-nous d’ici ! s’exclame Nicolas en agitant ses chaînes.

— Chhht ! Pas si fort, mon grand. Faut pas qu’il nous entende. Je suis

là. Je suis avec vous, le rassure-t-elle en l’étreignant.

Pendant qu’elle le serre dans ses bras, Carole ne peut s’empêcher de

détailler l’endroit sinistre où elle vient d’atterrir.

Tout autour du foyer, sur le seul mur visible, sont accrochés quelques

crânes, tous d’origine humaine en apparence. Sur le bord de la cheminée,

elle remarque plusieurs chandelles, grasses, tordues et toutes éteintes, dont

la cire dégoulinante s’est accumulée avant de figer sur la brique, pour ainsi

former une épaisse croûte goudronneuse.

— Donc c’est lui qui a la clef pour vous libérer… Dites-moi où il est !

En provenance de partout et de nulle part à la fois, une voix caverneuse

et rêche lui répond :

— Ici…

Avec une rapidité de félin, Carole pivote sur elle-même et tend les bras

de chaque côté afin de protéger ses enfants, maintenant derrière elle. Son

rythme cardiaque grimpe en flèche en l’espace d’un claquement de doigts.

Un craquement plus tard, une longue allumette s’enflamme et repousse

une partie des ténèbres dont s’est enveloppé le Krampus. Le flambeau

modèle réduit est ensuite porté à deux monstrueux cierges, qui s’illuminent à leur tour, bien ancrés sur chacun des appuie-bras du monstrueux trône de

pierre sur lequel siège le maître des lieux.

L’air mauvais qu’affiche le monstre est le même qu’avant. Par contre, la

folie meurtrière qui habitait son regard s’est incontestablement estompée.

Détail qui n’échappe pas à Carole, mais qui se veut bien insuffisant pour lui

faire baisser sa garde. Après tout, elle sait qu’elle a affaire à un démon.

Rien ne lui prouve qu’il ne s’agisse pas d’une ruse de sa part.

— Soyez la bienvenue… dans mon antre.

Le monstre a ponctué sa phrase d’une brève pause. Il semble exténué.

Sa respiration est laborieuse. Carole s’imagine un taureau de corrida, percé

de toute part, haletant au sol après une longue lutte, attendant, résigné, que

le matador ne vienne l’achever d’un ultime coup d’épée.

— Je viens chercher mes enfants, déclare Carole, donnant à sa voix

toute la hardiesse qu’elle est capable de puiser en elle. Donnez-moi la clef !

Le monstre la considère longuement. À un point où les coins de ses

lèvres finissent par friser. Carole est incapable d’interpréter le rictus. Le

démon se moque-t-il d’elle ? Admire-t-il son audace ?

— Non. Ils sont à moi, à présent. Mon règne tire à sa fin. J’estime avoir

droit à un repas de roi, avant de quitter ce monde. Ces trois-là seront

parfaits.

— Quoi ? ! Vous voulez les manger même en sachant que vous êtes sur

le bord de mourir ? s’indigne Carole.

Le sourire du monstre s’efface tranquillement.

— Voilà mille ans que je voyage entre les différents mondes. Mille ans

que j’y administre ma justice, et les purge de leurs mauvaises graines. Ce

dernier repas est amplement mérité.

Carole sent des larmes naître au creux de ses yeux, alors que, malgré

elle, des images de la créature dévorant ses enfants assaillent son esprit.

— Prenez… prenez-moi. Laissez-les…

Un grognement agacé suffit à lui faire comprendre qu’un tel échange est

impossible à envisager.

— Épargnez-moi vos âneries ! Je n’ai point d’appétit pour la vieille

dinde séchée que vous êtes ! Vos enfants vont mourir ce soir. Sous vos yeux,

si vous ne quittez pas immédiatement mon domaine. Il n’y a rien que vous

puissiez y faire.

À chaque seconde qui passe, les pleurs émis par ses enfants effritent les

défenses de Carole et accentuent son désir de fondre en larmes à son tour.

Elle doit trouver un moyen de les sauver. Il doit forcément en exister un.

— Vous vous approcherez pas d’eux tant que je serai là ! Je vais vous

retenir jusqu’à ce que minuit sonne, même si je dois en crever !

Le Krampus serre les dents.

— Cela pourrait se produire plus tôt que vous ne semblez le penser, lui

répond-il.

Le monstre la toise avec une telle intensité, avec un tel mépris, que

Carole a l’impression qu’elle va perdre connaissance. Toutefois, elle refuse

de broncher. Mais alors qu’elle se sent sur le point de flancher, le regard

glacé qu’elle soutient l’abandonne, et va plutôt se poser sur les trois jeunes

captifs, que la chose détaille à tour de rôle.

S’en suit et s’étire un second grognement. Beaucoup moins agressif,

comme s’il accompagnait une sérieuse analyse.

— Jusqu’où, dites-moi, seriez-vous prête à aller…pour les sauver ?

— Je ferais n’importe quoi ! s’exclame Carole.

La spontanéité de la femme semble plaire au démon. Comme s’il ne

s’attendait à aucune autre réponse de sa part.

— N’importe quoi ? Vraiment ? Hummm… Voilà qui peut s’avérer

intéressant.

Le Krampus, sa langue frétillante fraîchement libérée de sa gueule,

laisse languir l’intruse quelque temps avant de reprendre la parole.

— La seule chose qui arriverait à surclasser un bon repas… serait

d’être diverti.

D’où elle se situe, Carole n’arrive pas à voir ce que trame le monstre,

toujours partiellement dissimulé dans l’ombre. Son visage demeure

impassible, mais elle a l’impression que l’un de ses bras se meut sous le

halo de clarté créé par les cierges. Elle entend ensuite un objet, clairement

d’origine métallique, rebondir sur le sol rocheux et s’arrêter contre son pied.

— Ramasse-le…

Consciente que ses options sont plus que limitées, Carole se penche et

obéit. L’objet qu’elle cueille, une sorte de serpe artisanale munie de trois

lames auxquelles ont été soudées des pointes de clous, lui donne

instantanément froid dans le dos. Sans aucun doute confectionnée voilà de

cela plusieurs centaines d’années, l’arme rappelle les serres ouvertes d’un

oiseau de proie. Son manche, dont l’extrémité est aussi pointue que les

crocs d’une vipère du Gabon, est enroulé d’une mince couche de fourrure

que retiennent trois bandelettes de cuir.

Carole déglutit. Pouvait-elle réellement s’attendre à un autre type de

divertissement ?

— Si je ne peux ni déguster leur chair ni m’abreuver de leur sang, alors

ma fidèle Gartenmesser aura droit à ce privilège à ma place. Comme je suis

bon prince, je vais vous laisser décider lequel des trois aura droit à ses

enivrantes caresses.

Ces mots se répercutent dans la tête de Carole avec tant de lourdeur que

la pauvre femme en est littéralement étourdie. Un seul regard vers ses

enfants suffit à faire exploser sa détresse. Elle fond en larmes l’instant

suivant.

— Mais… pourquoi ? Pourquoi ? Je pourrai jamais faire ça…

— Vraiment ? Il m’a pourtant semblé vous avoir entendue dire, il y a

une minute à peine, que vous seriez prête à tout…

— À tout, mais pas à ça… Je pourrai pas… tuer un de mes propres

enfants… Je pourrai pas…

Pendant un moment, le monstre donne l’impression qu’il s’apprête à se

lever de son trône. Après s’être confortablement positionné, il s’adresse à

l’intruse, plus amusé par la tournure des évènements que jamais. De sa voix

sépulcrale, il reprend :

— Tuer un de vos enfants, dites-vous ? Votre perspective de la situation

est fortement erronée. Il y a quelques instants à peine, tous les trois étaient

condamnés à mourir. D’une mort lente. Douloureuse. Violente. Si vous

n’agissez pas, ce destin sera le leur. Mais je vous offre une chance

exceptionnelle, Carole. Inespérée. Celle d’en sauver deux sur les trois. Tout

ce que vous avez à faire est de choisir.

Les yeux de Carole se tournent vers l’arme primitive qu’elle tient

toujours. Pendant ce temps, le Krampus s’empare d’une nouvelle allumette,

qu’il craque contre son siège. Le bâtonnet s’embrase.

— Lorsque la flamme s’éteindra, mon divertissement aura débuté. Dans

le cas contraire, je me mettrai à table. Je vous préviens, j’ai depuis

longtemps oublié toutes les règles de bienséance ; le spectacle risque de

vous répugner. Alors… dépêchez-vous. Qui, pour le salut des deux autres,

devra périr ?

Déjà, la tige de bois enflammée est au quart consumée. Le temps file. À

partir de cet instant, les lamentations et les pleurs qu’émettent les deux plus

jeunes prisonniers se transforment en cris. Des cris hystériques.

— ALEX ! TU DOIS CHOISIR ALEX ! s’empresse de réclamer

Geneviève.

— OUI, ALEX ! C’EST UN CRIMINEL ! Y’EST DANGEREUX !

renchérit Nicolas sans hésiter.

— MAMAN ! MAMAN, ÉCOUTE-NOUS ! TUE-NOUS PAS,

PLEASE ! ALEX EST UN MEURTRIER ! Y MÉRITE DÉJÀ LA MORT !

— Y’AURAIT FINI PAR NOUS FAIRE DU MAL SI Y’AVAIT PAS

ÉTÉ EN PRISON !

Le cœur d’Alex, qui n’était pas préparé à subir une si perfide attaque, se

flétrit et se carbonise plus rapidement qu’une boule de papier de soie que

l’on enfonce dans un amas de braises ardentes. Même si elle ne saigne pas,

la blessure lui occasionne une douleur inimaginable. Mille fois plus intense

que les coups de poignard de Karl.

Le monde d’Alex s’écroule autour de lui et sur lui.

— Y’EST EN TRAIN DE DEVENIR COMME SON PÈRE !

— C’EST VRAI ! TU DIS TOUT LE TEMPS QUE C’EST SON

PORTRAIT TOUT CRACHÉ QUAND Y’EST PAS LÀ !

Alex aurait voulu éclater en sanglots, lui aussi, mais une partie de lui

venait de mourir : celle qui ressent.

Face à lui, Carole le fixe de ses yeux inondés. N’importe quelle autre

mère, dans une situation identique, aurait hurlé à s’en fendre les poumons.

Aurait protesté avec rage.

Carole, elle, pleure. Non pas parce qu’elle doit faire face au plus

immoral des dilemmes auquel un parent puisse être confronté, mais parce

qu’elle a honte. Honte d’elle. Alors, Alex sait. Il sait que dès le départ, sa

mère avait fait son choix.

Lui.

Les larmes que Carole verse ne sont pas pour lui. Elles sont pour elle-

même. Pour la mère indigne qui n’hésite pas une seule seconde à choisir

auquel de ses enfants elle ôtera la vie afin de sauver celles des autres.

Dans le ventre des ténèbres, la flamme de l’allumette courtise

dangereusement les griffes du monstre. Alex n’a le temps que de prononcer

un seul mot.

— Maman…

Carole s’élance de toutes ses forces. Les lames cloutées atteignent Alex

à la joue, près de l’œil, broyant au passage toute la peau avec laquelle elles entrent en contact. L’intense jet de sang qui en résulte vient éclabousser le

visage de la mère, qui ne se laisse toutefois pas démonter. Elle frappe à

nouveau, cette fois, en poussant un cri rageur. Puis elle frappe encore. Et

encore. Et encore…

Le sang fuse dans toutes les directions. Chaque fois, les lames mordent

dans la chair avec une aisance terrifiante. Chaque cri de douleur que pousse

Alex ne fait qu’attiser la fureur de celle qui l’a pourtant mis au monde.

— J’AI FINI D’AVOIR PEUR DE TOI !

Après s’être chargée de crever l’œil gauche de l’adolescent, la serpe lui

déracine brutalement le nez, ne laissant pendre au centre de son visage que

quelques bouts de chair rouge. Son menton est une falaise d’où se précipite

une rivière de sang.

— J’AI FINI !

Deux élans plus tard, c’est au tour d’une oreille d’être déchiquetée.

Malgré la douleur insupportable, Alex demeure conscient. Les quelques

geignements qu’il arrive à produire se perdent dans les hurlements

démentiels de sa mère.

— JE TE LAISSERAI PU JAMAIS ME POURRIR LA VIE, ANDRÉ !

PU JAMAIS !

Déterminée à en finir, Carole s’acharne maintenant sur le dessus du

crâne de son fils, qu’elle espère percer pour atteindre le cerveau. Seulement,

les os sont particulièrement résistants à cet endroit ; elle n’arrive qu’à

arracher de longs filaments d’épiderme capillaire.

À ce stade-ci, Alex ne voit plus rien, son seul œil toujours valide englué

par son propre sang, qui ruisselle avec abondance de ses incalculables

blessures.

— Bien… très bien, intervient le monstre sur un ton de voix visiblement

satisfait.

Carole, entièrement recouverte du sang de son aîné, cesse alors de

frapper. Son torse se gonfle et ses épaules se soulèvent à chacune de ses respirations intenses.

— Il est maintenant temps d’en finir. Le pieu, au bout du manche…

utilise-le.

Le pieu…

Oui, Carole se souvient l’avoir aperçu avant le début de sa frénésie

meurtrière. Dans sa main, elle fait pivoter l’arme. Les lueurs du feu se

reflètent alors sur la pointe.

Trop tard pour reculer, à présent. Plus qu’une dernière étape à franchir,

et elle sauve la vie de Geneviève et de Nicolas. Une dernière étape, et elle

aura réussi. Tous les trois pourront quitter cet endroit maudit sains et saufs.

Au moment où elle sort de ses pensées, Carole s’aperçoit qu’elle a déjà

appuyé la pointe de l’arme contre la poitrine du fils qu’elle vient de

défigurer. Ses mains tremblent. Non pas de frayeur ou d’hésitation, mais

bien d’une haine secrète, inavouable, qu’elle entretenait depuis longtemps,

bien enfouie.

Sans poser les yeux une dernière fois sur le condamné, sans lui adresser

de dernières paroles, ne serait-ce qu’un banal « adieu », Carole terrasse ce

qui reste d’Alex. Le pieu de métal traverse d’abord le sternum du garçon,

puis le cœur, qui, même s’il bat toujours à cet instant, est déjà mort depuis

un bon moment.

Lorsque l’âme d’Alex est finalement libérée de sa vie de misère, au

moment où sa tête décline doucement, aucune émotion ne peut-être décodée

sur les restes ravagés de ce qui fut autrefois son visage.

Il quitte ce monde seul, sans une dernière dose d’amour.

Au bout d’une interminable pause, où Carole, la tête penchée vers

l’avant, regarde la mare de sang s’élargir à vue d’œil à ses pieds, le silence

dans lequel tous se massèrent est finalement rompu par un rugissement

approbateur.

— Sublime ! C’était… sublime !

Carole ne réagit pas tout de suite. Elle peine à assimiler les derniers

évènements ; à se faire à l’idée qu’ils se sont réellement produits. Jusqu’à

ce qu’elle sente une présence derrière elle.

— Votre divertissement a été… à la hauteur de mes attentes.

Lorsque Carole se retourne enfin, le Krampus a alors quitté son trône et

se tient devant elle. Son dos voûté trahit une accablante fatigue, mais la

femme ne se leurre pas : même grandement diminuée, la force physique du

démon surpasse largement la sienne.

— Ce qui s’est produit aujourd’hui… a dû être terrible, pour vous…

Le monstre approche son énorme main refermée du visage de Carole.

— Mais si vous enterrez ces récents souvenirs… au même endroit, dans

votre esprit, où vous avez enterré votre fils, il y a fort longtemps…

Un à un, les longs doigts de la chose se soulèvent, tels les pétales d’une

fleur putrescente qui fleurit.

— Alors je ne m’inquiète pas pour vous…

Au creux de sa paume, repose une large clef métallique.

— Vous oublierez rapidement…

 

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