Les contes interdits : Krampus

David Bédard · Chapitre 18 sur 28

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Les contes interdits : Krampus

Chapitre 14

 

De l’ascenseur en question ressortent un médecin chétif dans la fin

quarantaine et un de ses jeunes patients, installé au fond d’un fauteuil

roulant, une jambe plâtrée soutenue à l’horizontale.

— À la seconde où je sors d’ici, j’m’en vais aller voir ta mère pour

qu’elle me suce les noix, Clavel !

— Bon, j’en ai assez entendu, se lasse le médecin en actionnant le frein

des roues du fauteuil, quelques pas à peine après être sortis de l’ascenseur.

Je te laisse poireauter ici jusqu’à ce que tu apprennes à p…

Cloc, clic…

Cloc…

Planqué entre deux lits, Jacques redresse discrètement la tête, tout juste

pour lui permettre de voir ce qui se passe. Dans le couloir où Alex et lui se

trouvaient il y a un instant à peine, le monstre s’immobilise à proximité du

docteur Clavel et de son jeune patient, qui redressent la tête d’un même

mouvement. Le démon, qui semblait pourtant bien déterminé à mettre la

main sur Alex, pose sur le détenu en fauteuil roulant un regard glacial qui

ne laisse aucune équivoque : il a momentanément jeté son dévolu sur

quelqu’un d’autre.

— Clavel ! CLAVEL, AIDE-MOI !

Le jeune homme, terrifié comme il ne l’a jamais été de toute sa vie, tire

sur les roues de son fauteuil afin de s’éloigner du monstre, mais les freins,

toujours enclenchés, l’en empêchent.

Le Krampus, visiblement excité par quelque chose qui émane de sa

proie estropiée, passe à l’action.

D’abord, il lui attrape les épaules et les colle brutalement au plancher.

Poussé à la renverse, le jeune homme hurle à pleins poumons. Le Krampus

dépose un genou par terre, une main à plat sur la poitrine du blessé et une

autre sur son front.

— CLAVEL ! RESTE PAS LÀ COMME UN CA…

Alors toute grande ouverte, la gueule du monstre se referme autour du

visage de sa victime. Ses longues dents, aussi tranchantes qu’inégales,

s’enfoncent d’abord dans les joues et les tempes de sa proie. Les cris de

l’adolescent décuplent. De chaque côté de sa tête, le sang gicle et se répand

sur le sol. La mâchoire du monstre continue de se refermer, broyant tout sur

son passage. Lorsque celle-ci se clôt et que ses dents s’imbriquent les unes

dans les autres, le Krampus arrache d’un violent mouvement l’amas de

chair et d’os qu’elles retiennent, laissant une énorme cavité ensanglantée là

où aurait dû se trouver un visage.

— Sainte Marie Mère de Dieu…, laisse échapper le docteur Clavel en

observant, pétrifié, l’horrible créature se régaler du faciès de son patient.

Sans cesser de mastiquer, le Krampus pose les yeux sur le médecin,

comme s’il s’apercevait de sa présence pour la première fois. De la pièce

vitrée où il est situé, Jacques arrive à voir le médecin se déplacer lentement

sur sa gauche en tremblant de façon plus qu’intense, profitant du fait que le

monstre eut préféré extirper le cœur du défunt plutôt que le sien afin de s’en

nourrir.

Y’a pas l’air de vouloir l’attaquer. La théorie de Karl semble bonne.

Une fois le médecin à une certaine distance, le bruit qu’émettent ses pas

permet de deviner que ce dernier a finalement pris ses jambes à son cou.

Pas tellement la journée à laquelle je m’attendais en me levant à matin,

désespère Jacques, alors que tout près de lui, le Krampus continue de se

nourrir.

Il examine rapidement la pièce dans laquelle il se trouve et met peu de

temps à en brosser un portrait complet.

Une douzaine de lits, des machines qui font bip-bip quand elles sont

pluggées, des poteaux à soluté… J’ai pas grand-chose ici pour me

défendre. J’espère qu’Alex a eu plus de chance que moi de son bord.

Dès l’instant où Jacques songe à Alex, le Krampus semble faire de

même, comme s’il venait de se rappeler celui qu’il poursuivait avant de

tomber sur son casse-croûte improvisé. Sa langue grouillante lui léchant le

sang qui lui tache le visage, il pivote lentement sur lui-même et s’apprête à

pénétrer dans la pièce où se trouve Alex. Jacques comprend qu’il doit

réagir, et vite !

Réfléchis, Jacques ! Réfléchis !

Sans y penser à deux fois, il accourt au fond de la pièce, s’empare d’un

plateau rempli d’instruments médicaux et le lance dans l’une des fenêtres.

Le tapage qui en résulte le fait sursauter lui-même.

Après un court silence, l’imposante silhouette de leur poursuivant fait

une lente apparition dans la salle.

Jacques se fige.

Cette chose, ce démon, a beau être imposante… monstrueuse… c’est

avant tout ce qu’elle dégage, comme une sorte d’aura machiavélique, qui

paralyse d’effroi tous ceux qui ont le malheur de se trouver en sa présence.

Et en ce moment, Jacques est aux premières loges pour en constater les

effets.

Cloc, clic…

Cloc, clic…

Le monstre s’approche.

La mâchoire de Jacques tremble de façon incontrôlable.

Cloc, clic…

Cloc, clic…

Le quinquagénaire envoie à ses jambes l’ordre de bouger. À sa grande

surprise, elles répondent toutes les deux. Dommage qu’il n’ait l’intention

d’aller nulle part.

La voie est libre, Alex… Va prendre le bâtard d’ascenseur. Déniaise

pendant qu’il regarde par ici ! ordonne-t-il mentalement à son beau-fils.

Jacques maintient le contact visuel avec le Krampus, qui est plus près de

lui que jamais. S’il devait détourner le regard pour tenter de voir si Alex se

déplace, il risquerait de dévoiler la position de ce dernier. Pour cette raison,

il se contente de garder ses oreilles bien ouvertes, dans l’espoir d’entendre

le carillon annonçant l’ouverture des portes de l’élévateur.

Come on, Alex…

Lorsqu’il a rejoint Jacques, le Krampus arque son dos et abaisse sa tête

afin que leurs visages se rencontrent. L’homme ignore ce qui est le plus

insoutenable : le regard de la chose, dont le sourire macabre qui le

caractérise d’ordinaire s’est totalement volatilisé, ou l’haleine putride qui

s’échappe à la fois de sa gueule et de ses voies nasales. Des morceaux de

chair appartenant au jeune sont toujours visibles, empêtrés dans le poil dru

et crasseux lui faisant office de barbe.

Soudainement, dans sa vision périphérique, Jacques aperçoit des griffes.

Elles s’approchent de son visage.

Passent sous sa gorge.

Elles sont si longues qu’il arrive à distinguer son propre reflet terrifié

sur le plat de celle rattachée à l’index. Le vieux cœur de Jacques bat si vite

qu’il semble sur le point d’exploser.

L’ascenseur… va dans l’ascenseur… Profite du temps que j’te fais

gagner…

Du revers de la main, le Krampus applique le côté lisse de ses griffes

contre le bras droit de Jacques… et l’écarte doucement de son chemin.

Confus, ce dernier met un certain temps à comprendre.

Y pense qu’Alex est dans la pièce ici. Y pense que j’me suis encore

interposé entre eux pour le protéger…

Supposition qui s’avère juste, puisque le monstre s’accroupit aussitôt et

se met à fouiller le dessous des lits et à inspecter l’intérieur des cabinets. Jacques ne rate pas pareille occasion ; il s’éclipse sans faire de bruit. Une

fois dans le corridor, il tourne à droite en prenant bien soin d’éviter de poser

le pied dans la mare de sang qui s’est considérablement élargie.

— Aleeeeex ! C’est moi ! Vite, viens-t’en ! Go ! Go ! souffle-t-il en

direction de l’autre pièce, là où s’est réfugié son beau-fils.

Jacques sent une paire d’yeux focaliser sur lui. Malheureusement, ce ne

sont pas ceux qu’il aurait souhaités. Non seulement le monstre l’a entendu,

mais il a également saisi ce qu’il a dit. Son regard ne laisse aucun doute

possible : Jacques s’est joué de lui et fait à présent partie de ceux qui ont été

vilains.

— Tabarnak, Alex ! Grouille ton cul ! Grouuuuuille ! hurle cette fois

son beau-père en se ruant sur l’ascenseur, dont il presse le bouton

d’ouverture à onze reprises.

Alex sort en trombe de la pièce où il se trouvait. De justesse, il parvient

à éviter le fauteuil roulant renversé, mais la mare de sang, elle, ne lui laisse

aucune chance. Le jeune homme perd pied et trébuche au moment même où

les portes automatiques s’ouvrent.

Dès qu’il pénètre dans la cage, Jacques appuie sur la touche désignant

l’étage supérieur, puis sur celle activant la fermeture des portes.

— Plus vite !

Alex se ressaisit, se relève, puis se glisse à son tour à l’intérieur de

l’ascenseur. Seulement, les portes refusent toujours de se refermer.

— Envoye ! Envoye, saint-ciboire de portes de cul d’marde ! jure

Jacques en continuant d’enfoncer la touche à répétition.

Cloc, clic…

Cloc, clic…

— Ferme ! FERME !

C’est précisément à l’instant où le monstre émerge de la pièce que les

yeux d’Alex remarquent, gisant sur le sol, le morceau de papier chiffonné

auquel il semble vouer une importance sans borne. Sans avertissement, il plonge hors de l’ascenseur et se jette sur l’objet, qui a réussi une fois de

plus à s’échapper de sa poche.

— ALEX ! QU’EST-CE QUE TU FAIS ? ! peut-il entendre son beau-

père crier.

Étendu de tout son long, Alex referme ses mains sur sa précieuse

feuille, au moment même où un énorme sabot frappe le sol, à quelques

centimètres de sa tête. L’adolescent n’a pas le temps de lever les yeux que le

carillon de l’ascenseur retentit à nouveau, tandis qu’il sent une présence lui

agripper les chevilles et le tirer vers l’arrière.

La seconde suivante, la main du Krampus fauche le vide. Les portes de

l’ascenseur se referment devant le nez d’Alex. À bout de souffle, Jacques,

qui vient assurément de lui sauver la vie, le dévisage.

— Voyons, c’est quoi ton problème ? Viens-tu vraiment de risquer ta vie

pour un bout de papier ? !

Toujours étendu sur le sol, Alex ne lui répond pas. Il s’assure plutôt que

la feuille en question se trouve toujours entre ses mains.

— En tout cas, le salaud doit avoir des oreilles bioniques pour m’avoir

entend…

Quatre longs poignards ébène perforent les portes de l’ascenseur et

viennent se loger dans la poitrine de Jacques, lui transperçant les côtes et le

sternum avec autant d’aisance que s’ils étaient faits de porcelaine. Les

griffes meurtrières y demeurent une seconde tout juste, puis se retirent, au

moment où l’ascenseur commence à monter.

Les yeux exorbités, le visage empourpré par une intense douleur,

Jacques vacille jusqu’à ce que son dos heurte la rampe vissée au mur du

fond derrière lui. Il s’affaisse ensuite, son postérieur donnant durement

contre le plancher.

Alex se redresse. Il fixe son beau-père sans dire un mot, l’air impassible

qui le caractérise tant collé au visage. Il ne cherche pas à le réconforter,

encore moins à lui venir en aide, alors que pourtant, Jacques se vide littéralement de son sang. Le mourant serre la mâchoire. Ses mains

tremblantes cherchent à recouvrir ses blessures. Il pousse d’intelligibles

geignements, mais les paroles qu’il cherche à prononcer se perdent dans sa

trachée, gorgée du sang qu’il n’arrive pas à tout recracher. Ce qu’il tente de

communiquer ne semble pas intéresser Alex le moins du monde.

Ce n’est que lorsque l’ascenseur s’arrête et que les portes s’ouvrent

derrière lui que son beau-fils daigne s’approcher de Jacques. Lentement, le

jeune homme se penche vers lui et lui murmure quelque chose à l’oreille.

Alex s’empare ensuite de la lampe de poche de ce dernier, de ses clefs de

voiture, se redresse, tourne les talons et sort de la cage sans jamais

démontrer le moindre signe de compassion envers celui qui l’a élevé

comme son propre enfant au cours des sept dernières années.

Une fois les portes refermées, Jacques se retrouve seul. Ses mains n’ont

plus la force d’appuyer sur ses blessures pour en limiter le saignement. Il

rend l’âme moins d’une minute plus tard.

 

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