Les contes interdits : Krampus
Chapitre 14
De l’ascenseur en question ressortent un médecin chétif dans la fin
quarantaine et un de ses jeunes patients, installé au fond d’un fauteuil
roulant, une jambe plâtrée soutenue à l’horizontale.
— À la seconde où je sors d’ici, j’m’en vais aller voir ta mère pour
qu’elle me suce les noix, Clavel !
— Bon, j’en ai assez entendu, se lasse le médecin en actionnant le frein
des roues du fauteuil, quelques pas à peine après être sortis de l’ascenseur.
Je te laisse poireauter ici jusqu’à ce que tu apprennes à p…
Cloc, clic…
Cloc…
Planqué entre deux lits, Jacques redresse discrètement la tête, tout juste
pour lui permettre de voir ce qui se passe. Dans le couloir où Alex et lui se
trouvaient il y a un instant à peine, le monstre s’immobilise à proximité du
docteur Clavel et de son jeune patient, qui redressent la tête d’un même
mouvement. Le démon, qui semblait pourtant bien déterminé à mettre la
main sur Alex, pose sur le détenu en fauteuil roulant un regard glacial qui
ne laisse aucune équivoque : il a momentanément jeté son dévolu sur
quelqu’un d’autre.
— Clavel ! CLAVEL, AIDE-MOI !
Le jeune homme, terrifié comme il ne l’a jamais été de toute sa vie, tire
sur les roues de son fauteuil afin de s’éloigner du monstre, mais les freins,
toujours enclenchés, l’en empêchent.
Le Krampus, visiblement excité par quelque chose qui émane de sa
proie estropiée, passe à l’action.
D’abord, il lui attrape les épaules et les colle brutalement au plancher.
Poussé à la renverse, le jeune homme hurle à pleins poumons. Le Krampus
dépose un genou par terre, une main à plat sur la poitrine du blessé et une
autre sur son front.
— CLAVEL ! RESTE PAS LÀ COMME UN CA…
Alors toute grande ouverte, la gueule du monstre se referme autour du
visage de sa victime. Ses longues dents, aussi tranchantes qu’inégales,
s’enfoncent d’abord dans les joues et les tempes de sa proie. Les cris de
l’adolescent décuplent. De chaque côté de sa tête, le sang gicle et se répand
sur le sol. La mâchoire du monstre continue de se refermer, broyant tout sur
son passage. Lorsque celle-ci se clôt et que ses dents s’imbriquent les unes
dans les autres, le Krampus arrache d’un violent mouvement l’amas de
chair et d’os qu’elles retiennent, laissant une énorme cavité ensanglantée là
où aurait dû se trouver un visage.
— Sainte Marie Mère de Dieu…, laisse échapper le docteur Clavel en
observant, pétrifié, l’horrible créature se régaler du faciès de son patient.
Sans cesser de mastiquer, le Krampus pose les yeux sur le médecin,
comme s’il s’apercevait de sa présence pour la première fois. De la pièce
vitrée où il est situé, Jacques arrive à voir le médecin se déplacer lentement
sur sa gauche en tremblant de façon plus qu’intense, profitant du fait que le
monstre eut préféré extirper le cœur du défunt plutôt que le sien afin de s’en
nourrir.
Y’a pas l’air de vouloir l’attaquer. La théorie de Karl semble bonne.
Une fois le médecin à une certaine distance, le bruit qu’émettent ses pas
permet de deviner que ce dernier a finalement pris ses jambes à son cou.
Pas tellement la journée à laquelle je m’attendais en me levant à matin,
désespère Jacques, alors que tout près de lui, le Krampus continue de se
nourrir.
Il examine rapidement la pièce dans laquelle il se trouve et met peu de
temps à en brosser un portrait complet.
Une douzaine de lits, des machines qui font bip-bip quand elles sont
pluggées, des poteaux à soluté… J’ai pas grand-chose ici pour me
défendre. J’espère qu’Alex a eu plus de chance que moi de son bord.
Dès l’instant où Jacques songe à Alex, le Krampus semble faire de
même, comme s’il venait de se rappeler celui qu’il poursuivait avant de
tomber sur son casse-croûte improvisé. Sa langue grouillante lui léchant le
sang qui lui tache le visage, il pivote lentement sur lui-même et s’apprête à
pénétrer dans la pièce où se trouve Alex. Jacques comprend qu’il doit
réagir, et vite !
Réfléchis, Jacques ! Réfléchis !
Sans y penser à deux fois, il accourt au fond de la pièce, s’empare d’un
plateau rempli d’instruments médicaux et le lance dans l’une des fenêtres.
Le tapage qui en résulte le fait sursauter lui-même.
Après un court silence, l’imposante silhouette de leur poursuivant fait
une lente apparition dans la salle.
Jacques se fige.
Cette chose, ce démon, a beau être imposante… monstrueuse… c’est
avant tout ce qu’elle dégage, comme une sorte d’aura machiavélique, qui
paralyse d’effroi tous ceux qui ont le malheur de se trouver en sa présence.
Et en ce moment, Jacques est aux premières loges pour en constater les
effets.
Cloc, clic…
Cloc, clic…
Le monstre s’approche.
La mâchoire de Jacques tremble de façon incontrôlable.
Cloc, clic…
Cloc, clic…
Le quinquagénaire envoie à ses jambes l’ordre de bouger. À sa grande
surprise, elles répondent toutes les deux. Dommage qu’il n’ait l’intention
d’aller nulle part.
La voie est libre, Alex… Va prendre le bâtard d’ascenseur. Déniaise
pendant qu’il regarde par ici ! ordonne-t-il mentalement à son beau-fils.
Jacques maintient le contact visuel avec le Krampus, qui est plus près de
lui que jamais. S’il devait détourner le regard pour tenter de voir si Alex se
déplace, il risquerait de dévoiler la position de ce dernier. Pour cette raison,
il se contente de garder ses oreilles bien ouvertes, dans l’espoir d’entendre
le carillon annonçant l’ouverture des portes de l’élévateur.
Come on, Alex…
Lorsqu’il a rejoint Jacques, le Krampus arque son dos et abaisse sa tête
afin que leurs visages se rencontrent. L’homme ignore ce qui est le plus
insoutenable : le regard de la chose, dont le sourire macabre qui le
caractérise d’ordinaire s’est totalement volatilisé, ou l’haleine putride qui
s’échappe à la fois de sa gueule et de ses voies nasales. Des morceaux de
chair appartenant au jeune sont toujours visibles, empêtrés dans le poil dru
et crasseux lui faisant office de barbe.
Soudainement, dans sa vision périphérique, Jacques aperçoit des griffes.
Elles s’approchent de son visage.
Passent sous sa gorge.
Elles sont si longues qu’il arrive à distinguer son propre reflet terrifié
sur le plat de celle rattachée à l’index. Le vieux cœur de Jacques bat si vite
qu’il semble sur le point d’exploser.
L’ascenseur… va dans l’ascenseur… Profite du temps que j’te fais
gagner…
Du revers de la main, le Krampus applique le côté lisse de ses griffes
contre le bras droit de Jacques… et l’écarte doucement de son chemin.
Confus, ce dernier met un certain temps à comprendre.
Y pense qu’Alex est dans la pièce ici. Y pense que j’me suis encore
interposé entre eux pour le protéger…
Supposition qui s’avère juste, puisque le monstre s’accroupit aussitôt et
se met à fouiller le dessous des lits et à inspecter l’intérieur des cabinets. Jacques ne rate pas pareille occasion ; il s’éclipse sans faire de bruit. Une
fois dans le corridor, il tourne à droite en prenant bien soin d’éviter de poser
le pied dans la mare de sang qui s’est considérablement élargie.
— Aleeeeex ! C’est moi ! Vite, viens-t’en ! Go ! Go ! souffle-t-il en
direction de l’autre pièce, là où s’est réfugié son beau-fils.
Jacques sent une paire d’yeux focaliser sur lui. Malheureusement, ce ne
sont pas ceux qu’il aurait souhaités. Non seulement le monstre l’a entendu,
mais il a également saisi ce qu’il a dit. Son regard ne laisse aucun doute
possible : Jacques s’est joué de lui et fait à présent partie de ceux qui ont été
vilains.
— Tabarnak, Alex ! Grouille ton cul ! Grouuuuuille ! hurle cette fois
son beau-père en se ruant sur l’ascenseur, dont il presse le bouton
d’ouverture à onze reprises.
Alex sort en trombe de la pièce où il se trouvait. De justesse, il parvient
à éviter le fauteuil roulant renversé, mais la mare de sang, elle, ne lui laisse
aucune chance. Le jeune homme perd pied et trébuche au moment même où
les portes automatiques s’ouvrent.
Dès qu’il pénètre dans la cage, Jacques appuie sur la touche désignant
l’étage supérieur, puis sur celle activant la fermeture des portes.
— Plus vite !
Alex se ressaisit, se relève, puis se glisse à son tour à l’intérieur de
l’ascenseur. Seulement, les portes refusent toujours de se refermer.
— Envoye ! Envoye, saint-ciboire de portes de cul d’marde ! jure
Jacques en continuant d’enfoncer la touche à répétition.
Cloc, clic…
Cloc, clic…
— Ferme ! FERME !
C’est précisément à l’instant où le monstre émerge de la pièce que les
yeux d’Alex remarquent, gisant sur le sol, le morceau de papier chiffonné
auquel il semble vouer une importance sans borne. Sans avertissement, il plonge hors de l’ascenseur et se jette sur l’objet, qui a réussi une fois de
plus à s’échapper de sa poche.
— ALEX ! QU’EST-CE QUE TU FAIS ? ! peut-il entendre son beau-
père crier.
Étendu de tout son long, Alex referme ses mains sur sa précieuse
feuille, au moment même où un énorme sabot frappe le sol, à quelques
centimètres de sa tête. L’adolescent n’a pas le temps de lever les yeux que le
carillon de l’ascenseur retentit à nouveau, tandis qu’il sent une présence lui
agripper les chevilles et le tirer vers l’arrière.
La seconde suivante, la main du Krampus fauche le vide. Les portes de
l’ascenseur se referment devant le nez d’Alex. À bout de souffle, Jacques,
qui vient assurément de lui sauver la vie, le dévisage.
— Voyons, c’est quoi ton problème ? Viens-tu vraiment de risquer ta vie
pour un bout de papier ? !
Toujours étendu sur le sol, Alex ne lui répond pas. Il s’assure plutôt que
la feuille en question se trouve toujours entre ses mains.
— En tout cas, le salaud doit avoir des oreilles bioniques pour m’avoir
entend…
Quatre longs poignards ébène perforent les portes de l’ascenseur et
viennent se loger dans la poitrine de Jacques, lui transperçant les côtes et le
sternum avec autant d’aisance que s’ils étaient faits de porcelaine. Les
griffes meurtrières y demeurent une seconde tout juste, puis se retirent, au
moment où l’ascenseur commence à monter.
Les yeux exorbités, le visage empourpré par une intense douleur,
Jacques vacille jusqu’à ce que son dos heurte la rampe vissée au mur du
fond derrière lui. Il s’affaisse ensuite, son postérieur donnant durement
contre le plancher.
Alex se redresse. Il fixe son beau-père sans dire un mot, l’air impassible
qui le caractérise tant collé au visage. Il ne cherche pas à le réconforter,
encore moins à lui venir en aide, alors que pourtant, Jacques se vide littéralement de son sang. Le mourant serre la mâchoire. Ses mains
tremblantes cherchent à recouvrir ses blessures. Il pousse d’intelligibles
geignements, mais les paroles qu’il cherche à prononcer se perdent dans sa
trachée, gorgée du sang qu’il n’arrive pas à tout recracher. Ce qu’il tente de
communiquer ne semble pas intéresser Alex le moins du monde.
Ce n’est que lorsque l’ascenseur s’arrête et que les portes s’ouvrent
derrière lui que son beau-fils daigne s’approcher de Jacques. Lentement, le
jeune homme se penche vers lui et lui murmure quelque chose à l’oreille.
Alex s’empare ensuite de la lampe de poche de ce dernier, de ses clefs de
voiture, se redresse, tourne les talons et sort de la cage sans jamais
démontrer le moindre signe de compassion envers celui qui l’a élevé
comme son propre enfant au cours des sept dernières années.
Une fois les portes refermées, Jacques se retrouve seul. Ses mains n’ont
plus la force d’appuyer sur ses blessures pour en limiter le saignement. Il
rend l’âme moins d’une minute plus tard.
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