Les soeurs Gwenan
Chapitre 7
Durant trois ans, Adélaïde réitéra son invitation à ceux de Trezaraden, en insistant toujours sur la douceur de l’air au mois de septembre. À chaque fois, Jos pestait de la même façon. Nom d’un petit bonhomme, que Guillemette et les filles ne se fassent pas d’illusions, il n’irait pas à Ancenis. Si son con de frère avait gagné le gros lot en épousant une baronne ou une comtesse, c’était tant mieux pour lui. Et rien à foutre de ce mec-là.
« Qu’il compte pas sur moi pour aller lui cirer les bottes dans son château, ah merde non, certainement pas ! »
À chaque fois, il se heurtait à Tad et Mamm Bonizec et à Guillemette. On lui serinait : « C’est quand même ton frère, t’en as pas trente-six, en avoir qu’un et refuser de le voir ça n’a aucun sens, et peut-être qu’il a fait des conneries dans sa jeunesse, mais en tout cas il est devenu quelqu’un de bien. »
À quoi il répondait invariablement : « Il s’en vante assez ! »
Et la sérénade continuait : et que la lettre d’Adélaïde était bien polie, et que c’était sa troisième invitation, et comment elle allait prendre un troisième refus, mal sûrement, et ce coup-là ce serait fini et bien fini entre Jos et son frère, plus de lettres, plus de cartes de bonne année, plus d’invitation.
« Rien à foutre !
— Mais ça ferait tellement plaisir aux filles.
— Joséphine sera obligée de demander un congé à sa patronne.
— Peuh ! répliquait Guillemette, ça n’empêchera pas la maison de couture de tourner. Et pour ce qu’elle est payée, on n’y perdra pas grand-chose ! »
Décevoir ses filles chagrinait Jos, d’autant que, à part la petite Marie-Morgane, trop jeune pour comprendre le pourquoi du comment, elles boudaient pendant plusieurs semaines après la réception de la carte d’Adélaïde. C’était comme si le soleil ne brillait plus. L’air empestait les reproches pire que la vieille pisse de chat. Quand il était seul avec son obstination, aux champs, sur l’eau, Jos fulminait à voix haute contre Donatien, ce con de frère qui lui pourrissait la vie avec ses invitations à la con.
Pour que ses filles retrouvent le sourire, il argumentait. Il avait assez voyagé comme ça toute sa vie. Il allait perdre une partie de sa saison de pêche. Septembre était le mois où les gros bars et la daurade venaient à la côte. Tad et Mamm Bonizec n’étaient plus tout jeunes, comment feraient-ils pour se débrouiller ? S’il y avait un ouragan ? Un bout de toit qui s’envolait ? Et si l’un d’entre eux avait une attaque ? On le contrait, point par point.
Le 15 août 1932, l’année des dix-huit ans de Joséphine, à court d’arguments, il céda. Il avait tenu trois ans, la défaite était honorable.
— C’est bon, on ira, puisque ça vous démange tellement.
La maisonnée retrouva son entrain. Il fut embrassé, chahuté et assailli par Guillemette de reproches d’un autre acabit :
— C’est exprès que tu nous as fait mariner, pour qu’on tourne en bourrique, hein, avoue-le !
S’il avait quelque chose à avouer, c’eût été que, finalement, lui aussi était curieux de voir son frère, sa duchesse et son château. Inavouable. Sa fierté en aurait pris un coup.
Ensuite, ce ne fut plus de l’entrain mais de la folie douce : les filles et leur mère ne pensaient plus qu’au voyage, et combien de valises on va prendre, et quels vêtements on va mettre dedans, et quels cadeaux on va apporter…
— Des moules et du poisson, rigola Jos.
— Espèce de droch(26) ! dit Guillemette. Des homards cuits, peut-être. Bien enveloppés dans du papier journal. Ou de la charcuterie du Cap.
— Tu feras comme tu voudras, moi je m’occupe pas de ça. J’ai assez avec ma part de tracas.
Ladite part de tracas : fixer la durée du voyage, pas plus d’une semaine, voyage compris ; écrire à son con de frère et à sa baronne pour leur annoncer des dates de principe, mi-septembre ; aller se renseigner à la gare de Tréboul sur les horaires et les correspondances ; y retourner acheter les billets ; caresser l’instituteur du bourg dans le sens du poil pour qu’il consente à ce que Germaine et Yvonne manquent une semaine de classe, tout de suite après la rentrée ; écrire de nouveau au con de frère pour lui annoncer leur heure d’arrivée à la gare d’Ancenis ; s’arranger avec le taxi du bourg pour qu’il les amène à la gare et vienne les chercher au retour ; enfin, la veille du départ, aller chez le coiffeur, sur ordre de Guillemette.
— Il faut que tu sois propre sur toi ! Je suis certaine que ton frère n’a pas de poils dans les oreilles, lui !
— Merci bien, ça fait plaisir ! marmonna-t-il, ulcéré.
Cette réflexion, c’était le pompon. Sa femme, qui ne connaissait le Donatien qu’à travers ses lettres, le situait déjà au-dessus de son mari. L’injustice de cette rétrogradation le plongea dans une humeur noire. En montant dans le train, il regrettait amèrement d’avoir cédé ; le regretta moins en gare de Quimper, et plus du tout à partir de Lorient. La joie des filles mit du baume sur la plaie.
Elles s’étonnaient et s’amusaient de tout : du panache de fumée de la locomotive, de leurs paumes noircies à force de baisser et de remonter la vitre, des escarbilles à éviter, du pique-nique dans le compartiment, des paysages, de l’immensité de la gare de Nantes grouillante de monde, du souterrain pour changer de quai, des toits en tuiles, des vignobles… Il se sentit empli d’un sentiment de générosité. Oui, se persuada-t-il, c’était pour le bonheur de ses filles qu’il avait mis sa fierté dans sa poche et son mouchoir par-dessus. Afin de gonfler la valeur de son sacrifice, il ressassa les bonnes raisons qu’il avait de détester son frère. Sa sournoiserie et le coup des couleuvres quand il était gosse, et son caractère vicieux, quand il était devenu un homme, y avait qu’à voir, ce viol commis en Vendée, et son cul bordé de nouille pendant la guerre, et combien de poilus il avait expédié à la mort à sa place, hein ? Et puis c’est comme ça, se dit-il, il y a des gens qu’on ne peut pas blairer sans trop savoir l’expliquer. Dans la Royale ces gars qui ne vous regardaient jamais en face, un beau jour on les prenait la main dans le paquetage d’un copain. Son intuition ne l’avait jamais trompé. Oh, il n’avait pas été un ange non plus. Tous les garçons naissent couverts d’écailles, comme les poissons, sauf que ce sont les écailles du vice. Presque tous les perdent une à une au fur et à mesure qu’on leur inculque la morale, mais chez certains elles s’incrustent dans la chair et leur font une deuxième peau, invisible sous leurs beaux costumes de gens bien. Mais à qui sait voir et écouter, leurs actes et leur grande gueule prouvent qu’ils ont été mal écaillés. Voilà ce que ruminait Jos en descendant du train à Ancenis.
— Comment tu vas le reconnaître ? demanda Guillemette.
Remonté à bloc contre Donatien à la suite de son monologue intérieur, Jos regretta de nouveau d’avoir accepté son invitation.
— Oh tel que je l’ai connu et tel qu’on le connaît par ses lettres. Monsieur saura bien se signaler !
Guillemette s’inquiéta de l’air bougon de son Jos. N’allait-il pas se venger d’avoir eu la main forcée, pour ce voyage, en suscitant une dispute avec son frère, sur le quai de la gare ? Conciliante, elle lui fit observer :
— Oh c’est nous qui sommes reconnaissables. Un couple avec quatre filles, il n’y en a pas trente-six à être descendus du train. Regarde, c’est pas lui, là-bas ?
Un grand type en veston et cravate venait à leur rencontre sur le quai. Il tendit la main à Jos.
— Alors Joseph, depuis le temps ? Ça n’a pas été trop dur de t’arracher à ton rocher ?
— Pour quelqu’un qui a fait le tour du monde dans la marine, la Loire-Inférieure c’est la porte à côté.
— J’avais oublié que tu avais pas mal bourlingué…
— On peut le dire sans mentir !
— Ah ! Ah ! Ah ! Et voilà donc Guillemette ! Et la petite famille !
Guillemette lui tendit la main, il l’embrassa, puis fit la bise aux filles, intimidées et rougissantes.
— Ah ça, on se demandait comment on allait vous reconnaître, mais on voit bien que vous êtes deux frères, dit Guillemette.
Jos la fusilla du regard. Elle faisait des mines de lèche-cul au Donatien, comme devant le médecin, ou le curé, ou bien encore la patronne de Joséphine, quand ils étaient allés la lui présenter, à Quimper. Il ravala son aigreur.
— Ouais, on se ressemble drôlement, dit-il.
— S’il y a eu un mouton noir dans la portée, c’est pas un de nous deux, dit Donatien. Mais y en a un qui a mieux profité que l’autre. Je suis pas mal plus grand que toi.
— Pour prendre un sac de grain par terre un pavioù berr(27) a moins haut à soulever.
— Ouais, mais il voit moins loin !
— Faut croire que la soupe était bonne, dans les fermes de Vendée, puisque t’en as bien profité.
— Comme tu peux le constater !
— Pourtant t’es pas resté où on t’avait placé, insinua Jos.
— Parce que j’avais de l’ambition, moi ! Bon, on y.va ? On va pas prendre racine ici… Et la nuit va pas tarder à tomber.
— On te suit ! C’est toi le chef. Ils se dirigèrent vers une Citroën C4 flambant neuve.
— Comme celle du docteur du bourg ! s’exclama Joséphine.
— Tu as ton permis ? grommela Jos.
— Bien obligé. Comme tous les chefs, à la Compagnie Lebon. Tu peux pas être chef si t’as pas ton permis. Adélaïde a aussi eu le sien depuis qu’on s’est mariés. Elle pense s’acheter une petite bagnole. On a pas les mêmes horaires, ce sera plus pratique que d’aller l’amener ou la chercher à la pharmacie. Ou qu’elle prenne un taxi quand elle est de garde.
— On s’emmerde pas, dis donc !
— Faudrait être con. J’ai une bonne paie et la pharmacie, ça rapporte.
— Je m’en doute, dit Jos en esquissant une grimace.
Il était ébranlé par l’impression que ce gamin qu’il avait tant détesté s’était comme par magie matérialisé devant lui, dans un format agrandi.
— En voiture Simone ! gueula le con de frère.
Jos s’assit à l’avant, Guillemette et les filles se tassèrent sur la banquette arrière. Donatien démarra en douceur. Il leur fit faire un tour de la ville en franchissant deux fois la Loire, pour leur montrer l’église, la mairie et surtout l’endroit où il travaillait, un bel immeuble en pierre de taille blanche, pas un gourbi, bien évidemment, rumina Jos.
Ils sortirent d’Ancenis à la tombée de la nuit et roulèrent sur une route secondaire qui serpentait entre les vignobles jusqu’au village de La Boixière, au centre duquel ils tournèrent dans une longue allée bordée de peupliers, comme si le village était les communs de Kermalo, dont ils ne virent pas grand-chose, puisqu’il faisait nuit noire à présent. Seul le perron était éclairé.
Adélaïde descendit les marches pour les accueillir. Elle portait une jupe longue, un chemisier crème et une veste courte et cintrée. Une vraie baronne, songea Jos, et un grand cheval. Décidément, il allait finir par se prendre pour un nain. Il n’eut rien, et n’aurait jamais rien de plus à reprocher à sa belle-sœur. Affable, elle embrassa Guillemette et les filles, s’enquit de leur état de fatigue.
— Avec toutes ces correspondances, le trajet a dû vous paraître interminable.
— Oh non, il y avait tellement de choses à regarder par la fenêtre ! répondit Joséphine.
Adélaïde leur montra leurs chambres – les parents et la petite Marie-Morgane dans l’une, les trois grandes dans une autre –, le cabinet de toilette des invités (les hôtes avaient leur salle de bains privée) et les W-C au bas de l’escalier.
— Y a d’autres chiottes dans le jardin, dit Donatien.
— Chéri, voyons…
— Mais je croyais que vous aviez toujours votre mère, dit Guillemette.
— Ah la pauvre, elle a définitivement perdu la tête, dit Adélaïde. Avec mon métier, cela devenait de plus en plus difficile à gérer. On ne trouve pas toujours le personnel qu’il faut au moment où il le faut. J’ai dû me résoudre à la confier à un établissement privé. Quelque chose de très bien tenu.
— C’est triste d’en arriver là.
— Nul ne sait ce que la vieillesse lui réserve…
On passa à table. Adélaïde agita une cloche et une jeune femme en tablier apparut. Une bonne, l’eau courante, des salles de bains, des W-C avec chasse d’eau : Versailles ! Mais un menu à faire friser le nez aux filles du Cap-Sizun : asperges vinaigrette et cailles aux raisins accompagnées de légumes sur lesquels on ne pouvait pas mettre un nom. Adélaïde précisa que pour les asperges on pouvait soit se servir de son couteau et de sa fourchette, soit de ses doigts.
— Moi c’est avec les doigts, dit Donatien.
Jos l’imita, ainsi que les filles. Guillemette suivit l’exemple d’Adélaïde et se servit de ses couverts.
Les cailles posèrent plus de difficulté. Joséphine, voulant découper la sienne proprement, la fit sauter de son assiette. Ses sœurs rirent aux éclats. Adélaïde eut le bon cœur de rappeler que pour la volaille on pouvait également se servir de ses doigts.
En dessert, la bonne apporta une corbeille de fruits et un saladier de compote de pêches. Ceux du Cap-Sizun prirent tous de la compote et en furent fort aise quand ils virent Adélaïde peler et découper une grosse pêche en se servant encore de couverts spéciaux, plus petits. Germaine et Yvonne roulaient des yeux éberlués.
Donatien fut généreux en vin de Kermalo : un blanc plutôt raide et un rouge bizarre, noir comme de l’encre de seiche mais à goût de rosé, un vin dur et rocailleux qui vous laissait dans le nez une odeur de brûlé, comme celle d’étincelles de silex frotté.
On alla se coucher. Les filles constatèrent qu’il n’y avait pas de pots de chambre.
— En cas de besoin il faudra aller aux cabinets, leur dit Guillemette. Vous ne tirerez pas la chasse, pour ne pas réveiller toute la maison.
Le lendemain matin, Germaine se réveilla trempée. Horrifiée, elle attendit la fin du petit déjeuner pour l’avouer à ses parents.
— Ça commence bien, bougonna Jos, une grande comme Germaine qui pisse au lit. Si encore ç’avait été la petite…
Adélaïde et Guillemette allèrent constater les dégâts. Le matelas était trempé.
— On le changera, dit Adélaïde. Germaine sanglotait dans son coin, Adélaïde la prit dans ses bras.
— Moi aussi ça m’est arrivé, à ton âge. Un nouveau lit, une maison qu’on ne connaît pas… Tu as dû rêver que tu faisais pipi, expliqua-t-elle tandis que Germaine opinait, et voilà, la nature a fait le reste ! J’ai eu tort de vous servir des asperges. Un légume diurétique. Ne t’inquiète pas, on va arranger ça…
Vers dix heures, Adélaïde embarqua Guillemette et les filles dans la C4 et les emmena au marché du village, puis à Ancenis pour un saut à la pharmacie voir si le préparateur n’était pas trop débordé.
Donatien avait pris trois jours de congés. Il emmena Jos découvrir le domaine. La bâtisse n’avait rien d’une seigneurie, ni d’un pennti non plus. C’était une grande maison de maître, qui faisait penser à celles qu’on voit sur les étiquettes de vin de château avec un toit moins pentu que les maisons bretonne, des vieilles tuiles et une façade simple. À l’arrière se trouvaient deux remises, dont l’une pour le pressoir et les outils et la seconde, à usage de cellier, où étaient alignés les barriques et le vin bouché, plus une ancienne écurie transformée en garage. Dans la cour, sous un grand noyer, il y avait une table et des bancs en cyprès à côté d’un puits. Une belle bâtisse, se dit Jos, mais bon, est-ce que ça valait une fortune ? Au bord de la mer, sûr et certain, mais à Ancenis ? Peut-être pas grand-chose, se réconforta-t-il.
En revanche, le terrain lui fit forte impression. Il s’étendait sur cinq hectares divisés grosso modo en deux parties égales : tout de suite après la cour, le vignoble, entièrement clos de murs, et des arbres fruitiers à foison, pêchers, pruniers et poiriers de différentes variétés, la plupart croulant sous les fruits qui n’étaient pas tombés – le sol en était jonché, pour le régal des guêpes ; et plus loin, au-delà du mur du fond qu’ils franchirent par une porte fermée à clé, s’étalait une prairie en pente douce, avec au bout un ruisseau en limite de propriété. Ça, c’était un vrai bien-fonds de châtelain, dut s’avouer Jos, à son amour-propre défendant.
— Si le temps se maintient, dans huit jours on vendange, dit Donatien.
— Qu’est-ce que tu fous de tous ces fruits ?
— Si on avait besoin de sous on les vendrait. Mais comme c’est pas le cas…
— Tu les laisses perdre ?
— On met au cellier une partie des variétés qui se conservent, la bonniche fabrique des confitures, et le reste c’est pour les grives et les merles. Y en a trop, de ces putains d’arbres. Un de ces jours j’en couperai une partie.
— On zigouille pas une poule qui pond.
— Ils font de l’ombre aux pieds de vigne.
Donatien consulta sa montre.
— Les femmes ne sont pas encore près de rentrer. C’est l’heure de l’apéro. Je te paie un Pernod ?
Autre luxe à Kermalo, en plus du bar au salon, Donatien disposait d’une réserve d’apéritifs et de digestifs à l’extérieur, dans l’entrée du cellier.
— Tu comprends, en été on vit plus dehors que dedans…
Il tira un quart de seau d’eau fraîche du puits, remplit une carafe, mouilla les Pernod, et ils s’assirent sous le noyer et trinquèrent.
— Alors, t’as vu le domaine ? Pas mal, hein ?
— C’est du côté de la mère ?
— Plus ou moins. Comme la famille était fauchée, sauf Adélaïde grâce à sa pharmacie, il y a eu un arrangement. Adélaïde est nue-propriétaire et sa mère n’a que l’usufruit. Tu comprends ce que ça veut dire ?
— Je suis pas aussi plouc que tu crois. C’est comme pour Trezaraden. Tad et Mamm Bonizec nous ont fait donation, en gardant l’usufruit jusqu’à leur mort. Après, ça sera à nous. Bref, quand sa mère partira, ton Adélaïde sera propriétaire de tout.
— On sera propriétaires. Mézigue aussi bien qu’elle.
— Comment ça ? L’immobilier reste toujours du côté de celui qui a des droits dessus avant le mariage.
— Ah ah ah ! T’es pas idiot, mais tu connais pas tout. Adélaïde et moi on s’est mariés sous le régime de la communauté universelle. Tout ce que possède l’un appartient à l’autre. Quand la vieille cassera sa pipe, tout ça sera autant à Adélaïde qu’à moi.
— Et à vos gosses, si vous en avez.
— Que dalle ! Même pas. Les gosses ont rien à voir là-dedans, tant qu’il reste un des parents en vie. Et après, quand t’es au cimetière, t’en as rien à foutre. Mais tant que t’es en vie les gosses peuvent pas t’emmerder.
— T’es drôlement malin.
— Malin, malin… Je voulais pas être la cinquième roue de la charrette, c’est tout. Quand Adélaïde et moi on a parlé mariage, je lui ai dit : « J’ai rien et tu as tout, j’aurai l’impression d’être le paotr-saout dans le lit de la patronne. » Et c’est elle qui a proposé cette histoire de communauté universelle. Soit dit entre nous, j’en avais pas entendu parler non plus avant que le notaire m’explique. Enfin, c’est comme ça. Je suis tranquille.
— Elle veut des gosses ?
— Tu penses bien qu’elle en veut ! Sans ça elle serait pas heureuse. Et le temps presse, elle est plus bien loin du retour d’âge. Alors crois-moi qu’elle en demande et en redemande, et je lui en mets et en remets des pelletées de semence ! On finira bien par poinçonner ! Mais une fois qu’elle aura eu un gosse, après, tintin ! Je ferai marche arrière ! Moi j’en veux pas plus d’un. Et encore, pour lui faire plaisir. En attendant, on s’en donne, tous les deux, du plaisir. À défoncer le matelas et le sommier. Les femmes qui en ont pas l’air, comme Adélaïde, c’est les pires. Ou les meilleures, comme tu préfères. N’en ont jamais assez de s’asseoir sur le pivot de la joie ! Et ta Guillemette, elle est toujours partante pour une partie de radada ?
— On a eu quatre filles…
— Ouais, t’es pas sorti de l’auberge.
— On se plaint de rien, maugréa Jos.
Il avait déjà envie de repartir. Or, il restait trois jours pleins à tirer, à supporter les discours du hâbleur.
Il fut délivré de ce tête-à-tête déplaisant par les femmes et les filles, revenues du marché avec des provisions que la bonne attendait. Il était midi passé ; et rien n’était prêt.
— Nous avons tout notre temps, dit Adélaïde. Venez, Guillemette, nous allons aider la bonne. Vous, les filles, vous mettrez la nappe et le couvert sur la table de jardin. Nous déjeunerons dehors. Par ce beau temps, ce serait un crime de s’enfermer.
Encore un luxe, que de préparer le repas dans une joyeuse anarchie, manger à pas d’heure et peut-être, tel que c’était parti, finir de déjeuner à l’heure où à Trezaraden on prend le goûter.
Jos accepta un autre Pernod bien tassé. Donatien mit deux bouteilles de rouge à fraîchir dans le seau rempli d’eau du puits. Les femmes et la bonne servirent le hors-d’œuvre – des rondelles d’andouille et de saucisson du Cap, avec des tomates du potager. On patienta jusqu’à ce que le rôti de veau soit cuit. Le soleil tourna et gêna Joséphine, en bout de table. Adélaïde lui donna un chapeau de paille. Ses sœurs lui dirent qu’elle avait l’air d’une demoiselle en capeline. Elle alla mirer son reflet dans la vitre d’une fenêtre. Ses sœurs se moquèrent, tout le monde rit, tout était délicieux, le repas, le soleil, l’ombre du noyer qui vous donnait un teint d’Italienne, l’odeur du cellier qui parfumait l’air de la cour, le bourdonnement des insectes, les moineaux familiers, le roucoulement des colombes, au loin, dans le peupliers de la prairie.
Pendant le repas, Donatien retint sa langue de vantard. En présence de sa femme, il semblait moins fort en gueule, remarqua Jos. Bof, se dit-il, libre à lui de jouer la comédie. Frais, le vin rouge de Kermalo se buvait tout seul et vous rendait philosophe. Une goutte de marc par là-dessus, avec le café filtré – chacun le sien, dans un filtre individuel, les filles n’en revinrent pas –, et les deux frères s’accordèrent une sieste dans les fauteuils du salon. Adélaïde prit des plaids et les femmes et les filles allèrent s’allonger sous un peuplier dans la prairie. Marie-Morgane s’assoupit, mais les trois grandes se coururent après dans la vigne et se gavèrent de pêches.
Résultat, dès potron-minet le lendemain matin, ce fut le ramdam, les portes claquées, la cavalcade dans l’escalier, la queue devant les W-C, le raffut de la chasse, et l’une ou l’autre des sœurs, ou deux sur trois, courant vers les cabinets du jardin, et Guillemette en chemise de nuit descendant veiller à la propreté des lieux.
— Nettoyez bien après vous !
Jos fut horriblement vexé.
— Une qui pisse au lit et maintenant les trois grandes qui attrapent la chiasse, manquait plus que ça !
— Oh arrête, c’est pas de leur faute, toutes ces pêches, c’était tellement tentant.
Donatien prit la chose à la rigolade :
— Une bonne purge avant l’hiver, ça peut faire que du bien !
Adélaïde usa de plus de tact. Elle parla de « léger désagrément » et remédia à ces petites misères du corps avec humour. Son armoire à pharmacie contenait de quoi soigner presque tout. Jamais Guillemette
n’avait vu autant de louzoù(28), à part sur les étagères du pharmacien du bourg de Beuzec-Cap-Sizun. Adélaïde fit avaler aux filles une capsule d’un produit opiacé et des granulés de charbon à croquer.
— Maintenant, allez donc bâiller devant la glace, dit-elle.
Elles se tirèrent la langue : noire, tout comme leurs dents. La petite Marie-Morgane fit la comédie pour avoir elle aussi des bonbons noirs. À midi, les malades eurent leur menu particulier : viande sans sauce et riz à l’eau. Pour le soir, elles étaient guéries.
Les deux jours suivants se passèrent de la même façon : balades en voiture le long de la Loire, visites de monuments historiques, arrêts et dégustations dans les caves des viticulteurs, dîners bien arrosés et conversations au clair de lune, autour de la table de dehors, où Donatien, la plupart du temps, tint le rôle de muet, au profit de Jos et de Guillemette, pressés par Adélaïde de raconter la vie dans le Cap-Sizun, les coutumes, la pêche, les bateaux. On sentait que sa curiosité était sincère, pas du tout condescendante.
Le mercredi matin, Donatien reprit le travail et c’est Adélaïde qui conduisit les invités à la gare dan la C4.
— On a trouvé notre temps trop court, dit Guillemette.
— Vous reviendrez.
— Oh oui on reviendra, hein, papa ! dit Joséphine.
— Certainement, que vous reviendrez ! Au printemps, par exemple. Les pêches seront trop vertes pour être mangées !
— Oh là là, quel tracas on vous a donné, dit Guillemette.
— Mais non, voyons. Kermalo va nous paraître bien vide, ce soir. Alors, c’est entendu, vous reviendrez aux vacances de Pâques ?
— Ma foi, dit Guillemette, sûr que ça ferait plaisir aux filles. Mais vous aussi, il faudra venir nous voir à Trezaraden. On a de quoi vous loger.
— J’y compte bien ! Je n’ai jamais visité le Finistère. Jos m’emmènera pêcher en bateau.
— Ah, des fois ça secoue. Vous avez le pied marin ?
— Comment le savoir si on n’essaye pas ?
On s’embrassa, et ceux du Cap montèrent dans le train, encombrés de bagages supplémentaires : deux sacs de poires conférence à laisser mûrir dans un endroit frais. Adélaïde resta sur le quai à leur faire ses adieux jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus la voir. Yvonne, la plus émotive des trois grandes, versa une larme et, du coup, les deux autres aussi. Puis le chagrin passa et elles firent l’inventaire, en se coupant la parole, de toutes les choses extraordinaires qu’il faudrait se rappeler. Jos fumait une cigarette dans le couloir. Guillemette le rejoignit.
— Ces quatre jours, soupira-t-elle, c’était quand même une autre vie.
— Ouais, une autre vie, comme tu dis. Mais je suis pas mécontent de rentrer chez moi. La mer me manquait.
— On reviendra ?
— Toi, si tu veux. Moi, je refoutrai plus les pieds là-bas.
— Pourtant, Adélaïde a été simple avec nous…
— Ouais. Cette femme-là, elle est trop bien pour mon con de frère.
— Mais qu’est-ce que tu as donc contre lui ?
— Je sais pas. C’est comme ça, c’est en moi.
— En tout cas, ne dis plus de mal de lui devant les filles. Surtout devant Joséphine. J’ai l’impression qu’elle aime beaucoup son tonton.
— Ouais, j’ai remarqué. Et on se demande bien pourquoi.
OceanofPDF.com