Les soeurs Gwenan
Deuxième Partie
Les fiancés de Joséphine
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8
Joséphine avait fait la connaissance de son marin de Paris à l’atelier, au mois de mai 1934, l’année de ses vingt ans. Il était cornaqué par sa mère, qui venait commander pour lui la confection d’un costume pour un mariage chic auquel il était invité à Quimper.
C’était une petite bonne femme au nez pointu et à la bouche pincée, habillée sans réelle faute de goût mais comme une rentière appauvrie par les dévaluations : soignant autant sa mise qu’elle l’économisait. On vit chez soi en savates et sarrau, et du précieux manteau dont on calcule les sorties on dissimule le col usé sous un renard d’occasion saturé d’antimite. Or, les midinettes en connaissaient un rayon, question trompe-l’œil. La dame avait certainement l’habitude de côtoyer le beau linge, mais elle avait dans le regard et le ton ce trop-plein de désobligeance des arrivistes qui ne sont pas arrivés. Bref, la dame n’était pas une vraie grande dame. Marie-Jeanne Kéruzoré feignit d’être dupe, et il fallait l’avoir pratiquée comme la pratiquaient ses ouvrières pour savoir qu’elle ne l’était pas, quand elle forçait sur la courbette prout prout ma chère et se permettait, mine de rien, des reparties à double sens.
Joséphine prit les mesures du fils, gênée par la mère qui leur tournicotait autour en blablatant sur telle et telle façon de couper la veste, pour avantager son rejeton :
— Vous comprenez, mon fils a l’habitude de porter l’uniforme. Il est marin d’État. Et la marine ne laisse pas ses gens se baguenauder vêtus comme l’as pique…
Un marin ! Joséphine se sentit rougir. Sans réfléchir, elle sortit de la réserve que Marie-Jeanne Kéruzoré exigeait de ses ouvrières :
— Ah ça alors ! Mon père aussi est marin. Enfin, il est en retraite, maintenant.
La mère fronça les sourcils.
— Personne ne vous demande de raconter votre vie, ma petite !
— Pardon, madame…
Le fils lui fit un clin d’œil et une grimace en douce et Joséphine eut du mal à garder son sérieux. Il avait une bouille ronde, des yeux rieurs et de jolies lèvres humides esquissant en permanence un sourire mi-goguenard, mi-fataliste. Un joyeux luron, sûrement, hors la vue de sa génitrice.
Quand la patronne eut prié sa mère de la suivre pour choisir le tissu, il attaqua Joséphine bille en tête. Bien que ce fût ce qu’elle souhaitait entendre, elle n’en crut pas ses oreilles.
— Vous travaillez tous les jours ?
— Tous les jours sauf le dimanche et le lundi matin, chuchota Joséphine, écarlate.
— Et à quelle heure vous finissez, le soir ?
— À sept heures.
— Je viendrai vous attendre, un de ces soirs.
« Un de ces soirs » ? En une fraction de seconde, Joséphine imagina déjà les affres de l’attente. Un de ces soirs ? Quand ? Cette semaine ? La semaine prochaine ? Le mois prochain ?
— Vous n’êtes pas libre tous les jours ? demanda-t-il.
— Si… Si… mais… vous viendrez pour le premier essayage, non ?
— Ouais, mais je serai accompagné par la maistrance.
— Samedi peut-être, ce serait mieux…
— Samedi prochain, je peux pas. Disons samedi en huit, alors.
Joséphine ne vivrait pas jusque-là.
— Remarquez, mardi ou mercredi prochain ce serait bien aussi.
— Ça me va aussi. On dit mercredi ?
— Ben oui, mercredi.
Il cligna de l’œil.
— Pas un mot devant la daronne, hein ? Elle a des vues sur mon avenir. Veut me fourguer à une héritière. Marrant, hein ?
Subjuguée, Joséphine opina. La mère revint, renifla une odeur de complot, toisa la coutière et tança son fils :
— Eh ben, qu’est-ce que t’attends, à bayer aux corneilles ? On s’en va !
— Bye-bye, je bâille ! lança le fils, et la mère haussa tes épaules.
D’après la fiche de travail, que Joséphine s’empressa de consulter, la mère s’appelait Angèle Loussouarn et le fils Armand. Un prénom qui rimait avec amant.
Joséphine passa le dimanche à Trezaraden. Elle rayonnait, Guillemette devina qu’il y avait anguille sous roche.
— Tu as un amoureux ? demanda-t-elle à son aînée alors qu’elles se trouvaient toutes les deux à mettre le couvert.
— Un amoureux, moi ? Mais non…
— Oh, tu m’as l’air bien gaie !
— C’est parce que le temps est beau.
— Beau… comme un beau gars ? insista Guillemette.
— Peuh ! Qu’est-ce que tu vas chercher ?
Cependant, son cœur débordait de l’envie de partager la confidence avec Germaine et Yvonne, en âge – quatorze et treize ans – de comprendre et de partager son émoi. En repartant, comme elles lui faisaient un brin de conduite sur le chemin de l’arrêt des cars, elle n’y tint plus et leur raconta la rencontre, la mère pimbêche, le fils qui l’appelait « la maistrance » et « la daronne », ses clins d’œil facétieux dans son dos, et le rendez-vous fixé pour le mercredi. Malgré qu’elles aient juré de garder le secret, les deux sœurs ne résistèrent pas au plaisir de se faire valoir. À table, pour susciter des questions, elles exagérèrent de petits rires sous cape.
— Ben quoi ? dit Jos. On aimerait rigoler, nous aussi.
— Joséphine a fait une touche ! annonça Germaine.
— Je m’en doutais ! dit Guillemette. Elle vous a dit quel métier il faisait ?
— Marin !
— Marin de quoi ? De commerce ou de la Royale ?
— Comme toi, papa.
— Alors tout va bien, dit Jos. Un de plus dans la famille. La lignée continuera.
— Ne mets pas la charrue avant les bœufs, dit Guillemette. Entre une touche et la bague au doigt, il y a un grand pas.
Les trois jours suivants, Joséphine se piqua plus d’une fois, en travaillant sur le costume d’Armand. Elle regrettait de s’être vantée devant ses sœurs, qui avaient dû vendre la mèche sitôt revenues de l’arrêt des cars. Elle se félicitait de n’avoir rien dit à ses copines de l’atelier. Au moins, si l’Armand lui posait un lapin, elle ne serait pas ridicule.
Le mercredi après-midi, elle se prépara à la déception. Il ne viendrait pas. Ah, s’il ne venait pas, elle se vengerait, lui ferait une jambe de pantalon plus courte que l’autre, une poche dans le dos de son veston… À dix-neuf heures, elle se recoiffa, enfila son plus beau chemisier, se mit une touche de rouge à lèvres et sortit, le cœur battant à tout rompre.
Il était là. Avec ses yeux rieurs, son sourire à se ficher du monde et ses manières directes. Il arrondit son bras.
— Bras dessus, bras dessous ?
Elle hésita. Les copines la regardaient. Et puis zut ! Elle passa son bras sous le sien.
— Je vais en entendre, demain !
— Me dites pas que c’est la première fois qu’coquin vient vous attendre à la sortie du boulot ?
— Ben si !
— Mazette ! On va fêter l’événement !
Ils marchèrent côte à côte d’un pas d’amoureux Pas bien loin. Jusqu’à la brasserie de l’Épée. Pour ne pas paraître trop gourde, elle se retint de dire qu’elle n’y était jamais entrée. Il s’effaça pour la laisser s’incruster dans un compartiment de la drôle de porte à tourniquet, où elle ne sut que faire. Un serveur vint à sa rescousse, qui fit tourner la porte, en même temps qu’Armand la poussait dans son dos. Elle trébucha et manqua se cogner le nez dans la vitre. À l’intérieur, Armand lui reprit le bras et se dirigea d’autorité vers une table du fond. Joséphine prit place sur la banquette, il s’installa à son côté au lieu de s’asseoir sur une chaise en face d’elle, ce qui la troubla. Elle serra les genoux.
— D’ici, on voit tout ce qui se passe. Comme si on était au théâtre. Et faut bien dire qu’il y a du spectacle, à Quimper. Tous ces bourges…
Il ôta son veston, elle ôta son cardigan en se contorsionnant pour que leurs corps ne se frôlent pas. Un serveur se précipita.
— Vestiaire, monsieur, mademoiselle ?
— Non, on s’en charge, le rabroua Armand.
Il jeta les vêtements sur une chaise.
— Vestiaire, vestiaire… À Paris, ils en font un vrai commerce. Faut donner un pourliche à la fille dans sa guitoune, et un autre au mec qui t’aide à enfiler les manches. N’ont honte de rien, ces larbins.
Que répondre à cela ? Joséphine avait-elle seulement entendu ? Elle planait. En un éclair – en un demi-tour de la porte à tambour –, elle avait franchi la porte du grand monde, s’était retrouvée à l’intérieur de cet aquarium où se mouvaient, comme au ralenti, des êtres exotiques, qu’elle n’aurait jamais imaginé pouvoir côtoyer un jour. Les garçons en tablier bleu, les vieux couples qui sirotaient du champagne, les messieurs solitaires, pipe au bec, plongés dans la lecture du journal. Comme une trompe de papillon, tous ses sens se déployaient et se rétractaient tour à tour pour saisir, se dessaisir et mieux ressaisir, par touches farouches, ces sensations inédites : palper le cuir craquelé de la banquette, s’éblouir des reflets des luminaires dans les verres, s’étonner du chuintement du percolateur, distinguer les odeurs et, par autosuggestion, goûter sur sa langue le doux-amer du café crème et la suavité du tabac blond.
Il fallut commander les consommations. Armand prit un bock de bière, et Joséphine, à défaut de savoir quoi d’autre choisir, une grenadine. Ils trinquèrent. Tétanisée de bonheur, Joséphine se demandait bien ce qu’elle allait pouvoir dire. Dans un film d’amour, lors de la première rencontre du héros et de l’héroïne, tout semble couler de source, les questions intéressantes du jeune homme et les réponses à la fois graves et enjouées de la jeune fille, et puis très vite le dialogue mène à l’aveu réciproque, timidement murmuré, du désir de se revoir.
Le scénario fut totalement différent. Armand était un véritable moulin à paroles. Le temps de boire sa grenadine, Joséphine en apprit plus sur lui et sur sa mère qu’elle n’en aurait appris en un an de cour timorée.
Comme beaucoup de Bretonnes, sa mère était montée à Paris faire la bonniche. Vers la trentaine, elle avait eu la chance de tomber chez un dentiste réputé, « des gens friqués », Armand dixit, dont elle était devenue la gouvernante, avec sous ses ordres une cuisinière et une femme de ménage. Elle gérait le budget des courses et du linge de maison, surveillait les devoirs des trois gosses, s’occupait de tout ce qui ennuyait – « faisait chier », Armand re-dixit – le couple. Deux ans après avoir été embauchée, elle « tomba sur une pointe rouillée », autrement dit se retrouva enceinte. De qui ? Du dentiste, à tous les coups. En tout cas, ses patrons prirent la chose du bon côté et Armand, fils unique d’une fille-mère, fut élevé en même temps que leurs trois gosses, avec tous les avantages qui en découlaient : écoles huppées, belles fringues, sorties au théâtre, promenades au jardin du Luxembourg et navigation de maquettes dans le bassin du Louvre. Fallait pas croire que c’était ça qui lui avait donné la vocation de mataf. Il s’était engagé dans la marine à dix-huit ans pour échapper à la tutelle maternelle. Ses patrons avaient déteint sur elle. Cette vie de bourgeoise lui était montée à la tête. Pour un peu, on aurait cru qu’elle était née sur les Champs-Élysées. Son Armand, elle voulait qu’il devienne quelqu’un. Elle régentait ses fréquentations. Plus une vie. Et par-dessus le marché, elle était radine, malgré qu’elle se fût enrichie. Logée, nourrie, blanchie, et le fiston avec elle, son salaire lui tombait dans l’escarcelle à chaque fin de mois. Nantie de trente ans d’économies, et de la maisonnette de ses parents au Passage-Lanriec, elle venait de prendre sa retraite. L’histoire du costume sur mesure, c’était une idée à elle, et bien digne d’elle. Un mariage dans la région, auquel ils étaient invités, par le dentiste parisien. Armand serait un des garçons d’honneur et sa maman escomptait bien qu’il taperait dans l’œil de sa cavalière – une fille bien, sinon de biens, elle n’en doutait pas.
— C’est compréhensible, minauda Joséphine en espérant être contredite. Les parents veulent toujours que leurs enfants arrivent le plus haut possible dans la vie.
— En épousant une héritière moche comme un cul ? Merci bien.
Enfin bon, il ne pouvait pas se fâcher avec sa mère, c’était sa seule famille. Alors il lui passait ses lubies, tant que ça n’allait pas trop loin.
Il regarda sa montre. Il était près de huit heures. Joséphine frémit. Fin du film, déjà ?
— J’ai la dalle, pas vous ? On casse une petite croûte ?
— Au restaurant ?
— Non, ici. Ils ont une carte brasserie. On se tape une douzaine de belons chacun, ça vous dit ?
— Ben oui.
— Avec un verre de riesling, ce sera Byzance.
— Oh je n’ai pas l’habitude de boire du vin.
— Tss ! Tss ! Tss ! Avec moi vous ne boirez pas de limonade avec des huîtres.
— Ah ben vous alors !
Le vin, frais et fruité, délia la langue de Joséphine. Elle parla de Trezaraden et de son père, canonnier sur les cuirassés.
— Il a fait les Dardanelles ? Chapeau ! Il a eu de la chance de s’en tirer.
— Il vous racontera. Enfin, si un jour vous venez à la maison.
— J’espère bien !
Cette réplique, si prometteuse, fit que Joséphine accepta un demi-verre de vin supplémentaire, puis une tarte aux pommes et un café italien pour terminer. Lorsque le garçon apporta l’addition, elle sortit son porte-monnaie pour payer sa part.
— Pas question, c’est moi qui invite ! Vous m’inviterez la prochaine fois.
— Mais comment vous allez faire pour rentrer à Concarneau à cette heure-ci ?
— À Concarneau ?
— Là où votre mère a une maison.
— La bicoque est louée. On habite Quimper. Avec ses gros sous, ma mère a acheté un trois-pièces rue des Réguaires. Et vous, vous logez où ?
— Rue du Guéodet.
— Mais on est presque voisins ! On pourra se voir tous les jours.
— Tous les jours ce ne serait peut-être pas convenable.
— Qu’est-ce qui nous en empêche ?
Sans le vin Joséphine n’aurait pas osé minauder :
— Je vous plais, alors ?
— Ben tiens ! Vous au moins vous n’êtes pas comme les mijaurées que la daronne veut me refiler entre les pattes…
— Vous avez déjà été fiancé ?
— Jamais de la vie !
Il la raccompagna. Au bout de quelques pas, il la prit par la taille. Devant l’immeuble de la rue du Guéodet, il l’enlaça et pressa ses lèvres contre les siennes. Effarée, elle le toléra deux ou trois secondes, pas comme au cinéma, où ça durait une éternité.
— À demain, dit-il.
— Demain ?
— Le devoir m’appelle ! Faut que je rentre à Paris après-demain. Je reviendrai dans huit jours pour les derniers essayages du costard, juste le week-end, et puis quinze jours après, pour ce foutu mariage. Mais j’ai posé vingt jours de perme à partir de fin juillet. On aura le temps de se balader dans le Cap-Sizun…
Il cligna de l’œil.
— Bonne nuit !
— Bonne nuit, Armand.
Elle eut du mal à trouver le sommeil. Cette soirée, c’était trop : trop vite, trop extraordinaire, trop prometteur, trop enivrant ! Les films ne mentaient pas, la force du destin était une réalité : on rêvait d’un marin, on le trouvait. Le coup de foudre existait bel et bien. La preuve, Joséphine était amoureuse.
Le lendemain soir, ils dînèrent de nouveau à la brasserie de l’Épée. Deuxième baiser rue du Guéodet, première larme au bord des cils au moment de se quitter. Le samedi en huit, Armand revint avec sa mère à l’atelier. Le costume lui tombait parfaitement, mais « la daronne » inventa des détails à retoucher. Marie-Jeanne Kéruzoré s’émerveilla de l’acuité de son coup d’œil et abonda dans son sens, pour hausser les épaules dès qu’elle eut tourné le dos.
Accroupie aux pieds de son élu en faisant semblant de reprendre le pli de la jambe droite, Joséphine ne put s’empêcher de lui dire :
— C’est plus un costume de marié que de garçon d’honneur.
— Je le garderai. Pourra servir plus tard, hein ?
Joséphine rosit, et elle virerait à l’écarlate, le dimanche soir, rue du Guéodet, en faisant l’expérience du baiser profond et du contact troublant, contre son ventre, du « paquet », que les filles à l’atelier appelaient aussi « trousseau de clés ». « Tout pendant qu’on dansait le tango, il avait son trousseau de clés dans la poche de son pantalon. » Baiser d’adieux. Ils ne se reverraient pas avant quinze jours. Et encore, combien de temps ? Armand irait à la noce, au retour de noce… Ils échangèrent leurs adresses.
La correspondance enflamme les sentiments, qui facilite les doux aveux. Joséphine écrivit tous les jours. Dès sa deuxième lettre elle signa : « Ta Joséphine qui t’aime. » Armand répondit par trois lettres brèves, et ce ne fut que dans la troisième qu’il écrivit, enfin, le « je t’aime » tant espéré. Joséphine glissa cette lettre sous son oreiller.
Le week-end du mariage, elle souffrit le martyre. Et si Armand tombait amoureux de sa cavalière ? Le dimanche, elle ne mit pas le nez dehors. Armand toqua à sa porte en fin d’après-midi, son sac de voyage à l’épaule. N’ayant pas pu échapper au retour de noce, il n’avait qu’une heure devant lui, avant de filer à la gare attraper le train de nuit.
— Ta cavalière était jolie ?
— Un vrai boudin.
— Oh quand même !
— Une binoclarde intello, en fac de médecine. Pas mon truc.
Joséphine avait prévu un en-cas pour deux, il refusa :
— Je mangerai un sandwich dans le train…
Il avait faim d’autre chose. De baisers, de caresses. Ils s’assirent sur le bord du lit, une position inconfortable pour les enlacements. Joséphine s’adossa à demi contre l’oreiller, mais garda les pieds sur terre – sur le plancher.
— J’ai envie de toi, murmura Armand. Oh putain, qu’est-ce que j’ai envie de toi…
Lorsque ses mains allèrent un peu trop loin, Joséphine se releva d’un bond.
— Tu vas rater ton train. Je vais aller à la gare avec toi.
— Si tu veux, bougonna Armand.
— Tu es fâché ?
— Mais non…
Ils marchèrent d’un pas vif, côte à côte, en silence, jusqu’à la gare. Joséphine prit un billet de quai. Armand monta dans le train chercher une place, déposa son sac dans le porte-bagages puis redescendit. Ils s’étreignirent.
— Plus de deux mois de séparation, ça va être long, dit Joséphine.
— J’y peux rien.
— Mais qu’est-ce que tu vas faire à Toulon ?
— Une période d’instruction, à bord d’un escorteur. Ça vaut le coup, je reviendrai avec la casquette de second maître.
— J’ai hâte de te voir en uniforme !
— Et tout nu ?
— Oh, écoute !…
Il la serra fort contre lui. D’autres couples s’embrassaient aussi. Joséphine eut l’impression de se dédoubler et de se voir de l’extérieur, actrice de la scène du baiser, dans l’éternelle ronde des amours qu’elle venait de rejoindre enfin.
Le chef de gare siffla le départ. Armand sauta dans le train, Joséphine agita son mouchoir, épongea ses larmes et rentra chez elle couver sa merveilleuse tristesse de future femme de marin, qu’une visite surprise vint distraire à la fin du mois de juin.
Adélaïde et Donatien, toujours sans descendance, effectuèrent un périple d’un bout à l’autre de la Bretagne et sillonnèrent pendant quelques jours le Cap-Sizun, en logeant à l’hôtel, pour ne pas déranger ceux de Trezaraden, déclara Donatien.
— Tu parles ! Notre maison n’est pas assez bien pour lui, estima Jos.
Donatien énerva Jos à bien d’autres titres.
Il se permit de critiquer Trezaraden par des questions fielleuses que son frère entendait comme des affirmations déguisées : « Tu te sens pas trop perdu ici, loin de tout ? » « C’est pas trop humide, toute cette pierre ? » « Une vache, ça te rapporte quoi ? L’emmerdement de la traire ? » « Tout ce poisson que tu pêches, vous êtes pas lassés d’en bouffer, à la longue ? » « Les deux vieux, tu vas les avoir sur le dos jusqu’à la fin ? » « Y a quelque chose qui pousse, sur ces falaises ? » « Le vent, ça rend pas les gens mabouls ? » « L’hiver, c’est pas trop long, à rien foutre ? Tu le passes à polir tes obus ? Les gens trouvent pas ça bizarre, toute cette quincaillerie sur ton buffet ? »…
Trezaraden fut la dernière étape du tro vras(29) du couple en Bretagne, aussi Donatien infligea-t-il à Jos le récit emphatique des sites qu’ils avaient visités, entre autres le Mont-Saint-Michel, Saint-Malo, Perros-Guirec, Ouessant, autant d’endroits où personne à Trezaraden n’avait mis les pieds.
« On ira, nous aussi ? réclamaient les filles. Hein, papa, dis-nous qu’on ira un jour !
— Mais oui, on ira un jour. »
Jos rongeait son frein. Il se trouvait en porte-à-faux. Guillemette et les filles béaient d’admiration pour Adélaïde et Donatien, surtout Joséphine, qui en avait plein la bouche, de son « tonton Dona ». C’était incompréhensible. On aurait dit qu’il l’avait envoûtée.
— Si c’est ça son genre d’homme, dit Jos à Guillemette, y a du souci à se faire. Va-t’en savoir ce qu’elle nous ramènera un jour à la maison.
— Oh, tais-toi, ça n’a rien à voir !
Jos était contraint de se taire. Heureusement qu’un allié, tout comme lui condamné au mutisme, se manifesta : Tad Bonizec, dont l’opinion de vieux sage le conforta dans la sienne.
— Je crois que tu as raison de pas pouvoir l’encadrer, lui dit-il. J’en ai connu des grandes gueules la Royale, et toi aussi sûrement, mais ton frère, alors là il les enfonce tous, et de loin ! En général, y a pas grand-chose de bon à espérer de ces gars-là. Mais t’es pas marié avec lui, hein ? Et il habite pas à côté. Le mieux c’est de laisser ses discours te glisser sur les plumes. Regarde Mamm, fais comme elle, tu souris aux nuages et tu te fous du reste.
Alors que Tad avait gardé toute sa tête, Mamm Bonizec était entrée dans cette indifférence béate des vieillards qui ne souffrent de rien et que ravissent ces petits riens qui les font sourire aux anges – le goût du passé dans une cuillerée de soupe ou dans un morceau de croûte de riz au lait –, d’un sourire qui annonce celui qu’ils auront sur leur lit de mort et qui permettra de dire à leurs survivants qu’ils ont l’air « reposés ».
— C’est dur de la boucler, dit Jos.
— On a su la boucler, tous les deux, à bord des bâtiments !
— Ouais, mais c’était pas pareil.
Donatien couronna son catalogue d’esbroufe par un gueuleton de midi qu’il donna en grand seigneur dans la salle chic de l’hôtel de France de Douarnenez. Menu exceptionnel pour des étrangers au pays, menu ordinaire, à part le dessert, une bombe glacée, pour ceux de Trezaraden : langoustines, sole, gigot d’agneau.
— C’est vraiment foutre son fric par la fenêtre, dit Jos à Tad Bonizec. À Trezaraden, on a tout ça pour rien…
— Mais t’as pas de nappe blanche et trois verres à pied autour de ton assiette, philosopha Tad Bonizec.
Adélaïde, très urbaine, fit tour à tour la conversation avec chacun des convives. Elle alla jusqu’à évoquer, sans prononcer un seul mot de déplaisant, l’enfance des deux frères et leur séparation de leur mère et le pourquoi de leur placement par l’Assistance.
— Vous n’avez jamais fait de recherches, Joseph ?
— Ma foi, non. Je suppose que ce serait une sacrée paire de manches.
— Pas si difficile que cela, à partir de l’état civil des mairies. Vous savez que vous êtes nés dans les monts d’Arrée, il suffirait d’aller se renseigner dans les mairies des environs. Elles ne doivent pas être si nombreuses que cela.
— Je me vois mal faire le tour du canton d’Huelgoat en vélo, ou à pied ou à cheval. Pas en voiture, en tout cas. Pas demain la veille que j’en aurai une. Et ça servirait à quoi ?
— À savoir ce que sont devenus vos parents.
— Bof, on est nés dans la misère, ça suffit de le savoir, intervint Donatien.
Pour une fois, Jos fut d’accord avec son frère. Il renchérit :
— Ouais, qu’on nous dise qu’ils sont morts à telle ou telle date, ça nous fera une belle jambe. Une chose est sûre, c’est qu’ils avaient pas de quoi nous payer des chaussures. On avait des sabots avec de la paille dedans.
— N’empêche, dit Adélaïde, à l’occasion d’un autre voyage en Bretagne… Cela nous donnerait un but, pour visiter les monts d’Arrée. Qu’en penses-tu Donatien ?
— Faudrait vraiment qu’on ait rien d’autre à foutre.
— À votre guise, tous les deux. Mais permettez-moi de trouver cela curieux, ce manque d’intérêt pour vos origines.
— Personne n’aime remuer le fumier, trancha Jos, un peu irrité.
— Je comprends, Joseph.
Adélaïde se tourna vers Joséphine et engagea la conversation sur l’atelier de couture. Elles étaient bien les seules de la tablée à pouvoir dialoguer autour du métier de l’aînée, la mode pour l’hiver à venir, la coupe des tailleurs et des manteaux, à connaître des noms de tissus que Guillemette n’avait jamais entendu prononcer.
— Celle-là a la volonté de sortir de son trou, dit Donatien à Jos. Ta Joséphine ira loin !
— Elle ira jusqu’où elle pourra.
Donatien régla l’addition avec un chèque tiré sur le Comptoir national d’Escompte de Paris. Du jamais-vu.
— Tu vois, dit-il à Joséphine, c’est dans cette banque qu’il faudra mettre tes sous quand t’en auras.
— Oh je n’oserai pas.
— C’est une banque sérieuse. Et elle a des agences dans toutes les grandes villes.
— C’est sûrement une banque pour les riches.
— Y a un début à tout. Les petites économies font les gros sous quand elles sont bien gérées.
Les touristes reprirent la route à la fin du repas. Juste un bout de route. Ils avaient réservé une chambre à Auray, sur le port.
— On est pas pressés et on est pas à une nuit d’hôtel près, dit Donatien.
Au moment des adieux, Jos se paya le plaisir de rabattre le caquet à son frère. Adélaïde ayant confié à Guillemette, de femme à femme, qu’elle faisait fausse couche sur fausse couche, et Guillemette l’ayant répété à Jos, il prit Donatien à part et lui balança dans les gencives, en breton :
— Nitra nevez gant Adélaïde(30) ? Vous êtes mariés depuis combien de
temps ? On s’attendait à vous voir avec un marmouz(31). Ta graine ne prend pas ?
— Ma semence est de qualité supérieure, t’inquiète pas. C’est sûrement de son côté. Ces aristos, à force de se marier entre eux, c’est consanguinité et compagnie. Ils attrapent des tares.
— T’as une drôle d’opinion de ta femme, dis donc. Une femme gentille comme elle, faudrait pas qu’elle t’entende.
— Je parlais en général, marmonna Donatien, pris au piège.
— Espérons que t’as tort ! dit Jos, hypocrite.
Donatien, la gueule enfarinée, fit ronfler son moteur et la C4 démarra sur les chapeaux de roue.
— Qu’est-ce que tu lui as dit, pour qu’il fasse une tête comme ça ? s’inquiéta Guillemette.
— Rien de bien méchant, rigola Jos.
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