Les soeurs Gwenan
Chapitre 4
C’est d’Ancenis, au mois de décembre 1928, que Donatien expédia sa première lettre de bonne année à son frère Joseph, perdu de vue depuis presque trente ans.
— Ça alors ! dit Jos en relisant le nom et l’adresse, ça alors, qui l’aurait cru ?
Toute la famille considérait le pli posé sur la table, bouche bée, sauf la petite Marie-Morgane, treize mois à présent, occupée à téter le sein de sa mère. Jos s’assit, prit son couteau et découpa l’enveloppe avec des précautions de démineur d’obus. Une certaine inquiétude se lisait sur les visages de Tad et Mamm Bonizec. Depuis que Jos était arrivé chez eux petit garçon, tout s’était merveilleusement passé. Cette lettre n’allait-elle pas remettre en question le bonheur établi ? Un intrus surgissait du néant, et qui plus est un frère à cause de qui Jos avait reçu la visite des gendarmes, avant-guerre.
La carte était une carte de vœux ordinaire, représentant un paysage de montagne et des sapins enneigés, un traîneau et des rennes menés par un joyeux père Noël, avec des notes de musique en forme de grelots sinuant dans le ciel. Sous les mots imprimés, BONNE ANNÉE, il y avait juste écrit : De la part de ton frère. Les deux cadettes se disputèrent la carte, Joséphine la leur chipa.
— Elle sera à personne, dit Jos. Mets-la sur le buffet pour que tout le monde la voie…
Il déplia les quatre feuillets qui accompagnaient la carte. C’était une très longue lettre rédigée à l’encre violette, apparemment d’un jet, sans une seule rature, ce qui eut le don d’énerver Jos. Son frère aurait-il donc plus d’instruction que lui ? Il parcourut la lettre dans un silence recueilli, puis la tendit à Joséphine.
— Tiens, ma grande, lis-la-nous à haute voix, pour que tout le monde en profite.
— Oh ben !… protesta Joséphine, l’émotion lui donnant une quinte de toux.
— Attends que ça passe, lui dit Guillemette. Joséphine retrouva sa respiration et debout, le menton droit et les pieds joints comme à l’école, se mit à lire d’une voix chantante :
— « Mon bien cher frère… »
— « Mon bien cher frère », tu parles ! grommela Jos.
— Laisse donc ta fille lire la lettre, le tança Guillemette.
— Bon, bon ! Je dirai plus rien puisque j’ai le droit de rien dire…
— Je recommence ? demanda Joséphine.
— Oui, ma mignonne, dit Tad Bonizec.
— Bon, alors… « Mon bien cher frère… »
La lettre était si dense, si pleine d’informations, que Joséphine dut en relire des passages, entre deux quintes de toux. Elle commençait par des mots de politesse – « J’espère que tu vas aussi bien que moi… » –, et puis Donatien racontait sa vie. Il disait carrément qu’il n’avait pas été bien traité dans la ferme du bocage niortais où on l’avait placé, au point qu’il avait devancé l’appel (Jos hocha la tête, de l’air de celui à qui on ne la fait pas), et puis comme tous les gars valides il avait été mobilisé, et à partir de là il étalait les détails de sa réussite. Comment il avait fini la guerre avec le grade de sergent, son embauche à la Compagnie Lebon, son grade de chef d’équipe, sa nomination récente comme chef d’agence à Ancenis, avec logement et voiture de fonction (Merde alors, il a donc son permis de conduire, se dit Jos), et un gros salaire dont il donnait même le montant. Il terminait en disant comment il avait trouvé l’adresse de Jos. Sachant depuis l’enfance, par les gens du Niortais, que Jos avait été placé dans le Cap-Sizun, il avait interrogé ses collègues de la Compagnie Lebon à Quimper, qui eux-mêmes s’étaient renseignés auprès de leurs collègues d’Audierne, de Pont-Croix et de Douarnenez, et voilà, « c’était pas plus compliqué que ça ». La lettre se terminait comme elle commençait : sur l’espérance, sincère ou de simple politesse, allez savoir, que les deux frères puissent un jour se donner l’accolade, depuis tout ce temps, soit dans le Cap-Sizun, soit à Ancenis.
Jos décrocha l’almanach des Postes et examina la carte de France.
— C’est pas si loin que ça d’ici, dit-il.
Les filles se penchèrent sur l’almanach.
— Où ça ?
— Là, à côté de Nantes, au bord de la Loire…
— La Loire prend sa source au mont Gerbier-de-Jonc ! claironna Joséphine, ce qui lui provoqua un violent accès de toux.
— Tu vois, tu tousses, à faire ton intéressante, dit Guillemette gentiment.
Tad et Mamm Bonizec souriaient, rassérénés.
— Bon, ton frère est comme toi, dit Tad Bonizec, lui aussi il a fait son chemin…
— Hum ! fit Jos. Il parle pas de certains détours…
— Quoi ? Quels détours ? dit Guillemette.
Jos haussa les épaules et répondit à voix basse :
— Tu sais bien, ce que m’a raconté le gendarme au café du bourg…
Donatien Gwenan n’avait pas eu la chance de son frère Joseph, ce statut de fils unique chez des gens adorables dans un nouveau monde maritime. Pour autant, il ne fut pas dépaysé dans le bocage niortais. Là aussi ça sentait la bouse de vache et le crottin de cheval, et, à l’automne et au printemps, l’odeur de feuilles pourries de la terre fraîchement retournée, quoique moins forte qu’en Bretagne, au cœur de ce bocage plus voué à l’embouche qu’aux labours.
Il fut placé chez des paysans, les Bressonneau, qui n’avaient que deux filles et n’espéraient plus avoir un garçon, la mère ayant subi une opération radicale du côté de la matrice. Loin d’être des Thénardier, ils n’avaient cependant pas pris un gosse de l’Assistance par charité chrétienne. Dans un premier temps, avant que le petit puisse participer aux corvées, il s’agissait pour eux de mettre du beurre dans les épinards avec ce qu’ils toucheraient de l’administration, une espèce de titre de pension qu’il fallait valider en fournissant le gîte et le couvert à un gamin qui n’accéderait jamais au statut de fils ni de beau-fils, ni de demi ni de quart de frère, ni même de petit-neveu ou de cousin éloigné, une sorte de chien errant qui s’est installé chez vous, rend service de temps en temps en aboyant après les voleurs de poules et sert de jouet aux gosses, et auquel on ne tient pas plus que ça – s’il part en vadrouille et ne revient pas, eh bien tant pis ou tant mieux, on en prendra un autre.
Désorienté par l’alternance arbitraire de caresses hypocrites et de coups de pied au cul, en grandissant Donatien affûta envers ses maîtres et leur progéniture la méfiance d’un renardeau qui, seul survivant d’un terrier gazé, aurait été nourri au biberon et faussement apprivoisé. Trop souvent le gamin avait le regard rentré et le mutisme sournois, aussi la défiance devint-elle réciproque. Le père et la mère Bressonneau philosophaient : l’animal avait le moral d’un rejeton de l’Assistance, ce à quoi il fallait s’attendre, finalement. Quant à son physique, il ne fallait pas s’en plaindre, une vraie stature de paysan dur au mal et au travail, à tel point que le père Bressonneau n’oserait bientôt plus s’y frotter.
Contrairement à Jos, qui était un petit Breton trapu, Donatien s’épanouit en un grand type bien découplé, qui à quinze ans vous toisait de toute sa hauteur musclée. Il développa de larges épaules, un cou massif, un poitrail et des cuisses de cheval de trait. Il mit sa force au service de sa vanité innée : s’il levait plus haut que les commis de ferme de plus grosses fourchées de foin, s’il dégageait au croc des masses de fumier que certains adultes peinaient à tirer, ce n’était pas par gratitude à l’égard des Bressonneau, mais bien pour faire la démonstration de sa supériorité. Prouver qu’il était le meilleur, le plus costaud, et de cela ses parents nourriciers n’avaient qu’à se louer. Seulement voilà, il apparut vite que Donatien était un garçon « malhonnête », épithète et euphémisme que les deux filles Bressonneau utilisaient entre elles pour qualifier les entreprises de Donatien à leur encontre.
À huit ans, il leur montrait volontiers son robinet. À dix, il n’avait de cesse qu’il les surprît accroupies. À douze, il secouait sous leurs yeux ses premières érections. À quatorze, il se masturba pour de bon devant elles. La tête de côté mais l’œil en coin, elles considérèrent ce spectacle fascinant. La leçon de choses n’était pas pour leur déplaire, et elles la turent, devinant d’instinct que dans une telle occurrence la sanction frapperait avec la même rigueur l’acteur et ses spectatrices, qu’on suspecterait d’avoir encouragé l’exhibitionniste.
Un beau matin, la mère Bressonneau surprit le Donatien dans la buanderie, en train de renifler avidement le fond d’une de ses culottes sales. Outrée, le souffle coupé, elle se saisit du vieux manche à balai qui lui servait à touiller le linge dans la lessiveuse et le brisa sur le dos du salopiaud. Bien qu’il la dépassât largement en taille et en poids, il prit la fuite. Elle le poursuivit dans la cour, en frappant dans le vide et en hurlant : « Cochon ! Sale cochon ! »
À midi, le père Bressonneau fut informé.
— Je m’en doutais, qu’il avait quelque chose de pas clair dans le ventre, ce zigomar.
Le soir, les parents tinrent conseil, craignant que des « choses » ne soient arrivées à leurs filles. Interrogées, elles jurèrent de leur sainteté, mais passèrent aux aveux, à mots couverts, concernant les cochoncetés que faisait le Donatien depuis qu’il était tout petit. Le lendemain, il fut déménagé dans l’appentis, les filles furent mises sous surveillance, avec interdiction de s’isoler en compagnie du cochon et ordre de s’enfermer à clé dans leur chambre le soir venu. Donatien ne se révolta pas, et pour cause. Libre de se coucher à son heure, il commença de jouer les oiseaux de nuit autour des fermes, en quête de fenêtres aux volets restés ouverts sur des femmes en train de se déshabiller.
La nature exacte de la « connerie » qu’il avait faite, Jos l’apprit d’un des gendarmes qui étaient venus réaliser leur enquête de moralité, au moment où le Donatien avait devancé l’appel. À la retraite, et avec un coup dans le nez, le gendarme s’était épanché, dans l’arrière-salle d’un bistrot de Beuzec-Cap-Sizun.
« N’importe comment, y a prescription… Je peux bien te le dire, maintenant. Enfin, te dire ce que je sais. Et je sais pas tout… »
Donatien s’était introduit de nuit dans la chambre d’une bonne et l’avait plus que bousculée. Forcée ? Il ressortit de la première déclaration de la victime qu’elle avait été bel et bien violée. Mais, songeant sans doute que cela la marquerait au fer rouge aux yeux de futurs prétendants, elle revint sur sa déclaration. Donatien avait essayé, mais n’était pas arrivé à ses fins. Le patron de la ferme et un journalier, accourus à la rescousse aux cris de la bonne, témoignèrent en ce sens. Quand ils avaient surgi dans la chambre, le satyre, alerté par la cavalcade dans l’escalier, était déjà debout, outil remballé, et la bonne avait rabattu sa chemise de nuit sur son petit paradis. Alors… Alors… Alors le procureur de Niort, qui en avait vu de bien pires, ne voulut pas gaspiller l’argent de la République. L’agression fut requalifiée en attentat à la pudeur et correctionnalisée, et le jugement rendu en moins de deux. Personne ne saurait jamais avec certitude si on lui avait accordé le sursis ou s’il avait vraiment fait de la taule. En tout cas, Jos aimait à le croire. Dans l’enfance il s’était forgé une image de son frère et il y tenait mordicus.
Quand il avait rapporté à Guillemette les confidences du gendarme, il en avait rajouté dans le croustillant et le sordide :
« Ooooh-Ooooh-Ooooh ! gloussait-il en se régalant à l’avance de ce qu’il allait dire, faut pas croire, avant de violer il avait sûrement fait ses classes de vicieux… » Là, il baissait la voix : « M’étonnerait pas qu’il donnait sa queue à sucer aux petits veaux… Oh oh oh ! Un p’tit veau, ça tète, ça tète tout ce qu’on lui donne à téter !… Oh oh oh !
— C’est toi, le cochon !
— Il a eu de la chance… Paraît que la fille, il avait commencé à l’étrangler… À un poil près, elle crevait, et là il aurait été bon pour la guillotine. Tchack ! La tête dans le panier… Ah ouais, on peut dire qu’il a été verni. Pour viol, normalement, il aurait dû passer aux assises… Il est passé en correctionnelle et n’a fait que six mois de taule…
— Mais non, rappelle-toi, les gendarmes te l’ont dit, en mai 1914. Il s’est engagé dans la Coloniale pour ne pas faire de prison.
— Hum ! M’est avis que s’il a devancé l’appel, c’est pour sortir de taule.
— Admettons !
— Ce fumier a toujours eu le vice dans la peau.
— Tu l’as à peine connu !
— Et les couleuvres dans les pattes de la jument, c’était pas du vice, ça ?
— C’est quand même ton frère.
— Ouais, et je m’en passerais bien ! »
Et maintenant il y avait cette lettre sur laquelle Guillemette et les filles, et même Tad et Mamm Bonizec, bavaient d’admiration, alors que lui, Jos, interprétait à travers le prisme de la détestation une autre partie de la biographie du Donatien. Non content d’étaler sa réussite à la Compagnie Lebon, son frère tartinait aussi sur ses souvenirs de guerre, qu’on aurait crus piochés dans L’Illustration ou L’Écho des tranchées.
— Quatre ans sans une égratignure ! dit Jos devant tout le monde. Sûrement qu’il envoyait ses tirailleurs sénégalais devant lui au casse-pipe ! Il a fait toute la guerre derrière un bouclier humain ! Un planqué ! Et il a fini comme sergent ! Un gars qui sortait de taule pour…
— Tais-toi donc ! chuchota Guillemette.
— Le frère de papa a été en prison ? demanda Joséphine.
— Mais non, mais non… Il a été dans l’infanterie coloniale…
Ne pouvant pas se débonder devant ses filles, Jos remit le bouchon sur son bidon de fiel.
— Enfin, chacun pensera ce qu’il voudra, mais moi je vous le dis, y a pas de justice !
Démobilisé à Nantes et grillé dans le bocage niortais, Donatien décida de rester en Loire-Inférieure. Partout on manquait de bras, dans le bâtiment, dans les usines, sur le port, aux constructions navales. La première porte à laquelle il frappa fut la bonne. Il fut embauché aussi sec comme manœuvre à la Compagnie Lebon, gaz et électricité. C’est qu’il avait tout pour plaire à une grande entreprise privée : un physique de terrassier et des galons de sergent gagnés au front, ce qui, pour un gars sorti du rang, non seulement présentait un gage de respect de l’ordre et de la hiérarchie mais dénotait des qualités de meneur d’hommes. Et forcément, en principe, ironisa le contremaître recruteur, puisqu’il avait passé quatre ans dedans, il devait s’y connaître en tranchées…
Il ne moisit pas longtemps dans l’humidité de celles que la Compagnie creusait le long des rues. Il savait obéir, il savait se faire obéir des bras cassés qui ralentissaient le chantier et coûtaient des primes à leurs petits camarades, il ne fricotait pas avec les syndicalistes encartés à la SFIO, il était assidu aux cours du soir que lui payait son employeur et où il apprenait la physique et la chimie, l’algèbre et la géométrie : au bout d’un an il fut nommé chef d’équipe et quitta les rangs de la chiourme fouisseuse.
Désormais juché sur les tas de gravats que les esclaves pelletaient à ses bottes, il assenait sur les têtes courbées et les épaules en sueur les coups de fouet de ses engueulades sifflantes. « Oh toi, là-bas, l’arlequin, une pelle c’est fait pour creuser, pas pour s’appuyer dessus !… » Quelques années plus tard, ayant confirmé ses talents de dresseur de hardes prolétariennes, il fut nommé chef de l’agence d’Ancenis, une promotion impossible à refuser, bien qu’elle l’éloignât de Nantes et de ses habitudes de célibataire, et notamment des bordels du quai de la Fosse, ce légendaire pôle de luxure autour duquel tournaient tous les récits d’apprentissage des bidasses du Grand Ouest, et où il croisa peut-être, sans le savoir, un petit-neveu par
alliance, Martial Yvinou(24), dont il ignorait l’existence, aussi bien que celle, du reste, de sa parentèle d’Argoat.
Quai de la Fosse, Donatien y allait deux fois par semaine « se vider les couilles », selon son propre vocabulaire, et, ce faisant, purger son agressivité de mâle dominant, au bénéfice passager, le lendemain de ses parties de jambes en l’air, de ses souffre-douleur de manœuvres. Muté à Ancenis, il dut espacer ses visites. À tout prendre, ce n’était pas plus mal. Il prenait le train le samedi en fin d’après-midi, se rendait au Perroquet Muet, une bonne maison où l’on arnaquait le gogo de passage mais régalait le fidèle client de gâteries en rapport avec ses goûts, lesquels s’enrichissaient quand une nouvelle pensionnaire mettait en pratique des pages inédites de son Kama-Sutra personnel, au profit du bon Donatien. Homme d’habitudes, il ne détestait cependant pas le changement, à condition qu’il ne soit pas trop fréquent et que la nouvelle hétaïre s’agrège pour un bout de temps à l’équipe. En retrouvant des noms, des visages et des culs connus, Donatien se sentait pacha au milieu de son harem.
Or donc, muté à Ancenis et obligé de se déplacer, il prenait une chambre au Perroquet Muet et gardait la fille pour la nuit. Ça lui coûtait plus cher, mais il pouvait tirer autant de coups qu’il voulait, entre le samedi soir et le dimanche midi, heure à laquelle il libérait la chambre. Ensuite, il se baladait un peu, revenait en fin de soirée à Ancenis, dînait au restaurant et se mettait au lit, repu de sexe et de bonne chère, et rayonnant, à l’égard de ses creuseurs de tranchées, d’une indulgence dont les effets s’amenuiseraient au fil de la semaine. À la différence de la plupart des ouvriers, aux muscles et articulations refroidis le dimanche et peinant à se remettre au turbin le lundi matin, les travailleurs du gaz d’Ancenis bénissaient le premier jour de la semaine, où leur chef, couilles vidées et l’œil bonasse, les laissait en paix.
L’intuition de Jos n’était donc pas sans fondement : son frère était toujours un sacré numéro, malgré les fleurs dont il se couvrait dans sa lettre.
— Il écrit drôlement bien, dit Joséphine.
L’écriture était élégante, décidée, aisée, en rondes classiques, avec des majuscules, conformes à la règle, mais géantes.
— Pour sûr, ça prend de la place, dit Jos.
— Les verbes sont bien accordés et les lettres sont presque aussi bien formées que celles du maître d’école…
— Oh oh oh ! ricana Jos. Certaines lettres, c’est comme un lit au carré. Quand on soulève les couvertures pour aller voir le drap de dessous, des fois on a des mauvaises surprises…
— Quoi ? Qu’est-ce que tu as encore à lui reprocher ? répliqua Guillemette. Sa lettre est gentille.
— Eh ben quand même, il a trente-cinq ans et il parle pas de femme, ni d’enfants…
— Il ne sera pas le premier ni le dernier à rester célibataire.
— Hum, pour un gars qui déjà à dix-sept ans vio…
Tad Bonizec toussota. Jos comprit le message. Pas devant les filles…
— Bref, reprit-il, pour un gars dans la force de l’âge, c’est pas normal.
— C’est ta seule famille, tu ne devrais pas le débiner autant.
— Sûrement pas ma seule famille ! Sûrement que j’en ai d’autre, du côté des monts d’Arrée. D’ailleurs, un jour il faudra que je me renseigne… Tiens, quand on ira voir Joséphine au sana d’Huelgoat, ce sera l’occasion.
— Je n’ai pas tellement envie d’y aller, dit Joséphine.
— Il le faut, dit Guillemette. Tu reviendras guérie.
Un ange passa. Le mal que Joséphine avait attrapé au Tan Tad était la seule ombre au tableau, à Trezaraden.
— Ce sera juste une convalescence, dit Mamm Bonizec. Le docteur a dit que tu avais été détectée à temps.
— Bon, en tout cas, il faut que tu répondes à ton frère, dit Guillemette à Jos.
— Bof ! Je lui ai rien demandé.
— On ne reçoit pas une carte de bonne année sans remercier. On ira acheter une belle carte au bourg…
— Attends un peu ! On va pas se contenter d’une carte. Tant qu’à lui répondre, on va lui répondre ! Moi aussi, je vais lui en foutre plein la vue !
— Tu vas lui écrire toi-même ?
— Joséphine a une plus belle écriture que la mienne. Je dicterai, elle écrira, et je signerai.
— Oh ben, protesta Joséphine pour la forme. Au crayon à encre ou à la plume ?
— À la plume !
Le lendemain, on sortit le papier à lettres du tiroir du buffet. Il était un peu jauni et les fines lignes bleues qui servaient à écrire droit étaient presque effacées, mais Joséphine fit attention à ne pas aller de travers, plusieurs soirs de rang. Ce ne fut pas une lettre mais au moins vingt rédactions que son père lui dicta, tandis que Guillemette et Tad et Mamm Bonizec gratifiaient l’orateur de hochements de tête admiratifs.
« Tout est vrai, approuvait Tad Bonizec, et tu n’as pas tort de le lui dire.
— Sûrement que j’ai pas tort ! Il faut qu’il sache ! »
Que Donatien sache dans quelle bonne famille Jos était tombé, comment il avait été élevé dans un paradis, comment il avait appris à nager, à pêcher, combien il avait bien fait d’aller à l’École des mousses et de suivre l’exemple de Tad Bonizec en s’engageant ; que Donatien sache quelle guerre glorieuse il avait faite, lui, en tant que canonnier sur des cuirassés. Si l’un des deux avait quelque chose à envier à l’autre, c’était lui, le benjamin. Il n’avait pas de retraite proportionnelle, lui ; il ne gagnait pas de l’or en péchant le homard à sa porte, lui ; il n’avait pas une gentille femme et quatre filles adorables, lui ; il n’avait pas de parents nourriciers généreux, lui ; il n’avait pas une maison et des terres au bord de la mer à son nom, lui.
— Tu ne racontes pas les Dardanelles ? s’étonna Joséphine.
— Raconte-lui, toi, si tu veux. Tu connais l’histoire par cœur, à force de me demander de la raconter.
— Oh ben, c’est pas pareil.
— Oh oui, raconte, papa ! s’exclamèrent Germaine et Yvonne.
— Bon, mais juste une partie.
Jos commençait toujours son récit de la même manière, par les mêmes tics : il soulevait sa casquette de marin pêcheur, caressait son front comme pour éponger les sueurs froides à venir, remettait sa casquette et calait sa bouffarde dans le coin de sa bouche…
« Le Gaulois passa plusieurs mois à escorter les convois de biffins et de matériel en route vers les ports grecs, le canal de Suez et le golfe Persique. Ça commençait bien, mais c’était trop beau pour durer. En réalité, le Gaulois avait la poisse. Et cette poisse, elle s’appelait la mer Noire. Il fallait y entrer pour soulager les Russes. Mal en point, ils réclamaient l’ouverture d’un deuxième front oriental. Plus du matériel de notre part. Ils étaient pratiquement à court d’obus. Or, tout le monde pouvait comprendre ça, tant qu’ils tiendraient le coup, ça ferait toujours ça de moins de Boches et d’Autrichiens sur le front ouest. Débarquer à Odessa présentait aussi d’autres avantages : embarquer le blé ukrainien, et décider la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce à rallier l’Entente, pour foutre la pilule aux Turcs, leurs ennemis de toujours. Oui mais voilà, il fallait d’abord franchir les Dardanelles, traverser la mer de Marmara et forcer le détroit d’Istanbul. Une mission suicide, chacun pouvait s’en rendre compte, en jetant un simple coup d’œil sur les cartes de géographie, regardez donc… »
La mise en scène était bien réglée. Joséphine apportait l’atlas, ouvert à la bonne page. Jos posait l’index dessus et prononçait alors les deux mots tant attendus :
« LES DARDANELLES ! »
Il le disait en haussant les sourcils, restait bouche bée sur la dernière syllabe, ôtait sa pipe et la pointait sur la collection d’obus, puis tour à tour sur chaque membre de son auditoire, qui se sentait visé par une terrible menace. Quand elles étaient toutes petites, ses filles frissonnaient d’effroi comme si le grand méchant loup, les babines dégoulinantes de bave, devait sortir du buffet pour les manger toutes crues.
« LES DARDANELLES ! LES DARDANELLES, FÉVRIER 1915 ! criaient-elles.
— Ouais, un couloir de soixante-dix kilomètres de long… À l’entrée, des torpilleurs turcs et des sous-marins allemands… Des champs de mines un peu partout et de chaque côté des forts armés d’énormes obusiers qui n’avaient plus qu’à choisir leur cible, comme à l’exercice ! À toi, Joséphine, récite-les, les noms des forts…
— Ertoghoul, Orhanié, Seddul Barh, Koumkaleh, Dardanus… À la sortie, Tchanak et Nagara.
— Bravo ! Le matin du 19 février, les cuirassés anglais et français bombardent les forts de l’entrée à grande distance. Vers quatorze heures, on se rapproche, on bombarde à courte distance, on pense avoir réduit au silence Ertoghoul et Orhanié. Mais le mauvais temps remet ça, on s’éloigne, on attend cinq jours que le temps redevienne favorable. Le 25 février, on reprend le feu, les batteries turques répondent, mais sans causer de grands dommages. Dans l’après-midi on se rapproche de nouveau, les cuirassés anglais concentrent leur tir à courte distance puis débarquent des troupes pour achever le travail. Dans la soirée, Ertoghoul et Seddul Barh flambent et des munitions explosent. Mais il en reste, des forts ! Le temps se détériore de nouveau, empêchant la poursuite d’une opération de grande envergure. On occupe son temps en ramassant les mines repérées par les hydravions… Enfin, le 18 mars, toute la flotte appareille pour tenter, cette fois, de forcer le passage de Tchanak, au bout du goulet, en passant par l’étroit chenal déminé par une flottille de chalutiers anglais, des bateaux en bois, transformés en dragueurs de mines. Arrivés devant le goulet sans encombre, on aperçoit un remorqueur turc s’enfuyant à toute vapeur. On saura trop tard ce qu’il vient de faire, le salopard : poser des mines dérivantes, interdites par les lois de la guerre !
— Oooooh ! se scandalisaient les filles.
— L’amiral Guépratte réclame aux Anglais l’honneur de mener l’escadre à l’attaque, et il l’obtient ! Les quatre cuirassés français ouvrent la marche funèbre vers les champs de mines de Kephez, puis celui de Sari-Siglar et enfin, dans la partie la plus étroite du goulet, le rideau à mailles d’acier de Tchanak. Si on passe, la route de la Corne d’Or et de Constantinople nous sera ouverte. Restera plus qu’à se taper la flotte germano-turque devant Constantinople et à nous la mer Noire, que tenaient les Russes, avec l’aide de sous-marins anglais qui avaient réussi à franchir les Dardanelles en rasant le fond… »
Les filles retenaient leur respiration.
« Le Suffren et le Bouvet longent la côte d’Asie et nous on progresse côté Europe, le long de la presqu’île de Gallipoli, de conserve avec le Charlemagne. Le Gaulois se laisse dériver dans le courant pour se mettre de travers, comme ça toutes les pièces, de tous calibres, peuvent tirer. Le temps est superbe, nos pointeurs font merveille. Pour un peu, les Anglais nous applaudiraient. Mais des deux autres bords les autres savent pointer, aussi… Ah nom de Dieu, tous les obus qui leur étaient tombés dessus leur avaient pas cloué le bec. On crache le feu de toutes nos pièces, ils nous balancent leur purée, un vrai déluge de part et d’autre, un orage de fin du monde, on dirait que le ciel est en flammes et nous on a les yeux, la gorge et les poumons en feu à force de respirer de la poudre et la fumée de nos chalumeaux géants. Bon Dieu, les Turcs, côté Anatolie, ont des batteries partout, et pour finir, devant le champ de mines de Sari-Siglar, des tubes lance-torpilles… Avec nos 305 et nos 140, on pilonne Dardanus…
— Et les batteries lance-torpilles ! précisait Joséphine si Jos les oubliait.
— Ouais, aussi. Et pendant dix minutes, les Turcs ferment leur gueule. Opération réussie ? On dirait qu’on va tous les quatre passer au travers… Mais non ! Les forts de Dardanus et de Tchanak recommencent à tirer, on essaye de se faufiler entre les mines flottantes… Un obus turc nous touche en plein sur la plage arrière. Pas trop de dégâts… Le Suffren est touché sur l’avant… Voie d’eau… Il cesse de tirer, évite les mines… Le Bouvet remonte le courant pour le remplacer, aperçoit une mine à bâbord, une autre à tribord, il veut passer entre les deux et voit pas une troisième qui dérivait entre les deux autres… La mine le touche à l’avant, juste sous ses soutes à munitions. Deux minutes plus tard, plus de Bouvet, rien qu’un champignon de fumée et de vapeur qui restera une bonne heure à flotter au-dessus de son trou creusé dans l’eau. Coulé, avec ses quelque mille bonshommes… Bon Dieu, quand on a vu ça, on en a presque fait dans notre froc. On y croyait, à l’invincibilité de nos cuirassés, et nous autres les canonniers, sur le pont, on se disait qu’on avait toutes nos chances de s’en tirer, en sautant à l’eau, pas comme les pauvres gars là-dessous, aux machines… Mais là, avec l’explosion du Bouvet, on a bien vu que personne n’avait sa chance…
— Sauf toi, papa ! disait Joséphine.
— Ouais. Et voilà que tout à coup les Turcs nous font notre fête. Une torpille lancée de la côte nous touche en dessous de la ligne de flottaison… Ça gueule, ça prie, ça pleure… On se voit déjà finir en moins de deux, comme le Bouvet… On vire de bord… Des Anglais n’hésitent pas à se porter à notre secours. Les chaloupes sont mises à l’eau. Là moitié de l’équipage est évacuée. La voie d’eau est maîtrisée. Le Gaulois flottera ! Le commandant nous dirige vers la sortie du goulet et décide d’échouer le bâtiment en mer libre, à l’abri des obus, sur une bande de sable, l’île aux Lapins…
« Pendant ce temps, le Charlemagne continue de tirer. Il y a de la casse chez les Anglais. L’Irrésistible et l’Océan sont touchés par des mines dérivantes. Ils couleront, mais lentement, et leurs équipages seront sauvés presque au complet, malgré les Turcs qui tiraient sur les chaloupes, les vaches. L’Inflexible et l’Albion sont gravement endommagés… À la fin de l’après-midi, ordre est donné à la flotte de se retirer et de rejoindre Ténédos. Échec sur toute la ligne… Pas demain la veille qu’on franchira les Dardanelles ! Qu’elles restent aux Turcs et grand bien leur fasse !
N’importe comment, ils étaient mal lotis. Le blocus était total. S’ils nous bloquaient l’entrée, nous on leur bloquait la sortie en mer Égée, et à l’autre bout de la mer de Marmara, s’ils tenaient Constantinople, ça leur servait pas à grand-chose. Pas question pour eux de s’aventurer en mer Noire, la flotte russe les aurait alignés…
« Sur notre île aux Lapins, les scaphandriers anglai bossent pendant deux jours et deux nuits et finissent par colmater la brèche. On rembarque ceux qui avaient été évacués et on met le cap sur Toulon pour réparer… »
— « Et c’est comme ça que j’ai échappé à la mort la première fois », conclut Joséphine.
Tout le monde rit de bon cœur.
— Tu connais vraiment bien ta leçon, dit Guillemette.
— On racontera le reste à mon frère une prochaine fois, dit Jos. Si on en a l’occasion.
Il signa la lettre-feuilleton, Guillemette mit sous enveloppe vingt-deux feuilles plus la carte de bonne année, et Jos se rendit en personne à la poste du bourg faire peser et affranchir le pli.
Mentalement, il ponctua d’un « Et toc ! » le coup de cachet de la postière sur les timbres.
Donatien lui répliquerait un an plus tard. Dans une deuxième lettre accompagnant une deuxième carte de bonne année, il se targuerait d’une bonne fortune que Jos ne pourrait jamais égaler.
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