Les soeurs Gwenan
Chapitre 11
Marie-Jeanne Kéruzoré aurait-elle dit à Joséphine que ses futurs patrons étaient juifs que cela ne lui aurait pas évoqué grand-chose, hormis sans doute quelques pages de catéchisme illustrées d’images de soldats romains en jupette, d’un bébé s’en allant au gré de l’eau dans un moïse, et de la mer Rouge se retirant pour laisser passage à un peuple en fuite.
Joséphine apprit donc qu’il y avait à Paris des gens qu’on appelait « les Juifs » et qu’ils formaient une catégorie à part, risible aux yeux de certains. Il n’y avait qu’à voir les sourires goguenards, quand elle disait qu’elle travaillait dans la couture, rue Poissonnière : « Ah ! Dans le Sentier ! Chez les Juifs ! Et ils vous paient comment, à coups de lance-pierre ? », repartie qui lui parut longtemps hermétique et ensuite particulièrement injuste, en regard de la gentillesse de Simon et Rachel Libermann, ses patrons.
D’autres gens, à Paris, ne se contentaient pas de rire des Juifs. Ils les haïssaient, de façon incompréhensible. Des bandes de messieurs en costume et cravate défilaient dans les rues de Paris en réclamant à cor et à cri qu’on renvoie les Juifs chez eux. Mais où ? En Palestine, avec les Juifs des leçons de catéchisme ? pour une fille du Cap-Sizun, qui à l’école n’avait appris à distinguer que trois races, les Blancs, les Noirs et les Jaunes, de telles opinions étaient impénétrables. Ces personnes-là, les Juifs, sont des Blancs comme vous et moi, se disait-elle.
Bien sûr, dans le quartier, certains hommes affichaient leur différence, drôlement attifés et coiffés d’un chapeau noir des deux côtés duquel pendouillaient des nattes à rubans. Et alors ? Autrefois, Tad et Mamm Bonizec portaient bien le costume traditionnel le dimanche, et pour autant on ne les mettait pas à part. En Bretagne, non, mais à Paris on se serait fichu de leur poire, sûr et certain. Mais elle sentait que ce n’était pas tout à fait pareil. Dans la bouche des gens, « juif » ne sonnait pas comme « breton ». « Les Juifs c’est les Juifs », disaient ceux qui ne les aimaient pas, et sous cette affirmation, anodine en apparence, elle supputait un tas de sous-entendus peu amènes.
Pourtant, malgré soi, elle les ostracisa aussi en les nommant, dans sa lettre hebdomadaire à Trezaraden, « mes Juifs », sans se douter que toute l’affection contenue dans l’article possessif n’était audible que par elle-même.
Elle pondait de vrais romans et s’en excusait : « Dame, c’est que j’en ai, de quoi raconter ! » Simon et Rachel Libermann étaient gentils, gais et industrieux, assez âgés, mais toujours vifs de corps et d’esprit. Ils ne se disputaient jamais, tout comme Tad et Mamm Bonizec « quand on était petites et qu’ils n’avaient pas encore perdu la boule », écrivit-elle.
La disposition des lieux était à peu près la même que chez Marie-Jeanne Kéruzoré : l’appartement des patrons à l’étage, l’atelier au rez-de-chaussée, agrandi d’une cour couverte. Joséphine dormait dans une chambre minuscule sous les toits mais prenait tous ses repas avec ses Juifs, comme si elle était fille de la maison, et elle n’avait rien à faire, ni servir ni desservir, car ils employaient comme bonne une dame entre deux âges qui habitait à proximité. Au bout d’une huitaine de jours, Joséphine osa leur poser la question qui la tracassait et qu’elle ne savait pas trop comment formuler :
— Pourquoi… Mais pourquoi on vous met à part ?
— Tu veux dire, nous les Juifs ? répondit Simon Libermann.
— Ben oui, pourquoi les autres gens parlent de vous comme d’une catégorie à part ?
— Ah ! Bonne question, Joséphine. Eh bien vois-tu, ce qui distingue les Juifs des autres populations, c’est qu’ils naissent ailleurs que là où sont nés leurs parents…
— Ah ?
— Nos grands-parents sont nés en Russie, nos parents en Pologne et nous en Allemagne, et si nous avions eu des enfants ils seraient nés à Paris, et nos petits-enfants je ne sais où, en Amérique peut-être.
Simon Libermann gloussa dans sa barbe.
— Peuh ! Et ça le fait rire ! dit Rachel Libermann. Pourtant, ça n’a rien de drôle.
— Si ! Si ! Si ! c’est très drôle ! Hi ni hi ! C’est la drôle de vie des Juifs.
— Mais pourquoi vous ne restez pas en place ? demanda Joséphine.
— Parce qu’il faut partir ! dit Simon Libermann. Ceux qui ne partent pas sont liquidés.
— Liquidés ?
Il passa son doigt sur sa gorge.
— Égorgés comme des poulets ! Couic !
— Vieil imbécile, le tança affectueusement sa femme, dire des choses pareilles à cette petite…
— Oh mais c’est pas possible !
— Si !
— Mais vous, vous êtes français.
— C’est exact ! Nous sommes des Juifs de race supérieure, rigola Simon Libermann. La plupart dans le quartier sont apatrides.
Joséphine fronça les sourcils et Simon Libermann gloussa encore plus fort.
— Apatrides, sans patrie ! Ils ne sont rien, ne sont de nulle part et ne s’en iront nulle part.
Rachel Libermann sourit, avec dans les yeux comme un trop-plein d’amour pour son mari.
— Nous avons la chance d’être français, dit-elle.
— Heureusement, alors ? dit Joséphine, en mettant dans l’interrogation, par intuition, un insaisissable non-dit.
— Oui, heureusement, dit Rachel.
— Enfin, jusqu’à présent, ajouta Simon.
L’atelier, écrivit Joséphine dans ses lettres, n’avait rien à voir avec celui de Marie-Jeanne Kéruzoré, où tout était luxe et élégance. Chez les Libermann semblait régner une joyeuse pagaille, sous laquelle se cachait une efficacité parfaitement orchestrée. L’âme de l’entreprise, c’était la cour couverte. Un tiers de l’espace était occupé par le stock de tissus, le deuxième tiers par dix machines à coudre et leurs tables à touche-touche, le troisième par les piles de produits finis qui, selon le principe des vases communicants, venaient remplir à leur tour la pièce du rez-de-chaussée, un comptoir de gros où venaient s’approvisionner un tas de détaillants du Carreau du Temple, une immense halle du vêtement qui sidéra Joséphine la première fois qu’elle s’y rendit – pour en ressortir à moitié sourde : les gens discutaient les prix en s’égosillant, échangeaient des mimiques comiques, ou se frappaient tragiquement le front et feignaient de s’arracher le cœur comme dans les films muets, et puis des billets changeaient de main et des habits grossièrement pliés étaient emballés dans du papier marron, et les vendeurs qui avaient pleuré ravalaient leurs larmes de crocodile et retrouvaient le sourire.
Un jour d’octobre 1937, Joséphine y alla en tant qu’acheteuse, marchander un manteau en cuir, et bien qu’elle eût fait descendre le prix des trois quarts et arraché au commerçant des torrents de larmes, elle eut l’impression d’avoir été pigeonnée.
Les Libermann avaient deux spécialités qu’ils fabriquaient à la chaîne : des chemises d’homme en coton – « Des “liquettes”, qu’ils disent ici », précisa Joséphine –, longues comme des chemises de nuit de femme et coupées dans des cotons clairs, principalement le blanc et l’écru, parfois avec de fines rayures bleues ou marron ; et puis, pour la clientèle féminine, des gilets avec ou sans manches, boutonnés par devant ou sur l’épaule, ras du cou ou à col large, tous taillés dans un tissu bizarre à longs poils, un faux angora dont ils avaient lancé la mode au Carreau du Temple, une sorte de peluche de soie mélangée et déclinée en trois couleurs : rouge vif, vert criard et violet tape-à-l’œil, trois tons qui mettaient en valeur le teint mat, les cheveux et les yeux noirs des filles, à commencer par celles de l’atelier, les ouvrières de Joséphine, qu’elles faillirent rendre folle avant qu’elle ne réussisse à s’adapter à leur monde particulier.
Il était rare qu’elles fussent dix en même temps. Apparemment, elles venaient quand ça leur chantait, et les Libermann ne s’en formalisaient pas. Quand elles étaient là, elles travaillaient dur. Quand elles ne pouvaient pas venir – elles travaillaient ailleurs ? –, elles envoyaient des cousines ou des copines à leur place, et Joséphine devait s’habituer à ces nouvelles, apprendre leur prénom, établir à leur nom une fiche éphémère, car elles disparaissaient aussi vite qu’elles étaient venues. Mais l’atelier marchait. On aurait dit que les filles savaient elles-mêmes ce qu’elles devaient fabriquer. Les piles dictaient l’ouvrage du jour : celles de telle ou telle chemise ou de tel ou tel gilet de telle ou telle couleur baissaient-elles qu’on s’occupait de les faire monter de nouveau, avant transfert vers le magasin donnant sur la rue.
Le travail de Joséphine consistait à décompter les heures de chacune, à facturer et à encaisser aussitôt, au pied du comptoir, les achats des détaillants, arrêter la caisse le soir et à remettre les fonds à ses patrons. Le vendredi après-midi, elle réglait les salaires, en liquide, sans fiche de paie, uniquement d’après ses fiches à elle, et il arrivait que des ouvrières occasionnelles ne viennent chercher leurs sous que quinze jours plus tard. Le vendredi soir, après dîner, les Libermann la payaient, généreusement, et le samedi elle allait déposer son argent au Comptoir national d’Escompte de Paris, où ses patrons avaient aussi un compte. Environ une fois par mois, ils l’envoyaient non pas déposer leurs sous, mais échanger une bonne somme contre des bons du Trésor, qu’ils conservaient dans un coffre.
« Tu devrais en souscrire aussi, disait Simon Libermann. Ton argent te rapporterait.
— Mais si j’en ai besoin ?
— Ils sont au porteur. Tu peux les négocier n’importe où.
— Je verrai… »
Son expérience de première couturière de Marie-Jeanne Kéruzoré ne lui servait absolument à rien. On pouvait dire qu’elle avait changé de métier. Pour ne pas perdre la main et faire des économies, les dimanches où le temps n’engageait pas à se promener, seule dans l’atelier elle prenait plaisir à se coudre une petite robe, ou un chemisier, dans des coupons de tissu achetés trois fois rien aux marchands du Carreau du Temple.
Elle découvrit Paris avec la prudence d’une jeune grive au sortir du nid, à partir des abords immédiats, les Grands Boulevards et la place de l’Opéra, ensuite en élargissant ses cercles, toujours à pied : les quais de la Seine, la Samaritaine, le Bazar de l’Hôtel de Ville, Notre-Dame ; puis en métro, qu’elle prit bientôt avec autant d’aisance que le sentier côtier, quand elle allait chercher la vache au traezh, sauf qu’il fallait se méfier de choses différentes ; à Trezaraden, des cailloux déchaussés au bord de la falaise ou d’un éventuel taureau en liberté au fond de la valleuse ; dans le métro, des hommes malhonnêtes qui, aux heures de pointe, se frottaient contre vos fesses. Cela ne risquait pas de lui arriver, car elle ne prenait le métro que le dimanche et trouvait toujours une place pour s’asseoir. Elle visita la tour Eiffel, les Champs-Élysées, l’Arc de triomphe, la place de la Concorde, le jardin des Tuileries, le Louvre, Saint-Germain-des-Prés, où elle aperçut à une terrasse un couple d’écrivains dont elle avait vu la photo dans une revue, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Plus loin encore : le parc Monceau, le marché aux puces de Saint-Ouen, le zoo de Vincennes. Elle décrivit si bien ses promenades à ceux de Trezaraden que Germaine et Yvonne s’exclamaient :
« Ma ! Si elle nous raconte tout, ce ne sera même plus la peine d’y aller !
— Que vous dites ! se moquait Guillemette. Et toi, Marie-Morgane ? »
Marie-Morgane haussait ses épaules de jeune déesse indifférente qui consentait, en rendant les services qu’on lui demandait mais sans un sourire, à subir la vie en ce bas monde. De plus en plus belle, la benjamine promettait d’être la plus jolie communiante de Beuzec-Cap-Sizun. Et dire que Joséphine ne serait pas là pour lui confectionner sa robe, une pièce unique, qui aurait fait baver de jalousie toute les mamans du Cap !
Les deux cadettes étaient jeunes filles, à présent. Elles travaillaient au restaurant du bourg et faisaient des extras comme serveuses à Pont-Croix et à Douarnenez, à l’occasion de banquets, repas de noces ou de baptême. Elles commençaient à aller au bal le dimanche après-midi, et elles auraient bien aimé se vanter auprès de leurs cavaliers d’avoir été à Paris, mais Joséphine ne pouvait toujours pas les recevoir, n’habitant pas chez elle.
« Elle aurait tort, disait Jos. Puisqu’elle est logée gratuitement, autant en profiter.
— Oui mais nous ? On n’ira jamais à Paris, alors ?
— Le jour où vous irez, votre père vous paiera une chambre d’hôtel.
— Merci bien ! Elles n’ont qu’à mettre des sous de côté.
— Tu deviens radin, en vieillissant.
— Je disais ça pour rigoler. Je leur paierai une chambre… Il doit y avoir des hôtels pas trop chers dans le quartier de Joséphine. »
Au bout d’un an, gavée du Beau Paris, c’est son quartier que Joséphine prit plaisir à arpenter le dimanche. Marie-Jeanne Kéruzoré avait eu raison de lui dire que Paris n’était jamais qu’une réunion de villages. Ce qu’elle aimait par-dessus tout, dans son arrondissement, c’étaient les passages, ces tunnels bordés de minuscules boutiques regorgeant d’étranges trésors – tableaux, livres précieux, timbres, vieux instruments de musique, statuettes, tapis persans et peut-être lampes d’Aladin – sur lesquels veillaient, voûtés dans la lumière chiche d’une ampoule brandie par une statuette de femme nue, de vieux mages borgnes dont l’œil luisait du reflet des cuivres, des ors et des bronzes.
« Je savais pas qu’il y avait des rues comme ça à Paris, commentait Jos. D’après ce qu’elle raconte, on dirait des souks. »
Là, le long de ces grottes, Joséphine se sentait à l’abri, comme sous l’édredon de son lit d’enfant, à Trezaraden, et ce sentiment de protection figurait, à son insu, son retrait du monde des filles à marier.
Elle passa Noël dans le Cap, et les deux cadettes l’interrogèrent à propos des garçons, qui devaient lui faire du charme.
— Peuh ! esquiva-t-elle. À Paris, il faudrait se lever de bonne heure pour croiser un marin.
— Oui, mais les autres ?
Pour faire rêver ses sœurs, elle parla des beaux bruns aux yeux de velours, nombreux à rôder autour de la boutique.
— Mais je ne les intéresse pas pour la bonne cause. Pour le reste, sûrement que oui, ils sont comme tous les hommes. Et puis en plus, là où j’habite, c’est un monde à part.
Germaine et Yvonne purent en juger de visu, au mois d’août 1938. Marie-Morgane n’avait pas voulu les accompagner.
— Notre petite sœur n’est pas méchante ni quoi que ce soit, dit Germaine, mais elle est de plus en plus fière.
Elles logèrent chez des relations des Libermann et tombèrent amoureuses de tous les garçons de la famille. Elles repartirent le cœur brisé, la cervelle embobelinée par les merveilles parisiennes, et leurs valises pleines de pulls en peluche aux couleurs criardes qui garniraient à demeure une étagère de leur armoire.
— Avec ça sur le dos, rigola Jos, même la vieille pie-noire vous chargerait comme un taureau !
Outre leurs souvenirs et les pulls, elles étaient porteuses d’une nouvelle inouïe : Joséphine allait sans doute devenir patronne. Ses Juifs envisageaient sérieusement de lui donner leur atelier en gérance.
— Alors elle est foutue pour nous, dit Jos. Elle reviendra plus dans le Cap.
— Qu’est-ce que tu en sais ? répliqua Guillemette. Il faut toujours garder espoir.
En janvier 1939, le destin de Joséphine paraissait tracé à l’encre de Chine : dans quelque temps la gérance, de grosses économies, l’achat d’un deux-pièces et un avenir de vieille fille aisée qui aurait à s’occuper de ses bienfaiteurs quand ils subiraient les attaques du grand âge, dont ils n’étaient pas bien loin.
Mais de semaine en semaine ses Juifs perdirent de leur entrain, non pas tant parce que les affaires marchaient moins bien qu’à cause du téléphone. À chaque fois qu’ils recevaient un coup de fil ou qu’ils en passaient un, leurs traits s’affaissaient. Joséphine n’osait pas les interroger et eux-mêmes secouaient la tête et répétaient : « Ah ma pauvre Joséphine ! », comme si cela suffisait pour qu’elle comprît de quoi il était question. Elle devina à leurs « ja » et « nein » qu’ils parlaient surtout en allemand. Elle repéra d’autres mots qui revenaient souvent dans la conversation, « Hitler », « nazis », qu’ils prononçaient comme s’il y avait un « t » entre le « a » et le « z », et « Jude », et deux verbes, qu’elle identifia, malgré la difficulté de déchiffrer les lettres gothiques, grâce à un dictionnaire acheté passage Jouffroy, et qui signifiaient « partir » et « fuir ». Des gens, l’air aux abois en effet, transitaient par l’appartement. Les Libermann leur trouvaient un hébergement et leur donnaient de l’argent. Ils parlaient de paquebots et d’Amérique.
La guerre fut déclarée. Le 3 septembre, un sous-marin allemand torpilla le paquebot anglais Athenia et l’inquiétude des Juifs de Joséphine monta encore d’un cran. Ils s’isolaient en conciliabules et n’étaient pas d’accord entre eux, visiblement. Au cours des deux mois suivants, Simon Libermann passa bon nombre de coups de téléphone en français. Ce n’était plus en Allemagne qu’il appelait mais bien en France. Un jour de décembre, alors que Rachel et Simon s’étaient rendus ensemble à la banque, Joséphine décrocha. La personne à l’autre bout, un notaire ou un avocat, un maître Machinchouette, avait l’accent du Midi.
— Merci de prévenir monsieur et madame Libermann que tout est en ordre, dit-il.
À leur retour, ils furent très heureux de l’apprendre. Leur anxiété sembla tomber d’un coup, comme un soufflé. Simon Libermann se frotta les mains.
— Vous allez partir ? leur demanda Joséphine.
Elle avait bien remarqué qu’ils ne commandaient plus de tissu. On travaillait le stock, avec une demi-douzaine de couturières qui venaient de temps en temps. Joséphine était de moins en moins occupée.
— Peut-être, peut-être… Mais n’aie pas peur, nous ne t’oublierons pas. Tu devrais d’ailleurs t’acheter deux grandes valises…
— Pour quoi faire ?
— Au cas où, dit Rachel Libermann.
« Nous ne t’oublierons pas… » Que voulaient-ils dire ? Qu’ils lui donneraient de l’argent quand ils fermeraient boutique ? Qu’elle devait se tenir prête à rentrer dans le Cap ? Ou bien les deux ? Elle acheta deux grandes valises et les bourra de vêtements, ceux qu’elle avait sur le dos en arrivant, ceux qu’elle avait confectionnés les dimanches pluvieux, ceux que ses Juifs lui disaient de prendre – autant de gilets et pulls en peluche qu’elle voulait.
Le 10 mai 1940, l’Allemagne envahit la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. Les Libermann suivaient les événements heure par heure, à la radio, et envoyaient Joséphine acheter un tas de journaux. Capitulation de l’armée hollandaise le 15, percée des chars allemands dans la région de Sedan, vaine contre-offensive des chars du colonel de Gaulle dans l’Aisne, le 19, Weygand remplace Gamelin à la tête de l’armée française, le 20, des unités alliées sont encerclées à Dunkerque.
Le 21 mai au matin, les Libermann annoncèrent leur départ à Joséphine.
— Mais pourquoi ?
— Les Allemands vont gagner la guerre.
— Et alors ?
— Alors, ma pauvre Joséphine, dit Simon Libermann, ils feront aux Juifs de France ce qu’ils ont fait aux Juifs d’Allemagne…
— Vous êtes sûrs ?
— Oh à peu près ! dit Rachel Libermann.
— Si nous sommes en vie, dit Simon Libermann, c’est parce que nos parents sont partis et leurs parents avant eux. Nous avons acheté un appartement dans le Midi, à Hyères. Avant que les nazis atteignent la Côte d’Azur, nous aurons eu le temps de nous retourner.
— De trouver un bateau pour l’Afrique ou les États-Unis, dit Rachel Libermann.
— Il faut que je rentre chez moi ?
— Non. Nous aimerions que tu viennes avec nous.
— En Amérique ?
— Dans le Midi, d’abord ! Qui sait, nous n’aurons peut-être pas besoin d’aller plus loin…
— Nous sommes vieux, dit Rachel Libermann, alors nous avons pensé que ce serait bien que tu nous accompagnes. Pas comme bonne à tout faire ! Nous embaucherons une femme de ménage. Tu vivras avec nous, tu seras notre gouvernante et nous continuerons à te payer comme à l’atelier. Nous t’aimons beaucoup, Joséphine.
— Moi aussi.
— Dans ce cas…
— Tu as le temps de réfléchir jusqu’à ce soir, dit Simon Libermann. Demain nous prendrons nos billets de train, et après-demain, adieu Paris !
À défaut de pouvoir demander l’avis de ses parents – trop tard pour leur écrire, ah, si seulement ils avaient eu le téléphone, à Trezaraden ! –, Joséphine imagina la conversation qu’elle aurait pu avoir eux. Guillemette la pressant de revenir dans le Cap, Jos s’exclamant, ainsi qu’il l’avait fait quand elle était partie à Paris : « Les voyages forment la jeunesse ! » Et la suite : « Quand on a fait les Dardanelles et vu autant de pays que moi, qui aurait peur d’aller dans le Midi ? Qu’elle y aille, nom de Dieu, ça lui fera voir du pays ! » Et c’est ainsi que la Bretonne et ses Juifs précédèrent de peu l’exode.
Lorsque ses parents reçurent sa première lettre de la Côte d’Azur, Jos prononça exactement, conjuguée à un temps différent, la phrase qu’elle avait entendue résonner dans sa tête :
— Elle a bien fait d’y aller, il faut voir du pays, nom de Dieu !
Les Allemands défilaient à Paris, l’armistice avait été signé, la France était coupée en deux et Guillemette s’inquiétait pour son filleul.
— Peut-être qu’on devrait leur dire de nous amener le petit Georges, dit Guillemette.
— T’es pas folle ? Ils sont bien plus peinards là-bas ! Avec Brest de l’autre côté de la presqu’île de Crozon et l’Angleterre en face, on est en pleine zone stratégique. Les Boches vont grouiller par ici, et un jour ou l’autre ça pétera. Et puis ils risquent pas de crever de faim, à Ancenis, avec leur domaine et la pharmacie. Les Boches se fourniront en louzoù chez Adélaïde, les affaires vont tourner à fond. Et le Donatien tirera son épingle du jeu, tu peux me croire. Je l’entends déjà d’ici chanter la gloire du maréchal Pétain…
— Peuh ! Qu’est-ce que tu en sais ?
— J’en sais qu’il est pas du genre à naviguer bout à la bourrasque. À la moindre brise, les gars comme lui mettent en fuite.
— Enfin, soupira Guillemette, au moins on est tranquilles avec Joséphine. Elle est du bon côté de la ligne de démarcation.
— Ouais, elle nous reviendra avec l’accent du Midi. Et mariée à un marin, je te parie ! Là-bas, elle va avoir le choix.
— Ah bon ? Pourquoi tu dis ça ?
— Tu sais pas où ça se trouve, Hyères ?
C’est la question qu’avait posée Joséphine aux Libermann en montant dans le train : « Mais c’est où exactement, Hyères ?
— À côté de Toulon, avait répondu Simon Libermann.
— De Toulon ? Ah ça alors ! »
Toulon ! Sa rade ! Son port de guerre ! Ses pompons rouges ! Joséphine avait éclaté de rire et serré ses Juifs dans ses bras, sur son cœur.
Ce cœur de fille du Cap-Sizun qui aimait tant les marins.
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