Les soeurs Gwenan
Chapitre 12
Joséphine s’occupait de l’intendance, faisait les courses et préparait les repas du soir – surtout des salades, les Libermann n’étaient pas bien difficiles –, organisait l’emploi du temps de la bonne et lui réglait ses heures. Elle se réserva le repassage et le raccommodage, pour le plaisir de manipuler les étoffes.
La Côte d’Azur l’éblouissait, avec ses villas blanches et leurs jardins exotiques, la promenade du front de mer et ses palmiers, le port de plaisance et ses luxueux voiliers. Même les immeubles étaient beaux. Celui où les Libermann avaient acheté leur appartement, un quatrième étage avec vue sur mer, avait l’aspect meringué d’une pièce montée de mariage. Dans une lettre, elle compara ses balcons arrondis aux postes des canons de flancs d’un cuirassé, sauf qu’ils étaient peints en blanc, comme un navire-hôpital.
Elle écrivit aussi : « C’est beau, la vie de rentiers ! », expression qu’elle comprenait, à présent. Ses Juifs passaient le meilleur de leurs journées sur le balcon, à se prélasser dans des transats, en contemplant la Méditerranée, d’un bleu pur, plus foncé que le bleu-vert de l’Océan et, aurait-on dit, plus solide que liquide, comme une immense étendue de pâte de verre sur laquelle Joséphine patinait en arrière, portée par des réminiscences de leçons d’histoire, vers la petite école de Beuzec-Cap-Sizun, sous une carte du bassin méditerranéen pendue au mur près du tableau noir, et des mots et des flèches en lettres grasses qui faisaient se croiser Grecs et Romains, Phéniciens et Crétois.
Entre le fïve-o’clock et le dîner, les Libermann descendaient se dégourdir les jambes, à pas lents, sur le front de mer. Avec leurs longs foulards en soie bariolés, leurs chapeaux en toile blanche et leurs lunettes noires, Joséphine trouvait qu’ils avaient l’air de vieilles vedettes de cinéma. Une fois par mois, elle les accompagnait dans une banque privée d’Hyères, où ils transformaient un bon du Trésor en argent liquide. Ils lui payaient son salaire et elle prenait le car pour aller le verser, moins quelques sous d’argent de poche, au Comptoir national d’Escompte de Paris, à Toulon, la banque que son tonton Dona lui avait conseillée, où elle avait ouvert un compte à Paris et à laquelle elle était restée fidèle.
Dans les rues de Toulon, elle croisait des pompons rouges et son cœur battait très fort, et encore plus fort quand, de loin, elle apercevait une silhouette qui ressemblait à celle d’Armand, et elle se promettait alors, si c’était lui, de le snober, en lui accordant peut-être un regard en coin, mais de profond mépris. Et s’il lui adressait la parole, avec tout plein de mots enjôleurs ? La politesse exigeait-elle de lui répondre ? Elle n’eut pas à subir cette terrible épreuve, ce ne fut jamais Armand. Malgré tout, soulagée et frustrée à la fois, elle passait la tête haute devant les marins, à cause du baratin des matelots, surtout quand ils étaient en groupe.
Au printemps 1941, elle osa pousser ses pas jusqu’aux abords du port de guerre, chercha les points de vue d’où l’on apercevait des bâtiments de toutes sortes alignés dans les darses, prit l’habitude d’y retourner, avec la permission un peu moqueuse des Libermann, presque tous les dimanches.
À qui aurait-elle confié ce qui lui tournait dans la tête en descendant du car, vêtue d’une petite robe d’été légère comme une plume et les cheveux libres et le corps tiède comme au saut du lit ? Le vent d’Afrique plaquait sa robe entre ses cuisses, modelait son pubis, et elle se sentait nue et désirable, et elle pensait à la caresse intime qu’Armand lui avait apprise et au frisson qui l’avait traversée en même temps que les secousses tendaient son corps à lui, comme un arc, à partir de sa main.
De ce fait vulnérable, elle se laissait aborder par les marins en virée. Jamais aucun solitaire ne s’arrêta pour lui faire du gringue. Il fallait qu’ils soient au moins deux ou trois pour oser la baratiner. Le plus déluré lui lançait :
« Alors, ma mignonne, on attend son fiancé ?
— Non, je me promène…
— Ben nous aussi ! Et si on se promenait ensemble ?
— Sûrement pas avec vous tous ! »
Elle faisait son choix, d’un coup d’œil. À l’estime : le plus gentil, le plus timide, toujours celui qui n’avait encore rien dit.
« Avec lui ! »
Les autres protestaient : « Et moi ? Et pourquoi pas moi ? Chuis pas beau, moi ? » Elle prenait le bras de son choisi et l’entraînait vers la ville.
« Bonne bourre, mon pote ! » criaient dans leur dos les dépités.
Parfois l’élu du jour rougissait et disait que ses copains étaient des idiots. À ceux-là qui n’aimaient pas les expressions malhonnêtes, Joséphine devait poser les premières questions. Si un nom de navire figurait sur le bâchis, elle demandait :
« C’est quoi, comme bateau, le Kersaint ? »
S’il n’y avait que Marine nationale, ou quelque chose de général comme Aéronavale ou École de TSF, elle demandait des précisions. C’était au tour du marin de l’interroger. Elle répondait qu’elle était couturière à Paris et réfugiée à Hyères avec ses patrons. Elle disait qu’elle était bretonne, mais quand son marin était breton lui-même, elle lui cachait qu’elle était de Beuzec-Cap-Sizun, des fois que, on ne sait jamais… Des fois qu’il connaîtrait quelqu’un dans le Cap, à qui il raconterait dans une lettre qu’il avait dragué une fille de Trezaraden, et que ce quelqu’un le raconte à ses parents, qui croiraient qu’elle faisait la vie, à Hyères.
Bras dessus, bras dessous, Joséphine et son marin arpentaient les rues et les venelles, s’arrêtaient boire un verre à une terrasse et revenaient vers le port. Avec l’un d’entre eux, elle découvrit l’existence d’un grand jardin public où l’on pouvait s’asseoir à l’ombre en sirotant une limonade achetée au marchand ambulant qui stationnait toujours là. Elle y amena les autres – chaque dimanche, un marin différent. Elle faisait durer la conversation, en laissant le marin lui prendre la main ou passer son bras autour de ses épaules, de façon qu’il soit plus malléable, qu’il accepte de répondre à des questions plus personnelles, dont une était décisive : n’avait-il pas une fiancée ou une petite amie quelque part, à Brest, à Cherbourg ou au pays ? Ceux qui juraient leurs grands dieux que non, que Joséphine était la première, ce qui était risible, étaient recalés. Ceux qui avouaient qu’ils en avaient eu une mais qu’elle avait « cassé » alors qu’ils se croyaient aimés, et que ç’avait été dur à avaler, et qu’ils y pensaient encore, ceux-là avaient les faveurs de Joséphine. Elle acceptait de les revoir et leur demandait leur photo.
Pour la fin août 1941, elle était riche d’une collection de neuf photos de marins, tous bretons, dédicacées au recto de mots d’amour récurrents : À ma chérie Joséphine… À Joséphine que j’aime… Au verso, en bas à droite, elle avait écrit leurs prénoms : Yves, Hervé, Pierre, Lili, Jacques, Jean, Jean-Marie, Jean-Louis, Albert, avec au-dessous le nom de leurs bâtiments. Sept photos étaient des instantanés de format 6×9, aux bords dentelés, pris soit sur un quai en tenue de sortie, pour quatre d’entre eux, soit à bord d’un navire en tenue de travail, pour les trois autres : le premier nonchalamment accoudé à l’affût d’un canon sur le pont d’un torpilleur, le deuxième au milieu d’une coursive pendant la garde – Lebel au pied, main gauche à la hanche et cartouchière à la ceinture –, enfin un rigolo à la corvée qui, dans un garde-à-vous iconoclaste, présentait son balai en guise de fusil. Les deux autres clichés étaient des portraits en buste réalisés en studio, et probablement dans le même studio, car le fond était le même – un ciel nuageux – et la pose identique : le regard droit et le bâchis légèrement de travers, et les bras croisés, si bien que les galons de quartier-maître ou de quartier-maître-chef formaient une sorte de X avec le large col ouvert sur le maillot de corps rayé.
Ces neuf marins-là possédaient également un portrait de Joséphine, réalisé par le photographe d’Hyères, dans le style Cinémonde : de trois quarts dos pour mettre en valeur son épaule nue et la fine bretelle de sa robe d’été, le visage tourné vers l’objectif un peu comme si elle se détournait sur un marin qui la suivait, sourire et regard impertinents, et à partir de son front dégagé ses longs cheveux relevés cascadaient sur sa nuque en ondulations. Aucun de ses portraits n’était dédicacé. C’eût été tromper les neuf que de leur écrire à tous « Ta Joséphine qui t’aime », bien qu’elle aimât quelque chose en chacun. Elle ne leur avait rien promis ni rien accordé, hormis quelques baisers subreptices, glissés de la joue au coin des lèvres.
Elle conservait les photos au secret dans le tiroir de sa table de nuit. Elle les aurait bien punaisées au mur, en face de son lit, mais elle craignait une intrusion de la bonne, et puis la porte de sa chambre était toujours ouverte aux Libermann et elle craignait qu’ils ne se moquent d’elle. Elle les sortait le soir, s’adossait à son oreiller et les étalait sur ses genoux. La nécessité choisir la laissait perplexe, preuve qu’elle n’était amoureuse d’aucun, pas plus qu’elle ne l’avait été son Armand, du moins pas comme dans les romans et dans les films, où cet élan irrépressible mène d’abord au bonheur, et souvent au désespoir, jusqu’à se tuer. Elle n’avait pas été à ce point désespérée quand Armand l’avait laissée choir. Tout cela devait être très exagéré, le coup de foudre, l’amour fou. Doutant de la réalité de ce sentiment extrême, et ne l’éprouvant pas, elle suivit son inclination, mais balisée par l’éventualité du jugement paternel. Lequel plairait le mieux à son père, ce marin d’entre tous les marins ?
L’un des deux matelots qui s’étaient fait tirer le portrait en studio, un nommé Louis Quiviger, alias Lili, en quelque sorte son jumeau social, cumulait les bons points : Breton natif de Lilia-Plouguerneau, pays dur comme le Cap-Sizun, un père retraité de la Royale et pêcheur de tourteaux, une mère s’occupant d’une vache, là-bas à la sortie de l’Aber Wrac’h. Il aimait autant la terre que la mer et d’après ce qu’il disait savait aussi bien traire la vache que poser un filet.
Et puis Lili était sous-marinier, ce qui ne pourrait que susciter l’admiration de Jos. Son père dirait, Joséphine en aurait donné sa main à couper :
« Ces gars-là, ils en ont ! Moi j’aurais jamais pu naviguer en dessous. Sur l’eau, si le bâtiment est touché, t’as une chance de t’en tirer. Sous l’eau, t’es cuit. La tasse que tu bois, tu peux pas la recracher. »
Bien entendu, Lili fut impressionné par les états de service du père de sa Joséphine.
— Un gars qui s’est tapé les Dardanelles, putain ! j’ai hâte de le connaître.
Lili était quartier-maître électricien à bord du Glorieux, l’un des sous-marins condamnés par les accords franco-allemands à rester amarrés à la darse du Mourillon. Entre eux les électriciens s’appelaient « les miteux », à cause des trous que creusaient les gouttes d’acide de batterie dans leur tenue de travail.
— Regarde, dit Lili à Joséphine en lui montrant son tricot de corps. Complètement bouffé ! Toi qui es couturière, t’aurais pas de l’antimite, des fois ?
Il était drôle, il était beau, il était costaud, il avait le goût du risque et, à l’instar de Jos, n’accordait pas aux galonnés la science infuse.
— Dans les sous-marins, y a pas de barrière entre le commandement et l’équipage. On est tous coincés dans le même cercueil. Le pacha t’appelle par ton petit nom, et quand tout le monde part en bordée dans un port étranger, il boit son coup comme les autres et prend pas la mouche si tu le tutoies sans faire gaffe. Pour ça que j’étais volontaire pour les sous-marins. Et puis les heures de plongée, ça compte pour la retraite, comme les heures de vol dans l’aviation.
Il rongeait son frein, n’appréciait pas les accords entre Pétain et Hitler, et son pacha non plus, à l’en croire.
— Dire qu’on pourrait être en action, à rendre torpille pour torpille aux Boches…
En plus, il possédait une moto. L’engin, une Moto bécane 350, pesa de son poids de liberté romantique sur le plateau déjà incliné de son élection en qualité de fiancé potentiel, en septembre 1942. Il passait prendre Joséphine à Hyères, elle se juchait sur le tansad, plus haut que la selle, assurait sa jupe sur ses genoux écartés et les pressait contre le cadre de la moto pour que le vent ne la retrousse pas, enlaçait Lili, se serrait contre son dos, et ils démarraient en douceur.
Ils montaient dans le massif des Maures, pour étaler au milieu des chênes-lièges, sur un carré de garrigue sans épineux, l’épais caban de Lili. Les troncs écorcés troublaient Joséphine. La fragrance des herbes méditerranéennes et l’odeur d’épices de la terre chaude l’enivraient. De semaine en semaine, ils progressaient vers plus d’intimité, et plus Joséphine défendait sa vertu, plus elle brûlait de la perdre. Lili savait s’y prendre pour l’enflammer. Il l’effleurait entre les cuisses à travers le coton et cela la rendait folle.
Le dernier dimanche d’octobre 1942, elle ne résista pas quand il glissa sa culotte jusqu’à ses chevilles. Il ne tenait qu’à elle de rester entravée, elle libéra ses pieds et entrouvrit les jambes. Il déboutonna son pantalon de marin qui se défaisait d’un pan, comme un lange de bébé, s’allongea sur elle et d’un baiser profond lui cloua la tête sur la terre parfumée. Elle crut basculer d’une falaise vertigineuse et s’envoler au-dessus de la mer, repoussa Lili des deux mains, redressa la nuque et le regarda droit dans les yeux.
— Tes intentions avec moi sont sérieuses ?
— Je te jure qu’on se mariera quand tout ce bazar sera terminé. Tu me crois pas ?
— Si, dit-elle.
Elle referma les yeux et se donna.
Cependant, elle demeura attentive à l’entreprise de défloration, aux mouvements de Lili qui s’aidait de la main et qu’elle ne savait pas aider, ni ne le voulait. Il trouva sa route, elle se crispa, et à peine se sentit-elle pénétrée qu’elle se déroba, empoigna le sexe de Lili et le secoua frénétiquement, comme pour se sauver elle-même. Il se répandit presque aussitôt. Elle lui tourna le dos et se mit à sangloter. Elle devina qu’il se penchait sur elle. Il lui caressa les cheveux, l’embrassa sur la tempe, murmura son prénom. Elle consentit à se retourner. Il souriait.
— Qui t’a appris ça ?
— L’autre, celui qui m’a plaquée.
— Tu m’avais jamais raconté ça !
— Ces choses-là ne se racontent pas.
— On essaiera de nouveau tout à l’heure.
— Je ne peux pas, je ne peux pas, il ne faut pas, protesta-t-elle. Et si je tombais enceinte ?
— Tu sais, avec moi tu risques rien.
— Mon œil ! Juste de tomber enceinte !
Il éclata de rire.
— Je ferai marche arrière !
— Marche arrière ?
— Eh ben, l’homme se retire juste avant que…
— Tu l’as déjà fait ?
— Ben oui, je suis pas puceau. À vingt-cinq ans, ça la foutrait mal.
— Et si ça ne marche pas ?
— T’inquiète ! Un sous-marinier, ça sait refaire surface ! Alors, qu’est-ce que t’en dis ?
— – Non, pas aujourd’hui. Maintenant j’ai peur.
— Dimanche prochain ?
— On ne pourra pas. J’aurai… je ne serai pas… je vais avoir…
— Ah oui, pigé. Dimanche après, alors ?
— S’il ne pleut pas et s’il ne fait pas trop froid. On sera le 8 novembre, quand même.
— On pourrait aller à l’hôtel.
— Oh ça, jamais ! Il n’y a que les putains qui vont à l’hôtel.
— D’accord, ma Joséphine, on attendra. On est plus à quelques semaines près, puisqu’on s’aime.
— C’est vrai, tu m’aimes ?
— Puisque je te le dis ! Le dimanche 8 novembre, Joséphine n’entendit pas la moto pétarader. Elle attendit plus d’une heure, en jetant des regards éperdus vers la rade. Son amoureux était-il à bord de son sous-marin ou dans la forêt de chênes-lièges avec une autre ? C’est fini, songea-t-elle, ils sont tous pareils. Ou bien alors, c’est moi qui les fais fuir ? J’aurais dû le laisser aller jusqu’à bout. Pourtant, je lui avais promis que ce serait pour aujourd’hui. Elle se rappela l’excuse que son père avait inventée quand Armand avait cessé de lui écrire : une punition, aux arrêts, privé d’autorisation de sortie. Il faudrait être bien bête pour y croire une deuxième fois. Non, c’était fini. En choisir un autre parmi les photos et recommencer ce simulacre d’amour ? Ah non, merci bien ! Plutôt se faire bonne sœur ! se moqua-t-elle d’elle-même, comme on se griffe jusqu’au sang, de rage et de dépit.
Elle fut de retour à l’appartement avant l’heure du thé.
— Oh oh oh ! Ton fiancé n’est pas venu ? lui demanda Simon Libermann.
Il était guilleret en disant cela, et Joséphine trouva que ce n’était pas gentil de sa part.
— Non, il m’a posé un lapin, répondit-elle sèchement.
— Je crois qu’il a une bonne excuse. Radio-Londres vient d’annoncer que les Alliés ont débarqué en Afrique du Nord. Tous les équipages doivent être consignés.
— Vous croyez ?
— C’est plus que probable.
— Alors ce n’est pas de sa faute ? Ça change tout !
— Oui, ça change tout pour ton rendez-vous manqué, dit Simon Libermann sombrement, et ça risque de changer beaucoup de choses pour nous. Les Allemands ne vont pas rester les bras croisés.
— Ah ?
Le 11 novembre, les Allemands envahirent la zone libre. L’accès au port fut interdit. Pendant deux semaines, le sort de Toulon, unique enclave non occupée de la France, demeura indécis. Les Libermann renoncèrent à sortir de l’immeuble. Au-dehors, en faisant les courses, Joséphine recueillait des rumeurs que Simon Libermann essayait de recouper avec les nouvelles entendues à la radio. Le 26 novembre, la rumeur signalait des mouvements de troupes et de blindés allemands et italiens entre Bandol et Sanary.
Dans la nuit du 26 au 27, ils furent réveillés par des grondements de moteurs et le sinistre cliquetis de chenilles de chars. Emmitouflés dans leurs robes de chambre, les Libermann et Joséphine se mirent au balcon. Des avions lâchèrent des fusées éclairantes au-dessus de la rade. La Wehrmacht et les blindés attaquèrent la base. Il y eut des rafales de mitrailleuses et des tirs de canons, et puis des détonations sourdes que couvrait par instants le vrombissement des avions.
Le silence revint vers sept heures. Les gens gagnaient des rues hautes d’où contempler le spectacle de désolation. Des volutes de fumée noire et de vapeur mélangées montaient de la rade.
— La flotte s’est sabordée, dit Simon Libermann. Si tous ces navires avaient rejoint l’Afrique du Nord…
Joséphine fondit en larmes.
— Et les marins ? Ils sont noyés ?
— Bien sûr que non. Toutes les précautions ont sûrement été prises.
— Ça ne change rien, alors ?
— Oh que si ! Il n’y aura plus de marins à Toulon, et nous aurons les Allemands à leur place.
Le lendemain, Joséphine alla aux nouvelles. De grands navires couchés sur le flanc et à moitié immergés fumaient encore, et fumeraient pendant plusieurs jours. Elle vit ses premiers soldats allemands, une rencontre sinistre et irréelle. Dans un café, elle entendit dire que cinq sous-marins avaient réussi à s’échapper. Leurs commandants n’avaient pas respecté l’ordre de sabordage. Les cinq bâtiments avaient appareillé sous les tirs et s’étaient faufilés dans les champs de mines magnétiques. L’un des cinq était le Glorieux ! Tout espoir n’était donc pas perdu de revoir son Lili. Mais il ne fallait pas se bercer d’illusions : les sous-marins s’étaient échappés pour rejoindre les Alliés et faire la guerre. Lili allait courir de grands risques. Le Glorieux pourrait bien être coulé. Et avec la chance que j’ai, se dit Joséphine, mon Lili mourra noyé. Elle accepta cette perspective, anticipant le cruel stigmate de l’inéluctable, qui vous élève au rang des titulaires d’un tragique destin et vous vaut à jamais le respect des gens épargnés par les dieux. Ce fut comme si elle se résignait au sort de veuve de marin, sans avoir été mariée, ni même possédée. Elle regretta de s’être dérobée. À défaut d’avoir été une épouse, elle aurait au moins été faite femme.
Gisaient au fond de l’eau, dans les épaves fumantes, et naviguaient en plongée, vers l’Afrique du Nord, ses amours passées et ses amours à venir.
Joséphine se poignarda le cœur avec l’amère volupté des élus de l’infortune : elle avait perdu ses marins et se persuada qu’elle n’en retrouverait jamais aucun.
Les Allemands et les Italiens se partagèrent l’occupation de la zone sud, qui passa sous l’administration de Vichy. Toulon fut inclus dans la zone italienne. Simon Libermann s’en réjouit.
— Les fascistes italiens sont forts en paroles, mais beaucoup moins en actes. À l’égard des Juifs, ils sont moins féroces que les nazis.
Il était vrai, jugea Joséphine, qu’ils semblaient plus rigolos que méchants, avec leurs drôles de chapeaux à plumes. De fait, fin 1942, les occupants protestèrent lorsque Vichy, à la botte des Allemands, décida de rafler les Juifs étrangers dans la zone d’occupation, y compris en Corse.
— Nous sommes français, dit Simon Libermann, mais on ne sait jamais… Nous limiterons au maximum nos sorties…
Pour préserver leurs prérogatives, ou parce qu’ils étaient moins antisémites que les nazis, les Italiens emboîtèrent mollement le pas à Vichy. Dans leur zone, ils arrêtèrent un petit nombre de réfugiés juifs étrangers et les assignèrent à résidence dans différentes villes – Digne, Vence, Barcelonnette, Castellane, Moustiers-Sainte-Marie –, ce qui n’était pas leur faire grand mal. Les Allemands ne cessaient de réclamer qu’ils les leur livrent. Les Italiens auraient-ils fini par céder si les Alliés n’avaient pas débarqué en Sicile, progressé en Italie et provoqué la chute de Mussolini ? Le 3 septembre 1943, l’armée italienne capitula, l’armistice fut signé le 8, les Allemands enlevèrent Mussolini sur l’île de Ponza, où il était détenu et instaurèrent le pouvoir fantoche d’une république fasciste limitée au nord de l’Italie. En France, les Allemands prirent le contrôle de la zone italienne. Dans la confusion, certains soldats italiens regagnèrent leur pays, quand d’autres, en Provence, furent désarmés et envoyés en Allemagne dans des camps de prisonnier.
Pour ajouter de la misère à la misère, en avril 1943, Tad Bonizec avait quitté ce monde, tranquillement. « Et Mamm Bonizec n’est plus très vaillante non plus », avait écrit Guillemette à Joséphine. « En général, dans les vieux couples comme eux, le deuxième n’est pas loin derrière le premier. » En effet, Mamm Bonizec mourut six mois plus tard. Joséphine fit comme pour Tad : elle expédia un mandat pour un service et messe et, mi-octobre, un autre mandat pour fleurir leur tombe de chrysanthèmes le jour de la Toussaint. Ils avaient été des grands-parents merveilleux, autant et probablement plus que des vrais.
Joséphine se perdait dans les analyses politiques de Simon Libermann, mais elle comprit sans difficulté qu’il avait raison de dire qu’avec les Allemands, la Gestapo, Vichy et ses milices Hyères n’était plus un refuge très sûr pour des Juifs, fussent-ils français. Mais c’était à croire que Simon Libermann avait tout prévu.
L’appartement avait été acheté sous le couvert d’une société civile immobilière au nom très peu compromettant, SCI des Genévriers, et il aurait fallu fouiller dans les statuts et les actes notariés pour découvrir que les détenteurs de parts portaient un nom bien caractéristique.
— Il n’empêche qu’il vaut mieux être prudents, dit Simon Libermann. Voilà ce que nous allons faire… La société va te consentir un bail en bonne et due forme et tu seras notre locataire. Si par hasard on te demande où sont les propriétaires, tu diras que tu ne le sais pas. Et nous, ajouta-t-il avec humour, nous allons nous assigner nous-mêmes à résidence, définitivement. Nous ne pouvons pas courir le risque d’avoir à montrer nos papiers. Je ne pense pas que nous soyons consignés bien longtemps. Les Allemands reculent partout en Russie, les Alliés finiront par prendre l’Italie et débarqueront un beau jour France… En attendant, faisons le mort !
— Simon ne s’est jamais trompé, dit Rachel Libermann d’un ton badin, c’est bien pour ça que nous sommes toujours en vie.
Malgré ces précautions, Joséphine connut l’angoisse des gens traqués. Dans les boutiques, elle redoutait toujours qu’on lui pose des questions ; dans la rue, que la police l’interroge – et exige de visiter l’appartement ! Il fallut se serrer la ceinture, se nourrir à trois sur les tickets d’alimentation d’une seule. Heureusement, il y avait le marché noir, où Joséphine s’approvisionnait de temps en temps, dans l’arrière-boutique de commerçants qu’elle connaissait depuis le mois de mai 1940. Elle continua d’aller à la banque une fois par mois, négocier un bon du Trésor. Elle ne rapportait pas aux Libermann les terribles histoires qui lui revenaient aux oreilles, à propos de rafles, de gens mis dans des trains comme du bétail, de résistants fusillés…
« Tout est calme, disait-elle.
— Ah, ma Rachel, nous allons être sauvés ! se réjouissait Simon Libermann. Et toi aussi, ma Joséphine ! Parce que si nous étions arrêtés… Héberger des Juifs, tu serais foutue. »
L’angoisse de Joséphine redoubla. Le temps ne passait pas, comme quand on attend devant une casserole que le lait bouille. Il semble ne pas vouloir bouillir, mais si on tourne le dos une seconde il vient au feu.
Enfin, le 6 juin, les Alliés débarquèrent en Normandie et, le 15 août, en Provence. Dès le 18 août, Toulon fut encerclé par les troupes du général de Lattre de Tassigny, et une bataille acharnée commença, qui allait durer jusqu’à la capitulation de l’amiral allemand commandant la base, le 27 août. Le 28 août, les vainqueurs défilaient boulevard de Strasbourg, sous les banderoles Welcome et dans la liesse générale.
Pour Joséphine et ses Juifs, la guerre était terminée.
Ils décidèrent de demeurer pendant le mois de septembre à Hyères, jouir de leur liberté retrouvée. Début octobre, ils prirent tous les trois le train pour Paris. L’atelier et l’appartement avaient été confisqués. L’atelier était condamné par des planches, l’appartement occupé par une famille de bons Français. Simon Libermann n’en fut pas le moins du monde étonné – il avait réservé deux chambres dans un hôtel de la rue de Montyon – et le prit à la rigolade :
— À partir de maintenant, c’est une autre guerre qui s’engage : faire valoir nos droits ! Ce ne sera pas une mince affaire, je le crains.
Ils avaient de l’argent, ils possédaient l’appartement d’Hyères, quelle que soit l’issue de ce combat ils étaient assurés d’une vieillesse sans souci pécuniaire.
— Et toi, Joséphine, que vas-tu faire ? Tu peux rester à notre service si tu veux, mais ce n’est pas une situation. Il faut que tu ailles de l’avant.
— Je vais rentrer en Bretagne.
— En Bretagne ? C’est une ineptie ! On va crouler sous le travail, à Paris ! Il faut monter ton affaire, nous t’aiderons.
— Non, je vais rentrer chez moi.
— Tu crois que ton sous-marinier t’attend là-bas ?
— Oh non ! Il doit être noyé, pour maintenant.
— Tu vas chercher un autre marin, alors ?
— Les marins ne veulent pas de moi, je crois.
— Eh bien alors un paysan, un coiffeur, un facteur, un homme, n’importe lequel !
— N’importe lequel, sûrement pas. Je ne sais pas. Je me demande… Je ne vais pas chercher toute ma vie… On peut très bien rester toute seule…
Abandonnée par ses amours rêvées et repue de toutes ces années extraordinaires, elle avait envie de revoir ses parents et ses sœurs, elle se languissait du calme de Trezaraden. À trente ans, elle aspirait à prendre sa retraite d’aventurière.
Les Libermann la conduisirent en taxi à Montparnasse. Ses nombreuses valises, remplies de vêtements, avaient été enregistrées en bagages accompagnés. Les adieux furent poignants.
— C’est triste de pleurer alors que tout finit si bien, dit Rachel Libermann.
— Ce n’est qu’un au revoir, Joséphine, plaisanta Simon Libermann. Tu reviendras nous voir.
— Ou bien vous viendrez dans le Cap !
— Pourquoi pas ? dit Rachel.
— En tout cas, si tu changes d’idée et veux retrouver un travail dans le Sentier, tu peux compter sur nous.
Il lui remit une enveloppe.
— Tu l’ouvriras dans le train…
— Je vous écrirai, dit Joséphine.
— On y compte bien !
Un cheminot vérifiait la fermeture des portières. Joséphine monta dans un compartiment de deuxième classe, où il n’y avait qu’une dame, abaissa la vitre, se pencha et tendit la main. Les Libermann se haussèrent sur la pointe des pieds pour effleurer ses doigts et suivirent le départ du train, en
trottinant à petits pas de vieilles personnes qui rusent(38) par terre des chaussons trop grands pour elles. La rame prit de la vitesse, le quai disparut et le wagon serpenta à la suite de la locomotive dans le dédale des aiguillages et des signaux lumineux.
Joséphine s’assit et s’essuya les yeux. La dame en vis-à-vis lui sourit et lui demanda :
— Vous allez jusqu’à Quimper ?
Joséphine opina.
— Moi aussi, dit la dame, nous allons pouvoir nous tenir compagnie.
Joséphine ouvrit l’enveloppe. Elle contenait un certificat de travail rédigé sur papier à en-tête de la Manufacture Saint-Martin, Tricots & Chemises de Luxe :
Je, soussigné, Libermann Simon, industriel, certifie avoir eu à mon service, d’abord en qualité de responsable de la fabrication et du service clientèle, ensuite en qualité de gouvernante de Madame Libermann Rachel et de moi-même, pendant cinq années (de 1939 à 1944), Mademoiselle Gwenan Joséphine.
Malheureusement, la fermeture des ateliers pendant l’Occupation et l’impossibilité de les rouvrir à la Libération m’ont contraint à ne pas reprendre d’activité industrielle. Madame Libermann Rachel et moi-même aurions volontiers gardé Mademoiselle Gwenan Joséphine à notre service comme gouvernante, mais elle a fait le choix de quitter Paris et de regagner sa Bretagne natale.
Mademoiselle Gwenan Joséphine peut être considérée comme une employée modèle, loyale, sérieuse, honnête et d’un dévouement des plus absolus. Je veux la citer en exemple et c’est avec beaucoup de peine que Madame Libermann Rachel et moi-même vivons notre séparation d’avec celle qui aura été pendant toutes ces années plus qu’une employée : une amie que nous chérissons.
En foi de quoi, le présent certificat de travail est délivré pour servir et valoir ce que de droit.
Établi à Paris, le 20 octobre 1944.
Simon Libermann
Joséphine réprima un sanglot. La dame du compartiment se méprit, dut croire que Joséphine tenait en main une lettre de rupture ou l’annonce d’un décès.
— Qui n’a pas ses malheurs, au jour d’aujourd’hui soupira-t-elle.
Joséphine tourna la tête vers le paysage en fuite, ce verso lépreux d’immeubles décrépis, cet envers du décor des vieilles rues du 14e arrondissement, de ces rues parisiennes qu’elle avait tant aimées et qu’elle ne reverrait plus.
Le certificat de travail, point d’orgue de ces années extravagantes, l’emplit de la fierté du devoir accompli et des mérites reçus. Quel devoir ? Celui d’avoir marché dans les traces de son père, vers l’aventure ? Quels mérites ? Celui d’avoir osé le faire, et puis quoi encore ? N’ayant pas dépensé un sou pendant les quatre années sur la Côte d’Azur, le mérite de rentrer au pays nantie d’économies substantielles, une petite fortune en bons du Trésor ? Sur le reste, elle avait échoué. Elle revenait sans son marin. Peut-être que Lili Quiviger, s’il avait survécu, lui donnerait de ses nouvelles. À Beuzec-Cap-Sizun il n’y avait qu’une Joséphine Gwenan, ce ne serait pas bien difficile de la retrouver. Elle aussi, d’ailleurs, pourrait chercher à avoir de ses nouvelles. Des Lili Quiviger, sous-mariniers à bord du Glorieux, il ne devait pas y en avoir trente-six, à Lilia-Plouguerneau. À cet instant, elle n’aurait pu jurer qu’elle le souhaitait vraiment. Le passé risque d’avoir un goût de refroidi quand on le ressuscite, alors que, soigneusement couvé sous l’édredon de la nostalgie, il vous tient bien au chaud toute la vie.
Si par extraordinaire Lili Quiviger resurgissait du fond de l’eau avec de bonnes intentions, ce serait tant mieux. Elle laisserait le destin s’accomplir. Quant à elle, sauf coup du sort, sa quête était bel et bien finie.
Ce jour-là, dans le train de Quimper, elle reporta son amour des marins sur les marins qu’elle espérait pour ses sœurs.
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