Les soeurs Gwenan
Première Partie
Le père
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1
Tad et Mamm Bonizec, les parents nourriciers de Joseph Gwenan, avaient la gentillesse des personnes sans soucis, qui ont plus à donner qu’à demander aux autres. Ils s’étaient bâti une bonne vie, peut-être à force de volonté, peut-être par hasard, ou un mélange des deux, comme c’est souvent le cas pour les gens heureux. Leur bonheur aurait été total s’ils avaient eu des enfants, juste deux ou trois, pas plus en tout cas, pour ne pas avoir de mal à les élever. La nature ne l’avait pas voulu ainsi.
Alors, juste avant la cinquantaine, ce qui était déjà un âge de vieux à cette époque, ils décidèrent d’accueillir un gamin de l’Assistance, malgré les moues dubitatives qu’on leur servit au bourg de Beuzec-Cap-Sizun, accompagnées de sombres prédictions, à savoir que les chiens ne font pas des chats, qu’un gosse abandonné ne peut pas valoir plus que les ordures qui l’ont laissé choir, que ces gosses-là c’est de la mauvaise graine, ça tourne fainéants et compagnie, voyous et voleurs, et pour finir assassins de leurs protecteurs, des futurs clients pour le fort de Belle-Île et le bagne de Cayenne, autrement dit. Tad Bonizec en avait ri dans sa barbe.
Au cours de ses campagnes de marin de la Royale, en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie, il en avait vu, de la misère humaine, des petits enfants bouffés par les vers et les moustiques, au ventre gonflé comme une mamelle de vache à traire et pourtant crevant de faim, et encore plus d’amour. Dans leurs yeux chassieux, on lisait qu’ils deviendraient des hommes et des femmes de grande bonté, pour peu qu’on leur donnât de l’affection.
À bord des navires de guerre, il en avait côtoyé, des malfaisants, et nombreux étaient ceux qui n’avaient pas un mauvais fond, à condition de savoir les prendre par le bon bout. Bien qu’il n’eût pas beaucoup de religion et qu’il laissât sa femme fréquenter l’église à sa place, Tad Bonizec avait une âme de curé. Il était persuadé que si on mettait quelqu’un sur la bonne route, eh bien il la suivrait, jusqu’à la fin de ses jours, quels que soient ses défauts d’origine.
Mamm Bonizec l’approuvait sur le sujet, ainsi que sur tous les autres, d’ailleurs. Ces deux-là étaient toujours d’accord sur tout, comme des siamois qui auraient eu le même cœur et le même cerveau, et par conséquent les mêmes goûts et les mêmes sentiments, et les mêmes avis sur toutes les décisions à prendre, de la plus exceptionnelle, comme par exemple casser leur tirelire pour acheter une armoire neuve, à la plus triviale mais néanmoins capitale, comme convenir entre eux, mi-mars, qu’il n’y aurait plus de gelées, et décider qu’ils pouvaient donc semer tout de
suite les patates dans le liorzh(4) afin de récolter des pommes de terre nouvelles dès le mois de juin.
Tad et Mamm Bonizec étaient les représentants d’une espèce de classe
intermédiaire entre le poch gwiniz(5) – le riche paysan qui possédait des prairies généreuses en foin et jusqu’à dix hectares de bonne terre où récolter du froment que le meunier de la sombre vallée du Millet transformait en
farine – et le troc’her lann(6), dont l’unique vache et les quelques moutons erraient en liberté au bord de la falaise et sur les terres communes, à la recherche de jeunes pousses de ronce, d’ajonc, et d’herbes folles. Les troc’her lann, on les appelait les « marins-paysans » : la femme tenait la ferme, l’homme s’embarquait sur les langoustiers ou les thoniers au printemps pour ramener des sous à la maison ; hors la saison de la langouste et du thon, au pays il s’arrangeait pour sortir en mer de temps en temps, histoire de « tenir son rôle », c’est-à-dire de cotiser aux assurances sociales afin de ne pas perdre ce statut qui lui vaudrait la retraite à cinquante ans. Les retraités de la Royale n’étaient pas légion sur la côte nord du Cap, alors qu’ils étaient assez nombreux du côté d’Audierne et de Plouhinec, allez savoir pourquoi.
Situé à l’écart du hameau de Trezaraden, sur le chemin de la mer, le pennti des Bonizec tournait le dos au nord visible et invisible. Visibles de l’autre côté de la baie de Douarnenez, c’étaient le cap de la Chèvre et la presqu’île de Crozon ; invisible au-delà, c’était Brest, avec son port militaire et son arsenal, une ville fantasmée par ceux qui n’y étaient jamais allés en mégalopole ouvrière et guerrière, résonnant du fracas des forges et des marteaux-pilons et des rires obscènes des filles de Recouvrance, bras dessus bras dessous avec des marins étrangers.
Mamm Bonizec comparait la maison à une poule qui a fait son trou dans la terre du poulailler pour ébouriffer ses plumes et se baigner de poussière : tapie dans un creux, à l’abri des sept vents, une question de bon sens, car sinon l’air salin serait entré partout et vous aurait séché comme un jambon, tout comme dehors il nanifiait les rares feuillus, si bien que pour se chauffer, à part le bois mort des résineux, qui encrassait les cheminées, et le bois flotté, très disputé, on n’avait pas grand-chose à brûler.
La bâtisse n’était pas différente des penntiez du pays d’Arrée, dont petit Jos n’avait qu’un très vague souvenir : en bas, deux pièces séparées par une cloison en planches, un grenier au-dessus, un appentis au pignon nord-ouest, une crèche au pignon opposé, d’où l’on tirait le fumier de la vache pie-noire pour l’épandre sur le liorzh, exposé au sud-est. Le grand potager se prolongeait par une prairie où un ruisseau, le Dour Gwenn, prenait sa source. Au-delà, en direction du bourg de Beuzec-Cap-Sizun, s’étendaient les pâtures et les parcelles travaillées du bocage, entrecoupées de landiers et
de touffes de spern-du(7) impénétrables, avec ici et là quelques pins maritimes épargnés par les tempêtes et figurant les tours penchées, les fous
échevelés, les rois et les reines d’un jeu d’échecs pétrifié a-dreuz(8) par le fluide d’un sorcier lanceur de bourrasques.
Aux yeux de petit Jos, ce qui faisait une vraie différence par rapport au pays d’Arrée, c’était la luminosité de l’horizon qui semblait éclairé du dessous par des torches sous-marines ; c’était la terre mélangée de sable, claire et légère, de couleur cendrée quand elle séchait au soleil ; c’étaient les bruits variés de l’océan, jamais silencieux : paisible rumeur qui vous berçait le soir, claquements et crissements du ressac, grondements et coups de canon des lames qui s’engouffraient dans les failles de la falaise quand le
gwalarn (9)se déchaînait.
« Les sapeurs sont au boulot ! » rigolait Tad Bonizec, et le gamin se cachait sous ses couvertures, imaginant la mer en train de miner le sol à l’aplomb de son lit.
Mais comme elle était délicieuse, cette angoisse que la maison s’effondre sous votre lit et glisse dans l’océan pour rejoindre la ville d’Ys, engloutie là, quelque part devant, en baie de Douarnenez !
Tombé amoureux de la mer, petit Jos oublia la terre noire du pays d’Arrée et devint un garçon de la côte. La mer, il n’avait de cesse d’aller la voir pour jouer avec elle. À Tad Bonizec, qui lui parlait en français, il annonçait, comme un défi :
« Je vais à la mer !
— Oh, oh, oh ! gloussait Tad. On dirait que t’as peur qu’elle se retire par-dessus la presqu’île de Crozon ! T’inquiète pas, ça risque pas ! »
Mamm Bonizec, qui ne lui parlait qu’en breton, ne disait pas « aller à la mer » mais aller au « traezh », ou au « krec’h », selon l’endroit de la côte qu’elle voulait désigner. Le traezh, c’était la demi-lune de sable ocre de la crique de Porzh-Brennig ; le krec’h, le bord de la falaise et plus particulièrement un champ où l’on envoyait paître la pie-noire, attachée à un piquet pour qu’elle ne fasse pas la culbute sur les rochers. Mamm Bonizec prononçait les deux mots en roulant les « r » et en mettant plusieurs accents aigus sur le « e », ce qui donnait « trrréz » et « crrréc’h ». L’oreille de petit Jos eut un peu de mal à s’habituer à son breton, d’autant qu’elle utilisait des mots qu’il n’avait jamais entendus et qu’elle accommodait parfois en français. Par exemple, elle pouvait aussi bien dire à
Tad Bonizec qu’elle avait « frégé(10) » une assiette, autrement dit qu’elle l’avait cassée, et « frégé tout’ » si c’était en mille morceaux.
Tad Bonizec parlait un très bon français, appris à bord des navires de guerre. À la fin de son service militaire dans la Royale, il avait rempilé et fait ses quinze ans, en partie à terre, en partie embarqué sur des bâtiments qui avaient Brest pour port d’attache, si bien qu’il était souvent à la maison et que ces années-là avaient filé très vite. Nanti d’une retraite proportionnelle, il était revenu pour de bon à Trezaraden exercer le double métier de paysan et de pêcheur.
« Le second me repose du premier, malgré qu’aucun des deux ne soit très fatigant », avait-il l’habitude de plaisanter.
Pour aller à la mer, il suffisait de suivre le Dour Gwenn, qu’un sentier bordé d’iris surplombait. À mi-chemin, autour d’une hernie que les enfants appelaient « l’étang », il y avait une belle cressonnière, à partir de laquelle le ruisseau cascadait, rapide et vif, tandis que le sentier devenait un peu casse-cou. Au fur et à mesure qu’on descendait, la végétation se densifiait en se rabougrissant, couvrant le sol d’un crépu de lande et d’épines noires chétives. On dégringolait quelques marches grossières taillées dans la terre jaune et soudain on rejoignait le ruisseau, là où il s’étalait sur la grève et disparaissait dans le sable : à Porzh-Brennig, que Tad Bonizec appelait « la petite baie », par opposition à la grande, la baie de Douarnenez proprement dite, grande ouverte sur l’Atlantique, elle, tandis que la crique de Porzh-Brennig était protégée des vents d’ouest, d’est et de sud par l’arc de cercle de la falaise. Avec sa plage en pente douce, Porzh-Brennig était un échouage facile, libre d’obstacles, sans rochers qui affleurent à marée basse. C’est là que Tad Bonizec avait son canot, à bord duquel petit Jos apprit à aller sur la mer et non plus à la mer.
C’était un solide canot breton, haut sur l’eau, fier de proue, équipé d’un mât qui permettait de hisser un bout de voile, au cas où on perdrait un aviron, ou pour le plaisir, par petite brise et beau temps bien installé, en laissant deux lignes à bar traîner. On avait alors l’impression de faire la pige aux régatiers d’en face, les rupins de Morgat et de Camaret.
D’avril à fin septembre, Tad Bonizec pratiquait une petite pêche variée, non seulement en obéissant au calendrier naturel des arrivages dans la baie de Douarnenez de poissons chasseurs à la poursuite du poisson fourrage – lançons, sprats, sardines –, mais aussi à son gré, selon son humeur. Pour tromper la routine, il pouvait aussi bien poser une palangre à daurades en avance sur la saison, et une bonne surprise frétillait parfois au bout d’un hameçon. Il possédait deux casiers, qui donnaient plus qu’il n’en fallait de tourteaux, d’araignées et de homards. Sa palangre, eschée de kouilhoù
kezeg(11), aurait pu être plus longue, mais bon, quand la daurade est là, elle est là, à quoi bon en prendre à faire fumier ? Et quand le bar était décidé, il venait aussi sur la palangre. Le pêcher à la traîne, en hissant le bout de voile, tenait plus de la distraction que de la pêche de subsistance : un extra que Tad Bonizec s’offrait pour clore des jours d’abondance en lieus jaunes et lieus de roche aux flancs rosés.
Le petit Jos le suppliait depuis longtemps de l’emmener. Malin, Tad Bonizec le fit lanterner, et la première fois qu’il l’embarqua, un mois d’avril, par mer calme sous un ciel voilé, il savait parfaitement qu’il allait harponner le gamin, incruster en lui la passion de la pêche et de la navigation.
Les maquereaux étaient entrés dans la baie. Tad Bonizec éloigna le canot d’une centaine de mètres, mouilla l’ancre, sortit du coffre deux lignes, l’une de cinq plumes, l’autre de dix, et commença par donner au gamin une leçon de sécurité : se méfier des hameçons en les mettant à l’eau, et s’en méfier encore plus en remontant la ligne avec au bout un tas de poissons en train de gigoter.
— Si tu plantes ça dans le gras de ta main, pas moyen de le sortir. Pas moyen de faire autrement que de couper au couteau. Dans un doigt, c’est plus facile. On pousse jusqu’à faire sortir l’ardillon de l’autre côté et y a plus qu’à tirer avec une pince. Mais vaut mieux éviter ça. Une fois j’ai vu un gars se planter l’hameçon dans l’ongle du pouce… Eh ben, crois-moi, il a viré de l’œil. Remarque, valait autant. Comme ça, il était dans les choux quand je lui ai arraché l’ardillon de l’ongle… Compris ? Bon, à toi… Tu laisses couler le plomb jusqu’à ce que tu sentes qu’il a touché le fond, et après tu remontes par à-coups pour faire travailler les plumes.
— C’est tout ?
— Ça suffit.
— Mais le poisson va pas mordre sur des plumes !
— Essaye, pour voir…
Petit Jos mit sa ligne à l’eau, en tenant le fil entre ces hameçons qui pouvaient se planter dans un ongle, aïe aïe aïe ! Le plomb n’avait pas atteint le fond qu’un choc lui secoua le poignet.
— Hé ! cria-t-il. Je suis accroché !
— Ça m’étonnerait, y a que du sable par ici. Relève, pour voir…
— Hé !… Hé !… HÉ !
Sa ligne s’anima toute seule, comme si, à l’autre bout, un monstre marin lui secouait la main.
— Oh oh oh, rigola Tad Bonizec, ils sont là, ils sont là ! Combien que tu crois que t’en as ?
— JE SAIS PAS ! JE SAIS PAS ! PLEIN !
— Ramène, maintenant. Tout droit ! Les laisse pas passer sous le canot ! Essaye de lover le fil sur ta gauche à tes pieds, pour qu’il s’embrouille pas.
Pour tirer, ça tirait ! Enfin, cinq maquereaux apparurent. Fasciné, petit Jos cessa de ramener et regarda s’agiter dans tous les sens les éclairs bleu et blanc.
— Soulève ! Soulève !
Petit Jos leva le bras le plus haut qu’il put. Quatre maquereaux tombèrent dans le canot, le cinquième cogna contre le plat-bord, se décrocha et fila vers le fond comme une fusée. Le gamin crut qu’il allait se faire gronder. Mais Tad Bonizec rigola de plus belle.
— T’en fais pas, y en aura d’autres ! À toi de décrocher ceux-là, faut que t’apprennes. Je te montre… Gare aux hameçons ! T’attrapes ton poisson comme ça, près de la tête, et hop ! dans la caisse !
Blême d’émotion, petit Jos se laissa tomber à genoux et saisit un maquereau, qui lui glissa de la main. Il coinça le poisson contre le fond du canot, sous son sabot. Un jet de sang et de jus de boyaux lui inonda la main. Le deuxième maquereau lui donna plus de mal : il était pris par l’œil et le fer était enfoncé dans le cartilage du crâne. Le troisième poisson perdit une mandibule dans l’opération. Le quatrième était pris par le ventre. La chair n’opposa aucune résistance.
— Ouais ! cria petit Jos en considérant avec fierté les quatre poissons qui éclaboussaient le fond de la caisse d’un sang presque noir.
Il ressentait un sentiment de puissance.
— C’est pas tout de rêver, dit Tad Bonizec, faut remettre le couvert, les autres attendent, là-dessous.
La ligne de petit Jos était un peu emmêlée. Le temps qu’il la démêle, Tad Bonizec avait laissé filer la sienne et remontait déjà une grappe de huit maquereaux, tournant dans tous les sens, comme une pieuvre devenue folle qui aurait agité ses tentacules. Et hop ! dans la caisse.
Petit Jos remonta cinq poissons, les décrocha en vitesse et remit sa ligne à l’eau, et ainsi de suite. C’était magique. On aurait dit qu’il y avait plus de poissons que d’eau dans la mer. Au bout d’un moment, quand la deuxième caisse fut presque pleine, le poisson cessa de mordre.
— Le banc s’est éloigné, dit Tad Bonizec, changeons de place. Allons voir au cul de la roche, là-bas.
L’ancre fut remontée, Tad Bonizec donna quelques coups d’avirons, on remouilla l’ancre, on laissa filer les lignes. Et toc, et toc, et toc-toc-toc ! Petit Jos aurait bien continué jusqu’à ce que le canot menace de couler, mais Tad Bonizec estima que ça suffisait.
— Un dernier coup et on arrête.
— Oh non ! Déjà ?
— T’as vu, on a rempli deux caisses. Mamm Bonizec va râler, si elle a trop de rillettes à fabriquer.
— On reviendra demain ?
— Demain, on ira au lieu jaune. Ou voir s’il y a des tacauds. On ira d’abord chercher des vers de sable et de la gravette. On retournera au maquereau dans trois ou quatre jours. Enfin, si ça te dit ! Peut-être que ça t’intéresse pas, finalement…
— Oh si ! Moi je pécherais bien le maquereau tous les jours.
— Les gens se lassent vite du maquereau. Et nous aussi.
À la belle saison, à Trezaraden on se nourrissait de poisson. Ce qui n’était pas mangé était soit vendu au bourg – Mamm Bonizec s’y rendait le matin de bonne heure –, soit troqué dans les fermes alentour.
Bonne cuisinière, Mamm Bonizec variait les préparations. Ce jour-là, où le gamin prit ses premiers poissons, elle interrogea son mari d’un air à jouer un tour en douce.
— C’est lesquels que Jos a attrapés ?
— Oh, ceux-là, et celui-ci, et, tiens, encore celui-là ! répondit-il.
Petit Jos se demanda bien comment il pouvait les reconnaître, mais il le crut.
— Mat tre(12) ! dit Mamm Bonizec. Parce que le poisson qu’on a péché soi-même est bien meilleur que celui des autres…
Les plus gros maquereaux avaient à l’intérieur du ventre deux espèces de longs boyaux orangés que Mamm Bonizec préleva de la pointe d’un couteau.
Elle les mit à frire dans du beurre et les servit à petit Jos avec des pommes de terre à l’eau.
— Menu spécial, dit-elle. Pour mon petit prince !
— Le caviar du pauvre ! rigola Tad Bonizec. Goûte, tu vas voir…
Le goût ne ressemblait à rien de connu. C’était comme si on avait mélangé des palourdes et du homard – que le gamin avait déjà pu apprécier.
— Alors, c’est bon ? demanda Mamm Bonizec.
— Oh oui, meilleur que tout ! répondit petit Jos en opinant plusieurs fois tout en liquidant son assiettée.
— Mat tre ! dit Tad Bonizec. M’est avis qu’on fera quelque chose de toi.
Cet été-là, petit Jos apprit à pêcher la daurade au posé, le bar au lançon, et par conséquent à pêcher le lançon à la dandinette, en balançant et ramenant dans le banc, parfois aussi épais qu’une soupe au pain, une ligne équipée d’hameçons triples qui se plantaient dans les petits poissons sans les abîmer. On les jetait dans un seau d’eau, puis dans un vivier mouillé à Porzh-Brennig, où ils continuaient à frétiller.
Le gamin ne lâchait plus son mentor d’une semelle. C’est à reculons qu’il allait au lit le soir. Il s’arc-boutait contre le sommeil, dans l’angoisse que Tad Bonizec le laisse faire la grasse matinée ; mais il n’était pas de taille à lutter contre le marchand de sable du traezh, alors il s’endormait, pour se réveiller en pleine nuit noire, puis repartir dans un rêve de requin pèlerin qui mordait à la ligne à bar et tractait le canot dans les abysses – une histoire que Tad lui avait racontée –, où Neptune lui plantait son trident dans la poitrine, mais ce n’était que la main de Tad qui lui secouait doucement l’épaule.
« Le café est prêt, chuchotait-il. Debout, fiston ! Les étoiles vont bientôt s’éteindre. »
Les jours où la mer était lisse comme le lait de la vache dans le seau et trop chaude pour que n’importe quel poisson travaille, petit Jos descendait se baigner au traezh avec les gosses du hameau. Les garçons, torse nu et en pantalon court, patouillaient dans le bouillon. Les filles retroussaient leurs jupes et marchaient de long en large dans l’eau jusqu’aux genoux. Très vite, petit Jos nagea comme un phoque.
« Tu es mieux que moi, le félicitait Tad Bonizec. Moi, je sais à peine tenir ma tête au-dessus de la ligne de flottaison. »
Fin septembre, le canot fut tiré au sec et retourné pour l’hiver. Petit Jos faisait la tête de celui pour qui sonne le glas.
« Hopala ! se moquait Tad Bonizec. Crois pas qu’on va s’ennuyer, en hiver ! »
Il y avait un tas de choses à ranger, et de la lande à couper et à débiter en billettes à la taille du foyer du fourneau. Bien sec, c’était un bois dur comme du fer, qui brûlait haut et clair et chauffait brutalement, sans presque laisser de cendres.
Après la Noël, les jours où le ciel restait noir d’encre sous les nuées, Tad Bonizec et petit Jos révisaient les lignes, en fabriquaient de nouvelles, confectionnaient des mouches à maquereaux avec les plumes des coqs que Mamm Bonizec avait passés à la casserole. Au chaud près du feu, la tête bousculée par les ululements du vent, petit Jos sentait la fièvre monter en lui : il appelait le printemps de toutes ses forces, n’espérait rien tant que voir arriver enfin le jour où l’on remettrait le canot à flot, et alors les lignes plongeraient dans l’onde émeraude comme la première fois, et les maquereaux blanc-bleu-vert se disputeraient les plumes, et petit Jos se gaverait à nouveau de caviar du pauvre frit dans le beurre de la pie-noire, et tout l’été il garderait incrustées dans son pull-over, comme des talismans, des écailles de daurade brillantes comme des grains de mica.
Il alla à l’école du bourg, qui imposait son rythme, mais pour lui les années n’avaient que deux saisons, l’été et l’hiver. Elles défilaient, il ne les comptait pas. À quoi bon, puisqu’elles revenaient, avec les mêmes plaisirs. C’était sans doute cela l’éternité dont parlait le curé, au catéchisme.
Aussi, l’année de ses treize ans, après qu’il eut été reçu au certificat d’études, fut-il sidéré d’entendre Tad Bonizec lui annoncer que l’éternité avait une fin :
— Maintenant, il va falloir songer à partir de Trezaraden. Le temps est venu que je te parle de quelque chose…
Ils étaient en mer, petit Jos redescendit brutalement sur terre. Alors que le temps était beau et que les sapeurs de falaise ne travaillaient pas, il crut voir le cap tout entier s’ébouler d’un coup et disparaître dans les flots, et lui avec, chassé du paradis bien qu’il n’eût pas offensé le bon Dieu.
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