Les soeurs Gwenan

Hervé Jaouen · Chapitre 7 sur 25

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Les soeurs Gwenan

Chapitre 5

 

Joséphine ne séjourna que six mois au sanatorium d’Huelgoat. Elle en revint, guérie, au mois de juin 1929. La famille n’était pas allée la voir, à cause des difficultés du déplacement et puis aussi, il fallait bien se l’avouer, à cause de la peur rentrée de côtoyer tous ces malades réunis en un même lieu. Déjà qu’on avait eu de la chance que personne d’autre ne soit contaminé à Trezaraden, mieux valait ne pas tenter le diable.

Joséphine parla peu de son séjour, sinon par bribes, quand des circonstances le lui rappelaient. Guillemette lui commandait-elle de se reposer qu’elle répondait : « Oh je me suis assez reposée comme ça pendant six mois ! », et elle racontait alors, sans s’étendre dessus – il suffisait qu’elle les ait vécues ! –, les nuits de quatorze heures, les siestes interminables, les courtes, trop courtes promenades au bord du lac, mais aussi, comme pour se réconforter a posteriori, les dimanches de fête où un

termaji(25) venait avec son cinématographe leur passer des films amusants. Évoquait-on l’agonie d’un jeune homme du Cap qui avait été pris pendant son service militaire en Algérie que Joséphine rassurait tout le monde sur le degré de son affection : « Oh moi, ce n’était rien, à côté des filles à qui on avait fait des pneumothorax ! » « Pneumothorax », le mot horrible qu’il lui fallait bien expliquer : percer le poumon avec un gros tube et insuffler de l’air dedans, pour cicatriser les cavernes. « Les cavernes ! s’égosillaient Germaine et Yvonne. Oh, arrête ! » Joséphine ne demandait pas mieux que d’arrêter de raconter et, aussi vite que sa tache au poumon droit s’était envolée, on oublia cet épisode un peu honteux, quoi qu’on dise, dans la vie d’une famille.

L’après-midi de son retour, après les embrassades et les félicitations pour sa bonne mine, Joséphine s’entendit dire tout de suite par son père :

— Ah ah ! Tu es en pleine forme, tu vas pouvoir répondre à ton oncle !

— Il a écrit ?

— Ouais, tu parles, pour m’en foutre encore plein la vue !

Donatien s’était marié. Et pas avec n’importe qui. Avec une mademoiselle DE quelque chose. L’oiselle lui était tombée dans le bec, toute rôtie et bardée de rentes futures, dans la salle à manger de l’hôtel des Vignerons.

Les samedis soir où il n’allait pas à Nantes se payer une pute du quai de la Fosse, Donatien se tapait la cloche dans cet établissement très bien fréquenté par la bourgeoisie locale, autrement dit ses pairs. Enfin presque, se raisonnait-il, car il n’était pas idiot. Il n’atteindrait jamais le rang d’un notaire, d’un médecin ou d’un quincaillier en gros, mais tout comme le directeur du Crédit industriel de l’Ouest, le percepteur ou le receveur des Postes, salariés eux aussi, en tant que directeur de l’agence de la Compagnie Lebon, il appartenait à cette sous-classe de notables que le gratin côtoie par nécessité et admet par intérêt dans les antichambres de ses clubs et sur les strapontins de ses dîners en ville.

À l’hôtel des Vignerons, Donatien dînait seul, mais au milieu de l’illustre société des habitués du samedi soir, qu’il saluait gravement d’un coup de menton confraternel. Ce lieu réputé le valorisait, lui le parti de rien : porcelaine et cristal, couverts en argent, mobilier Louis XIII campagnard, épaisses tentures et papiers peints chargés dont les sombres natures mortes, tableaux de chasse et bouquets de fleurs vénéneuses, renvoyaient aux huis clos des hôtels particuliers où il ambitionnait de se faire inviter. Il endossait ce décor comme une toge de suffisance. Son ego en appréciait le poids de gloriole sociale aussi bien que son estomac digérait sans renvois le grand menu à quatre plats.

Au tout début, la valetaille déguisée l’impressionna, mais très vite ce meneur d’hommes sut déboutonner sa vanité d’impétrant, avec la morgue grossière d’un nouveau riche qui s’astreint à critiquer le muscadet, trop frais ou pas assez, et à renvoyer au cellier un bourgogne prétendument bouchonné. Cet autodidacte des raffinements petit-bourgeois en clappait de la langue et, faute d’encenseurs, se félicitait lui-même. Bravo, Donatien ! À l’hôtel des Vignerons, t’es comme chez toi ! Non mais alors !

Parmi les habitués du samedi soir, deux personnes se remarquaient à peine parce qu’elles n’étaient pas dignes d’être remarquées par Donatien : un laideron aux traits chevalins d’une bonne trentaine d’années, et sa maman, une vieille douairière ratatinée sous sa pommade. À leur table attitrée, une table de quatre, dans le coin opposé à celle de Donatien, elles se confondaient avec le décor tout comme les natures mortes se fondaient dans l’obscurité du papier peint. À l’heure où Donatien arrivait, toujours elles en étaient au plat de résistance, une grillade quelconque, d’après ce qu’il pouvait en voir. Elles le regardaient, la mère cillait, la fille esquissait, croyait-il, un semblant de sourire, auquel il répondait vaguement, d’un hochement de tête plus général que distinctif.

Un soir d’octobre, Donatien eut la mauvaise surprise de voir sa table, pourtant réservée de quinzaine en quinzaine, déménagée au milieu de la salle, bout à bout avec d’autres pour former la cène d’un banquet républicain, à en croire les cocardes bleu-blanc-rouge posées sur les serviettes. Le maître d’hôtel se répandit en excuses insincères – ce professionnel du protocole provincial, sous l’arrogance de Donatien, avait décelé l’imposteur, le camarade prolétaire qui veut péter plus haut que son cul. « Un samedi sur deux, je me suis trompé, vous comprenez monsieur… » Vexé, Donatien annonça qu’il irait dîner ailleurs, où la soupe serait peut-être meilleure. Ah, il n’en était pas question, on allait lui dresser une table au salon. Au salon, songea Donatien, seul comme un con ?

— Non, ça me dit rien. Tant pis. Je sais pas si je dois vous dire « à la prochaine »…

C’est alors que l’attention du maître d’hôtel fut détournée. La fille de la douairière lui faisait signe d’approcher.

— Un instant, je vous prie, monsieur…

Rivé sur place par l’injonction, Donatien n’osait plus tourner les talons. Là-bas, à la table des deux bonnes femmes, le maître d’hôtel hochait la tête comme l’ange de la crèche de Noël quand on lui donne des sous. Il revint.

— Ces dames vous prient à leur table.

— Hein ?

— À moins que vous ne préfériez le salon, en définitive ?

« Ces dames » l’observaient. La fille lui adressa un long signe de tête d’acquiescement, comme une jument qui tire sur les rênes, ou chasse les mouches, songea Donatien. Comment refuser ?

— Non, c’est d’accord.

— Parfait. Le grand menu, comme d’habitude ?

— Euh oui. Euh non, plutôt la carte, se reprit Donatien en pensant qu’il n’allait pas pouvoir gueuletonner sous le regard de ces deux bonnes femmes en train de chipoter leur dessert et de siroter leur tisane.

Le maître d’hôtel le mena jusqu’à la table et d’un haussement de sourcils interrogea les bonnes femmes.

— Monsieur va s’asseoir à côté de mère, dit la fille. Le maître d’hôtel tira la chaise, Donatien s’assit. Pour se redresser aussitôt du bout des fesses et se présenter, en tendant gauchement sa grosse paluche d’ex-creuseur de tranchées. La fille la serra franchement.

— Adélaïde de Malo-Penhoët. Ma mère, madame de Malo-Penhoët…

Il serra la menotte osseuse de la douairière et les remercia de leur invitation. Elles gardèrent le silence pendant qu’il jetait un coup d’œil sur la carte, chagriné de faire ceinture sur les quatre plats du grand menu. À regret, il ne commanda qu’un plat de résistance et un dessert.

— La fricassée de rognons aux truffes et la tarte du jour. Et une bouteille de chinon. Frais, mais pas trop.

— Naturellement, monsieur, approuva le maître d’hôtel avec un soupçon d’insolence.

La fille se tenait bien droite, sans toucher le dossier de sa chaise, coudes au corps, et son visage se trouvait à la même hauteur que celui de Donatien. Il estima qu’elle devait être presque aussi grande que lui, d’où le qualificatif « grande bringue » qui lui vint à l’esprit. Il n’eut pas le temps de se demander ce qu’il allait bien pouvoir lui raconter, elle lança la conversation – la maman semblait éteinte, ou sourde, en tout cas hors course, et, de fait, jusqu’à la fin du repas elle se contenterait de varier les moues d’un dentier déchaussé, sourires indéchiffrables d’approbation dubitative ou de désapprobation compréhensive.

— Avec un nom comme le vôtre, vous êtes sûrement breton ?

— Je peux pas le cacher.

— De quelle région ?

— Finistère.

— Notre famille est originaire d’Ille-et-Vilaine. Des, euh, circonstances historiques et économiques nous ont conduits jusqu’ici, en exil…

Elle sourit, poursuivit :

— … aux marches, ou en marge, de la Bretagne. Donatien traduisit de façon brutale : « on est dans la dèche ». Il supputa aux de Malo-Penhoët un destin classique de noblaillons bretons, dans la seconde moitié du XIX e siècle : vieille famille d’aristos propriétaires terriens, un ancêtre naïf ou joueur ou flambeur, la vente des métairies les unes après les autres pour investir en Bourse dans des coups foireux – les emprunts russes, les chemins de fer d’Afrique-Occidentale, Panama, les mines illusoires… –, le château familial y passe, on s’exile, pas trop loin du berceau familial, dans un pays plus doux, dans une demeure moins ostentatoire, et avec le peu de rente sauvée du désastre, on survit, dressé sur les échasses bancales d’un rang de comédie qu’on se joue.

— Mais la région est agréable, n’est-ce pas ? continua Adélaïde de Malo-Penhoët.

— Faut pas se plaindre.

— Vous connaissez le breton ?

— J’ai parlé que ça jusqu’à mes sept ans. Le français, je l’ai appris à l’école. Et après sur le tas, au boulot. Mais y a un sacré bout de temps que j’ai pas parlé breton.

— C’est une très belle langue. J’aurais aimé l’apprendre.

— Bof, ça vous aurait servi à quoi ? À rien.

— Vous avez raison, à rien, concéda Adélaïde de Malo-Penhoët, bien qu’elle pensât exactement le contraire.

Elle possédait du savoir-vivre pour deux. Et des trésors d’indulgence : en regard de l’éducation qu’elle avait reçue, Donatien bâfrait littéralement ses rognons aux truffes.

— Comment est le chinon ?

— Hein ?

— Votre vin, comment est-il ?

— Ah, vous en voulez ?

— Volontiers. Juste un doigt. Mère n’en prendra pas. L’alcool ne convient pas du tout à sa santé. Vous comprenez…

Elle leva les yeux au ciel et tire-bouchonna discrètement du col. Donatien comprit que la vieille n’avait plus toute sa cervelle. Adélaïde goûta le vin et se garda d’user d’un vocabulaire œnologique qu’elle maîtrisait parfaitement.

— Il aurait gagné à être un peu plus frais…

— C’est ce que j’ai dit à l’autre pingouin.

— Maurice n’est pas toujours de bonne composition.

— Maurice ?

— Le maître d’hôtel. Savez-vous que nous avons de la vigne ?

— Ah ?

— Oh pas des hectares ! Nous faisons un peu de muscadet et quelques fûts d’un petit cabernet léger et rafraîchissant. Très agréable à boire en été. Mais vous préférez sans doute le cidre ?

— Ah non ! Je préfère le vin. De loin.

Adélaïde aurait pu se gausser : « Je vois ! », car Donatien acheva la bouteille de chinon en dévorant sa tarte avec ses doigts, mais la prudence commandait de ne pas manier l’ironie avec quelqu’un qui risquait de ne point la priser.

— Moi aussi, je préfère le vin au cidre.

Il regarda bêtement la bouteille vide.

— Vous voulez que j’en commande une autre ?

— Oh non ! Déjà que je n’ai guère l’habitude de boire…

— Un café, alors ?

— Un thé, et mère prendra un tilleul. Donatien crut faire preuve d’une largesse inouïe en annonçant :

— Sur mon compte !

— Je ne voudrais pas…

— J’insiste !

— Dans ce cas…

En servant lui-même les boissons chaudes, Maurice proposa un digestif.

— De la part de la direction, pour le dérangement, dit-il avec un regard en direction de la table de banquet.

Les convives commençaient à arriver, dans un brouhaha de réunion électorale.

— Quel dérangement, Maurice ? Ce fut un plaisir, dit Adélaïde.

— Eh ben, c’est pas de refus, dit Donatien. Un armagnac, alors.

— Et pour ces dames ? Une chartreuse ?

— Rien pour nous, merci, Maurice.

Donatien versa une partie de l’armagnac dans son café, qu’il avala d’un trait, puis il goûta l’alcool pur et s’en rinça l’arrière-bouche. Adélaïde le regardait faire, avec aux lèvres un joli sourire d’encouragement ravi.

Donatien se sentit désiré. C’était un sentiment déconcertant, pour quelqu’un qui avait toujours imposé sa loi aux filles. Sa force physique, à la bonniche dans les Deux-Sèvres ; la loi du pognon, aux putes du quai de la Fosse. Jamais il ne s’était abaissé à faire la cour à une bonne femme, et jamais non plus une bonne femme ne lui avait fait du rentre-dedans. Et celle-ci n’était pas n’importe qui. Qui aurait cru qu’un jour une mademoiselle « de » s’intéresserait à lui ?

Du coup, il révisa son opinion. Elle n’était pas si moche que ça. Elle avait même un certain charme, malgré son visage chevalin. De beaux yeux noisette, des lèvres pulpeuses, alors que la plupart du temps les greluches de ce genre-là n’ont qu’un trait de crayon dur à la place de la bouche. De la poitrine, ni trop ni trop peu. Et puis, finalement, elle était bien bâtie. C’était à cause de sa grande taille qu’elle paraissait maigrichonne. Or, on devinait sous le corsage et la jupe un corps de costaude, sans une once de graisse. Sûrement de belles épaules, des cuisses longues et musclées. Fermes. Il se voyait déjà les ouvrir d’un coup de genou. « Allez, écarte donc, montre-la-moi, ta chatte de baronne. » Oui, au lit, elle devait avoir du répondant. Surtout qu’elle devait être vierge, qu’il faudrait tout lui apprendre. Voilà qui le changerait des putes à moitié naines, fainéantes et adipeuses, gavées de loukoums par leur mère maquerelle.

Les pensées d’Adélaïde de Malo-Penhoët volaient à plus haute altitude. L’homme lui plaisait. Elle pressentait qu’il était celui qu’elle attendait depuis tant d’années. Pourtant, on lui avait présenté de nombreux partis, dans son milieu – des héritiers souffreteux, des rejetons de bourgeois intéressés par sa particule, clercs de notaire, saint-cyriens… Elle avait flirté avec quelques-uns, parfois jusqu’à ce qu’on évoque des fiançailles, mais au dernier moment elle s’était toujours dérobée. Par esprit de contradiction, sinon de révolte contre les idées reçues ? Oui et non. En grande partie, c’était le refus d’une vie d’épouse modèle, partageant son temps entre les enfants, les bonnes œuvres et la composition de bouquets. Elle s’était affranchie de son milieu en faisant des études supérieures, pour avoir un métier. À la faculté de médecine de Rennes, elle avait eu une aventure de plusieurs mois avec un chirurgien, forcément marié et père de famille. Il l’avait laissée choir, c’était dans l’ordre des choses. À peine chagrinée, elle n’en avait pas été étonnée. Il lui avait bien fallu convenir avec elle-même qu’aux bellâtres elle préférait les hommes mûrs, d’où qu’ils viennent, enfin, pas du ruisseau ou du bagne, tout de même. Tout ce qu’elle voulait c’était se marier avec un homme et un vrai, et peu lui importait qu’il fût à dégrossir. Elle avait attendu. Un peu trop. À cause de sa mère. Mais à présent qu’elle n’avait plus toute sa tête…

Dans son adolescence, avant l’exode en Loire-Inférieure, elle avait pratiqué l’équitation champêtre et toujours aux pur-sang elle avait préféré les chevaux des métayers. Des chevaux rustiques, solides, placides, qui vivaient très vieux, et en plus intelligents, qu’on menait à la voix : à gauche, à droite, en avant, en arrière, stop. Justement, celui-ci, ce Donatien, ce postier breton, elle le menait déjà par la voix. Par des questions qui le faisaient froncer délicieusement les sourcils…

— Vous n’êtes jamais souffrant, n’est-ce pas ? lui demanda-t-elle.

— Hein ? Malade, vous voulez dire ? Euh, non, pourquoi ?

— Sinon je vous aurais vu à l’officine.

— À l’officine ? Vous êtes notaire ?

— Pharmacienne, sourit-elle.

— Ah ça alors !

Une pharmacienne, voilà qui améliorait encore la donne. Une femme qui bosse et gagne des gros sous.

— La Pharmacie centrale, rue de l’Abbé-Caillaux.

— Eh ben…

— Et vous, vous êtes le directeur de la Compagnie Lebon. Je le dis puisque vous avez eu la modestie de ne pas le dire…

Incroyable ! Elle savait depuis le début qui il était. Flatté, il s’en trouva conforté dans son rang de notable putatif.

— Eh ben si je suis malade, j’irai prendre mes médicaments chez vous…

— Mon Dieu, je ne l’espère pas !

— Ah bon ?

— Que vous serez malade.

— Ah oui ! Ah ! Ah ! Ah !

Une voiture pétaradait devant l’hôtel.

— Votre chauffeur vous attend ?

— Un des taxis de la gare, tout simplement, répondit Adélaïde en aidant sa mère à se lever.

— Vous habitez loin ?

— Kermalo, c’est le nom que nous avons donné au domaine, se trouve près du village de La Boixière.

— C’est pas la porte à côté…

— Non, pas tout à fait. Eh bien… au plaisir de vous revoir.

Donatien décolla ses fesses de sa chaise. À la Compagnie Lebon, il avait appris l’obséquiosité de circonstance.

— Moi de même.

— Alors à bientôt !

— Euh, oui, à bientôt.

La mère, appuyée sur une canne, marchant d’un pas lent et mal assuré, Donatien eut tout le loisir d’examiner la fille de dos. Eh ben ma foi elle était telle qu’il l’avait estimée assise, cette Adélaïde de Malo-Penhoët : grande, bien balancée, de longues jambes, de longues cuisses, mince sans être maigre, avec un beau cul, un vrai, pas comme la plupart de ces grandes gigues qui ont la fesse plate. Elle se retourna. Pris en faute, il rougit et leva son verre vide. Elle lui adressa un petit signe d’au revoir. Il se sentit comblé. Par quoi ? Par ce sentiment qui l’avait traversé, au début du repas : d’être désiré, et estimé.

Il commanda un deuxième armagnac et alla le déguster au salon, à petites gorgées, en savourant sa songerie. Une mademoiselle « de » d’à peu près son âge, célibataire, pharmacienne… Une officine, un domaine, une vieille maman qui n’en avait plus pour très longtemps.

— Faut voir, dit-il à voix haute.

Le samedi suivant, il se rendit quai de la Fosse et le samedi d’après retourna dîner à l’hôtel des Vignerons, plus tôt que d’habitude, en imaginant – en espérant ? – que sa table aurait été déménagée et qu’il serait encore convié à celle de « ces dames ». Ce fut mieux que cela. Maurice annonça d’emblée que ces dames souhaitaient sa présence et que son couvert était déjà mis à leur table. Sauf si monsieur y voyait un inconvénient…

— Aucun !

En se dirigeant vers le sourire d’invite d’Adélaïde, il chercha ce qu’il allait bien pouvoir dire d’intelligent ou d’aimable.

— Bon alors, on prend les mêmes et on recommence ? lança-t-il gaiement en serrant la main d’Adélaïde.

— Puisque nous avons lié connaissance, et plutôt que de dîner chacun de son côté…

— Votre mère vous tient pas grande compagnie.

— Certes, mais elle ne nous dérange pas non plus.

— Ah ça non, on peut pas dire. Et elle mange pas grand-chose.

— N’hésitez pas à prendre le grand menu. Je vous accompagnerai.

— Vraiment ?

— Je partagerai avec maman. Ce sera plus simple. Ainsi, nous serons au diapason.

Au cours du dîner, ils parlèrent de la pluie et du beau temps, de l’automne qui s’installait, de l’hiver à venir avec son cortège de maladies, de la grippe espagnole qui avait emporté monsieur de Malo-Penhoët. Donatien fronça les sourcils et loucha sur la main gauche d’Adélaïde.

— Mon père… C’est son alliance que je porte. Vous remarquerez que ce n’est ni le bon doigt, ni la bonne main, badina-t-elle. Je suis célibataire, mais vous le savez certainement, Maurice a dû vous le dire.

— Ben non, mais il vous appelle « ces dames ».

— Savez-vous qu’autrefois les comédiennes se faisaient appeler « madame », même si elles n’étaient pas mariées ? Pour faire la nique à l’Église, qui leur refusait le sacrement du mariage.

Cette réplique laissa Donatien sans voix.

Une fois le café et les infusions servis, il dénoua sa cravate.

— Je crois que j’aurais dû en laisser dans mon assiette. Va me falloir une de vos pilules pour le foie…

— Vous avez un solide appétit.

— Oh vous aussi, vous avez un bon coup de fourchette.

— Je l’avoue, oui, quand je suis en agréable société.

— C’est bien vrai qu’on mange mieux quand on est plusieurs que tout seul.

— Il n’empêche que vous mesurez vos agapes.

— Hein ?

— Je veux dire qu’une semaine sur deux vous faites maigre. C’est plus raisonnable.

— Oh c’est qu’un week-end sur deux je vais à Nantes.

— Vous y avez de la famille ?

Donatien allait répondre par l’affirmative, mais il pensa que ce mensonge serait bien encombrant si un jour il devait en dire plus sur cette prétendue « famille ». Il serait coincé.

— Pas du tout. Des copains. Des anciens collègues de travail.

— Vous avez bien raison, il faut rester en contact avec les gens qu’on aime bien.

— Mais…

— Oui ?

— Peut-être que j’irai moins souvent à Nantes. L’hiver, c’est moins plaisant de voyager. La pluie, le froid…

— Dans ce cas, nous pourrons nous voir plus souvent.

— Justement, c’est ce à quoi j’étais en train de penser.

— J’en serais ravie.

— Moi aussi.

La suite se passa comme dans un rêve, où les séquences se succèdent avec la fulgurance d’une série d’éclairs reliant en l’occurrence, dans le réel, un samedi à l’autre, un dîner au suivant… Dîners en tête à tête, pouvait-on dire, puisque madame mère comptait pour une potiche, au cours desquels on progressa dans les confidences choisies : on parle de soi, de son enfance, de sa jeunesse, de son métier, en bien, jamais en mal – le mauvais, chacun le garde pour l’avenir commun, s’il doit y en avoir un. Bientôt, au lieu de se serrer la main, on s’embrasse sur la joue, et on officialise ainsi, aux yeux d’un Maurice qui se chargera de répandre la rumeur, une liaison en devenir, sous l’influence, chez Adélaïde, chaste depuis si longtemps, du désir de chaleur animale que suscitent l’hiver et ses brouillards givrants qui se lèvent sur la Loire.

Mi-novembre, Donatien visita Kermalo et put mesurer l’importance du parti que représentait Adélaïde, à condition qu’elle fût propriétaire des lieux, ce dont il aurait bien aimé être sûr, mais il était trop tôt pour lui poser la question.

La veille du Nouvel An, elle invita Donatien à un autre genre de dîner en ville, chez elle, rue de l’Abbé-Caillaux. Les nuits où l’officine était de garde, une infirmière veillait sur mère au domaine, tandis qu’Adélaïde dormait au-dessus de la pharmacie, dans un deux-pièces rustique mais confortable. Elle composa et fit livrer par l’hôtel des Vignerons un menu à la fois de fête et d’amoureux, destiné à régaler sans alourdir : huîtres, chapon qu’il suffirait de réchauffer, tarte au citron. Elle s’occupa elle-même des vins : champagne et saint-émilion. Elle poussa le chauffage et s’habilla – se déshabilla – à son avantage, jupe légère et corsage décolleté, sur lequel elle baissa les yeux de modestie. Donatien y plongea les siens sans vergogne, et apprécia : de même qu’elle avait un vrai cul, elle avait de vrais nichons. Mais ce corps, qui portait un nom à rallonge, l’inhibait.

Ils burent deux coupes de champagne, Donatien ouvrit les huîtres, Adélaïde éteignit le plafonnier et alluma les bougies, Donatien tomba la veste et ils attaquèrent leur réveillon, dans une intimité prometteuse. Peu avant minuit, ils avaient fini le chapon. Adélaïde débarrassa, servit la tarte au citron, prépara du café et montra la pendule du doigt, en haussant les sourcils, un sourire mutin aux lèvres. Le premier coup sonna. Puis le deuxième. Elle se leva et Donatien l’imita, la serviette à la main.

— Bonne année, Donatien. Il tendit la joue, gauchement. Adélaïde papillonna des paupières, l’air amusée. Mon Dieu, se pourrait-il qu’il soit puceau ? se demanda-t-elle. Elle noua ses bras autour de son cou. Il tendit ses lèvres vers sa joue, elle lui donna sa bouche. Et sa langue. Il répondit maladroitement. Eut un petit rire idiot. Il n’avait jamais embrassé une femme comme ça. La bonniche qu’il avait violée, dans le bocage niortais, n’avait aucune envie d’un ragoût de museau. Et les putes n’embrassent pas non plus.

Adélaïde pressa son ventre contre le sien, ses seins contre sa poitrine et ses cuisses contre les siennes. Et là, enfin, il sut que faire de ses mains. Mais trop vite, trop fort, trop loin. Elle se dégagea.

— Il nous reste le dessert…

Ils se rassirent l’un en face de l’autre et mangèrent la moitié de la tarte au citron. Adélaïde servit le café. Ses seins frôlèrent l’épaule de Donatien. Elle déposa un baiser sur sa tempe. Il ne réagit pas. Il était retombé dans l’embarras.

— Dites-moi, Donatien, je ne vous plais pas ? le titilla-t-elle.

— Oh que si !

— Alors, qu’attendons-nous ? Nous ne sommes plus des adolescents.

Elle lui prit la main et l’entraîna dans la chambre, où elle se déshabilla toute seule, y compris sa petite culotte en soie, sans cesser de le regarder dans les yeux, même quand elle se glissa dans le lit. Il sourit, aux anges. Enfin, il se retrouvait dans son élément. L’affaire se simplifiait, comme au bordel. C’était un corps qui s’offrait, et non une Adélaïde de Malo-Penhoët. Il se déshabilla à son tour, hésita une seconde à ôter son caleçon, puis l’envoya valser sur la chaise de chevet. Adélaïde opina et sourit : il était bien bâti. Et bien monté, s’autorisa-t-elle à penser. Et glorieux !

Il la grimpa aussitôt et elle le laissa faire – les jeux de patience, ou d’impatience, elle les lui apprendrait plus tard. Elle s’attendait à la brutalité de l’attaque, elle alla au-devant, en ouvrant les jambes et en pliant les genoux. Il fut surpris par l’étroitesse du passage, en oublia qu’il aurait dû, ou pu, rencontrer un obstacle, une pastille de pucelle. Rien.

Des fois, avec les putes, il devait limer pendant des heures pour aboutir… Avec Adélaïde, il n’eut pas besoin de s’escrimer, tellement elle était serrée. Son plaisir en fut décuplé, d’autant qu’elle réagit d’une façon qu’il n’avait jamais observée chez les putes, son ventre palpitant, un sursaut comme un réflexe, son bassin cognant contre le sien, si bien que, craignant de lui avoir fait mal, il s’interrompit, mais elle le relança d’un coup de bassin, en plantant ses griffes dans son dos, et il vint, à longs traits, et elle allongea d’un coup les jambes, comme évanouie. Témoin incrédule de ce miracle pour lui inédit, il roula de côté, sidéré.

Elle se leva pour aller au cabinet de toilette et il admira la fermeté de ses fesses. Il entendit des bruits d’eau et elle revint avec autour d’elle un parfum de savon, les deux coupes à champagne dans une main et la bouteille dans l’autre. Elle les lui tendit et il les tint pendant qu’elle calait les oreillers et l’édredon contre la tête du lit. Ils s’assirent côte à côte, elle remplit les coupes et ils trinquèrent. Puis elle laissa aller sa tête sur son épaule et se félicita :

— Et voilà, nous sommes amants.

Amants : le mot résonna en lui comme un ban proclamant son accession au dernier barreau de l’échelle sociale. Qui aurait pu imaginer cela ? Quelle revanche sur le passé ! Son frère Joseph, ce plouc resté plouc malgré ses aventures dans la Royale, en tomberait sur le cul, s’il l’apprenait. Mais comment ? Il ne pouvait tout de même pas lui écrire sur une carte postale J’ai tronché une mademoiselle de Malo-Penhoët…

— Ben oui, dit-il, on a fini au lit.

Elle caressa sa poitrine velue.

— Tu le voulais depuis longtemps ?

— Ben oui…

— Pourtant, tu n’as pas fait beaucoup d’efforts de séduction.

— Ben, je savais pas trop…

— Comment t’y prendre ?

— J’ai pas trop l’habitude de faire la cour aux filles…

Elle le caressa plus bas et effleura son sexe. Il se raidit aussitôt. Elle rit. Il voulut l’enlacer, croyant bien faire. Elle le tint à distance.

— Pas si vite… Tu étais bien pressé, tout l’heure… C’est toujours comme cela ?

— Ben non, mais t’es pas comme les autres.

— Quelles autres ? Les filles que tu vas voir Nantes ?

— Tu as deviné ?

— Tu fais attention à l’hygiène, au moins ?

— C’est des filles en maison, elles sont surveillées.

— Qu’ont-elles de différent ?

— Ben, c’est que… avec toi j’ai l’impression d’être beaucoup plus gros.

Elle prit son sexe dans sa main, joua avec. Ils rirent tous les deux.

— Mais non, c’est moi qui suis plus étroite. Toutes les femmes ne sont pas identiques…

— En tout cas c’est mieux.

— Vraiment ?

— Ben oui. Et puis… Je croyais que… que tu…

— Que j’étais vierge ?

Elle lui dit qu’elle avait eu une liaison, à Nantes, quand elle faisait ses études, avec un homme marié.

— Je me disais aussi…

— Quoi donc ?

— Que tu sais y faire.

— Et toi ? Tu as eu des maîtresses ? Je veux dire, à part les professionnelles ?

— Ben non.

— Alors, tout bien considéré, nous étions à peu près virginaux, tous les deux.

Il ne voyait pas très bien ce qu’elle voulait dire, mais il acquiesça.

Elle s’allongea, jambes ouvertes, et entreprit de lui apprendre des jeux qu’il n’avait jamais pratiqués avec les putes.

— Tu sais ce que veut dire ton nom, Gwenan, n’est-ce pas ?

— Ben, abeille, je crois.

— C’est exact ! Eh bien, butinez, monsieur Donatien l’Abeille !

Le lendemain matin ils paressèrent au lit, prirent le petit déjeuner en amoureux et se séparèrent peu ava midi. Adélaïde devait rentrer au domaine prendre la relève de la garde-malade.

— On fait comment, pour après ? demanda Donatien.

— Tu souhaites qu’on revienne ici ?

— Ben oui, tu parles !

— Continuons de dîner ensemble le samedi aux Vignerons et je te dirai quel soir de la semaine nous pourrons nous retrouver ici.

— Un seul soir ?

— Tu en voudrais plus ?

— Ben…

— Ne soyons pas trop gourmands.

Janvier, février, mars s’écoulèrent. Donatien toujours inhibé par la différence de classe, n’osait pas parler mariage. Sur ce chapitre aussi, en avril, au lit après l’amour, Adélaïde dut prendre l’initiative :

— Dis-moi, Donatien, tu n’as jamais songé à me demander ma main ?

— Qu’on se marie ? Ben si… Mais je suis qu’un gosse de l’Assistance. Dans ta famille, ça doit être le grand tralala…

— Je me fiche du tralala, comme tu dis. Et d’ailleurs, ma famille se résume à maman. Les autres, il y a belle lurette que je ne les vois plus. S’ils existent encore… De toute façon ils m’indiffèrent. Alors, vois-tu, si tu veux m’épouser, ce sera en toute simplicité. Rien que nous deux, et les témoins, puisqu’il est impossible de s’en passer.

— Oui mais, le domaine, ta pharmacie… J’ai rien, moi.

— Le notaire réglera ces formalités.

— Bon alors, si tu crois que…

— Je te renvoie la formule. Si toi tu crois que tu veux passer le reste de tes jours avec moi…

— Tu parles que oui !

— Dans ce cas, j’accepte votre demande en mariage, monsieur Donatien Gwenan.

— Toi alors, tu sais me mener par le bout du nez, hein ?

— Par le bout du nez, vraiment ? dit-elle en roulant son truc mollasson entre ses doigts.

— Toi alors, répéta-t-il. T’aimes ça, hein !

— C’est un défaut ?

— Sûr que non !

Ils se marièrent début juin, un lundi, dès l’ouverture de la mairie, puis à l’église, dans la discrétion d’une chapelle de la nef vouée à un saint régional.

Donatien s’installa à Kermalo d’où, fin juin, il adressa à Jos la lettre dans laquelle il se vantait de sa bonne fortune. Adélaïde y avait joint une invitation à venir passer quelques jours au domaine : Nous avons suffisamment de chambres pour loger tout votre petit monde et serions très heureux de votre présence. Septembre est la meilleure époque. Il fait moins chaud, et les vendanges seront peut-être commencées. Nous espérons de tout cœur que vous viendrez. Votre belle-sœur qui vous embrasse, Adélaïde.

— Elle peut toujours se brosser, dit Jos.

— C’est une gentille invitation, dit Mam Bonizec.

— Ce serait bien d’aller les voir, dit Guillemette.

— Pas question !

— En tout cas, il faut leur répondre.

— Bof !

— Joséphine va le faire.

— Elle aura pas besoin de tremper sa plume deux fois dans l’encrier. Juste un mot.

— Qu’est-ce que je vais écrire, papa ?

— Tu remercies et tu dis qu’on est trop occupés jusqu’à la fin de l’année !

— Chameau ! dit Guillemette.

— C’est dommage, dit Joséphine.

— Ce serait surtout dommage pour toi, qu’on y aille, ma fille. En septembre tu pourrais pas venir. Tu seras en apprentissage à Quimper.

— C’est vrai. L’année prochaine, alors ?

— On verra.

— Tête de bourrique ! dit Guillemette.

— C’est comme ça, c’est moi qui décide ! rouscailla Jos.

 

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