Les soeurs Gwenan

Hervé Jaouen · Chapitre 20 sur 25

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Les soeurs Gwenan

Quatrième Partie

 

 

Le retour de Tristan

 

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Marie-Morgane adressa à Trezaraden une lettre collective qui commençait par « Chers Tous » – « Elle a mis des majuscules, quand même ! » observa son père –, pour dire qu’elle espérait que « ça » ne s’était pas trop mal passé, et que l’homme de sa vie était un mareyeur du pays bigouden, qu’il ne fallait pas essayer d’en savoir plus et que ce serait elle qui donnerait de ses nouvelles.

— Si c’est pas malheureux, dit Guillemette. Elle pense qu’on peut tirer une croix sur elle, comme ça ?

— Qu’elle reste où elle est, et grand bien lui fasse ! dit Jos.

— Te fais pas de bile, maman, dit Joséphine, on reverra Marie-Morgane à Trezaraden. Le temps efface tous les malheurs.

— Oh pas celui-là ! Je n’oserai même plus montrer ma figure au bourg…

— Quoi ? Tu déconnes ! dit Jos. On a pas attrapé la peste !

— Oh c’est pire ! Toi tu t’en fiches peut-être, mais pas moi.

— On est toujours là, nous, essaya de la console Joséphine. Papa et moi, Germaine et Yvonne, Lucien et Jean-Louis, et tes petits-enfants ! De nous tous au moins tu n’as pas à rougir.

— Un malheur ne vient jamais seul !

— Oh maman, maman !

— Je n’aurai plus jamais de goût à rien.

Elle se couchait de bonne heure et se levait plus tard qu’avant, mangeait sans appétit, accomplissait ses tâches ménagères avec acharnement et se fatiguait inutilement. Plusieurs fois elle oublia de traire la vache, si bien que Jos vendit la pie-noire au boucher en maudissant Marie-Morgane d’avoir boulé Trezaraden dans le ravin des larmes. Il continuait d’aller à la pêche, pour se distraire et par devoir de cueillette, pour ne pas laisser tout ce poisson à l’océan, mais à présent lui manquait le plaisir, au retour, du sourire de Guillemette devant un beau homard ou une palanquée de rougets. Les derniers qu’il avait pris, elle en avait raté la cuisson : dans la poêle, de ces poissons délicats, elle avait fait une infâme ratatouille.

Joséphine ne cessait de secouer sa mère :

« Prends sur toi ! Pense à autre chose !

— C’est plus facile à dire qu’à faire », répondait Guillemette.

Dans les campagnes, en ce temps-là, à son mal de vivre on n’accolait pas encore le mot « dépression ». On n’allait pas chez le médecin parce qu’on n’avait plus envie de sourire. On savait qu’à Quimper il y avait des neuropsychiatres, mais on pensait qu’il fallait être fou pour aller les voir, qu’ils enfermaient les gens chez Boum, l’asile d’aliénés de Quimper.

Pour guérir, les femmes se tuaient au travail et les hommes sombraient dans la boisson.

Heureusement que Joséphine était à Trezaraden pour maintenir le navire à flot, après le naufrage du mariage raté, qui donna de l’ampleur à son propre destin. À son prestige d’Iseut séparée par les dieux de son Tristan sous-marinier, à son aura de fiancée répudiée sous le prétexte, avancé par une méchante future belle-mère, qu’elle avait séjourné, adolescente, dans un sana – cette explication, la plus romanesque, serait jusqu’à la fin de ses jours la pierre angulaire de la chronique de la rupture de ses fiançailles avec Armand –, s’ajoutait désormais le panache de la sœur couturière dont le grand œuvre n’aurait jamais été porté.

Sur le mannequin, dans un coin de l’atelier, la robe témoignait du prestigieux outrage à son esprit créatif et à son dévouement. Les clientes palpaient la relique avec au bout des doigts de saints frissons, et le récit de sa confection, de la livraison du satin offert par Marie-Jeanne Kéruzoré jusqu’au moment fatal où Marie-Morgane l’avait piétinée, devint les Dardanelles de Joséphine, nouveau bosco de Trezaraden qui houspillait son équipage, ses deux vieux matelots, ses parents, d’un ordre allègre :

« La vie continue ! »

Et la vie continua, mais comme une roue détachée d’une charrette

renversée, qui file sur la pente du traezh et branziguelle(54) en sautant les mottes et les taupinières, et finira par se coucher, de toute façon.

Après avoir fait chacun un deuxième gosse à leurs épouses, Lucien et Jean-Louis partirent en Indochine. C’est peu dire que les femmes ne comprenaient pas très bien ce qui se passait là-bas. Même Jos avait du mal à faire le tri entre le bien et le mal des opérations dans lesquelles les marins étaient engagés. Les communistes poussaient leurs pions au Tonkin, il fallait défendre les intérêts de la France, soit ! Mais ces gars-là, du Viêt-minh, voulaient être maîtres chez eux, et c’était compréhensible. Qui avait tort, qui avait raison ? Bien malin qui aurait pu le dire, et bien couillon celui qui aurait avalé les discours des politiciens, juste bons à raconter des craques. Une chose était sûre, qu’on lisait dans Paris Match : armés par les Chinois, les Viets, braves paysans le jour et terribles guerriers la nuit, harcelaient les biffins français et en tuaient plus d’un.

Les nouvelles qu’on recevait des deux beaux-frères étaient banales et lapidaires – censure militaire oblige –, si bien que Joséphine prit l’habitude d’aller, d’un coup de vélo, acheter Paris Match au bourg, et Germaine et Yvonne de venir le lire le dimanche. À Trezaraden, grâce à l’expérience de Jos et à l’optimisme de Joséphine, le réalisme des photos de guerre en noir et blanc était transmuté en images rassurantes.

Lucien et Jean-Louis, en principe, ne risquaient pas leur peau. Ils appartenaient à la marine en blanc, qui ne quitte pas le navire, et non pas à la marine en kaki, qui descend se battre à terre. On les imaginait vêtus de leur bel uniforme immaculé, à bord d’un aviso invulnérable, remontant des fleuves jaunes sous des ciels flamboyants, et peut-être un matelot chantait-il, accompagné par la douce musique de l’eau sur la coque, « La chanson de ma vie », écrite au début du siècle par Jos ar Saoz, un gars d’Ergué-Gabéric engagé dans la Royale.

 

Yaouank c’hoazh me oa kuitaet va bro gozh Breizh-Izel,

Evit mont da c’hounez ma boued e-barzh ar broioù pell.

Da Saigon en Indochin digentañ e oan bet,

Goude oan deuet d’an Afrik da vro an Arabe 1 (55).

 

Le bâtiment longeait des berges luxuriantes où s’agitaient des singes et se glissaient des serpents, escortait des vedettes de patrouille qui arraisonnaient des jonques et fouillaient leurs occupants, débarquait des fusiliers marins et les réembarquait après une opération de nettoyage, appuyait du feu de sa double tourelle de 90 et de ses canons de 40 un fortin de l’armée de terre assiégé par les Viets.

Partir si loin et si longtemps représentait un sacrifice, mais ce sacrifice-là n’avait rien de guerrier ni de patriotique. Il était assez comparable au départ des journaliers agricoles qui s’en vont faire la saison de la betterave à sucre dans le Nord. Les épouses avaient fait contre mauvaise fortune bon cœur, car il s’agissait d’améliorer la solde et de gagner du galon plus vite. Joséphine chroniquait leur carrière, en comptant leurs galons comme elle aurait marqué sur le chambranle d’une porte la taille de ses enfants.

Le gouvernement relança l’industrie du bâtiment, le Crédit foncier prêtait de l’argent, les prix montaient, il fallait se lancer. En dignes filles et femmes de marins devant gérer le ménage en l’absence des maris, Germaine et Yvonne, sous la houlette de Jos, achetèrent du terrain à bâtir sur la côte, au lieu-dit Lost-ar-C’hoat, « la fin du bois », entre le bourg et Trezaraden, où furent mises en chantier deux maisons jumelles et mitoyennes, une sorte de regroupement familial général : les deux sœurs resteraient on ne peut plus proches l’une de l’autre, à moins de dix minutes à pied de Trezaraden.

 

Le soir du mercredi 4 mars 1953, la veille de la mort de Staline, le facteur vint apporter un télégramme. Pour qu’il se déplace spécialement à une heure tardive, ça ne pouvait qu’être l’annonce d’un décès. En songeant à Lucien et Jean-Louis, Guillemette et Joséphine se signèrent, ce qui était idiot, comme dirait Jos : c’est la femme qu’on prévient d’abord, pas les parents, et puis l’amirauté prévient autrement que par un télégramme direct et brutal à la famille. Il s’agissait d’Adélaïde, la première des anciens à faire la grande bascule.

 

Adélaïde décédée, obsèques samedi 7, Il heures.

Donatien

 

— Vu l’état où elle était la dernière fois qu’on l’a vue, y a rien d’étonnant, dit Jos.

— Il faut qu’on aille à l’enterrement, dit Joséphine.

Guillemette refusa tout net :

— Moi je bougerai pas d’ici !

Jos se tâta, fatigué à l’avance du tracas du voyage.

— C’est bizarre qu’elle soit enterrée que samedi, dit-il.

— C’est pour nous laisser le temps d’arriver, dit Joséphine.

— Tu crois ?

— Oh papa ! Vous n’êtes que deux frères, c’était ta seule belle-sœur, tu ne peux pas faire autrement que d’y aller. On ne va pas vers l’inconnu. On a déjà pris ce train-là.

— Bon, alors d’accord, on ira tous les deux, si tu te démerdes avec les billets et le reste.

Le vendredi en fin d’après-midi, Donatien les attendait à la gare d’Ancenis.

— C’était pas la peine de venir, dit-il.

— Ah bon ? piqua Jos. Généralement, quand on envoie un télégramme comme ça, c’est pas pour que les destinataires restent à la maison !

— Je vous en aurais pas voulu, bougonna Donatien.

Adélaïde reposait dans son cercueil, sur la table de la salle à manger. Une odeur de rôti venait de la cuisine où la nouvelle bonne, une dame d’une quarantaine d’années, préparait le dîner. Le « petit » Georges, dix-sept ans, était prostré sur une chaise, dans un coin de la pièce. La morte était presque méconnaissable.

— Elle a eu des soins, dit Donatien, sinon il aurait déjà fallu la mettre en terre. Et puis, chuchota-t-il, y a eu une autopsie.

— Une autopsie ? Et pourquoi donc ?

— Pas ici, viens dehors.

Ils sortirent par la porte donnant sur le verger et le vignoble.

— Les gendarmes m’ont emmerdé. À cause de mon casier.

Jos fut parcouru d’un frisson indicible. Son con de frère pliait un genou.

— Ah, parce que t’as un casier ?

— Une connerie, dans le temps, quand j’étais chez les bouseux. Non, même pas une connerie. Une greluche que j’ai tronchée et qui a dit que je l’avais forcée. T’as jamais été au courant ?

— Ma foi non. C’est moche pour toi. Mais qu’est-ce que ça a à voir avec ta femme ?

— Elle est pas morte de son cancer de l’estomac. C’est le cœur qui a lâché, pendant son sommeil. Elle était déjà froide quand je l’ai trouvée dans son lit, le mercredi matin. Le toubib n’a pas voulu signer le permis d’inhumer.

— Bizarre, non ?

— Pas tant que ça. Dans ce bled, je suis comme un rapporté dans une famille. Un pauvre type qui s’est marié à la châtelaine. Et le notaire a dû baver en petit comité sur notre contrat de mariage. Alors, comme y avait un tas de louzoù dans la maison, le toubib s’est figuré que je lui avais peut-être refilé des gouttes pour le cœur. Il s’est défaussé sur les gendarmes. Mais bon, qu’est-ce que tu veux qu’ils puissent prouver ? Elle est partie du cœur, personne n’y pouvait rien.

— Je te plains, dit Jos dans un bel élan d’hypocrisie. Perdre sa femme, et être suspecté…

— Ouais, c’est pas marrant.

— Mais l’affaire est classée ?

— Forcément, qu’elle est classée !

Jos regarda les ceps de vigne et les fruitiers bien taillés, et se retourna pour considérer le manoir.

— Alors, tout ça est à toi, maintenant ?

— Comme je te l’avais dit, tout. Le lardon n’aura pas son mot à dire.

— Le lardon ?

— Le fils. Il m’emmerde. Muet comme une carpe, toujours à me regarder par en dessous, et il fout rien à l’école. Il a été collé au brevet. Je l’ai mis en pension jusqu’à ce qu’il l’ait. Ah, je sens qu’un de ces jours je vais faire un testament. Tu seras dessus, tu auras ta part, le petit nullard n’aura pas tout.

— Tu comptes le déshériter en partie ?

— En totalité, si j’ai envie ! Ça leur ferait les pieds, à lui et aux baronnes et vicomtes de l’autre famille !

Ben merde alors, songea Jos, quelle ordure !

— T’as le temps de réfléchir. Ton fils est dans le mauvais âge. Les gosses s’améliorent quand ils prennent du plomb dans la tête.

— Pas celui-là. Quand on est con, c’est pour la vie.

À qui le dis-tu, se régala Jos, qui ne regrettait plus le voyage.

— Tu vas garder la bonne ?

— Émilienne ? Tu parles que je vais la garder ! Une fille de la campagne restée vieille fille. Une perle. Toujours gaie, jamais fatiguée. Et puis, entre nous, c’est une vraie bonne à tout faire…

Il cligna de l’œil.

— Tu piges ?

Jos opina en cachant sa joie. Nom d’un petit bonhomme ! les confidences de son con de frère valaient vraiment le déplacement.

L’enterrement fut sinistre. Bien sûr, en raison de la personnalité de la défunte, pharmacienne et châtelaine de Kermalo, les grosses têtes étaient nombreuses, avec des rubans et des rosettes à la boutonnière, mais tous ces gens, complices en mépris des de Malo-Penhoët, snobèrent les trois Gwenan, en particulier au moment des condoléances. L’ordonnateur des pompes funèbres, après leur avoir demandé qui ils étaient, aligna Jos et Joséphine au cimetière à côté de Donatien et de son fils, pour recevoir une poignée de main du bout des doigts, un murmure, et des regards comme autant de crachats.

Le soir, à Kermalo, Donatien lui dit :

— Alors, t’as vu comment ils nous ont traités ?

— Ouais, comme des merdes. Si j’avais su, je serais sorti tout de suite du cimetière…

— T’inquiète, j’hérite de tout. C’est eux qui l’ont dans l’os.

Jos en resta cloué sur place. En guise d’oraison funèbre, c’était drôlement envoyé, comme refrain, dans le genre goualante du joyeux héritier.

 

Dans le Nantes-Quimper, Joséphine dit à son père :

— On voyait bien, que les autres lui faisaient la tête.

— Ça se comprend.

— Quoi ? Quel mal il t’a fait ? Il est devenu quelqu’un, non ?

— Certainement ! Il est devenu ce qu’il était : une saloperie.

— Oh papa !

— M’étonnerait pas qu’il ait refilé un bouillon d’onze heures à son Adélaïde.

— Qu’est-ce qui te permet de dire ça ?

— Rien, une idée comme ça, gloussa Jos. Ce serait digne de lui, ce con fini.

— Je ne comprends pas pourquoi tu le détestes. Je l’aime bien, moi !

— Ouais, et justement, c’est ça qui me dépasse et n’a pas fini de me dépasser.

 

Guillemette suivit de près la pauvre Adélaïde. Elle mourut en mai 1954, juste avant le retour d’Indochine de Lucien et Jean-Louis. Elle s’était mise à décliner tellement qu’on ne pouvait plus mettre sa faiblesse sur le compte de la dépression. Elle finit par avouer qu’elle avait une grosseur au sein. Joséphine appela le médecin. Il fut horrifié. La tumeur était de la taille d’un œuf de pigeon. Guillemette fut opérée en urgence, connut une période de rémission, mais le cancer flamba d’un coup et l’emporta un matin, alors que la veille au soir elle s’était assise à table et avait réussi à avaler sa soupe toute seule. Elle avait soixante-trois ans. C’était bien jeune pour partir si vite, dit-on dans le bourg. Ses filles dirent aussi qu’elle ne s’était jamais remise du mariage raté, et que, quoi qu’on fasse, c’est le moral qui commande au physique, et chacune de citer l’exemple de pauvres femmes qui avaient développé un cancer après la perte d’un mari, ou d’un enfant en bas âge.

Joséphine voulut expédier un télégramme à son tonton Dona, Jos le lui interdit :

— Pas question d’avoir ce con-là dans les pattes. Il serait capable de venir. On serait plus entre nous. Tu lui écriras une fois que ce sera fini.

— Et pour Marie-Morgane, comment on va faire ?

Jos haussa les épaules.

— On peut plus demander à sa mère si elle aurait aimé la voir à son enterrement. T’as qu’à envoyer un télégramme à l’adresse de son mareyeur.

Bien sûr, par le téléphone arabe, on avait su avec qui Marie-Morgane était partie – « s’était mise à la colle », disait Jos.

— Et si elle n’est plus avec lui ?

— Ça, ça n’étonnerait personne !

Outre le télégramme, que Joséphine expédia, on décida de faire paraître dans le journal un avis d’obsèques encadré, comme les riches et les grosses têtes. Marie-Morgane ne pourrait pas le rater.

— À condition qu’elle soit toujours dans le coin et qu’elle lise le journal, dit Jos.

Germaine et Yvonne, qui n’avaient pas encore emménagé à Lost-ar-C’hoat, confièrent leurs petits à des voisines de Douarnenez et vinrent passer deux jours à Trezaraden. En compagnie des Le Goffic de Kerbiquet, on fit les choses dignement, pas comme à Ancenis, où la pauvre Adélaïde avait été enterrée comme un chien. Pendules arrêtées, cierges allumés, branche de buis et eau bénite dans la chambre où Guillemette reposait, vêtue de la robe qu’elle portait au mariage raté, les cheveux nattés, un chapelet autour de ses mains croisées. Pendant la nuit, Jos et ses filles se relayèrent à son chevet. Jos parlait à sa femme :

« Ma pauvre fille… On aura pas eu nos noces d’or… C’est moi qui aurais dû partir le premier… T’en fais pas, je te laisserai pas trop longtemps toute seule au cimetière… »

Et il pleurait, et il faisait pleurer ses filles.

« Oh papa, arrête ! lui disait Joséphine. Tu te fais du mal, va plutôt bavarder avec quelqu’un dans la cuisine. »

La maison ne désemplissait pas de visiteurs, qui avaient table ouverte à Trezaraden. Jambon, pâté, pain, crêpes, gâteau de roi, vin blanc, vin rouge, café à volonté, de quoi réconforter les corps et les cœurs.

Guillemette fut portée à l’église par des hommes de la commune et non pas par des croque-morts anonymes. Les paroles du curé furent bien belles et les cantiques, en breton, à tremper les mouchoirs. L’église était tellement pleine que des gens durent rester dehors, et parmi ces gens, quand, précédé du porteur de croix, le cercueil de Guillemette franchit le porche de l’église, on aperçut Marie-Morgane, en manteau et bas noirs, avec une petite fille de deux ans dans les bras. Elle prit sa place aux côtés de son père et de ses sœurs dans la marche vers le cimetière. On ne pouvait pas se parler, il fallut attendre l’inhumation, la dernière bénédiction et les premières pelletées des fossoyeurs. Marie-Morgane embrassa son père.

— Ah ! Madame a jugé bon de faire le déplacement !

Elle embrassa ses sœurs, qui la pressèrent de questions et voulurent porter la petite, tout en marchant vers le restaurant du bourg, pour le goûter d’après l’enterrement.

— Quand même, tu aurais pu nous prévenir que tu avais eu une fille, dit Joséphine. C’est pas parce que…

— Et quel âge elle a ? Et comment elle s’appelle ? demanda Yvonne.

— Pauline. Elle a deux ans tout juste.

— Pauline, c’est joli, dit Germaine. Tu sais, Pauline, que tu as deux cousins et deux cousines ?

— Je sais bien que vous avez chacune deux gosses, dit Marie-Morgane. Je n’habite pas au bout du monde, je me renseigne. Et mon mari est un des fournisseurs de l’usine Chancerelle.

— Il faudra venir à Trezaraden, il faut oublier tout ça, dit Joséphine.

— Tu as entendu ce que m’a dit papa ?

— Oh tu sais bien comment il est ! Ses paroles dépassent sa pensée.

— Et nous, tu pourras bien venir nous voir, dit Germaine. On va bientôt habiter à Lost-ar-C’hoat.

— On fait construire deux maisons jumelles, ajouta Yvonne.

— Décidément, vous restez inséparables, dit Marie-Morgane.

Elle ne posa aucune question et on ne put lui arracher rien de plus. Elle était pressée et ne resta pas au goûter. Elle fila au volant d’une belle voiture. De cette rencontre éclair, ses sœurs durent se contenter de tirer ces trois enseignements : elle portait une alliance, avait une petite fille de deux ans et vivait donc toujours dans le pays bigouden avec son mareyeur.

— Tu ne la mettrais pas dehors, si elle venait à Trezaraden ? demanda Joséphine à son père.

— C’est à sa mère qu’elle a fait le plus de mal. Maintenant qu’elle est plus là, on va pas remâcher ça jusqu’à la nuit des temps. Marie-Morgane est une fille de la maison, au même titre que vous autres.

— Les enterrements servent au moins à réconcilier les gens, soupira Joséphine.

— On peut dire ça, concéda Jos.

Pour eux deux, la boucle était bouclée : Joséphine allait désormais tenir le ménage de son premier amour de petite fille, son père, son premier marin bien-aimé.

Ce fut au tour de Jos de n’avoir plus de goût à rien. La saison du maquereau commençait, Joséphine devait le pousser à préparer ses lignes.

« C’est bien pour te faire plaisir… Une dernière saison… À l’automne je vendrai le canot.

— Ah, sûrement que non ! Je t’en empêcherai ! C’est moi qui irai en mer, s’il le faut ! »

Du coup, il riait :

« Ah j’aimerais bien voir ça ! Te démerder à ravauder le filet et à débrouiller des mitraillettes à maquereaux…

— Ben quoi ! Ton crin, c’est jamais que du gros fil à coudre ! »

Dans la journée, il n’allait pas si mal. C’était le soir que la morosité le reprenait, au moment de se coucher seul dans ce lit où il avait réchauffé les pieds de Guillemette pendant quarante et un ans. Joséphine lui lançait son antienne :

« La vie continue !

— Ouais, avec toi la vie n’arrête pas de continuer à continuer, persiflait-il. Jusqu’au cimetière ! »

 

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