Les soeurs Gwenan
Chapitre 3
Il faut croire que l’acier du Gaulois était de qualité et le marin né sous une bonne étoile : après cinq ans d’absence, Jos débarqua à Toulon en juillet 1919, sain et sauf, sans une blessure. Bénéficiaire d’un congé de trois mois pour compenser le rabiot effectué en mer Noire, il mit aussitôt le cap sur Trezaraden.
Sa Guillemette trembla d’émotion pendant huit jours, cassa des assiettes et des verres.
« C’est du verre blanc, ça porte bonheur ! » lui pardonnait Mamm Bonizec.
Jos trouva du neuf au foyer : une fille de cinq ans qu’il n’avait pas vue pousser et une maison agrandie.
Joséphine fut très intimidée par cet inconnu qu’il fallait appeler papa et qui allait prendre sa place dans le lit de sa maman. Mamm Bonizec conseilla aux époux de partager leur lit avec la petite, pour qu’elle s’habitue à la présence du père et ne le considère pas comme un intrus ou un rival. La période probatoire s’acheva en même temps que les bris de vaisselle, et peut-être les deux choses avaient-elles à voir ensemble : la mère qui recouvre ses esprits et la fille qui accepte son père en tant que tel.
Il faut dire que le bonhomme à moustaches était gentil. Avec lui, il avait apporté un bonheur neuf dans la maison. Il riait tout le temps et faisait rire
sa maman et son tad-kozh et sa mamm-gozh(19) aussi. Et puis il lui avait acheté une poupée à Paris (à Paris ! Rendez-vous compte !), un baigneur et ses habits, gros comme un vrai bébé. Et puis il avait rapporté de la guerre une malle au trésor, remplie de ces tubes en cuivre gravés et sculptés – des étuis d’obus de tous calibres – qui la fascinèrent et sur lesquels elle veillerait toute sa vie avec un soin jaloux, en considérant qu’ils lui appartenaient en propre, et qu’aucune de ses sœurs ne lui disputerait jamais. Et puis et puis et puis : Joséphine en attrapait le hoquet, de ces « et puis », quand elle racontait les exploits de son père aux copines du hameau. Et puis il avait navigué sur toutes les mers du globe sur des cuirassés qui avaient été coulés, il avait échappé à la noyade plusieurs fois, il avait été aux Dardanelles, il avait vaincu les Allemands et les Turcs…
Le deuxième dimanche qui suivit le retour du marin, Joséphine, après le repas de midi, lui secoua la main et lui dit :
— Papa ! Papa ! Je veux aller voir la mer au traezh avec toi ! Tu viens ? Viens ! Mais viens je te dis, mon papa !
« Mon papa » ! Jos rougit jusqu’aux oreilles, Guillemette pouffa dans son corsage, Mamm Bonizec s’exclama :
— Ma ! Celle-ci cherche après son père, elle est tombée amoureuse de lui, je crois !
C’était vrai. La petite fille se promit d’épouser son papa et la jeune fille, devant l’impossible union, se mettrait en quête de son sosie.
La maison avait été agrandie. En 1915, voyant que la guerre était partie pour durer, Tad Bonizec avait décidé de construire une aile à la maison, pour « les jeunes », quand Jos reviendrait.
« Et s’il ne… ? avait chuchoté Mamm Bonizec.
— Tais-toi ! Disons que c’est pour conjurer le mauvais sort. Ça vaut largement les cierges que tu mets à l’église. »
Mamm Bonizec avait à peine osé tourner sa phrase autrement :
« Oui mais si… Si Guillemette reste seule avec la petite ?
— Tu y tiens ! Si comme tu dis, ce sera un grand malheur. Et tu auras donné tes sous au curé pour rien. Tandis que les murs que j’aurai bâtis, ils resteront, pour Guillemette et sa fille. »
Tad Bonizec s’était fait livrer un tombereau de moellons, du sable et du ciment. Un compère du bourg lui avait enseigné les rudiments du métier de maçon – tailler les pierres, manier le fil à plomb, lier les gâchées avec les bonnes proportions de sable et de ciment –, un autre compère le b. a. -ba du métier de menuisier-charpentier, et le moment venu il avait payé un couvreur, pour une tâche très spécialisée, qu’on n’apprenait pas comme ça. Guillemette et Mamm Bonizec avaient donné la main. Il avait pris son temps, le partageant entre la pêche, plus que nécessaire en ces temps de restrictions, et le chantier, qui dura deux ans. Pendant ces deux années, personne n’avait pipé mot sur la destination espérée de l’extension, de peur d’attirer la poisse. On garde pour soi les vœux qu’on fait les nuits d’étoiles filantes, sinon ils ne se réalisent pas.
Depuis 1917, le ciment et les pierres avaient eu le temps de sécher. La pièce était saine, bien éclairée par une fenêtre plus large que celles du pennti proprement dit, et en hiver il n’y ferait pas froid : Tad Bonizec, tant qu’il y était, avait monté des boisseaux où il ne restait qu’à emmancher le tuyau d’un poêle ou d’une salamandre. Jos apprécia son travail à sa juste valeur.
On pendit la crémaillère fin août. Jusque-là, Joséphine avait dormi à côté de ses parents dans son petit lit, dans la chambre du grenier. Guillemette dit à sa fille qu’ils allaient déménager en bas, dans la « maison neuve ». Que préférait-elle ? Descendre aussi ou bien avoir le grenier pour elle toute seule ? Elle choisit de descendre, mais quelques jours plus tard, le grenier lui manquant, elle remonta dans ce qui serait sa chambre de jeune fille pendant de longues années. Seuls dans leur nouvelle chambre, les époux furent libres de batifoler à leur guise et avant que Jos ne reparte Guillemette était prise. Une petite Germaine naquit en juillet 1920, à quelques jours près à la date anniversaire du retour de Jos de la mer Noire.
En raison de ses états de service pendant la guerre 14-18 (« 14-19 ! » rectifiait-il), on proposa à Jos une formation de fourrier à terre, qu’il accepta d’autant plus volontiers que l’échéance de la retraite proportionnelle approchait. Il fut affecté à Brest où, entre les coups de bourre de la distribution des paquetages aux conscrits, le boulot ne risquait pas de le tuer. Cette vie de fonctionnaire, il pouvait se la permettre sans ternir son aura d’aventurier : avec les Dardanelles – les DARDANELLES ! car le mot, à Trezaraden, ne serait jamais prononcé ni même lu dans un livre autrement qu’en majuscules, avec en arrière-plan sonore l’emphase que mettait Jos dans un récit que Joséphine ne se lassait pas d’écouter –, bref, avec les DARDANELLES et sa campagne d’Orient de 14 à 19, le canonnier avait ce qu’il fallait de côté, question héroïsme. Un sacré matelas de gloire, sur lequel on l’allongerait, au cimetière, son jour venu.
Les permes de soixante-douze heures tombaient aussi régulièrement que le traitement. Jos n’avait que la rade à traverser, un camion de la marine l’amenait à Tal Ar Groaz, où il prenait le car pour Douarnenez et de là le Youtar, le petit train qui longeait l’estuaire du Goyen, jusqu’à Audierne, où il se débrouillait pour trouver une voiture allant à Beuzec-Cap-Sizun. Il couchait dans son lit au minimum deux fois par mois. Résultat : début octobre 1921, Guillemette accoucha d’une troisième fille. On demanda à Joséphine, alors âgée de sept ans, de choisir son prénom. Ce fut Yvonne.
En 1923, Jos prit sa retraite proportionnelle.
— Ma retraite de la Royale et des galipettes au lit, plaisanta-t-il avec Tad Bonizec. J’ai assez avec trois filles.
— Oh il y a des choses qui se commandent pas quand un homme et une femme dorment dans le même lit, dit Tad Bonizec. Et vous êtes pas trop tard pour fabriquer un gars.
— Je suis bon qu’à fabriquer des filles, je crois bien. J’ai bien peur qu’on ait jamais de successeur, nous deux, pour tenir la barre du canot.
— On verra, on verra… N’importe comment, on a tout pour être heureux, maintenant. Il y a trois bouches de plus à nourrir, mais on est deux hommes à la maison, et à deux on avance quatre fois plus vite. On manquera pas de pain sur la planche. Ah, on risque pas de s’ennuyer, je te le dis !
Deux hommes en permanence à la maison, ça changeait tout. On pouvait regarder loin devant soi, bien que Tad Bonizec commençât à souffrir de ses vieux os. Ils construisirent ensemble une deuxième aile, divisée en deux parties : une chambre pour les petites et une remise supplémentaire, toujours utile. La crèche fut aussi agrandie, pour loger une seconde pie-noire, et plus tard son veau quand on déciderait de l’envoyer au taureau.
À la fin des travaux, Trezaraden ne méritait plus le nom de pennti. C’était désormais une maison confortable comprenant les deux extensions, la crèche et l’appentis agrégés au bâtiment d’origine dont la pièce principale, faisant office de cuisine et de salle à manger, voire de semblant de salon dans la mesure où trônaient dans un angle les deux sièges à accoudoirs réservés aux hommes, constituait une sorte d’atrium clos et couvert, centre de gravité de l’ensemble, où les sourires magnétiques de Mamm Bonizec attiraient devant ses fourneaux toute la maisonnée, les petites et leur mère pour chiner un bout du far aux pommes encore bouillant, tandis que Tad et Jos étaient enclins à soulever le couvercle des casseroles, au risque de se faire taper sur les doigts.
On ne s’interroge pas sur le bonheur, on le prend. La joie de vivre ensemble, sans soucis, qui la détaillerait point par point ? Pour les trois filles Gwenan, elle formait un tout indivisible, englobé dans la certitude de lendemains sereins, sous la protection de deux hommes croulant sous les projets, qui s’endormaient le soir avec la hâte de se réveiller au petit matin pour, à la belle saison, partager leur temps entre la pêche et la culture, en hiver, défricher un bout de lande, faire le bois et, les jours de très mauvais temps, s’occuper à l’intérieur de la maison, huiler les serrures et les gonds, réparer un pied d’armoire, blanchir les murs, et comme les femmes réclamaient toujours une étagère de plus, ici et là, aux oreilles des filles il n’y avait rien de plus rassurant, quand le vent rugissait et secouait les volets, que d’entendre grincer les scies égoïnes et résonner les coups de marteau dans l’appentis.
Élevée, éduquée et veillée par une maman et des grands-parents de conte de fées, Joséphine eut une petite enfance idyllique, parachevée par un cadeau du ciel, le retour de guerre d’un père idéal. Les premières années de Germaine et d’Yvonne ne le furent pas moins. En quelque sorte, elles eurent trois mamans : une grand-mère, une mère et une grande sœur, leur Joséphine, qu’elles appelèrent et continueraient d’appeler pendant longtemps leur « petite maman », pour l’attendrir ou l’asticoter, selon les circonstances.
Germaine et Yvonne se ressemblaient comme deux gouttes d’eau et, malgré les quinze mois de différence d’âge, elles semblèrent grandir au même rythme, à croire que Germaine attendit Yvonne, ou que Yvonne poussa plus vite pour rattraper Germaine. Toujours est-il qu’à l’âge de sept ans pour l’une et de six ans pour l’autre n’importe quel étranger les aurait prises pour des jumelles. Elles s’accordaient sur les mêmes jeux, s’enrhumaient en même temps, pleuraient toutes les deux si l’une, par extraordinaire, était grondée, et elles dormiraient dans le même lit jusqu’à la fin de l’adolescence.
Au printemps 1927, malgré les précautions, Guillemette tomba enceinte. Au moins d’août, Mamm Bonizec rendit son verdict :
— Oh, tu portes bas, exactement comme les autres fois. Ce sera encore une fille…
— Bah, il manquait une quatrième pour faire deux paires, dit Jos.
— Si elle est aussi facile à élever que les trois premières, on aura pas à se plaindre, dit Tad Bonizec.
— Heureusement que j’ai gardé leurs affaires de bébés, dit Guillemette, pragmatique.
— Y avait intérêt ! dit Tad Bonizec. J’avais prévenu ton Jos. Quand un homme et une femme s’arrangent comme vous, faut pas s’étonner que le grain germe. C’est le contraire qui aurait été étonnant.
Se posa la question du prénom. Joséphine, âgée de treize ans, imposa son point de vue :
— On habite au bord de la mer, Tad et papa sont des marins, il faudra lui donner un vrai nom de fille du Cap. Un nom breton, un nom pas ordinaire.
— Quoi ? Tu trouves que vos noms sont ordinaires ? dit Mamm Bonizec.
— C’est toi qui as choisi Germaine et Yvonne, rappela Guillemette.
— Je sais, mais bon… Je propose Morgane.
Elle venait de lire dans un livre que Morgane voulait dire « née de la mer », en breton.
— Ma foi, c’est joli, dirent les hommes.
— Moi j’aurais préféré Marie, dit Guillemette.
— Mais on est toutes les trois des Marie, en deuxième prénom.
— Marie tout court, dit Mamm Bonizec.
— Morgane-Marie, suggéra Jos.
— Ça sonne pas bien, dit Tad Bonizec.
— Marie-Morgane, alors, dit Guillemette.
— Ah oui, ça sonne vraiment joli, dit Mamm Bonizec.
Joséphine fit un peu la moue, par principe, mais elle se rangea à l’avis de la majorité, surtout après que Tad Bonizec eut dit que Marie-Morgane, ça lui rappelait une magnifique goélette de la Royale à bord de laquelle il avait franchi le cap Horn, en tant que moussaillon. Jos eut l’impression qu’il venait d’inventer l’anecdote sur-le-champ.
Le plus drôle aurait été que naquît un garçon. Mais non. Marie-Morgane vit le jour le 15 novembre 1927.
— Quatre jours plus tôt et on l’aurait appelée Armistice ! lança Jos.
Le plus navrant eût été qu’avec un prénom pareil le bébé soit laid, pour donner à suivre une enfant disgracieuse. C’est bien triste, une fille moche
comme un pou, affublée d’un nom cheuc’h(20). La pauvre, on se moquera d’elle toute sa vie, à moins que ses qualités ne comblent le fossé entre son prénom chichiteux et sa laideur.
Marie-Morgane était un bébé adorable, un petit ange, avec des cheveux noirs et des yeux si grands ouverts qu’on aurait dit qu’elle observait déjà le monde, en sortant du ventre de sa mère.
Au fil des semaines ses yeux bleu foncé de bébé, légèrement en amande, virèrent au gris-vert, la couleur de la baie de Douarnenez en colère, dans un beau visage d’un ovale parfait. Ses cheveux s’éclaircirent, couleur de blé mûr, que ses trois sœurs, ses trois petites mamans, ne se lasseraient pas de peigner.
Comblés, Tad et Mamm Bonizec « arrangèrent leurs affaires », selon l’expression en usage chez les ruraux soucieux de prévoir la venue du grand âge, et la mort.
— On va mettre la maison à votre nom, dit Tad Bonizec à Jos.
— Pour quoi faire ? feignit de s’étonner Jos.
Il avait forcément pensé à la succession, mais il n’aurait jamais abordé la question, même pour un boulet de canon de 305.
— Vis-à-vis de l’état civil, t’es rien pour nous. Si on arrange pas nos affaires, c’est des vagues neveux qui hériteront de nous, et vous serez foutus dehors, ça c’est sûr.
— Ça nous ferait mal, à nous et aux filles.
— Eh ben, vous risquez pas d’avoir mal ! rigola Tad Bonizec. J’ai déjà vu le notaire et tout est prêt. Y a plus qu’à signer.
La veille de la Saint-Jean, chez le notaire de Pont-Croix, Tad et Mamm Bonizec firent donation de Trezaraden à Jos et Guillemette. Biens meubles et immeubles, les terres et la maison, les meubles et tout ce qu’il y avait dedans.
— Maintenant, on serait bien embêtés si vous nous foutiez à la porte, galéja Tad Bonizec devant le notaire.
— Pas de danger, dit ce dernier, vous avez gardé l’usufruit.
Jos haussa les sourcils.
— L’usufruit, c’est le droit pour monsieur et madame Bonizec de rester dans la maison jusqu’à la fin de leurs jours.
— Encore heureux ! dit Jos. Et j’espère qu’ils vont y rester longtemps !
— Et moi aussi, dit Guillemette.
— Longtemps ou pas, on verra bien, dit Tad Bonizec. En tout cas, maintenant que c’est signé on peut vieillir en paix.
— Et regarder tranquillement les filles grandir, dit Mamm Bonizec.
— Sûr assez qu’elles adorent leur grand-mère, dit Guillemette.
— Oh, pour maintenant elles savent bien que je ne suis pas leur vraie grand-mère !
— Mais c’est tout comme, dit Jos. Elles vous adorent, tous les deux.
— Oh, elles ne sont méchantes avec personne, dit Mamm Bonizec en baissant les yeux de confusion.
On se répéta tous ces compliments au restaurant, où l’on dégusta un
friko(21) digne des circonstances. Les filles étaient restées à Trezaraden. Joséphine, à quatorze ans, était assez grande pour s’occuper de Marie-Morgane, qui faisait ses premiers pas, tout en surveillant Germaine et Yvonne.
Au retour des ripailleurs, en fin d’après-midi, les trois aînées trépignaient d’impatience.
— On avait peur que vous soyez en retard pour le feu de la Saint-Jean ! dit Joséphine.
— Oh oh oh ! Le soleil est loin d’être couché ! répondit Tad Bonizec.
— On y va ! On y va ! Tad ! Mamm ! On y va ! Papa, maman ! Allez, venez ! supplièrent Germaine et Yvonne.
— Il est l’heure du dîner, dit Mamm Bonizec. Il faut manger un petit quelque chose. On ne va pas à la fête avec le ventre creux.
Les adultes n’avaient pas grand-faim, et les filles bien plus d’appétit de réjouissances que d’omelette au lard. On se contenta d’une soupe au lait et d’un bout de far, et malgré les protestations des filles on fit la vaisselle avant de courir vers la côte.
Le bûcher de lande, de genêt et de bois mort glané sous les pins maritimes, avait été dressé face à la mer, au krec’h, sur une parcelle où il y avait plus de roche que de végétation. Le cône, plus haut qu’un cheval cabré, s’élevait au milieu du kelc’h an tan, le cercle de feu, constitué de neuf grosses pierres, selon la tradition. Des gens érudits, tels les maîtres d’école, évoquaient la perpétuation dans le Cap du culte rendu par les Celtes au Soleil, mais peu importait aux gens que ce fût vrai ou faux. On tenait de son père qui le tenait de son père et ainsi de suite que cela devait se faire comme ça, un point c’est tout, si bien que de mémoire d’homme le feu de la Saint-Jean, à Trezaraden, obéissait à un rituel invariable. Le curé fermait les yeux sur ce rite païen. Si ses ouailles sacrifiaient au culte du Soleil, ils le faisaient le soir de la Saint-Jean, l’un des apôtres évangélistes. Cette cohabitation du profane et du sacré ne nuisait pas à l’Église, ni n’appauvrissait l’argent de la quête.
En chemin, la petite Marie-Morgane passa tour à tour des bras de sa mère dans ceux de Mamm Bonizec. Les trois aînées couraient devant, dépassant des familles venant du hameau et des fermes alentour. Tad Bonizec et Jos suivaient derrière, tranquillement, Tad fumant sa pipe, Jos tétant sa cigarette roulée.
Le temps était beau et le vent favorable, plus est que suet. Les gens s’assirent face à l’occident pour regarder le soleil rougir et s’enfoncer dans l’océan. Des cris et des applaudissements retentirent, tout le monde se releva, des groupes se formèrent, des fermiers de Trezaraden et des métayers de terres plus éloignées en profitèrent pour échanger sur les espérances de belles moissons, tandis que les enfants couraient à droite et à gauche et que neuf jeunes filles, vêtues de leurs plus belles robes et cheveux libres sur les épaules comme le voulait la coutume, attendaient, tout excitées par l’importance de leur mission, l’heure d’officier. Ce soir, pour la première fois, Joséphine avait l’honneur d’être l’une de ces plac’hed an tan, l’une des neuf filles du feu.
La teinte vermeille de l’océan s’effaça peu à peu, il devint gris et mat et lisse comme l’envers d’un miroir, la ligne d’horizon s’évanouit quelque part entre ciel et mer, et les anciens, yeux plissés, se tournèrent vers le bourg : les silhouettes des talus et des pins maritimes étaient bien noires, qui se découpaient sur le ciel bleu nuit. Le doyen alluma son briquet, auquel les neuf filles du feu vinrent allumer leurs torches, puis, la tête bien droite, d’un pas un rien affété, elles allèrent se poster chacune, par rang d’âge, devant l’une des neuf pierres du cercle.
Le doyen leva le bras, puis l’abaissa. La fille qui se trouvait à l’est glissa vivement sa torche sous le bûcher, puis sa voisine de gauche fit de même, et ainsi de suite, dans le sens des aiguilles d’une montre. Joséphine, la plus jeune, fut la dernière à jeter sa torche dans un feu déjà bien pris. Les flammes trouvèrent le chemin de la cheminée que les bâtisseurs du bûcher avaient laissée au milieu. Les fagots de lande s’enflammèrent comme des allumettes, les branches de pin crépitèrent et grondèrent en bavant leur résine, ce fut comme une seule flamme géante qui s’éleva jusqu’au ciel, où la lune montante, effrayée, se cacha derrière un nuage. Les gens reculèrent, les mères tirèrent leurs petits enfants contre elles.
Lorsque la chaleur fut moins intense, les neuf filles du feu et leurs neuf cavaliers prirent un tison dans le bûcher et commencèrent de processionner par couples autour du kelc’h an tan, neuf tours à faire trois fois. Au dernier tour, le bûcher n’était plus qu’un petit monticule de braises rougeoyantes, animé de soupirs et de grésillements. Alors les vieux et les vieilles s’approchèrent des neuf pierres brûlantes et déposèrent sur le Tan Tad, le Feu Père à l’agonie, qui une brindille, qui une poignée de foin, qui un morceau de bois flotté, afin de le ranimer. Pendant que les flammèches dévoraient ces brandons symboliques, les garçons soulevaient tour à tour les neuf filles par les hanches et les poussaient à sauter par-dessus le tas de
braise, et tout le monde criait « Nav(22) ! Nav ! Nav ! », le chiffre sacré, le nombre de mois que l’enfant passe dans le ventre de sa mère, le nombre de mois que le grain d’orge et de blé d’hiver met à germer, croître et prospérer. Aux « Nav ! Nav ! Nav ! » se mêlaient les cris de frayeur des filles et les rires fripons des garçons, quand s’ouvrait puis se refermait le compas des jambes blanches dévoilées par l’envolée des jupes.
Les jeunes gens allumèrent d’autres torches et se déployèrent dans la lande où ils décrivirent des cercles de feu de plus en plus lointains. Les anciens et les familles levèrent le camp. Les jeunes gens allaient revenir, en principe pour veiller le feu, en réalité pour conter fleurette. C’était leur droit : des couples déjà fiancés allaient parler mariage, des couples qui se fréquentaient allaient parler fiançailles, et de nouvelles idylles allaient naître.
Joséphine était trop jeune pour rester veiller la mort du Tan Tad. Mais cela n’entamait en rien son bonheur d’avoir été l’une des neuf filles du feu. À partir du moment où on avait allumé le feu de la Saint-Jean, tourné neuf fois autour à trois reprises et sauté par-dessus les braises, le monde changeait. Dès lors qu’on avait été une fille du feu, on ne tardait pas à tomber amoureuse, disait la légende.
— Alors, quel effet ça te fait, merc’h an tan(23) ? lui demanda Mamm Bonizec.
Germaine et Yvonne rirent bêtement.
Les joues brûlantes, Joséphine ne pouvait pas rougir plus. Furieuse de cette question indiscrète, elle choisit de la traiter par le dédain :
— Peuh ! fit-elle. Je n’ai remarqué aucun garçon à me plaire !
Dans la cour de Trezaraden, elle s’aspergea d’eau froide, tellement elle se sentait bouillir.
Dans son lit, elle frissonna.
À la fin de l’automne, quand elle tousserait sans arrêt, on dirait :
« C’est au Tan Tad qu’elle a attrapé du mal ! »
Il faudrait l’envoyer au sana, ce qui retarderait d’un an son entrée en apprentissage, dans un atelier de couture de Quimper.
Mais elle était encore à la maison, à la Noël, quand le facteur apporta une lettre inattendue.
— Merde alors, dit Jos en lisant le nom et l’adresse au dos de l’enveloppe, c’est mon frère qui m’écrit.
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