Les soeurs Gwenan

Hervé Jaouen · Chapitre 4 sur 25

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Les soeurs Gwenan

Chapitre 2

 

Ils avaient relevé les casiers, bourrés d’araignées qu’ils avaient triées pour remettre à l’eau les femelles grainées. Ils venaient de boëtter et de mouiller la palangre à daurades, qui allait travailler toute seule pendant qu’ils casseraient la croûte. Après, peut-être pêcheraient-ils quelques maquereaux ou quelques lieus. Rien n’était encore décidé. Il leur arrivait aussi de se laisser vivre, réunis par leur silence et le partage de la beauté de l’instant, sans regarder les aiguilles de l’oignon que Tad Bonizec gardait dans la poche de son pantalon au bout d’une chaîne accrochée à sa ceinture, sans rien faire d’autre que méditer et contempler le paysage et laisser le soleil leur tanner le cuir un peu plus – sous la visière de sa casquette, à contre-jour, Tad Bonizec avait l’air aussi noir qu’un moricaud.

Le canot se balançait doucement en dérivant vers la côte, caressé par la molle traîne d’une tempête qui avait soufflé en mer d’Iroise trois jours auparavant. De la côte, cette longue houle était imperceptible, mais elle se révélait sur la grève de Porzh-Brennig, quand tout à coup, à cinq pas du bord, une vague ourlait la surface de la crique et s’étalait, exsangue, dans un bref soupir d’écume.

Tétanisé, la bouche sèche, Jos attendait la sanction qu’annonçaient les mots terribles de Tad Bonizec. Partir de Trezaraden…

— Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? demanda-t-il d’une voix larmoyante.

— Oh rien, mon pauvre garçon ! Ce que j’ai à te dire, c’est que tout ce plaisir qu’on a ici, on peut se le permettre parce que dans ma jeunesse je me suis arrangé pour… La première chose à faire, avant de bâtir sa maison, c’est de creuser de bonnes fondations. Toi aussi tu vas avoir ta vie à bâtir. Il faut la construire sur le dur. Tu aimes la mer, tu nages comme un phoque, tu es agile et costaud, tu es loin d’être bête puisque tu as eu ton certificat d’études haut la main, ils te prendront tout de suite à l’École des mousses…

— L’École des mousses ? C’est où ?

— Là-bas, à Brest, de l’autre côté de la presqu’île. Tout près.

— Mais j’habiterai plus ici, alors ?

— Si bien sûr, tu reviendras pendant les vacances.

— C’est pas pareil !

— Ça dure qu’un temps.

— Oh ben…

Petit Jos baissa la tête et regarda entre ses pieds s’ouvrir le panneau de cale de l’avenir, un vide épouvantable dans lequel il allait s’enfoncer et devoir lutter, s’il ne voulait pas disparaître, contre des pieuvres géantes, des congres de dix mètres de long, des raies à la piqûre mortelle, des requins mangeurs d’hommes, un tas de monstres ligués contre lui dans sa tête sous un même nom d’espèce : l’inconnu.

— Je suis obligé ? murmura-t-il.

— Non, bien sûr, personne peut t’obliger. Mais dans la vie il faut faire des petits sacrifices. Quand tu bâtis ta maison, tu sues à transporter et à tailler les pierres. Une fois qu’elle est finie, tu es bien content de profiter de ton toit et du feu dans la cheminée.

— Je pourrais faire la langouste et le thon, comme ça je resterais ici, dit le gamin d’une voix têtue.

— D’abord, tu resterais pas plus que ça ici. Les campagnes sont longues. La vie à bord est une vie de forçat. Et le résultat n’est pas garanti. Des fois ils gagnent gros comme eux, mais des fois ils ramènent pas grand-chose comme sous à la maison. Il y a des années où ils sont obligés d’aller chercher le thon au sud de Groix, quand c’est pas dans le golfe de Gascogne. Et la langouste, elle se reproduit pas comme les lapins. À l’allure où on les tire de l’eau, un de ces jours y en aura plus. Qu’est-ce que tu feras, avec des enfants à nourrir ?

— Des enfants ? Je suis jeune, dit petit Jos en souriant.

— Oh les années te tombent dessus plus vite que tu crois !

— Quand même…

— À l’École des mousses, on t’apprendra à être un vrai marin. Tu apprendras à gréer un grand voilier, à tenir un cap sans terre en vue à l’horizon. Tu seras sûr de faire ton service militaire dans la marine, comme quartier-maître, tout de suite. C’est un gros avantage. Parce que tu sais, marin pêcheur, c’est pas une garantie. On en a vu, des marins d’ici, être appelés sous les drapeaux et se retrouver dans la biffe, et même dans les tirailleurs sénégalais. Expédiés en Afrique, à transpirer sous le cagnard, à choper un tas de maladies, dans le désert ou la forêt vierge, sans jamais voir la mer. Tu pourrais vivre, toi, sans voir la mer pendant deux ou trois ans ?

— Oh non !

— Avec l’École des mousses, tu es sûr de ton coup. Direct dans la Royale pour ton service, et après tu rempiles avec les sardines de quartier-maître-chef pour commencer ta carrière. Beau gars comme tu es, tu te marieras avec une gentille femme comme Mamm Bonizec, elle s’occupera de la maison et des enfants pendant que tu feras ton temps – tu verras, ça passe vite –, et tu reviendras profiter de ta pension jusqu’à la fin de tes jours, sans te casser la tête sur le comment gagner ta croûte. Comme j’ai fait. T’es pas d’accord ? C’est pas la belle vie ?

— Si.

— Avec ton instruction, t’as toutes tes chances de finir premier maître ou maître principal. Tu te rends compte, tu seras plus gradé que moi, je serai forcé de te saluer !

Tad Bonizec se mit au garde-à-vous debout dans le canot et salua, main à la casquette.

— Oh ben non, protesta petit Jos.

— Les galons, c’est les galons ! Dis-moi « Repos » !

— Repos !

Tad Bonizec se rassit.

— Tu vois, le métier de sous-off n’est pas bien difficile. Bon, comme on disait, personne ne t’obligera à faire quoi que ce soit. Tu as encore un peu de temps devant toi pour te décider. Réfléchis, mais pas trop. Quand on réfléchit trop, des fois, on perd la boussole et on prend la mauvaise direction. Je dis pas qu’il faut se lancer à la baille sans savoir nager, mais bon, moi je sais ce que je ferais si j’étais à ta place : l’École des mousses, et ta route est toute tracée.

Tourmenté par la perspective de quitter son paradis, petit Jos bouda pendant plusieurs jours.

— Tu es malheureux, mon mignon ? lui demanda Mamm Bonizec sur un ton un peu moqueur.

Il haussa les épaules.

— Ah mon pauvre petit, grandir est une sacrée corvée, pire que nettoyer sous la vache. Mais après l’École des mousses, devant toi la place sera nette, comme l’étable vidée de son fumier.

Il haussa les épaules, moins haut.

— Regarde les hirondelles, comme elles travaillent dur pour faire leur nid ! Elles ont leurs petits et à la fin de l’été tout le monde s’en va ! Mais elles reviennent l’année d’après. Toi aussi tu reviendras faire ton nid, sauf que tu ne repartiras plus.

Il haussa les épaules, à peine.

— Je sais, finit-il par dire.

Il savait que Tad et Mamm Bonizec avaient raison, que c’était la meilleure solution, partir pour mieux revenir.

— Bon, j’irai à l’École des mousses, dit-il enfin.

— Mat tre ! dit Mamm Bonizec.

— T’es un bon petit gars, dit Tad Bonizec.

Tous les deux le serrèrent sur leur cœur et il pleura comme un bébé.

— Ma faotig bihan(13) ! dit Mamm Bonizec, la larme à l’œil. C’est bien de pleurer. Un garçon de ton âge qui est capable de pleurer sera gentil pendant toute sa vie.

 

Joseph Gwenan en verserait, des océans de larmes, après l’extinction des feux, dans le dortoir de l’École des mousses. La tête enfouie sous la couverture grise et le drap rêche qui sentait le savon noir, plus d’une fois il regretterait d’avoir cédé aux arguments de Tad et Mamm Bonizec. Il en restait effaré, se répétait : Mais pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?, jusqu’à en gémir de dépit. Oui, pourquoi ? Par fanfaronnade ? Pour prouver qu’il était déjà un homme ? Pour leur faire plaisir ? Il enrageait, les vouait au diable, marmonnait entre ses dents : « C’est de leur faute si je suis ici ! Ils voulaient se débarrasser de moi, ils ont réussi ! »

Le lendemain matin, sa rancune était balayée.

Dans la journée, les chefs ne vous laissaient pas le temps de ruminer des idées noires. Un mousse, comme un soldat à l’instruction, est un roseau qui ne pense pas. Il plie sous les engueulades et les menaces de punitions et ne se redresse qu’aux ordres, et encore le garde-à-vous n’est-il qu’une autre façon de ployer. La réflexion est proscrite, l’esprit doit rester entièrement disponible à l’acquisition d’automatismes qui l’empliront à ras bord. On appelle cela la discipline. Elle s’exerçait à tous les instants, du saut du lit à l’extinction des feux. Il ne s’agissait pas de laver les cerveaux, puisque tous étaient volontaires, mais de les occuper sans répit. Toute la journée les pendules dictaient leur loi, seul le sommeil permettait de s’évader dans ses rêves.

Jos se laissa modeler et il y trouva son compte. Comme l’avait dit Tad Bonizec, on lui enseignait un tas de choses que les garçons restés dans le Cap n’apprendraient jamais. Aux heures inclémentes succédaient infailliblement les plaisirs. On se levait avant le jour, on se lavait à l’eau froide, on subissait le salut au drapeau par tous les temps, on se tapait les leçons de mathématiques et de dessin industriel, les corvées de latrines et les revues de détail, oui, on s’appuyait tout cela en songeant aux récompenses : les régates de yoles, les sorties dans la rade de Brest sur les grands voiliers, les exercices dans les gréements qui avaient un tas de noms compliqués, mais c’était bizarre comme ce vocabulaire-là se logeait facilement dans votre mémoire, et c’était fantastique comme grimper en haut d’un mât vous guérissait à jamais du vertige. On se sentait devenir savant, on se sentait devenir puissant, encore plus savant, encore plus puissant, à mesure qu’on prenait une année de plus et que du poil vous poussait au menton.

À chacune de ses permissions, Tad et Mamm Bonizec s’émerveillaient de le voir forcir. Mamm s’extasiait qu’il se porte volontaire pour les corvées ménagères et les travaux des champs – menus travaux, estimait-il à présent. À la pêche, Tad lui laissait l’initiative.

Après une courte période où ils le traitèrent de fayot, les farouches gamins de Trezaraden, impressionnés par son savoir, se prosternaient devant lui avec respect. Mieux encore : les filles du hameau et des fermes alentour, qui venaient aux beaux jours batifoler au traezh, rougissaient à sa vue et lui faisaient les yeux doux.

Il se félicitait d’avoir choisi la bonne direction. Tad Bonizec avait bien eu raison de lui dire que l’École des mousses était le début d’une ligne droite le long de laquelle il suffisait de se laisser glisser jusqu’au service militaire dans la Royale, et du service militaire à l’engagement définitif.

Avant cela, il y aurait la première virée rue de Siam, la première cuite à Recouvrance, la première tapineuse tristement tringlée par convention virile, la première permission au Cap-Sizun en tenue de quartier-maître, les filles espiègles qui demandent à toucher le pompon rouge porte-bonheur en échange d’un baiser, et cette Guillemette Le Goffic, de la ferme de Kerbiquet, une des mignonnes du traezh qui lui faisaient les yeux doux depuis l’adolescence.

Ils s’éprirent l’un de l’autre à l’occasion d’un mariage où on les avait appariés comme cavalier et cavalière, douce obligation de se tenir par le bras, par la main, de découvrir les petits secrets féminins – jupe relevée jusqu’au genou, un bas filé qu’on arrête d’un point de vernis à ongles ; des escarpins neufs qu’on ôte sous la table, et de jolis pieds qu’on frotte pour faire circuler le sang –, et c’est comme ça que l’intimité se crée, et qu’on échange de menues confidences, dans la crainte rétrospective, déjà, qu’on aurait pu ne pas former un couple à ce mariage, et qu’on se serait ratés.

À la noce, Guillemette ne regarda pas les autres gars et Jos ne regarda pas les autres filles, ce fut bon signe, un grand pas vers la promesse des accordailles. Pendant le bal, Guillemette dit à Jos :

— Oh tu étais bien fier, au traezh, quand tu partais à la pêche avec le père Bonizec…

— J’étais timide.

— Timide, toi, un marin ? Oh tu as déjà dû en avoir, des aventures !

— Quoi ? Quelles aventures ? On a pas le temps !

— Tu ne me regardais pas.

— Je t’avais remarquée.

— C’est vrai ?

— Pourquoi je mentirais ?

— Pour m’embobiner.

— Oh ! Oh ! Oh ! Je crois plutôt que c’est les filles qui embobinent les gars !

Ils se quittèrent sur un baiser qui les fit trembler tous les deux et se promirent de se fréquenter sérieusement. Hélas, les permissions s’espacèrent, au gré des embarquements et des exercices en haute mer. À bord, le fretin n’était pas tenu au courant des contrordres de l’amirauté. On vous disait au départ : « La campagne va durer tant et tant de jours », et finalement au milieu du golfe de Gascogne le bâtiment faisait route vers Gibraltar et Toulon… Malheur ! Pourquoi avoir choisi ce métier ? Si j’avais su, regrettait Jos à chaque permission reportée, au point qu’il envisagea de demander sa mutation dans l’intendance, à terre, lui le quartier-maître canonnier !

Heureusement, il y avait le courrier. Tout ce que Jos et Guillemette n’osaient pas se dire, ils se l’écrivaient. Il ne fallut pas beaucoup de lettres avant que Guillemette n’en termine une par « Ta Guillemette qui t’aime ». Le cœur de Jos bondit dans sa poitrine et il répondit : « Ton Jos qui t’aime, pour la vie. »

Et puis un matin votre nom apparaissait sur le rôle des permissionnaires et vous preniez le train, des heures et des heures de train quand on avait débarqué à Toulon, et vous aviez l’impression que le trajet durait des jours et des jours, à ne plus savoir comment vous arranger avec votre corps moulu, bien nulle part, ni allongé dans le couloir, ni assis, ni debout accoudé à la fenêtre, la langue pâteuse et la gorge rêche d’avoir trop fumé pour tuer le temps.

Enfin, Jos retrouvait sa Guillemette à la gare de Douarnenez. Il ne s’était pas rasé depuis quarante-huit heures, elle picotait de mille baisers sa barbe qui piquait. En coiffe et en habits du dimanche, elle était plus jolie à chaque fois que sur la photo que Jos gardait dans son portefeuille. Et tellement plus belle en vrai, quand il la serrait dans ses bras, l’embrassait, s’enivrait du parfum de ses cheveux fous échappés du chignon sur sa nuque, qui sentaient, lui disait-il, le duvet de tourterelle.

Elle aurait pu être la fille de Mamm Bonizec, à qui elle ressemblait. Comme elle, c’était un petit bout de femme, aux chevilles et aux poignets fins et au cou gracile. Elle avait un visage de lutin, des lèvres charnues, des yeux en amande, couleur bleu-vert des hauts-fonds sableux sous l’orage, des pommettes bien dessinées et cette peau mate et lisse des filles du Cap qui n’ont pas besoin d’enrichir les marchands de poudre de riz, un teint qu’elles ont à la naissance comme si dans leurs gènes étaient inscrits le soleil, le vent et l’iode qui les préparent à affronter debout l’absence de leur marin, sur les nues étendues des falaises.

Ces falaises au bord desquelles ils allaient se promener, découvrant qu’ils aimaient de la même façon demeurer stupéfiés devant l’océan, et s’éblouir ensemble, les yeux au ciel, à lire des augures dans les manigances des alouettes qui cherchaient à les éloigner de leurs nids dans les ajoncs nains.

— Regarde celle-là, comme elle descend vite, dit Guillemette. Si elle se pose, on sera mariés l’année prochaine.

Et l’alouette se posa.

— Alors bon, j’ai plus qu’à obéir !

— Si c’est juste pour obéir…

— Mais non, j’en ai envie autant que toi. Avant la fin de ma permission on va essayer de trouver une date.

Ils s’embrassèrent. Puis Jos s’assombrit.

— Tu veux te marier avec quelqu’un qui sait même pas d’où il vient ?

— Peuh ! Je sais bien que Tad et Mamm Bonizec t’ont pris à l’Assistance. Qu’est-ce que ça peut faire ? Ce qui compte, c’est ce que tu es devenu. Un gentil marin, et bel homme par-dessus le marché.

— Puisque tu le dis…

— Et moi, tu ne me dis pas comment je suis ? Méchante et laide, peut-être ?

Il la bascula doucement dans l’herbe rase de la falaise.

— Hum ! Faut voir, et j’ai pas tout vu, dit-il en glissant une main sous ses jupes.

— Hopala ! C’est pas parce que tu es en permission qu’il faut se croire tout permis !

— L’alouette s’est posée…

— Pour dire qu’on allait se marier.

— Et si on en regardait une autre qui dirait que…

— Sois sage… Et si on faisait un petit et que tu partes après pour six mois sans pouvoir revenir m’épouser avant que ça se voie ?

— Je déserterais !

— C’est ça, et ils t’enverraient au bagne !

— Je m’évaderais et je serais bouffé par les requins.

— Oh pourquoi tu dis des choses comme ça ? Déjà que je ne suis pas tranquille. Si ton bateau coulait…

— Couler ? Je vois pas comment. Et puis je sais nager !

Tad et Mamm Bonizec étaient enchantés que leur Jos fréquentât Guillemette, une fille de gens courageux, installés à Kerbiquet depuis des générations, des gens du Cap au destin clair et net : le père Le Goffic faisait la langouste et le thon et n’était plus très loin d’une retraite bien méritée ; la mère tenait la ferme ; les frères de Guillemette avaient bien tourné, tous pêcheurs, comme leur père.

Persuadés que Jos ne trouverait jamais de meilleur parti, Tad et Mamm

Bonizec aimaient se faire peur : et si une plac’h an daouliarded(14), à Brest ou à Toulon, grappinait leur Jos par le savoir-faire que ces filles-là ont entre les jambes ? Ils avaient hâte que les jeunes gens se marient et poussaient gentiment à la roue.

Pendant les permissions de Jos, Guillemette mangeait plus souvent à Trezaraden qu’à Kerbiquet, et elle ne se contentait pas de mettre les pieds sous la table. Elle aidait Mamm Bonizec à préparer les repas, à servir, à desservir, faisait la vaisselle, balayait, allait même au lavoir, et tout ça sans réclamer des mercis, par gentillesse, par plaisir, par amour pour son Jos.

Quand il était parti, et puisqu’elle recevait plus de lettres de lui que Tad et Mamm Bonizec, ce qui était plus que normal, elle venait leur donner de ses nouvelles et restait dîner, le plus souvent. Il ne lui manquait plus que le titre officiel de belle-fille.

Jos et Guillemette se marièrent en juillet 1913. Il avait vingt-trois ans, elle en avait vingt-deux. Il se maria en uniforme, elle en costume du pays. Le repas eut lieu à Pont-Croix, en petit comité, puisque aussi bien Jos n’avait aucune famille à inviter. Il n’allait pas courir après une mère qui l’avait mis à l’Assistance, sans doute morte et enterrée, d’ailleurs. Quant à son frère Donatien, il se fichait comme d’une guigne de savoir ce qu’il était devenu.

Les mariés passèrent leur nuit de noces à l’hôtel. Le lendemain, leur mine rayonnante indiquait que rien n’avait cloché du côté de l’union des corps après celle des cœurs. Tad et Mamm Bonizec avaient organisé le retour de noce à Trezaraden, autour du four à pain du hameau, où les femmes avaient mis à cuire des rôtis de porc, des pommes de terre nouvelles, des fars et des gâteaux de riz. Le beau temps fut de la partie, le cidre coula à flots, plus d’un homme abusa du lambig, on dansa jusqu’à minuit passé, et en définitive cette journée, dans la simplicité, fut plus gaie que le jour du mariage proprement dit.

Les nouveaux mariés étrennèrent le grand lit que Jos et Tad avaient monté au grenier – la chambre conjugale, désormais – et Guillemette vint habiter à Trezaraden. Tad et Mamm Bonizec avaient gagné leur pari : non seulement le gamin qu’ils avaient recueilli était de la bonne graine de marin, mais il leur amenait à la maison, en plus, une bru idéale, une fille du pays qu’ils connaissaient depuis toute petite, presque leur fille en somme, qui leur donnerait des petits-enfants et veillerait sur leurs vieux jours.

Guillemette fut très digne au moment des adieux. Certes, elle pleura mais ne se plaignit pas. Femme de marin, femme de chagrin ? Sûrement que le dicton avait raison, mais ce qu’il ne disait pas, c’était toute la fierté de l’éprouver, ce chagrin, qu’on soit femme de pêcheur ou de marin de la Royale.

Le pêcheur avait le prestige des chasseurs de trésors fabuleux, la langouste et le thon. Pour les tirer de l’eau, il endurait les pires souffrances, le froid et la canicule, les morsures du sel, l’insomnie, les maigres repas, les maladies qu’on ne peut pas soigner à bord, les fractures qu’on ne pourra réduire qu’à terre, et souvent trop tard, si bien que les os mal ressoudés le laisseront impotent. Il affrontait une fois de trop les tempêtes et les ouragans, avait la gloire de faire son trou dans l’eau, pour être éternellement partout, dans le cœur de sa veuve comme dans l’orgue des tamaris sabrés par le vent, dans le cri des mouettes comme dans le crissement du ressac.

En temps de paix, le marin d’État ne courait guère de dangers, mais n’en était pas moins un quêteur de trésors, oniriques ceux-là, qu’il rapportait sur ses lèvres. Des mots, de simples mots, mais lesquels ! Port-Gentil, Pointe-Noire, les îles Mascareignes, Mogadiscio, Djibouti, Salalah, Bombay, Madras, Colombo, Sumatra, Bornéo, la mer de Célèbes, Mindanao, Shanghai, Vanuatu, Samoa, Valparaiso, San Francisco, Panama, les Antilles…

Glanés sur des côtes lointaines dont n’avaient même pas idée ses vieux parents, ni ses enfants, ni parfois son épouse, incapable de situer la Bretagne sur une carte du monde, il émaillait les récits de ses campagnes, ces mots qui évoquaient l’or et l’encens, des fêtes païennes, des idoles tarabiscotées, des éléphants caparaçonnés de moire et de soie, des lézards géants, des poignards à lame courbe, les eaux cuivrées de larges estuaires que sillonnent de longues pirogues d’ébène, ou bien, sur des fleuves jaunes, d’étranges maisons flottantes à voiles en trapèze fourmillant de petits hommes nattés.

Le long de ces côtes inouïes, le marin arborait la tenue blanche et le casque colonial. Il représentait la France, et la Bretagne ! puisque la plupart des marins étaient bretons. Pour l’épouse à qui il racontait ses aventures dans les forêts tropicales, où résonnaient le vacarme assourdissant des cris des macaques et l’angoissant concert des tam-tam, il avait rang d’explorateur, de missionnaire, d’amiral triomphant à coups de canon des flèches empoisonnées des hommes-singes.

Le marin d’État était l’incarnation du héros odysséen, et le fier chagrin le doux état d’âme de sa femme entre deux lunes de miel : loin des yeux, près du cœur… La séparation attisait les flammes des retrouvailles, le lit conjugal produisait des fruits qui seraient élevés dans l’adoration du demi-dieu.

 

En septembre 1913, Jos embarqua à Brest sur le cuirassé Gaulois comme serveur d’une des quatre pièces de 305, curriculum vitae bouclé à l’avance : il ferait son temps, toucherait sa retraite proportionnelle et reviendrait vivre au pays avec Guillemette et les enfants. Sauf imprévu.

Mais de l’imprévu, il y en aurait. La fameuse ligne droite de Tad Bonizec allait se mettre à zigzaguer pendant cinq ans, comme le sillage des bâtiments de guerre pour tâcher d’esquiver les torpilles allemandes…

Depuis plusieurs années, des cuirassés sortaient par fournées des chantiers navals français, anglais et allemands. On pouvait imaginer qu’ils serviraient un jour à autre chose qu’à gonfler les biceps d’acier de nations conquérantes. Tad Bonizec questionna Jos à propos de la puissance de ces navires, bien plus redoutables que ceux de son époque, sous le Second Empire.

— Tous ces canons !…

— Quatre de 305 ! répondit Jos, deux pour la chasse, deux pour la retraite… Plus dix de 138, huit de 100, deux tubes lance-torpilles, et un tas de bricoles de petit calibre…

— Ma ! De quoi faire de sacrés dégâts !

— Je te dis pas !

Deux cheminées, vingt chaudières, trois machines, trois hélices : le Gaulois était du type Charlemagne, un bâtiment au ventre large, plat sur le flot comme un gros crocodile.

— C’est de l’acier épais, au moins ? demandaient les femmes.

— Ah pour la percer, cette cuirasse, faudrait y aller !

Les femmes se rassuraient : le Gaulois était invulnérable. Il rallia la Méditerranée en janvier 1914.

— Quand même, c’est pas de chance, dit Guillemette. Il y a d’autres bateaux de guerre qui restent à Brest…

— C’est comme ça, dit Tad Bonizec. Le navire suit l’idée de l’amirauté et le marin suit son bâtiment. Quand on a signé, on a signé…

 

Au mois de mai, Jos bénéficia d’une permission exceptionnelle, pour la naissance du petit qu’ils avaient fabriqué tout de suite après les noces. Le petit fut une petite, au prénom tout trouvé : Joséphine, auquel on ajouta Marie et Anne, pour la placer sous la protection de la Vierge et de sa sainte mère, la patronne des Bretons. Elle fut baptisée à l’église de Beuzec-Cap-Sizun, avec Tad Bonizec comme parrain et la mère Le Goffic comme marraine. Les voisins de Trezaraden et de Kerbiquet furent invités à un grand goûter de baptême qui se termina tard le soir. Plus d’un homme eut du mal à retrouver le chemin de son pennti. Des mois plus tard, on rigolerait encore d’Untel et d’Untel que leurs femmes avaient obligés à dormir dans

la crèche, de peur qu’ils ne fassent des chas bihan(15) dans leur lit.

Ces jours heureux furent assombris par la visite des gendarmes de Pont-Croix, un brigadier-chef et un brigadier. Ils voulaient parler à Jos. Guillemette alla le chercher au traezh, où il était occupé à réparer les casiers en compagnie de Tad.

— Les gendarmes demandent après toi, dit-elle.

— Les gendarmes ?

Il revint en courant. Inquiet, il plaisanta néanmoins :

— Quoi ? Je me suis trompé de date ? Ma permission est terminée ? Je suis compté comme déserteur ?

— Mais non, mais non, dit benoîtement le chef, on sait bien que ta permission est régulière. On vient au sujet de ton frère.

— Mon frère ? Quel frère ? dit Jos sans réfléchir.

— T’en as plusieurs ?

— Ben non, un seul.

— Un nommé Donatien ?

— Ben oui. Mais y a une paie qu’on s’est pas vus. Depuis qu’on était gosses… Et il avait trois ans de moins que moi.

Et tout jeunot c’était déjà un drôle de zèbre, pensa Jos, avec réticence, en butant sur une scène du passé qu’il n’avait réussi à occulter qu’à partir du moment où il s’était mis à fréquenter Guillemette. Auparavant, le souvenir de cette scène revenait le hanter chaque fois qu’il y avait d’autres garçons autour de lui, qui lui rappelaient son frère. Au traezh, quand il se baignait avec les gamins. À l’École des mousses, pendant la toilette. Ce n’étaient que des pensées fugaces, qu’il rejetait aussitôt, parce qu’elles étaient associées à la honte d’un forfait dont il avait été complice. Mais, à force de vouloir effacer cette scène de sa mémoire, Jos avait gardé de son frère moins de souvenirs qu’il n’en conservait de gars simplement croisés à l’École des mousses ou sur un bâtiment. De ces gars-là, il reste au moins des miettes : une repartie récurrente – « Fais pas chier le matelot ! » –, un éclat de rire, un tic, un bouton sur la figure, une attitude générale qui mène à un jugement lapidaire : triste ou rigolo, gentil ou méchant. De son frère, Jos aurait dit sans hésiter qu’il était vicieux et sournois. Et on ne fréquente pas un gars comme ça, même dans sa mémoire.

Face aux gendarmes, Jos accepta de revivre la scène. Un souvenir inconfortable, qui l’englua de tristesse et de remords.

 

C’était peu de temps avant qu’ils ne soient placés par l’Assistance. Jos avait neuf ans, Donatien six. Ils vivaient comme des petits sauvages, quelque part dans les monts d’Arrée, abandonnés à eux-mêmes par un père invalide et une mère souillon. Autour du pennti il y avait de belles fermes

qui presque toutes s’appelaient Roz(16) quelque chose – Rozmeur, Roz-Bihan, Roz-Fao, Roz-Moal… –, et les fermiers par là-bas avaient la passion des chevaux.

Pendant plusieurs jours, Donatien prépara son mauvais coup en allant

seul chasser des couleuvres autour des poulloù-pri(17) et dans les

lagennoù(18). Un après-midi, il dit à Jos :

— Viens, on va rigoler.

Il portait un sac en jute et Jos ne se douta pas un instant de ce qu’il y avait dedans. Il suivit son petit frère jusqu’au champ où il savait trouver la jument du voisin, une belle jument de trait, tranquille et affectueuse.

— Appelle-la ! Appelle-la ! dit Donatien.

Jos siffla et la jument vint allonger le cou par-dessus la clôture, et Donatien, ce salaud, vida son sac de serpents entre ses pattes, et la jument partit au grand galop, voulut sauter par-dessus le talus et se cassa les deux jambes de devant. Il fallut l’abattre. Le paysan interrogea les gamins :

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que vous lui avez fait ?

— Rien, répondit Donatien. Elle s’est affolée, comme ça, d’un coup.

On lui aurait donné le bon Dieu sans confession.

— Et toi, Jos, qu’est-ce que t’en dis ?

Jos se souvenait comme si c’était hier du regard par en dessous de Donatien. Ce salaud-la le mettait au défi de vendre la mèche, mais son air narquois, dans le dos du paysan, prouvait bien qu’il était sûr que son grand frère ne le dénoncerait pas.

— J’ai juste cru voir un nœud de vipères, dans l’herbe…

— Ah nom de Dieu ! On a perdu plus d’un cheval à cause de ces saletés de vipères ! Quand vous en voyez une, j’espère que vous ne la laissez pas filer ?

— Oh non, dit Donatien, on la zigouille.

— Faudrait toutes les zigouiller, marmonna le paysan. Si c’est pas malheureux, une si bonne jument…

En se taisant, Jos s’était rendu complice du crime de Donatien. Il s’en voulait depuis et n’avait pas été fâché que l’Assistance les sépare, quelques mois plus tard.

 

— Bon alors, mon frère, il est mort ? demanda-t-il aux gendarmes.

— Il a fait des conneries.

— Des conneries ? Quelles conneries ?

— On est pas censés te le raconter. Tout ce qu’on peut te dire, c’est qu’il a devancé l’appel dans l’infanterie coloniale, pour éviter la taule.

— Qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ?

— Rien. Sauf que l’armée a demandé une enquête sur toi, pour se rendre compte, tu comprends, voir si c’est de famille ou bien si la connerie de ton frère est juste un faux pas.

— On veut que je me porte garant pour lui ?

— Mais non…

— Depuis le temps, c’est comme si on était étrangers.

— On va juste répondre que t’es un gars bien et ça arrangera ses affaires.

Jos haussa les épaules.

— À moins que tu ne préfères qu’on dise que t’es un voyou ? galéja le brigadier-chef.

— C’est pas moi qui vais vous dicter votre rapport…

— Allez, monte pas sur tes grands chevaux ! On aurait aussi bien pu rester à Pont-Croix. C’était pas la peine de venir jusqu’ici, on sait bien qui tu es. On voulait juste te prévenir, pour pas faire les choses dans ton dos. Toi et nous, on est de la même corporation, y a que l’uniforme qui change. Et puis ça nous faisait une balade…

Les gendarmes entrèrent boire un coup. Guillemette interrogea Jos du regard.

— C’est rien, dit-il. Des nouvelles de mon frère qui a devancé l’appel, paraît-il.

— Pas « paraît-il », sûr et certain, dit le brigadier-chef.

Les gendarmes levèrent leur verre.

— Yehed mat !

— Yehed mat ! répondit Jos sans enthousiasme.

Il aurait aimé ne plus jamais entendre parler de Donatien.

— J’espère que j’aurai pas d’emmerdements à cause de lui.

— Te fais pas de bile, dit le brigadier-chef. T’es pas responsable de lui, et d’abord c’est pas un assassinat qu’il a commis. Ensuite, dans la Coloniale, ils vont lui apprendre à marcher droit.

— N’empêche, ça fait un drôle d’effet d’entendre parler d’un frère qu’on a pas vu depuis plus de quinze ans…

— Bah ! Comme on dit, on choisit ses copains, on subit sa famille. Qu’on soit marin ou gendarme ou n’importe quoi, c’est pour tout le monde pareil. Quelle direction tu prends, après ta perme ?

— Il est question de la mer Noire.

— Hum, on dit que ça pourrait barder avec l’Allemagne…

— Jos est sur le Gaulois, dit Guillemette. Un cuirassé !

— Vaut mieux être sur un cuirassé que cuirassier, rigola le brigadier.

— Peut-être que tu croiseras ton frère, dit le chef. La Coloniale, on sait jamais…

— J’espère que non !

— Enfin, bonne chance pour le casse-pipe !

 

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