Les soeurs Gwenan

Hervé Jaouen · Chapitre 2 sur 25

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Les soeurs Gwenan

Prologue

 

 

Jabel et Maï-Yann savaient qu’elles s’appelaient Skouarnek, le nom de leur père, et elles apprendraient en grandissant qu’il était parti faire chemineau peu après leur naissance et qu’il était mort noyé du côté des marais de Redon, où il avait été enterré. Elles connaissaient leur mère uniquement sous le nom de Mamm. Elles ignoraient son nom de jeune fille, Gwenan, et de qui elle était née.

Quand on lutte pour survivre, le passé n’a aucune importance. Des pauvresses comme Jabel et Maï-Yann ne pouvaient considérer devant elles, avec un regard de myope, que leur futur très immédiat : le matin, s’inquiéter du bout de pain qu’elles mangeraient à midi ; à midi, s’inquiéter du bout de pain qu’elles mangeraient le soir ; et le soir, s’inquiéter du bout de pain à garder pour le lendemain matin. Seuls les riches – « les riches » : ceux qui ne meurent pas de faim, et non pas ceux qui disposent de magots cachés à l’intérieur de belles maisons impossibles à imaginer – pouvaient se payer le luxe de s’intéresser à leur généalogie, soit pour se flatter d’y trouver des célébrités, soit pour se vanter d’avoir donné une si belle branche, la leur, celle de la réussite, à partir d’un tronc pourri. Les gueux n’ont aucune raison d’aller chercher des raisons de se morfondre dans le fait d’avoir été engendrés par plus misérables qu’eux.

Les origines des pauvres de ce temps-là, qui ne savaient ni lire ni écrire et ne parlaient que breton, se perdaient dans les obscurs récits de veillée marmonnés par des vieux, qu’on écoutait sans les croire. Sans doute Mamm Gwenan avait-elle entendu son père raconter que son grand-père avait été soldat de Napoléon Ier et qu’il avait participé à la victoire d’Austerlitz. Mais qu’est-ce que ça peut vous faire, quand vous ne savez pas qui était Napoléon Ier ni où peut bien se trouver Austerlitz, quand personne ne vous a enseigné l’histoire et la géographie ? On hochait la tête par politesse, on

disait « Ma(1) ! » pour faire plaisir à l’ancien, et on oubliait cela, ou bien on le gardait dans un coin de sa tête comme les histoires du curé, la multiplication des pains, Jésus qui marche sur l’eau, ressuscite d’entre les morts, monte au ciel, et tout ce qui s’ensuit, si joli à écouter mais qu’on n’est pas obligé de gober en entier.

Mamm Gwenan savait-elle qu’elle avait deux demi-frères de presque vingt ans plus jeunes qu’elle, issus d’un deuxième lit de son père ? Si oui, et si elle n’était pas morte à la fleur de l’âge, en aurait-elle parlé à ses deux filles quand elles auraient grandi ? Sûrement. Mais il est plus probable qu’elle l’ignorait. Le veuvage, puis le remariage, sur le tard, de son père – qu’elle n’avait plus jamais vu depuis ses dix ans, âge auquel elle avait été placée dans une ferme de Briec-de-l’Odet – s’étaient accompagnés pour lui d’un exil dans les monts d’Arrée, en ce temps-là aussi éloignés de Briec que le mythique Austerlitz. Comment aurait-elle appris le décès de son père alors que les deux petits étaient encore tout jeunots ? Comment aurait-elle su que sa marâtre n’était qu’une moins que rien, au point que ses enfants lui furent enlevés par l’Assistance publique ?

Toujours est-il que ces deux petits mâles Gwenan, issus du cœur de la Cornouaille et qui auraient dû, avec les autres miséreux de leur acabit,

grandir comme paotr-saout(2), s’en allèrent vers des destins fabuleux en des endroits inouïs. Qu’on en juge : Donatien, le cadet, né en 1893, fut confié à des fermiers du pays niortais, dans les Deux-Sèvres, autant dire dans la Lune ; Joseph, né en 1890, demeura en Bretagne, mais en Armor, la

Bretagne maritime, et laquelle ! Celle des seizh avel(3) et des tempêtes gigantesques, aussi étrangère que l’Amérique aux gens de l’Argoat. Confié à un couple sans enfants du Cap-Sizun, élevé à une encablure de la côte, Joseph Gwenan allait devenir marin, le seul et unique marin de la Royale de toute la lignée des Gwenan, un destin exceptionnel pour un descendant de travailleurs de la terre qui pour la plupart mouraient sans avoir jamais vu la mer.

 

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